CHAP. II. — VISION DE ZACIIARIE
Antipas; et lîérode-Agrippa. Le faussaire, s'il était habile, l'aurait su ; et alors il eût désigné plus particulièrement le roi dont il voulait parler. On n'échappe jamais à ces nécessités imposées par les faits historiques. Aimez-vous mieux supposer votre faussaire complètement inepte, et foncièrement étranger aux événements judaïques ? Dans ce cas, il n'aurait connu qu'un seul Hérode , celui dont le texte de saint Luc fait mention ; au chapitre m, sous le nom d'Hérode le Tétrarque \ et il n'aurait pas songé à lui donner d'autre titre. Un contemporain seul pouvait écrire ces mots : « Aux jours d'Hérode, roi de Judée. « C'est qu'en effet , un seul Hérode régna sur la Judée tout entière ; les deux autres, confinés dans leurs tétrarchies , n'eurent qu'une domination partielle. Et remarquez que saint Luc ne dit pas : « Roi des Juifs. » Un faussaire , un légendaire posthume pouvait s'y méprendre; un contemporain jamais. Hérode Vlduméen avait été imposé par Rome à la Judée ; souverain de fait , non de droit, il régnait sur le pays, en dépit des habitants. Le roi des Juifs ne pouvait être qu'un héritier de la famille asmonéenne -, ou tout autre descendant de la tribu de Juda, et de la race de David. Parmi tant d'écueils, la plume du prétendu apocryphe ne bronche pas. Le hasard! direz-vous. Le hasard est un Dieu complaisant qui a déjà écrit toutes les lignes du Testament Ancien , sans que vous y trouviez la place d'une rature. *Luc, m, 1. — ^Dans Galatinus, cap. iv, lib. IV, p. 196, A. B. G.
Que de miracles n'avez-vous pas prêtés au hasard? Ajoutez encore à son aveugle responsabilité , l'exactitude merveilleuse avec laquelle votre faussaire , du second ou du troisième siècle, parle des origines et des coutumes sacerdotales des Juifs. « Zacharie, dit-il, était de la raced'Abia, et son épouse Elisabeth de la descendance d'Aaron. » Les rationalistes modernes n'ignorent sans doute pas quel rapport il peut y avoir entre la race d'Abia et les fonctions sacerdotales. Leur science ne connaît pas d'éclipsé : cependant un lecteur ordinaire pourrait ne pas même soupçonner la raison de ce rapprochement ; à plus forte raison , un obscur faussaire aurrit pu s'y méprendre. Mais l'apocryphe, interpolateur de saint Luc, n'ignore rien. Il sait qu'au temps de David , les familles sacerdotales , issues d'Aaron, avaient été divisées en vingt-quatre classes' , que celle d'Abia en faisait partie. Il n'ignore pas que l'ordre du service hebdomadaire de chacune d'elles , dans le Temple, fut réglée par le sort. Celle d'Abia occupa ainsi le huitième rang -. Le faussaire sait tout cela ; et il a lu Josèphe , qui dit en termes formels : a Cet ordre a été maintenu jusqu'à nos jours ^ » L'imposteur sait bien autre chose encore. Les prêtres juifs pouvaient se choisir une épouse parmi toutes les tribus d'Israël '\ L'apocryphe le sait, et il note, comme une particularité remarquable, que
Uoscph., Antiq. jud., lib. VII, cap. xi. — ^I Paralip., xxiv, 7-10. — =^ Joseph., Antiq. jud., lib. VU, cap. xi. — '* Levit., xxi, 7.
CIIAr. II. — VISIOX DE ZACÎIARIE. 129
la femme de Zacharie n'appartenait pas seulement à la tribu deLévi,mais qu'elle descendait de la famille pontificale d'Aaron ^ C'est avec la même sûreté d'intuition , que , deux ou trois siècles après la ruine du Temple, l'heureux légendaire , vivant peut-être à cinq cents lieues de Jérusalem, se rend compte des fonctions sacerdotales, consistant en quatre devoirs principaux : 1° L'immolation des victimes et l'oblation des holocaustes ; 2° L'entretien des lampes sur le Chandelier d'or ; 3° La confection et l'offrande des douze pains nouveaux sur la Table de Proposition; 4° Enfin, l'adustion de l'encens, soii' et matin, sur l'Autel des Parfums ^ Il sait que les prêtres, en prenant leur service , chaque semaine , tiraient au sort, pour se partager ces divers offices ^ On pourrait déjà s'étonner de la science générale de l'histoire juive, que possède votre légendaire : mais, en poussant plus loin cet examen , en entrant dans le détail même de la fonction sacerdotale qu'il décrit, la démonstration d'authenticité ressortira jusqu'à l'évidence.
4. Yoici les' indications circonstanciées que nous four- c-rémonie
de l'adastioQ
Dissent, à ce sujet, les livres rituels des Hébreux. « Les dei-encens
au temps de
vingt-quatre séries sacerdotales se subdivisaient en familles, zaciiam. ayant chacune leur prince , ou chef. Plusieurs familles servaient en un même jour, lorsqu'il y avait plus de familles dans la série , que de jours dans la semaine. II y
* Luc, I, 2. — - Exod., XXX. — ^ Cornet, a Lapid., in Luc. Comment., cap. I, vers. 9, édit. Vives, tom. XVI, pag. 9.
