CHAP. II. — VISITATION. NAISS. DE S. JEAN-BAPTISTE
Zacharie, son père, inspiré par TEspril-Saint , fit entendre ces accents prophétiques : Béni soit le Seigneur, Dieu d'Israël, parce qu'il a visité et racheté son peuple ! Il a élevé sur nous l'étendard du salut, au sein de la famille de David, son serviteur. Ainsi s'accomplissent les oracles des saints, ses Prophètes, depuis le commencement des âges. Il a promis, par eux, de nous sauver de nos ennemis, et de nous soustraire à leur vengeance ; il a juré à nos aïeux d'exécuter ses desseins de miséricorde et de n'oublier jamais son Alliance sainte. Tel est le serment qu'il fît à Abraham, notre père; afin que, délivrés d'un joug odieux, nous puissions le servir, dans la justice et la sainteté, tous les jours de notre vie. Et toi, petit enfant, on t'appellera le Prophète du Très-Haut • tu marcheras devant la face du Seigneur, pour lui préparer la voie; pour donner à son peuple la science du salut, la rémission des péchés, par les entrailles de la miséricorde divine, avec 1-aquelle l'Orient est venu nous visiter d'en haut, illuminant les peuples assis dans les ténèbres, à l'ombre de la mort, et dirigeant nos pas dans le chemin de la paix ! — Telles furent les paroles de Zacharie. Or, l'enfant grandit et se fortifia, dans l'Esprit du Seigneur. Il passa les années de sa jeunesse au désert, jusqu'au jour de sa manifestation publique en Israël*. »
18. L'apparition de Jean-Baptiste; sou rôle historique Nœud des
* Luc, 1, 57 ad ultim.
deux de Précurseur; la notoriété qui environnera pi us tard sa
Testaments. . . i d
mission en Judée rattachent 1 Evangile , par un, nœud indissoluble, au Testament Ancien. « Voici que je donne sa mission à l'Ange , qui préparera la voie devant ma face , avait dit Malachie , le dernier des prophètes dans l'ordre chronologique. Aussitôt paraîtra dans son Temple le Dominateur que vous cherchez ; l'Envoyé du Testament que vos vœux implorent. Le voilà ! Il arrive * ! » Telle était la parole finale du cycle prophétique. La Judée , frémissante d'impatience et d'espoir, interrogeait tous les horizons, et tressaillait dans l'attente. Il arrive , le Dominateur ; le Roi, lils de David, dont le troue n'aura point de fin; le Désiré des collines éternelles ; le Messie ; le Christ ! Quelle voix aura la gloire d'annoncer, la première , son avènement au monde ? Qui signalera , le premier, sou Précurseur ? Evidemment, dans une telle situation des esprits, au milieu de l'expectative d'un peuple entier, tous les traits qui pouvaient se rattacher à la réahsation des espérances unanimes, saisis avidement par l'attention publique, durent se graver dans les mémoires, en caractères ineffaçables. 11 en fut ainsi; et l'Evangile l'atteste. Les prodiges accomplis sur le berceau de Jean-Baptiste éveillèrent l'espérance dans tous les cœurs. « Quel sera, disait-on, cet enfant extraordinaire ? y> Ce n'est point après coup qu'on a pu imaginer un tel langage. On sent vibrer, en tout ce récit, l'impression ' Malac, iii^ t.
CUAP. II, — ylSITATiON. NAISS. DE S. JEAN-BAPTISTE. 161
contemporaine , dans sa naïveté et sa profondeur. L'historien n'a perdu aucun détail , et le prétendu légendaire, ici, comme partout, est d'une exactitude désespérante pour le rationalisme. Un apocryphe posthume n'aurait pas manqué, pour donner de l'éclat à son récit , de placer la scène de la circoncision dans les Parvis du Temple. 11 aurait désigné un prêtre , pour accomplir la cérémonie. L'heureux Zacharie eût été entouré de la tribu sacerdotale, qui l'aurait félicité de sa guérison subite, et aurait entendu , de sa bouche , la magnifique prédiction des destinées de son fils. Mais l'Evangéliste n'a rien de semblable. H sait que la Circoncision , chez les Juifs , n'exigeait pas rigoureusement le ministère sacerdotal , ou même lévitique. Une main profane suffisait, pour imprimer, sur les fils d'Abraham , le sceau extérieur de l'alliance divine. La solennité fut donc circonscrite au foyer domestique d'Hébron. L'historien sait , de plus , qu'en pareil cas , on rassemblait autour du nouveau-né, toute la parenté et tout le voisinage. Une naissance, en Israël , avait le caractère non pas seulement d'une joie de famille , mais d'une bénédiction publique. Tout cela ressort, comme naturellement, du texte sacré, sans recherche, sans efforts, sans parti pris. Un hébraisant moderne , qui voudrait retracer, de nos jours , une scène analogue , devrait lire auparavant des volumes entiers, et, quand il aurait terminé ses éludes préliminaires , il ne réussirait jamais à donner à son récit I. 11
la simplicité de la narration évangélique. Chaque pas que nous ferons , dans l'étude du livre divin , nous offrira des preuves de ce genre. Au risque de fatiguer le lecteur, nous devrons insister pour en faire la remarque. Mais , avant que la démonstration soit achevée , le texte seul aura porté la conviction dans les esprits , car c'est le privilège de la parole divine d'être toujours vivante. Elle a son action propre, son efficacité persévérante; elle est le Yerhe, Pour illuminer les consciences et les cœurs, il lui suffit de paraître.
Soupçons de 19. Marie était revenue à Nazareth. Le délai des fîan-
saint Joseph.
Mariage çaillcs était expiré ; l'époque du mariage solennel appro-
virginal.
chait. « Or, il se trouva qu'avant d'être réunie à son époux, elle avait conçu du Saint-Esprit. Joseph était un homme juste ; il ne voulut pas la traduire devant le tribunal des prêtres. Il se résolut à une séparation secrète. Pendant qu'il était en proie à cette préocupation , l'Ange du Seigneur lui apparut en songe, et lui dit : Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre Marie pour épouse. Elle a conçu du Saint-Esprit , et enfantera un fils , que tu nommeras Jésus (Sauveur), car c'est lui qui sauvera son peuple du péché. Ainsi s'est accomplie la promesse divine, proclamée par la bouche du Prophète. Voici qu'une Vierge concevra et enfantera un fils , dont le nom sera Emmanuel ( Dieu avec nous * ) . — Joseph , à son réveil * Isa., vil, 14.
CnAr. II. — VISITAT.ON. NATSS. DE S. JEAN-BAriISTE. 163
obéit à la prescription de l'Ange; et prit Marie pour épouse '. )) La terrible anxiété de Joseph, forme avec la sérénité de Marie en cette circonstance , un contraste, dont Origène s'emparait victorieusement contre les odieuses calomnies de Celse, La loi mosaïque était formelle. Au tribunal des prêtres appartenait le jugement de la femme coupable. La sentence ne souffrait pas d'adoucissement. L'exemple de Suzanne nous Ta suffisamment appris ; le supplice de la lapidation attendait l'épouse , ou la fiancée , convaincue de crime. On ne saurait trop insister sur ce fait capital ; à lui seul, il forme une démonstration complète de la véracité de l'Evangile. Joseph, atteint dans son honneur, poursuivi par le plus cruel soupçon, est un témoin dont on ne saurait, à aucun titre, suspecter la déposition. Son caractère même est une garantie de plus. Il est «juste, » dit l'Evangéliste ; c'est-tà-dire qu'il joint , au sentiment de la rectitude et de l'honneur, une modération tendre et compatissante. Il a calculé la portée d'une dénonciation solennelle , devant le tribunal des prêtres , le Sanhédrin juif. La rigueur du châtiment légal, qui suivra sa plainte, répugne à sa douce nature. Cependant, il ne saurait, non plus , consentir à ce qu'il croit un déshonneur personnel. Marie ne sera point son épouse. Devant deux témoins, il lui remettra un libelle de séparation, et la jeune fille, qui a reçu son serment de fiancé, n'aura point à lui reprocher *Matlh, i, 18-24.
une mort infamante. Ce libelle de séparation est légal aussi, et il assure, à la fois, sans rien compromettre, la \ie d'une femme et l'honneur d'un époux. Telle était cette situation, dont la délicatesse et le danger n'ont peut-être jamais eu rien d'égal, dans aucune histoire ; cependant Marie se tait. Le silence enveloppe , d'un voile divin , sa maternité virginale. Aucune voix humaine ne retentit à l'oreille de Joseph, au milieu de ses déchirantes préoccupations; et cependant Joseph devint l'époux de Marie. Ce mariage , jamais les Juifs ne l'ont nié. Celse lui-même, et nos rationalistes peuvent l'en croire, Celse reconnaissait que Joseph avait solennellement épousé Marie. Donc , pouvons-nous dire avec Origène : Ce que les hommes n'ont point appris à Joseph, Dieu le lui a révélé ; le secret que la Vierge Immaculée a gardé, au péril même de sa vie, l'Ange de l'Annonciation l'a déposé dans le sein de Joseph. Supprimez le miracle de la révélation angélique , et vous retombez dans le miraculeux consentement du « juste Joseph, » qui étouffe subitement ses anxiétés, ses soupçons, plus encore, qui ferme les yeux à l'évidence , et prend Marie pour épouse. Yoilà comment la trame du récit Evangélique se dérobe aux attaques de l'incrédulité, défiant tous les efforts du rationalisme, et imposant la foi par sa divine simplicité. Les lignes suivantes vont nous en offrir une nouvelle preuve.
CHAP. ir. — LE DÉNOMBREMENT DE l'eMPIRE. 165
§ V. lie dénombrement de l'£lmpire.