avait une limite d'âge, fixée à cinquante ans pour les lévites ; mais il n'y avait point de limite d'âge pour les prêtres. Le vendredi soir, avant leur entrée en fonctions, les chefs de famille se réunissaient au Temple , et liraient au sort leur jour de service, par numéros d'ordre ; chaque soir, les niemhres de la famille tiraient également au sort, par numéros d'ordre, leurs fonctions du lendemain. L'adustion des parfums se faisait le matin, au point du jour, et le soir, au coucher du soleil. Les prêtres de fonction se réunissaient, avant l'heure, dans le Temple, revêtus de leurs ornements, et portant les instruments sacrés, nécessaires à leur service spécial. Ils attendaient, pour commencer, le signal du Migrephali, instrument de cuivre, dont le son puissant retentissait dans toute la ville de Jérusalem. A ce moment , quatre lévites, de chaque côté , soulevaient les coins du rideau. Le prêtre chargé de l'oblation de l'encens entrait, accompagné de deux autres prêtres, portant, l'un un vase plein de parfums, l'autre un réchaud plein de charbons allumés ; pour lui , il tenait à la main un plateau d'argent. Les prêtres chargés du soin des lampes ; ceux qui devaient renouveler les Pains de Proposition , si c'était le jour réglementaire ; ceux qui devaient purifier la grille de l'Autel des Parfums, enlever les cendres et les charbons du foyer, entraient à sa suite, et chacun d'eux se retirait, lorsqu'il avait accompli son office. Quand tout était préparé, le prêtre thuriféraire recevait, sur son
CIIAP. H. — VISION DE ZACILVRIE. 131
plateau, des charbons ardents, qu il plaçait sur la grille de l'Autel, puis des parfums , dont il prenait autant que pouvait en contenir sa main nue, pour les répandre sur le feu. Tous le quillaient alors. Il reculait lui-même de quelques pas , et restait en adoration , tant que le nuage d'odorante fumée montait vers le ciel. Il demeurait ainsi , quelques moments, seul, devant Dieu. Cependant, les personnes qui avaient à offrir des oblations pour le péché, s'étaient réunies, le matin, devant la porte de Nicanor, où les prêtres les rangeaient par ordre et par séries ; les lévites, appelés également par le son du Migrephah , se plaçaient à leurs pupitres, et chantaient les psaumes de la naissance ou du déclin du jour; les fils d'Israël étaient accourus à la prière , et attendaient l'instant où le prêtre , chargé de l'adustion de Fencens, sortait du Temple, pour recevoir sa bénédiction.- Les portiques extérieurs étaient ordinairement remplis par la foule pieuse. Quand le prêtre apparaissait, au seuil du Temple, tousse prosternaient; et celui-ci, réunissant deux à deux les doigts de la main , de manière à former le nombre trois », étendait la droite vers le peuple, et prononçait à haute voix la formule légale ^ : « Que le Seigneur vous bénisse et vous garde ! que Jéhovah abaisse sur vous un regard favorable, et vous fasse miséricorde : qu'il tourne vers vous un œil propice, et vous accorde la paix ^ ! »
1 Drach., Harmonie entre l'Egliseet la Synagogue, toin. I, p„ 379. — ^ Namer., cap. vi, 24. — ^ Talmiul. Ilicrosoî., Zotna , lui. 22, i;
Conformité ^- Qu'oii rapprocliG le texte évangélique de ces indica-
du récit . i • i i • r •
évangéiique lioDS mulliples , auttieiitiques et précises comme toutes les
avec les prescriptions ri- traditions sacerdotales du Judaïsme , ou ne trouvera pas
tuelles.
une seule dissonance. Zacharie avait été désigné, par le sort, pour offrir l'encens sur l'Autel des Parfums ; c'était, en effet, le sort qui distribuait, chaque jour, les fonctions sacerdotales, parmi les membres de l'évhémérie sacrée. Zacharie était un vieillard, courbé sous le poids des ans. S'il n'eût été qu'un simple lévite, sa vieillesse l'eùtéloigné du service des autels ; mais la limite d'âge n'atteignait pas les prêtres. Quand Zacharie pénètre dans le Temple, pour sa fonction sainte, le peuple est en prière, sous les portiques extérieurs; cette circonstance, indiquée simplement par l'Evangéliste, suppose tout un ordre de coutumes nationales , dont l'étude des prescriptions rituelles nous donne la clef. A l'Autel des Parfums, au moment où l'ange Gabriel lui apparaît, Zacharie est seul. L'historien a donc parfaitement su que les autres prêtres devaient se retirer, à l'instant où l'oblation des parfums commençait sur l'Autel. Il n'a point ignoré que le temps nécessaire à la combustion d'une poignée d'encens, sur des charbons enflammés, était court. L'habitude d'assister, deux fois chaque jour, à cette cérémonie sainte, avait dû familiariser les Juifs avec l'intervalle strictement exigé. Yoilà pourquoi la
fol. 2o, I et la glose; Perek., 3; Thamid., cap. m, per. 5; cap. vi et la glose ; cap. v, liai. 4, 5, 6 ; cap. vi, liai. 1, 2, 3; Taanith, fol. 69, i.
CUAP. II. — ANNONCIATION. 133
foule s'étonne du retard de Zacliarie. Mais, quelle que soit la durée de ce délai exceptionnel, nul ne quitte le Temple. On attend la bénédiction du prêtre, qui va sortir du sanctuaire de l'Eternel. Zacliarie paraît enfin; et la multitude s'aperçoit qu'il est muet. A quelle marque l'eût-elle reconnu, si le rite sacramentel de la bénédiction n'en eût fourni un indice irrécusable? Le prêtre, frappé de mutité, est contraint de faire seulement le geste de cette bénédiction, sans pouvoir en articuler les paroles : Et ipse erat inniiens illis. Yoilà une partie des merveilles d'authenticité qui se dérobent sous la simple contexture de l'Evangile. Et vous prétendez en faire honneur à l'imposture rétrospective d'un écrivain qui n'aurait vu ni le Temple, ni Jérusalem, ni les cérémonies du culte judaïque ! En vérité, ce sont là, pour un ignorant légendaire, des miracles de science, qui dépassent les prodiges d'incrédulité du rationalisme !
§ XE. Annonciation.
6. « Six mois après ces événements, l'ange Gabriel fut Le message
de l'Ange à la
envoyé de Dieu en une ville de Galilée , nommée Nazareth, vierge
de Nazareth.
à une Yierge, fiancée à un homme de la maison de David, appelé Joseph. Le nom de la Yierge était Marie. L'Ange vint à elle, et lui dit : Je vous salue ; pleine de grâces : le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre les femmes. — En entendant ces paroles , la Yierge fut troublée ; elle
réfléchissait au sens d'une telle salutation. — Ne craignez point, Marie, reprit l'Ange; car vous avez trouvé grâce devant le Seigneur. Voici que vous concevrez en votre sein, et enfanterez un fils, dont le nom sera Jésus. Il sera grand et sera appelé le Fils du Très-Haut. Dieu, le Seigneur, lui donnera le trône de David, son père. Il régnera, pour l'éternité, sur la maison de Jacob, et son règne n'aura point de fin. — Marie dit à l'Ange : Comment cela se fera-t-il? car je ne connais point d'homme. — L'Ange répondit : L'Esprit-Saint surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. Ainsi celui qui naîtra de vous, le Saint, se nommera le Fils de Dieu. Voilà, en efi'et, Elisabeth, votre parente, qui a conçu un fils, dans sa vieillesse ; ce mois est le sixième, pour l'épouse qu'on nommait stérile. Car rien n'est impossible à Dieu. — Marie dit alors : Voici la servante du Seigneur ; qu'il me soit fait selon votre parole. — Et l'Ange la quitta*. y> Ave Mann. j ^ j^r^ n^ajesté du conscil divin, où l'Incarnation fut résolue, dans les splendeurs de l'éternité, appelait, comme un touchant corollaire, le conseil virginal, tenu ici-bas dans le cœur de Marie, avec un Ange pour confident. L'Ave de Gabriel s'adresse, en effet, à une souveraine ; il est impossible de s'y méprendre. Jamais, dans les manifestations angéliques du Testament Ancien , le langage des
1 Luc, 20-38.
ClIAP. II. — ANNONCIATION. 135
envoyés célestes n'avait revêtu les formes d'un tel respect. Ici l'Ange s'incline le premier, devant la Vierge de Nazareth : il la (( salue. « Ailleurs, les messagers du Très-ÏIaut apportaient la grâce aux mortels; ici, Gabriel trouve la grâce divine en sa plénitude; et, comme il s'était prosterné, dans les cieux, devant la majesté du Tout-Puissant qui lui donnait sa mission, il s'incline, à Nazareth, devant une Vierge , devenue le Tabernacle où Dieu réside, ce Je vous salue, pleine de grâces ; le Seigneur est avec vous. » Une parole humaine pourra-l-elle exprimer jamais ce mystère ineffable? L'Ange, descendu des sphères éternelles, a quitté le trùne divin dans la gloire ; il retrouve à Nazareth le trône divin dans l'humble virginité. Jéhovah au ciel ; le Seigneur en Marie ; tels sont les deux termes que rallie la mission de l'auguste ambassadeur. 11 salue donc la « femme bénie entre toutes les autres. » Après VAve des chœurs angéliques, adressé à la reine des anges, voici la salutation du genre humain; l'acclamation des justes, des patriarches, des prophètes ; résumant toutes les espérances du monde, et les concentrant autour de la « femme bénie, )) qui doit effacer la malédiction de la première femme. Quarante siècles d'attente, de vœux, de prières et de larmes : les anges et les hommes prosternés, avec Gabriel , devant la Vierge de Nazareth ; est-ce assez de grandeur, de gloire et de majesté, sur le front de Ja fille de David? Non. La Trinité divine, elle-même, traiismet à
136 n!STo;ivs te xoïp.e-seigneur jésus-christ.
Marie une saluta'.ion plus haute que tout ce qu'on imaginera jamais. Le Très-Haut veut descendre en Marie ; l'Esprit-Saint veut la couvrir de son ombre ; le Fils de Dieu veut naître d'elle, et l'appeler sa mère. L'Ange expose à la Vierge la résolution du conseil éternel ; et il attend. On dirait qu'il soumet au conseil de Marie le vœu de la Trinité sainte. Recueillie, dans le silence de son humilité, dans l'ardeur de son dévouement , dans la contemplation d'un amour divin qui veut s'associer son amour virginal, pour sauver le monde, Marie se tait; l'Ange attend. Enfin, une parole d'acquiescement tombe de ses lèvres : «. Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole. » Le conseil virginal a ratifié les décrets du conseil éternel ; l'Ange disparaît, pour porter au Trône divin cette parole, qui ébranle les cieux, sauve la terre, et arrache le sceptre des âmes aux puissances infernales. Abîmé dans la contemplation de ces mei'veilles, l'homme tombe à genoux ; il pleure ; il prie ; il adore la miséricorde éternelle, qui a créé des prodiges de salut, pour combler l'abîme de nos misères. Qu'on ne me rappelle point le nom de ces infortunés, qui ont eu l'audace d'outrager le nom virginal, en qui furent réhabiUtées leurs mères, leurs épouses et leurs sœurs ! Je ne veux plus savoir qu'ils ont prétendu arracher de l'Evangile , et attribuer à l'imposture d'un faussaire, celte page divine, la véritable charte de délivrance du genre humain ! Les bénédictions de l'univers,
prosterné, depuis ueux mille ans, aux pieds de la Yierge de Nazareth, de la Reine des anges, de la Mère de Dieu, devenue mère des hommes; les miracles de grâces, de consolation, d'espérance et de salut, versés à pleines mains par la toute-puissance suppliante de Marie ; le rayon de sa splendeur virginale, épanché, depuis ce jour , sur le front de toutes les filles d'Eve, et faisant éclore sur la terre des merveilles de sainteté, de grâce et de charité ; telles sont les voix , tel est le cortège que nous voulons entendre et évoquer autour de la solitude de Nazareth, où l'Ange a laissé Marie !
§ m. Iga Vierge Immaculée.
8. L'humanité répétera, jusqu'à la fin des siècles, Wive Traditions
universelles
de Gabriel, et, à mesure qu'elle le méditera davantage, elle suriavierge-
' ' ^ ^ Mère.