20. t( En ces jours-là, dit saint Luc, un édit de César- objections
générales des
Auguste ordonna de procéder au recensement de tout l'ii- rationalistes. nivers. (Ce premier dénombrement fut accompli par le gouverneur de Syrie, Quirinius '.) Or, tous allaient se faire inscrire aux registres publics, chacun dans sa ville natale. Joseph quitta donc la Galilée , et sa résidence de Nazareth, pour se rendre en Judée , dans la ville de David, appelée Bethléem. Car il était de la maison et de la famille de David. Il vint, pour se faire inscrire, avec Marie, son épouse, dont le terme était proche ? » Chaque parole du texte évangélique touche ici à des questions capitales. Histoire universelle, détails particuliers de l'administration des provinces ; droit romain , mis en présence du droit juif; les problèmes les plus compliqués et de l'ordre le plus divers, sont tranchés, dans ces quelques lignes, où le lecteur ne remarque pas même une hésitation. A moins de s'adresser aux souvenirs encore vivants d'une génération contemporaine, et de parler de réalités notoires , que chacun avait vues, entendues et subies ; l'Evangéhste n'aurait pu glisser si légèrement sur des faits de cette importance. Ce ca-
cap. II, 2. ) La construction elliptique de cette phrase prête à un double sens : celui de la Vulgatc que nous reproduisons, et un second, sur lequel nous aurons bientôt l'occasion de revenir. 2 Luc, H, 1-3.
ractère intrinsèque d'authenticité ne frappe pas nos modernes rationalistes. Saint Luc, disent-ils, mentionne un dénombrement universel , porté par Auguste, à l'époque de la naissance de Jésus-Christ. Or , aucun historien connu n'en a parlé. Donc l'Evangile a menti. Tel est le syllogisme de Strauss, adopté par MM. d'Eichthal, Salvador, etc. Leurs paroles méritent d'être intégralement citées, parce qu'elles ont obtenu dans ces derniers temps, une publicité plus retentissante : « Les textes par lesquels on cherche à prouver, disent-ils, que quelques-unes des opérations de statistique et de cadastre , ordonnées par Auguste , durent s'étendre au domaine des Hérodes , ou n'impliquent pas ce qu'on leur fait dire , ou sont d'auteurs chrétiens , qui ont emprunté cette donnée à l'Evangile de Luc^ » Yoilà l'objection ; nul ne pourra trouver que la thèse soit obscure ou les positions mal définies.
Témoignage 21. Yolcl la répousc. De tous les historiens, celui qui fut
d'Auguste . • ' 1 ■ j5 A . . '
confirmant Ic micux renscigue sur le règne d Auguste, est, a coup sur,
la réalité du
dénombre- Augustc lul-même. Or, on a retrouvé , il y a quelques an-
ment mentionné par nées, le sommaire historique du règne d'Auguste , rédigé
l'Evangile.
de la main du prince, et gravé, par son ordre , sur le fameux marbre d'Ancyre, aujourd'hui connu de toute l'Europe savante. L'empereur romain, sans se préoccuper de ce que son témoignage aurait un jour de désagréable pour les lettrés du xix* siècle , inscrit sur ses fastes lapidaires, ^ Vie de Jésus, pag. 20 note.
CHAP. II. — LE DÉNOMBREMENT DE l'eMPIRE. 167
non pas a quelques opérations partielles de statistique ou de cadastre, » mais trois dénombrements généraux, exécutés dans l'Empire sous sa direction : le premier, en l'an 726 de Rome (28 ans av. l'E. Y. '), confirmé par le nom d'Auguste et celui d' Agrippa, son collègue ; le troisième , l'an 767 de Rome (14 de l'E. Y.), portant les noms d'Auguste et de Tibère ^ Evidemment , ni ce premier, ni ce dernier recensement, n'ont de rapport avec celui que mentionne saint Luc; l'un est antérieur de 28 ans à la naissance de Jésus-Christ; l'autre lui est postérieur d'au moins 14 ans ; l'un portait les noms d'Auguste et d'Agrippa, l'autre ceux d'Auguste et de Tibère, tandis que l'édit impérial, rappelé par saint Luc , ne dut porter qu'un seul nom , celui de César-Auguste : Exiit edictum à Cœsare Augusto ^ Mais il y eut un dénombrement intermédiaire; le marbre d'Ancyre le relate, en ces termes significatifs : « J'ai fermé, seul, le second lustre, avec le pouvoir consulaire , sous le consulat de C. Censorinus et de C. Asinius. Dans le cours de ce lustre, les citoyens romains ont été recensés par tète ; leur nombre s'est trouvé de quatre millions deux cent trente
* Cette abréviation signifie : Ere vulgaire; nous employons ici ce terme, au lieu de celui d'Ere chrétienne, parce qu'il répond mieux à l'état vrai de la chronologie relative à la naissance de Notre-Seigneur. On sait, en effet, que, par une erreur consacrée, l'ère actuelle commence quatre ans après la véritable époque de cette naissance. — 2 Colonne v, lib. IX; col. ni, lib. I du texte grec retrouvé par Hamilton Backh, tom. III, pag. 89.