y trouvera un charme toujours nouveau. Comment donc des chrétiens habitués, d'ailleurs, à nommer l'Evangile la Parole infaillible de Dieu, peuvent-ils se refuser le bonheur de redire, en l'honneur de Marie, la salutation qui lui fut adressée, il y a dix-huit cents ans, par l'envoyé céleste ? Le protestantisme nous traite ici d'idolâtres; mais l'Eglise catholique n'adore pas Marie ; elle l'invoque, comme la Mère de Dieu; elle l'honore, comme la créature pleine de grâces, bénie entre toutes les femmes, de laquelle est né le Fils du Très-Haut. Si c'est là une idolâtrie, nous la tenons de l'ange Gabriel lui-même, et nous la lisons à lapreiiiière
page de l'Evangile. Il y a, dans le parti pris du silence protestant, à l'égard de la Vierge de Nazareth, un caractère étroit et ombrageux, qui étonne la foi et déconcerte la raison. On ne saurait nier que, dans Fimmense transformation sociale, opérée directement par la lumière évangéliquc, le fait de- la réhabilitation de la femme ne soit un des plus saillants et des plus considérables. A moins de supprimer l'histoire, il est impossible de le méconnaître. Or ce grand fait devient inintelligible, sans l'action et l'influence du culte de Marie. Tout se tient, par des nœuds indissolubles, dans la chaîne des événements qui constituent l'histoire humaine. L'abaissement de la femme, parmi les sociétés antiques, et chez toutes les nations actuellement étrangères à la révélation du Verbe incarné, n'est point un phénomène insignifiant, arbitraire ou irréfléchi. C'est un fait constant, uniforme, positivement réglé par les légistes, et dont la raison d'être, gravée profondément dans la conscience du genre humain , remonte à une condamnation divine. En dehors de la sentence portée contre la femme coupable, au seuil de l'Eden, il n'y a pas d'explication possible, pour ce fait étrange. Le sensualisme du monde païen, loin de réagir en faveur de la femme , a aggravé son opprobre. Trouvez une raison philosophique de cette infériorité persistante, pendant les quatre mille ans qui précèdent Marie. Exphquez pourquoi le polythéisme adorait Vénus dans les temples, et tenait la femme, l'épouse , la sœur, la mère de famille ,
chose plus vile que l'esclave. Et pourtant le monde attendait une Yierge, qui ouvrirait à la terre les portes fermées du ciel. Parallèlement à ce système d'abaissement inexorable, poursuivi sans relâche , pendant quarante siècles, parla moitié du genre humain contre l'autre; à côté des sanctuaires impurs, où la dépravation de l'homme s'adorait réellement elle-même, et prétendait élever jusqu'au ciel la honte de la femme ; en sens inverse de ce courant de brutalité sans frein et d'ignominieuses apothéoses, se développa, chez tous les peuples, et se maintint, dans toute la suite des âges, une tradition de salut par la femme. Le peuple romain attendait la Yierge, qui rapporterait les clefs de l'âge d'or. Les théophanies indiennes offrent la même espérance. Les livres sacrés des Brahmes déclarent que, lorsqu'un Dieu daigne visiter le monde , il s'incarne mystérieusement dans le sein d'une vierge'. La Chine a sa fleur de virginité : JLien-Ow/ia % semblable au Lotus égyptien , qui, sous le souffle de Dieu, rend Isis féconde ^ Les Druides attendent la Vierge-Mère *. Tous ces traits épars d'une
^ Supplém. aiix Œuvres de sir William Jones, in - 4% tom. II, pag. 548.
2 Un jour, la déesse Sching-Mou, cette 7nére sainte, mangea la ileur de la plante Lieti-Houa, au bord d'une fontaine, et, dans sa virginité, donna le jour à un fils divin. (Barrow, Travel in China, pag. 473. )
3Plutarch.,DersicZ. et Osiride, pag. 62, édit. Paris, in-folio, 1624.
'' Hi7ic Druidœ statuam in intimis penetralibus erexerunt, Isidi seu Virgini hanc dedicantes, exquà Jilius ille prodilurus erat. (Elias Schedius, De Dtïs germants, cap.xni, pag. 346.) Cette phrase^ écrite il y a deux cents ans par un savant de la Germanie, a rencontré une
croyance primitive, qui remonte à l'Eden , se concentrent dans la révélation juive, autour du Lis d'Israël, du Rejeton de Jessé, qui produira la fleur céleste. Une femme «doit écraser la tête du serpent. Une Yierge concevra et enfantera un Fils, qui sera Dieu avec nous. •» Le cuiie 9. De quel droit , maintenant, ose-t-on renverser l'his-
de Marie et le . pi • ^ ti ' • \ i
protestan- toirc du moudc antique , fouler aux pieds 1 évidence des
tisme.
faits contemporains, et nier la conformité des traditions universelles avec l'enseignement évangélique , au sujet de l'influence d'une Vierge-Mère ? Il n'y a ici de nouveau , d'insolite et de véritablement inadmissible, que la prétention de bouleverser tout le passé, de rendre le présent une énigme inexplicable, et de substituer un non-sens à la claire et radieuse manifestation des siècles. La Vierge-Mère a été honorée d'un culte d'espérance , pendant les quatre mille ans qui précèdent sa venue, et vous voulez que la Vierge de Nazareth , dont le nom est Marie, dont le fils, Jésus- Christ, le Verbe incarné, a racheté le monde, demeure oubliée, sans honneur et sans culte, par les générations qui lui doivent leur salut ! Cela n'est point; cela ne peut pas être. Elle-même, l'humble servante du Seigneur, a déclaré, nous le verrons bientôt, que toutes les nations la proclameraient bienheureuse. Que nos frères égarés, dans les ré-
nicrvcilleusc confirmation dans la fameuse inscription, trouvée, en 1833, sur l'emplacement d'un temple païen, à Châlons-sur-Marne : Virgini pariturœ Druides. (Voir Ann. de phil. chrét., tom. VII, pag. 328.)
CHAP. ir. — LA VlERliE IMMACULÉE. l-il
gions glacées du protestantisme, veuilleDt bien s'interroger eux-mêmes, en dehors de tout esprit de parti, de toute idée préconçue. Qu'ils se demandent ce qui se fait parmi eux , pour relever la gloire delà Vierge bénie. Où sont les témoignages de vénération, de respect, de reconnaissance et d'amour, dont ils environnent sa mémoire? Si l'univers entier ignorait le nom de Marie, est-ce le protestantisme qui dissiperait cet oubli, glorifierait ce nom, et le placerait sur toutes les lèvres, comme le synonyme du bonheur? Cependant le : Beatam me dicent omnes generationes , est bien réellement une des paroles évangéliques, que le protestantisme lit, avec nous, dans le texte sacré. Pourquoi cette parole reste-t-elle inféconde, et sans application active, au sein de la prétendue Réforme ?