^Luc, cap. u, i.
raille \ •>•> Nous sommes maintenant en présence d'un texte, qui n'est manifestement pas « d'un auteur chrétien, » et qui n'a pu « emprimter sa donnée à l'Evangile de Luc,» par la raison suprême qu'Auguste était mort quarante ans avant que saint Luc écrivît son Evangile. Le soupçon de connivence n'est donc pas possible. Or, le marbre d'Ancyre tient exactement le même langage que saint Luc. La correspondance est parfaite. Le second lustre, c'est-à-dire l'intervalle écoulé depuis le dernier dénombrement , fut fermé par Auguste, sous le consulat de C. Censorinus et de C. Asinius. Ainsi parle l'Inscription lapidaire. La date de ce consulat nous est connue ; elle tombe l'an 746 de Rome, c'est-à-dire précisément une année avant la naissance de Jésus-Christ. Cette circonstance elle-même est décisive; car Jésus-Christ naissait en Judée, dans une province éloignée de Rome, où le dénombrement ne pouvait avoir heu qu'après qu'il était déjà accompli en Italie, et dans les contrées plus immédiatement voisines de la métropole. Ce n'est pas tout. Par une exception singulière, des trois recensements universels, opérés par Auguste, le seul que ce prince ait voulu consacrer uniquement par son nom , sans y joindre celui d'aucun autre collègue, est précisément ce-
* [aLTERU]m CONSULARI CIM IMPERIO LUSTRIM SOLLS FECI [c] CENSOR1N[o ET c] ASINIO COS. QUO LISTRO CENSA SIM CIVRM ROMANORCM [caPITa] QUADRAGIENS f.ENTUM MIt.UA ET DUCENTA TRIGINTA TRIA MILLIA (u*" COlonne, .
5, Cœs. Aurjvst., Index rerum a se gestarum, Ed. A. W. Zumpt, 1840, pag. 30)
CHAP. II. — LE DÉNOMBREMENT DE l'eMPIRE. i69
lui-ci; en sorte qu'en lisant, sur le marbre d'Ancyre, l'expression impériale : « Moi seul, investi du pouvoir consulaire, j'ai fermé ce lustre, « il est impossible de méconnaître la rigoureuse exactitude de saint Luc, qui dira plus tard : « En ces jours-là, un édit de César-Auguste ordonna de procéder au recensement de tout l'univers. » Nous voici bien loin « des quelques opérations de statistique et de cadastre , » ordonnées par Auguste, et maladroitement appliquées « au domaine des Hérodes , « sur la foi d'écrivains mal compris, « ou d'auteurs chrétiens qui ont emprunté celte donnée à l'Evangile de Luc. » L'inscription d'Ancyre a la rigidité du marbre ; elle ne se prête pas le moins du monde à la flexibilité de langage des rationalistes : « Tous les citoyens romains ont été recensés par tête, )) dit l'empereur ; cela signifie bien qu'ils ont sisté , tous, et chacun individuellement, devant le délégué impérial. Il ne s'agissait donc pas d'une simple « opération de statistique ou de cadastre. » Leur nombre s'est élevé, continue le monument lapidaire, « à quatre millions deux cent trente mille. » Or, on saitqu'il n'y eut jamais plus de trois cent mille Romains de race'; donc le dénombrement, pour atteindre le chiffre officiel inscrit par Auguste , avait dû embrasser l'universalité des provinces annexées, sujettes ou alliées de l'Empire, partout où avait été concédé à quelque famille le titre de citoyen romain. On se souvient * Coquille, Les légistes, introd., pag. ix.
que telle était, en particulier, la situation de la Judée. Le père d'Hérode, Antipater l'Iduméen, avait reçu, comme une faveur illustre, ce titre, que la folie de Caracalla n'avait point encore étendu à l'univers entier. Témoignages 22. 11 y cut douc , cu Judéc, SOUS le règne d'Auguste, à
identiques
de Tacite, j^ date urécise indiquée par saint Luc , un dénombrement,
Suétone et ^ ^ ^ ' '
Dioncassius. ^^j^ j-^g ^^especta pas « le domaine des Hérodes. » On le savait, avant la découverte du marbre d'Ancyre. Suétone n'avait-il pas écrit ces poroles : « Auguste procéda trois fois au recensement du peuple ; la première et la troisième fois avec un collègue ; et la seconde fois seul ^ ? « Tacite y avait fait une allusion manifeste : ce Auguste, dit-il, laissa en mourant, un ouvrage autographe , intitulé : Breviarium Imperii (Sommaire de l'Empire) , oi^i étaient consignées toutes les ressources de l'Etat, combien de citoyens et d'alliés étaient partout sous les armes; combien de flottes, de royaumes, de provinces ; les tributs et les redevances ; les dépenses à faire et les gratifications à accorder : le tout écrit delà main du prince-. » Après la mort d'Auguste, disait encore Suétone , c( les Vestales , aux mains desquelles Auguste avait confié, de son vivant, ce dépôt précieux, apportèrent au Sénat , avec le testament impérial, trois paquets cachetés ; l'un contenait des ordres relatifs à ses funérailles; l'autre un sommaire des actes de son règne, fait pour être gravé sur des tables d'airain, devant son mauso- * Suet., AïKjmtus, cap. xx.vii. — - Tacit., Annal., lib. I, cap. ii.