10. La vérité n'a point de ces contradictions, de ces in- Histoire cohérences, de ces antipathies systématiques. L'Eglise ca- "^deM^r^e.^ thohque, ici comme toujours, garde inviolablement le dépôt de la Parole divine, et lui maintient une immortelle fécondité. La Yierge immaculée a des autels sur tous les points du monde ; il n'est pas un point de l'espace et du temps où ne se vérifie , au pied de la lettre, l'oracle virginal : Beatam me dicent omnes generationes. En dehors du récit évangélique, déjà si explicite à l'égard des magnificences de Marie , l'Eglise a conservé des détails traditionnels sur son histoire. Et comment pouvait-il en être autrement? Les apôtres avaient personnellement connu Marie :
i42 HISTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.
quelques-uns étaient ses parents ; tous étaient ses compatriotes. Au Cénacle, quand l'Esprit-Saint se communiqua, sous la forme de langues de feu, Marie était avec les douze, persévérant comme eux dans la prière et la fraction du pain. Jean, le disciple bien-aimé, avait reçu, au pied de la croix, le legs divin de Jésus-Christ , qui lui confiait sa mère. Ce sont là des faits constants et authentiques , puisqu'ils sont consignés dans l'Évangile. Or, peut-on imaginer que les parents de Marie, les apôtres, qui souffrirent tous la persécution ou la mort pour le nom de Jésus, aient ignoré l'origine et l'histoire de sa mère ? Les courtisans d'Alexandre auront su l'histoire d'Olympias; et les apôtres de Jésus- Christ n'auront pas daigné apprendre celle de Marie! Ils auront vécu avec elle, et comme sous sa maternelle direction, après l'Ascension glorieuse de leur maître, sans recueillir aucun récit de ses lèvres, sans l'interroger, sur un passé qui leur était plus cher que leur propre vie! Le seul énoncé d'une pareille proposition en démontre invinciblement la fausseté. L'Eglise catholique , héritière des apôtres, a donc reçu d'eux un ensemble de traditions, concernant la Vierge immaculée.
Anne H- Lc uoin scul dc tradition effarouchc le protestan-
etjoachim.
tisme ; nous ne 1 ignorons pas. Cependant , on verra plus tard que l'Eglise a été fondée , non pas sur une parole écrite, mais sur une doctrine, transmise par la prédication orale ; en sorte que les Chrétiens ne sont pas , comme les
Juifs, les enfants d'un livre, mais les enfants d'une parole; les fds du Verhc toujours vivant. Cette distinction capitale, que saint Paul formulait avec tant de précision , inspira plus lard à saint Augustin le mot fameux : « Je ne croirais pas à l'Evangile, si l'autorité de l'Eglise ne déterminait ma foi. » Pour le moment, il nous suffira d'avoir posé le principe : ses développements et ses preuves se trouveront ailleurs sous noire plume. L'Eglise catholique sait le nom des parents de la Vierge de Nazareth. Marie eut pour père Joachim', de l'ancienne race des rois de Juda. Anne, sa mère, descendait d'Aaron ; et, par ce côté, la sainte Yiergc était parente d'Elisabeth. L'antiquité chrétienne a retenu
* Joachim est exactement le même nom que celui d'Héli ou Héliacim, mentionné dans la généalogie de S. Luc (cap. m, 23.) Comme cette transfoinnation exclusivement propre au génie hébraïque, est fort étrangère à nos usages et à notre langue , on nous pardonnera d'entrer ici dans quelques détails. L'Ancien Testament nous présente deux exemples caractéristiques de l'identité des deux noms, Joakim, fils de Josias, est appelé Eliakim au IV Livre des Rois (cap. xxni, 34) et au W^ Livi-e des ParaHpoménes ( cap. xxxvi, 4). Le Grand- Prètrc qui gouverna la Judée pendant la captivité de Manassès est appelé Eliakim, au iv" cliapitre de Judith (vers. 5, 7, et il) et Joakira , au xV ( vers. 9). Yoici le motif de cette substitution de forme, dans ce nom. Le mot Joakim se prononçait en hébreu Jehovakim ; or, Jéhûvah est le nom trois fois saint, le tétragrammaton redoutable du nom divin. Les Juifs ne l'articulent jamais, à la lecture. On lui substitue le nom d'Adonaî, ou son équivalent : El. Cette dernière forme avait prévalu, comme synonyme, dans le mot Eliakim. On comprend donc facilement pourquoi le nom de Joakim s'est maintenu dans la tradition des chrétiens, qui ne craignaient nullement de prononcer le tétragrammaton sacré ; tandis que la variante d' Eliakim a seule trouvé place dans les écritures judaïques.
CCS noms, inscrits, non par d'obscurs légendaires , ou par des écrivains apocryphes, mais par la plume des Docteurs et des Pères de l'Eglise. Saint Epiphane (310-403), dans son immortel ouvrage : Adversus hœreses, s'exprime ainsi : a Marie eut Anne pour mère, Joacliim pour père. Elle était parente d'Elisabeth, et descendait de la famille et de la maison de David'. » Yoilà, dans ces paroles de l'illustre évêque de Salamine , la tradition du monde catholique , telle que nous l'ont transmise les apôtres. Nous redisons aujourd'hui ce qu'écrivait saint Epiphane , en l'an 350. Nous savons, de la famille de Marie, ce qu'il en savait luimême; et nous le croyons comme lui^
12. A l'épocfue où les pieux parents de Marie vivaient à '""nTrï Nazareth, Hérode poursuivait la construction des somptueux édifices qu'il voulait ajouter au Temple de Jérusalem. Qui lui eût dit, alors, que, dans une humble cité de son royaume, le Seigneur se préparait un temple plus auguste que celui de Zorobabel ; plus pur que le Tabernacle d'Aaron ; plus saint que l'Arche de Moïse ! Ce qu'Hérode ne sut jamais, l'univers entier le contemple aujourd'hui. La Conception immaculée de Marie , attestée par tous les âges , saluée par tous les Docteurs et les Pères , a été proclamée , de nos jours, du haut de la chaire auguste , où le
* Epiphan., Advers. hœres.,\\h. 111, haeres. lxxyiii; Vatrol. rjrœc, tom. XLII, col. 727.
^L'Eglise célèbre la fête de saint Joacliim le 20 mars, et celle de sainte Anne le 26 juillet. ( Voir Bollan., t. lll, Mart., et t. VI, Julii.)
ClI-Vr. ir. — LA VIERGE IMMACULÉE. 145
Verbe, toujours vivant, ne cesse, par la bouche du Successeur de Pierre, d'enseigner son Eglise. Ecoutons cette parole sacrée, qui a fait tressaillir le monde d'une allégresse inconnue, et qui descendit sur nos âmes, comme l'écho prolongé de la salutation angélique de Nazareth : « Le Dieu ineffable, donl les voies sont miséricorde et vérité; dont la volonté est toute-puissance, dont la sagesse atteint d'une extrémité à l'autre, avec force, et dispose tout avec suavité , avait prévu , de toute éternité , la ruine lamentable du genre humain, conséquence de la transgression d'Adam. Par un mystère, caché dans les profondeurs des siècles, il avait décrété de consommer l'Incarnation du Verbe, l'œuvre première de sa bonté, d'une manière plus merveilleuse encore. 11 choisit et prépara, dès le commencement, avant les siècles, une Mère, dont son Fils unique devait naître, dans l'heureuse plénitude des temps; il l'aima par-dessus toutes les créatures, au point de mettre uniquement en elle toutes ses complaisances \ Elle réunit
^îneffahilis Deus, cujusviœ misericordia et veritas, ciijus voluntas, omyii'potentia , et cujus sapientia attingit à fine usqiie ad finem fortiter et disponit omnia suaviter, cùm ab oynni œtendtate prœviderit luctuosissimam totius humant generis ruinam ex Adami transgressione derivandam , atque in mysterio à sœcidis ab;condito primum suœ bonitatis opus decreverit per Verbi incarnationem sacramento occultiore complere, ut , contra misericors suum propositum , homo, diabolicœ iniquitatis versutià actus in culpam, non periret; et qiiod in primo Adamo casurumerat, in secundo feliciùs ériger etur, ab initio et ante sœcula unigenito Filio suo Matrem ex quâ caro factus in heatâ temporum plenitudine nasceretur, elegit atque ordinav'it, tan-
une plénitude de sainteté et d'innocence, telle, qu'après Dieu, on ne peut en imaginer une plus grande 2 excepté Dieu , nul ne peut en mesurer la grandeur *. De même que le Christ, Médiateur entre Dieu et les hommes, revêtant la nature humaine , a détruit la charte de notre condamnation, et l'a attachée vainqueur à sa croix; ainsi, la trèssainte Vierge , unie à Jésus-Christ par le lien le plus étroit et le plus indissoluble, entrant avec lui et par lui dans l'éternel combat contre l'antique Serpent, a triomphé, sans réserve, écrasant, de son pied sans tache, la tête de l'ennemi ^. Magnifique et singulier triomphe de la Vierge; innocence incomparable, pureté, sainteté, intégrité, sans souillure , effusion ineffable de grâces, de vertus et de privilèges divins, que les Pères ont proclamées ! Ils en ont vu la figure dans l'Arche de Noé, que la main de Dieu fit surnager au naufrage du genre humain. Elle était pour eux
toque prœ creaturis universis est prosequutus amore, iit in iUà unà sibi propensissimà voluntate complamerit. (Bulle de S. S. Pie IX, pour la Proclamation du Dogme de l'Inmiaculée Conception , le 8 décembre 18o4.)
' Ut tota pxilchra et perfecta eam ùviocentiœ et sanctitatis plenitudinem prœ se ferret, quâ major sub Beo nuUatenùs inteîligilur, et quam prœter Deum nemo assequi cogitando potest (Ibid.).
^ Quocircà sicut Christus Dei hominumque mediator humanà assumptd naturâ dcJens quod adversùs îios erat chirographum decreti , illud cruci triumphaior affixit , sic sanctissima Virgo arctissimo et indissohibili vinciilo cum Eo conjunda, unà mm Illo, et per Illurn sempiternas contra venenosum serpentem inimicitias exercens, ac de ipso plenissimé triumphans illius caput immaculato pede contrivit (Ibid.).
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l'Echelle de Jacob, qui reliait la terre au ciel, dont les Anges de Dieu montaient et descendaient les degrés, et au sommet de laquelle Jéhovah se reposait. Elle était le Buisson ardent, que Moïse vit entouré de flammes, sans que le feu atteignît son feuillage verdoyant; la Tour inexpugnable, où sont suspendus les mille boucliers, armure des forts, et terreur de l'ennemi; le Jardin fermé, dont nul ne souillera l'entrée, à la porte duquel la fraude et l'embûche sont impuissantes; la Cité de Dieu , élincelante de splendeurs, dont les fondements sont assis sur les montagnes saintes; le Temple auguste de Jérusalem, resplendissant des clartés divines, et rempli de la gloire de Jéhovah ^ En méditant les paroles de Gabriel et le message par lequel l'Ange annonce à la
^ Hwic eximium, singularemque Virginis triumphum, excellenttssimamque innocentiam , puritatem, sanctitatem , ejusque ab omni peccati îabe integritatem , atque ineffahilem cœlestium omnium gratiarum, virtutum, ac priviîegiorum copiam, et magnitudinem iidem Patres viderunt tiim in arcà illà iVoe , quœ divinitùs constituta à comnmni totius mundi naufragio plané salva et incolumis evasit ; iùm in scalà illà, quam de terra ad cœlum usque pcrtingere vidit Jacob, cujus gradibus Angeli Dei asccndebant et descendebant, cujusquevertici ipse innitebatur Dominus; tiim inrubo illo, quem in loco sancto Moyses undiqué ardere , ac inter crépitantes ignis flammas non jam comburi, aut jacturam vcl minimam pati, sed pulchrè vi~ rescere ac florescere conspexit; tùm in illà inexpugnabili tarri à facie inimici, ex quà mille clypei pendent , omnisque armatura fortium; tùm in illo horto concluso, qui nescit violari, neque corrumpi ullis insidiarum fraudibus; tùm in coruscà illà Dei civitate, cwjus fundamenta in montibus sanctis ; tùm in augustissimo illo Dei Templo, quod dicinis refulgens splendoribus , plénum est glorià Domini (Ibid.).