CIIAr. II. — LE DÉNOMBREMENT DE l'eMPIRE. 171
lée )^ (le Marbre d'Ancyre, dont nous venons de parler, en est précisément, sinon l'original, du moins une copie authentique) ; « enfin, le troisième était le Breviariwn Imperii. On y voyait combien de soldats étaient partout sous les armes; combien d'argent se trouvait au Trésor, ainsi que dans les diverses caisses du fisc ; enfin quels étaient les arrérages des revenus publics ' , » Ces textes , auxquels on joignait celui de Dion Cassius, qui s'exprime de même % ne sont certes pas d'origine chrétienne; ils n'ont pas « emprunté leur donnée à l'Evangile de Luc. » « Ils impliquent » véritablement « ce qu'on leur fait dire. » Comment , en effet, Auguste aurait-il pu réunir les éléments d'un travail qui comprenait l'universalité des citoyens et des alliés, les ressources et les charges , militaires , maritimes et financières de l'Empire, des provinces et des royaumes, s'il n'avait eu préalablement sous la main la statistique d'un dénombrement universel? Il ne faut pas être un grand administrateur pour saisir la relation nécessaire, rigoureuse, absolue, qui existe entre ces deux idées. Le Breviarium Imferii, rédigé par Auguste, et cité par Tacite , Suétone et Dion, était un résumé, à l'usage impérial, du recensement accompli par Auguste. Toutefois , le rationalisme moderne professe une sympathie spéciale pour le « domaine des Hérodes. » Il invoque une exception en faveur de « ce domaine, auquel, dit-il, ne durent point s'étendre les opéra- 1 Suet., Angust., cap. ci. — - Dio Cassius, lib. L\I, cap.xxxiii.
lions de statistique et de cadastre » da premier empereur romain. Mais, liclas! en droit et en fait, une telle exception est un rêve. En droit ; le « domaine des Hérodes, » c'est-à-dire la Judée, était, depuis cinquante ans , une province romaine. Voici en quels termes Agrippa le Jeune rappelait aux Juifs cette dure vérité : « N'oubliez pas, leur disait-il, que vous êtes les sujets héréditaires de l'Empire. L'hérédité de la servitude remonte , pour vous , h la conquête de Jérusalem par Pompée \ » Agrippa le Jeune devait savoir le droit romain sous lequel il vivait. Ilérode tenait son trône du bon plaisir de Rome. Un signe d'Auguste pouvait l'en faire descendre, comme un signe l'y avait fait monter. Le lecteur n'a pas oublié les circonstances de l'octroi impérial , en faveur d'Hérode, après la bataille d'Actium. Or, on ne donne que ce que l'on a. Rome avait donc la propriété réelle de la Judée ^, et, pour qu'Hérode ne l'oubliât pas, Auguste joignit, à son titre de roi vassal, celui de procureur romain en Orient. Hérode était un préfet couronné, rien de plus. En fait; l'inviolable « domaine des Hérodes » fut violé, l'an 37 de l'ère d'Actium, par la déposition d'Archélaûs, fds d'Hérode, exilé, sur un ordre d'Au-
' Joseph, De Bell., Jud., lib. II, cap. xvi.
- Voici, à ce sujet, une parole de Tacite, dont la signification est décisive : Rerum ab Antonio Ilerodi dation Victor Augnstus auxit. Post mortcm Ilerodis, niJiil cxpedato Cœsare, Simon quidam regium nomen invascrat. Is à Quintilio Varo obtincnte Syriam piuiitus; et gentem cocrdtam liberi Herodis tripartito rexcre [Tàcil., Histor., lib. V, cap. IX ).
CHAP. H, — LE DÉNOMBREMENT DE L'eMPIRE. MU
guste, à Vienne, dans les Gaules; il avait été violé, dix ans auparavant, par le dénombrement d'Auguste, à l'époque de la naissance de Jésus-Christ. Cette fois, c'est un Juif qui l'affirme, et qui n'a rien de commun avec saint Luc. L'avant-dernière année du règne d'Hérode , « tout le peuple judaïque, dit Josèphe, fut obligé de prêter le serment individuel de fidélité à César. Six mille Pharisiens protestèrent, et furent les seuls qui refusèrent d'obéir. Hérode, irrité de leur résistance , les condamna à une amende, que l'intrigante Salomé paya pour eux'. » Yoilà comment César-Auguste respectait l'inviolabihté du «domaine des Hérodes!« Et pour qu'on ne se méprenne pas sur la valeur du mot « serment, » employé par Josèphe, ajoutons que le recensement, chez les Romains , était toujom^s précédé du serment de fidélité. C'est le terme même de la loi\ Maintenant expliquez cette étonnante concordance ! L'année où, selon Josèphe , les Hébreux furent contraints de prêter le serment individuel à César-Auguste, est exactement la même dont saint Luc écrit : « En ces jours-là, un édit de César- Auguste ordonna de procéder au recensement de tout l'univers ^ »
23. La preuve est faite ; on nous dispenserait peut-être r^n^^'s^^e
' Josepli., Antiq., jud., lib. XYIl, cap. m.