Vierge la sublime dignité de Mère de Dieu , ils ont proclamé que cette salutation, inouïe, solennelle etsans précédents , reconnaissait la Vierge Mère comme le siège de toutes les grâces divines, orné de tous les dons de l'Esprit- Saint; le trésor, en quelque sorte, infini, et comme l'abîme inépuisable des grâces célestes. En sorte que , soustraite à la malédiction, et partageant avec son Fils les bénédictions éternelles, elle put recevoir, de la bouche inspirée d'Elisabetb, cette autre salutation: Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni^ Voilà pourquoi, revendiquant pour Marie l'innocence et la justice originelles, ils l'ont comparée à Eve, alors que, vierge innocente et pure , Eve n'avait pas encore succombé aux embûches mortelles du serpent trompeur. Ils l'ont même, par une admirable antithèse, exaltée au-dessus de ce type primitif. C'est qu'en réalité , Eve prêta misérablement l'oreille au serpent; elle perdit l'innocence originelle, et devint l'esclave du tentateur. Au contraire , la bienheureuse
^ Cùm verà ipsi Patres, Ecclesiœque Scriptores animo menteque reputarent, beatissimam Virginem ah Angelo Gabriel sublimissimam Dei Blatris dignitatem ei nurdiante, ipsius Dei nomine et jussu gratià plenam fuisse nuncupatam , clocuerunt hùc singulari solemnique salutatione nunquàm aliàs audita ostendi , Deiparam fuisse omnium divinarum gratiarum sedem, omnibusque divini Spiritùs charismatibus exornatam , imo eorumdem charismatum infinitum propé thesaurum, abyssumque inexhaustum , adeà ut nunquàm maledicto obnoxia, et unà cum Filio perpétuée benedictionis particeps ah Elisabeth divino acta Spiritu audire meruerit : Benedicta tu inter muUeres, et benedictus fructus ventris tui (Ibid. ).
Vierge, augmeniant sans mesure le don originel, loin d'ouvrir l'oreille aux séductions du serpent, en détruisit, par la vertu de Dieu, l'énergie et la puissance •. Tel est le sens des noms qu'ils donnent à Marie. Ils l'appellent : le Lis entre les épines; la Terre vierge, intacte, sans souillure, toujours bénie, toujours franche de la contagion du péché, de laquelle fut formé l'Adam nouveau ; le Paradis de délices, planté par Dieu même, à l'abri des embûches du serpent, toujours immaculé , inondé de lumière , riant séjour d'innocence et d'immortalité; l'Arbre incorruptible, que le ver du péché n'altéra jamais ; la Fontaine toujours limpide , que la vertu de l'Esprit-Saint a scellée ; le Temple vraiment divin; la Fille de la vie , l'unique et seule qui ne fut point fille de la mort ; le Germe de grâce, non de colère, épanoui , par une merveille de singulière providence , sur une tige corrompue et flétrie, et, en dehors de la loi commune, faisant éclore sa divine fleur ^ Ils ont dit, en par-
^ Atque iclcircà ad originalem Dei Genitrids innocentiam , justitiamque vindicandam, non Eam modo cicm Hevà adhuc virgine, adhuc innocente, adhuc incorruptâ, et nondùm mortiferis fraudulentissimi sei'pentis insidiis deceptà sœpissimé contulerunt , verùm etiam, mira quàdam verborum sententiarumque varietate, protulerunt. Heva enim serpenti miseré obsequuta et ah originali excidit innocentià, et illius mancipiiim evasit; sed beatissima Virgo originale donum jugiter augens, quin serpenti aures unquàm prœbuerit , illius vim potestatemque virtute divinitùs accepta fanditùs labefactavit (Ibid.).
^ Quapropter nunquàm cessarunt Dciparam appellare vel lilium inter spinas, vel terram omnind intactam, virgineam, illibatam, immaculatam, semper benedictam, et ab ornni peccati contagione libe-
lant de la Conception de la Vierge, que la nature s'était arrêtée, tremblante, devant ce chef-d'œuvre de la grâce*. D'après leur témoignage, Marie n'eut de commun avec Adam que la nature, et non la faute. Il convenait que le Fils unique , dont le Père est salué aux cieux par le trisagion des Séraphins, eût ici-bas une mère, dont la sainteté n'eiit jamais éprouvé d'éclipser Donc, par l'autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et par Notre propre autorité, nous déclarons, prononçons et définissons, comme révélée de Dieu, la doctrine qui enseigne que la très-bienheureuse Vierge Marie, dès le premier instant de sa Conception, fut, par une grâce et un privilège singuliers du Tout-Puissant, et en vue des mérites de Jésus-Christ, sauveur du genre humain, entièrement préservée de la tache du péché originel. Telle est la
Tara, ex quà^iovus formatus est Adam, vel irreprehensibilem, lucidissimum, amœnissimumque innocentiœ , immortalitatis ac deliciarum paradisum à Bco ipso consitum et ab omnibus vcnenosi serpentis insidiis defcnsum , vel lignum immarcescibile , quod peccati vermis nunquùm corrnperit , vel fontem semper illimem , et Spiritùs sancti virtute signatum , vel divinissimum templum , vel immortalitatis thesaurum, vel unam et solam non mortis sed vitœ p,liam, non irœ sed gratiœ germon, quod semper virens ex corruptà, infectàque radiée, singulari Dei providentià prœter statas communesque leges effloruerit ( Ibid. ). — ^ Loquentes testati sunt naturam gratiœ cessisse ac stctissc tremulanij pergere non sustinentem (Ibid.). — ^ Natura tommunicavit non culpa ; imà prorsus decebat , ut sicut Vnigenitus in cœlis Patrem habu.it quem Seraphim ter sanctum extollunt , ita matrem haberet in terris, quœ nitore sanctitatis nunquam caruerit (Ibid.).
doctrine que tous les fidèles doivent embrasser, d'une foi ferme et constante \
13. Voilà cette parole auguste de Pie IX, qui résume Nativité. l'enseignement des Pères, la croyance de l'Orient et de l'Occident, la tradition de tous les âges; en les élevant à la majesté d'un dogme défini et à jamais inébranlable. C'est le commentaire apostolique de VAve de Gabriel. La doctrine était tout entière dans la salutation de l'Ange : a Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes. » L'Incarnation du Yerbe a fait refluer, dans leur lit, les eaux du fleuve de la corruption originelle. L3 sang divin, qui a sauvé le monde , a rejailli, par anticipation, jusqu'à sa source ; ainsi la première création du Verbe incarné fut réellement l'intégrité originelle de sa future mère. Au mois de Tisri (8 septembre 730 ou 732 av. l'E. C), naquit à Nazaretb la Vierge Immaculée. Anne et Joacliim lui donnèrent le nom de Marie [Mirjam], reine ou étoile de la mer. Dans le Testament Ancien, ce nom apparaît une fois, porté par la sœur de Moïse, au pied du Sinaï, à côté de l'Arcbe
* Quare auctoritate Bomini nostri Jesu Christi, beatorum Apostolorum Pétri et Pauli, ac Nostrà, declaramus, pronuntiamus et defiiiimus, doctrinam quœ tenet beatissimam Virginem Mariam in primo instanti suœ Conceptionis fuisse singulari omnipotentis Dei gratià et privilégia , intuitu meritorum Christi Jesu Salvatoris humani generis ab omni originalis culpœ labe prœscrvatam, immunem esse à Deo revelatam, atque idcircà ab omnibus fidelibus firmitcr constanterque credendam { Ibid. ).
152 HISTOIRE DE .\OTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHaiST.
sainte. Dans le Testament Nouveau , le nom de Marie rappelle le Sinaï virginal, qui fut le trône d'un Dieuenfant; l'Arche du salut universel, où Dieu et l'homme se sont réconciliés. Le nom de Marie, associé au nom de Jésus, partage avec lui la royauté du ciel et de la terre. présentaiioa 14. Cc fut à l'omhre du sanctuaire, parmi l'essaim des de Marie jcunes viergcs, confiées à la direction de la tribu sacerdo-
au temple.
Les fiançai!- taie, quc s'écoula l'enfance de Marie '. La tradition, for-
les.
raelle sur ce fait historique, était tellement établie en Orient, dès le vi* siècle, que Mahomet lui-même crut devoir l'enregistrer ; « Parle de Mirjam , dit le Koran. Raconte de quelle manière elle quitta ses parents, comment elle alla vers l'orient du Temple, et se couvrit le visage d'un voile, qui la déroba à leurs regards ^. » Etonnante conformité de témoignages ! L'auréole, dont la foi catholique entoure la figure céleste de Marie, perce les nuages du mahométisme, et son rayon se prolonge à travers les âges. La Présentation de la Vierge Immaculée au Temple de Jérusalem est un événement qui fait époque, dans les annales du genre humain. Marie fut dès lors élevée, disent unanimement les Docteurs et les Pères, par les soins du prêtre Zacharie, son parent. Le Sanctuaire de Jéhovah avait, dèsl'é-
^ Gregor. Nyss., Orat. de Nativ. Christi, Patrol. grœc, tom. XLVI, col. 1139; German. Constantinop., De Prœsentat. Mariœ , Patrol. grœc, tom. XCVUI, col. 296; Cf. Joann. Damasc, lîomil. I in Dormitionem B. V. Mariœ. Patrol, grœc, tom. XCVI, col. 707.- — ^ Koran., cli. xix, vers. IC.
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poque Je Moïse \ et dans loule la suite de l'histoire juive *, été entouré de pieuses femmes et de jeunes vierges. Le Temple de Zorobabel, après la restauration d'Hérode, avait un quartier spécialement affecté à l'usage des femmes, isolé par des clôtures, avec deux portes, l'une ouvrant sur la ville, l'autre sur le Temple ^ Dans cet asile de prière , de recueillement et de saints labeurs, s'écoulèrent, sous le regard des Anges , les premières années de l'humble Marie. A l'époque de la majorité des femmes juives, vers quatorze ans, Zacharie remit la jeune Vierge aux mains de ses parents, à Nazareth, pour qu'elle y fût mariée, d'après la loi des Hébreux. La postérité temporelle était l'honneur des femmes en Israël ; toutes les bénédictions de l'Ancienne Alliance s'y rattachaient ; l'avenir du monde tenait àla perpétuité de la race d'Abraham, qui devait donner à la terre le germe béni, en qui seraient sauvées les nations. Marie, issue de la famille royale de David, devait, aux termes de la loi Mosaïque, épouser son plus proche parent. Or, le Booz de la nouvelle Ruth était un saint vieillard, nommé Joseph, fils de Jacob et frère de Cléophas. Il descendait de David , par la lignée de Salomon ; de même que Marie en descendait, par l'ancienne lignée Bethléémique de Nathan. Marie fut donc fiancée à Joseph , selon les rites accoutumés, au mois hébraïque de Sébelh (23 janvier 737). Dans l'inter-
• Exod., xxxvin, 8. — ^ Judic, xi, 39; I Reg., n, 22. — ^ Joseph., De Bell, jud., lib. V, cap. xiv et xvi.
yalle écoulé entre la cérémonie des fiançailles et celle du mariage définitif, s'était placé le glorieux message de Gabriel à la Yierge Immaculée (25 mars). Nazareth, théâtre de cette Annonciation divine , en langue hébraïque , yeut dire : « Fleur. ■» Ainsi', dit saint Bernard : « Jésus-Christ, la fleur de Jessé, voulut éclore d'une fleur, dans une fleur, dans la saison des fleurs K »
§ IV. Visitation. Naissance de saint Jean-Baptiste.
Visitation. 15. Après cette communication céleste', «Marie se diri-
3IagiiJficat,
gea, en toute hâte, à travers les montagnes de la Judée, vers la cité sacerdotale d'Hébron. Arrivée à la demeure de Zacharie, elle salua Elisabeth. Au son de sa voix, il arriva que l'enfant d'Ehsabeth tressaillit dans le sein maternel. L'Esprit du Seigneur se reposa sur Elisabeth. Vous êtes bénie entre toutes les femmes, s'écria-t-elle, et le fruit de vos entrailles est béni ! D'où me vient ce bonheur que la mère de mon Dieu daigne me visiter ? Aussitôt que votre parole a frappé mes oreilles , l'enfant a tressailli dans mon sein. Bienheureuse êtes-vous, d'avoir cru à la 'promesse divine ! Car, toutes les paroles qui vous ont été révélées, au nom du Seigneur, seront accomplies. — Marie dit alors : Mon âme glorifie le Seigneur; et mon esprit surabonde d'ahé-
^ Nazareth intcrprdatur flos; undè dicit Bernardus,quàdflosnasci voluit de flore, in flore et floris tempore (Jacob, de Voraginc, In Annunciatîone ) .