^ Eorum nomina , prœnomma, patres aut patronos, tribus, cognomina, et quoi annos quisque habet, et rationem pecuniœ ab iis juratis accipito. ( Ap. Zell., Delect., hiscr. Roman., pag. 275, Heidelberg, 1850.) — ^ Luc, cap. ii, 1.
identique de d'ïnsisler davantage. Toutefois l'heure est venue de porter
Tertullien.
obstinément la lumière sur chacun des points que le sophisme a voulu obscurcir. On a entendu les témoignages romains, grec et juif d'Auguste, de Tacite, de Suétone, de Dion Cassius, de Josèplie; « ils impUquent très-réellement ce qu'on ]curfait dire; ils n'empruntent pas leur donnée à l'Evangile de Luc ; » et cependant ils parlent comme lui. Mais supposons qu'ils n'existent pas ; tenons-les pour non avenus. 11 resterait encore une série de témoins, dont la parole entraînerait la conviction , et dont le rationalisme ne s'est point débarrassé, en les rangeant sous la catégorie suspecte « d'auteurs chrétiens. » Chaque jour, les tribunaux acceptent la déposition des « chrétiens. )) Le rationalisme a-t-il ici le droit de se montrer plus sévère que les Magistrats? Qu'on en juge par un seul exemple. Vers l'an 204 de notre ère, un légiste fameux, dont les décisions figurent, au Digeste, avec celles de Papinien, de Trébonius et d'Ulpien, se rendait de Carlhage à Rome. Il était né, et avait longtemps vécu dans le paganisme. Le courage des martyrs , dont il voyait chaque jour la mort intrépide, le fit chrétien. Son nom de Terlulhen, déjà illustre, en un temps où la science du droit était le grand, chemin des honneurs, se trouva, par sa conversion même, investi d'une notoriété plus grande encore. Le monde romain était curieux d'apprendre ce qui, dans la doctrine abhorrée du Christ, avait pu séduire un jurisconsulte émi-
CHAr. II. — LE DÉNOMBREMENT DE l'eMPIRE. 175
nent. Dans cette situation particulière, on peut être assuré que les questions de fait seront posées, par Tertullien, avec l'exactitude familière au barreau. Or voici ce que Tertullien écrivait à Rome même, l'an 204 : « Les pièces originales du dénombrement d'Auguste sont conservées dans les archives de Rome. Leur déposition , relative à la naissance de Jésus-Christ, forme un témoignage authentique \ » Ainsi parle un légiste romain, à toute une société en éveil, prête à saisir et à relever, dans son langage, la plus légère inadvertance. C'est ainsi qu'il s'exprime , cent cinquante ans seulement après la mort d'Auguste, quand le souvenir de ce règne glorieux était aussi vivant, à Rome, que peut l'être, en France, celui de Louis XIV; quand il s'agissait d'un fait, tel qu'un dénombrement universel, base de tout l'impôt, de tous les contrats de propriété, de toutes les prérogatives héréditaires attachées au titre de citoyen, de tous les états de naissance, de famille ou de condition dans l'Empire. Et l'on s'imagine que Tertullien évoque là une « donnée r> complètement inconnue aux Romains, « empruntée à Luc! » Quand le jurisconsulte en appelle aux archives publiques de Rome , aux pièces originales du dénombrement d'Auguste, cela, pour nos lettrés, signifie que Rome n'a d'autres archives^ ni d'autres pièces
* De censu denique Avgusti , quem testcm fidclissîmiiin Dominicœ nativitatis Romana archiva custodiunt. (Tertull., lib. IV, Contra Marcion., cap. vu; PatroL lat., tora. II, col. 370.)
originales que « l'Evangile de Luc ! » En vérité c'est par trop se jouer de la raison humaine , au nom du rationalisme. Le témoignage de TertuUien, fût-il seul, suffirait à renverser le fameux syllogisme de Strauss, même augmenté de la paraphrase de ses nouveaux disciples. Témoignage 24. Mais Ic ratiouaUsmc nous a ménagé une nouvelle
inattendn
et invoion- surprise. On vient de l'entendre aftîrmer « que les textes ,
taire du ratio- ^
moderoe P*^^' Icsqucls OU cherche à prouver que quelques-unes des opérations de statistique et de cadastre, ordonnées par Auguste, durent s'étendre au domaine des Hérodes, ou n'impliquent pas ce qu'on leur fait dire, ou sont d'auteurs chrétiens , qui ont emprunté cette donnée à l'Evangile de Luc. )) Yoici maintenant que dans le même alinéa, sans transition aucune, il nous apprend que le recensement de la Judée fut opéré, l'an 37 de l'ère d'Actium, par Quirinius, gouverneur romain de Syrie. Serait- il possible que le rationalisme ignorât, qu'en l'an 37 de l'ère d'Actium , Auguste régnait encore? Il est avéré, cependant, que le premier empereur romain mourut, plus que septuagénaire, l'an 44 de l'ère d'Actium. Par conséquent, l'an 37, le recensement de la Judée par Quirinius s'opérait au nom d'Auguste. Mais écoutons les paroles mômes du critique : une telle contradiction est par trop invraisemblable. « Le recensement opéré, dit-il, par Quirinius, auquel la légende rattache le voyage de Bethléem, est postérieur d'au moins dix ans à l'année où , selon Luc et Matthieu , Jésus serait
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né. Les deux Evangélisles, en effet, font naître Jésus sous le règne d'Hérode. (Matth. ii, 1, 19, 22; Luc. i. 5.) Or, le recensement de Ouirinius n'eut lieu qu'après la déposition d'Archélaûs, c'est-à-dire, dix ans après la mort d'Hérode, l'an 37 de l'ère d'Actium (Josèphe, A/i^ . , XVII , xiii, 5; XYlIl, I, 1 ; II, 1 ). L'inscription par laquelle on prétendait autrefois établir que Quirinius fit deux recensements , est reconnue pour fausse. (V. Orelli, Inscr. latin, n" 623, et le supplément de Ilenzen, à ce numéro; Borgliesi, Fastes consulaires [encore inédits], à l'année 742.) » Impossible de s'y méprendre. Le critique dit positivement que, a l'an 37 de l'ère d'Actium, après la déposition d' Archélaiis , eut lieu, non pas une opération de cadastre, mais un véritable recensement de la Judée par Quirinius. » Or Archélaiis fut déposé par Auguste ; Archélaiis était fils d'Hérode. « Son domaine « fut violé par Auguste, Quirinius fut envoyé en Judée par Auguste. Auguste survécut sept années à l'an 37 de l'ère d'Actium. Donc le rationalisme moderne, qu'on ne soupçonnera pas d'emprunter sa « donnée à l'Evangile de Luc, » et dont la parole « implique » très-réellement une contradiction, enseigne, avec Tertuljien et saint Luc, qu'il y eut un dénombrement de la Judée sous Auguste ! Qu'importe que les lecteurs vulgaires ne sachent pas quel empereur régnait, l'an 37 de l'ère d'Actium! Qu'importe qu'ils ne soupçonnent pas ce qu' Archélaiis peut avoir de commun avec «lesHérodes! » 11 leur est permis d'ignorer le nom I. 12
du prince qui déposa Archélaiis; nul n'est obligé de savoir, comme Josèphe, que le procurateur romain, Quirinius, fut envoyé en Judée par Auguste, et, comme Tacite, qu'il avait le rang d'un consulaire , qu'il était ami de l'empereur, et précepteur de ses pelits-fils. Ces détails, il est vrai, prouvent la contradiction du critique. Mais le silence dont le critique les enveloppe, atteste, en même temps, la scrupuleuse délicatesse avec laquelle il voulait épargner le spectacle de cette contradiction, au regard de ses lecteurs.
unedifficuiié 25. 11 est donc maintenant impossible de mettre en doute
chronologique , résul- la réalité d'un dénombrement de la Judée par Auguste.
tant d'une
différence de Lgg parolcs dc saiut Luc demeurent dans toute leur inté-
dix années, ■"■
*^n!)^io 'îe'^^dT ê'^ité. « En ces jours-là un édit de Césai-Auguste ordonna ceuele^safnt "^^ procédcr au dénombrement de l'univers. » Le rationagrrc*^de saint Hsmc vlcut dc foumir à ce texte évangélique l'appui fort
Luc. . , , , . ^ . . , ,
inattendu de son propre témoignage. Le critique s exécute de bonne grâce; il consent à dire, avec l'Evangile, que le recensement de la Judée fut opéré par Quirinius, mais, dix années seulement après l'époque indiquée par saint Luc. Ainsi la discussion se trouve réduite à une différence chronologique de dix ans, entre la date fournie par l'Evangéliste et celle que donne Josèphe. C'est là un mince détail, après de si hautes prétentions. Cependant si Quirinius ne vint en Judée que dix ans après la mort d'Hérode, évidemment Quirinius ne présida point , sous Hérode , le déuom-
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brement décrit par saint Luc. Or, l'époque précise de l'arrivée de Quirinius en Judée est parfaitement certaine. « Après la déposition d'Archélaiis, dit Josèphe, le domaine de ce prince fut réuni à la province de Syrie. Quirinius, homme consulaire, fut envoyé par César-Auguste, pour faire le recensement; de plus il avait l'ordre de vendre au profit du trésor les biens patrimoniaux d'Arcbélaiis \ » La déposition d'Arcbélaiis , fils d'Hérode, eut lieu environ dix ans après la mort de son père, soit l'an 37 de l'ère d'Actium. Donc l'Evangile de saint Luc s'est trompé de date, quand il a placé l'opération de Quirinius sous Hérode, et qu'il a dit : Hœc descriptio prima facta est à prœside Syriœ Cyrino^. Cette fois, l'objection est décisive. A moins de supposer un précédent voyage de Quirinius en Judée, sous Hérode, il est impossible de concilier le texte de saint Luc avec celui de Josèpbe. Or, « l'inscription par laquelle on "prétendait autrefois établir que Quirinius fit deux recensements est reconnue pour fausse. ( V. Orelli, Inscr. lat. 11° G23, et le supplément de Henzen à ce numéro ; Borgbési, Fastes consulaires [encore inédits], à l'année 742.) » Donc, plus que jamais, saint Luc s'est trompé de date, quand il a dit : Hœc descriptio prima facta est à prœside Syriœ Cyrino. Malheureusement pour le rationalisme, saint Luc n'a point écrit son Evangile en latin, et, plus malheureusement encore, le texte grec de l'Evangile de saint Luc, texte ' Joseph., Antiq. Jud., lib. XVllI, Ccip. i.— - Luc, Vulgat., c. ii, 2.
180 inSTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CIIRÎST.
original, s'est conservé jusqu'à nous. 11 est entre toutes les mains. Le traducteur, qui nous a donné sur les Logia de saint Matthieu de si curieux commentaires, a-t-il donc oublié de consulter le texte grec de l'Evangile de saint Luc? Quoi qu'il en soit, voici comment, dès l'an i070, Théophylacte, archevêque de Bulgarie, parlant lui-même le grec, écrivant en cette langue , et reproduisant la tradition antérieure des interprètes hellénistes, traduisait le verset de saint Luc : « Ce dénombrement précéda celui de Quirinius, gouverneur de Syrie K » Dès lors, entre le texte original de saint Luc et le témoignage de Josèphe , il ne reste pas l'ombre d'une contradiction. Le triomphant syllogisme est par terre. Mais l'interprétation de Théophylacte est peut-être arbitraire, elle est peut-être inconnue et sans autorité dans le monde savant. Non. « Plus on examine le verset grec , soit en lui-même , soit dans ses rapports avec ce qui l'entoure, dit M. Wallon, plus on est tenté de le prendre dans ce sens. L'explication de Théophylacte, paraissait naturelle à un auteur qui parlait encore le grec, et elle a chez lui d'autant plus de valeur que , selon toute apparence, il ne songeait pas que le gouvernement de Quirinius en Syrie , fût postérieur de dix à douze ans à l'édit impérial, rapporté par saint Luc ^ » Après ce témoignage de la science contemporaine, il nous reste à dire qu'en ces
' Rcinold., Cens, habit, nasc. Christo, pag. 431. ^ ^ ]y[ Vallon, De la croyance due à l'Evangile, pag. 311 , 312.
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trois derniers siècles, toute rAlIemagiie , depuis Kepler * jusqu'à Michaëlis" et Husclike'; toute l'Angleterre, depuis lîerwaert * jusqu'à Lardner^; tous les savants européens, depuis Casaubon ® jusqu'aux Bollandistes '', et aux auteurs de VArt de vérifier les dates % ont vulgarisé l'interprétation de Théopliy lacté. « Le passage de saint Luc a été mis, par là, dans un si grand jour, disait , il y a cent ans, l'exégète Leclerc, que l'explication est désormais incontestable ^ » Le critique savait-il tout cela? En douter, serait méconnaître l'érudition dont il nous a donné tant de preuves. L'admettre, supposerait, de sa part, l'intention formelle de tromper ses lecteurs. On repoussera, comme nous, cette fàcbeuse alternative. Pour cette fois, et par exception à ses procédés scientifiques habituels, il a cru devoir préférer le latin de la Yulgate au texte original de saint Luc. L'Evangile est hors de cause ; nous nous trou-
* Kepler, De anno nataîi Christi, pag. 116, 117. — ^ Michaëlis, lib. I, cap, II, n° 12. — ^ Huschke, Ueber den zur Zeit der Geburt Jesu-Christi gehaltenen census, lib. I, cap. i, pag. 80. — * Herwaert, Nova vera chronologia (1612), pag. 188 et suiv. — ^Lardner, Credihility of the Gospel, tom. II, cap. i, 3 , n° 6. — ^ Casaubon, Exercit. in Baron., lib. I, cap. xxxii, pag. 144. — "^ Acta Sanctorum; J. Gottfr. Henscher, Prophyl. ad Act. Sanctor., Maii , Apparat, ad chronol. Pontifie.
^ Art de vérifier les dates. On y lit, à la date de l'an 7 d l'E. V., à propos du recensement fait en Judée, après l'exil d'Archélaûs : <( C'est ce dénombrement dont parle saint Luc ( n , 2 ) , et qu'il dit avoir été fait après celui qu'Auguste y avait ordonné , l'année de la naissance de notre Sauveur. »
^Leclerc, Add. au N. T. d'Hammond; Luc, n, 2.
vons seulement en face de la traduction de saint Jérônoe , revêtue de l'autorité de l'Eglise et investie par les- rationalistes, en cette circonstance particulière, d'un privilège d'authenticité, qui prime le texte original lui-même. Traduction 26, A Dicu uc plaisc qu'un écrivain catholique réclame
de saint Luc,
selon la vui- jamais contre une marque si éclatante de confiance en
gâte. Solution
Témoignages j^ Y^j]a.^jg j ]Njous lisons douc , très-voloutiers , avec saint
de saint Jus- '-' ' '
Tertumea Jérôme : « Ce premier dénombrement fut accompli par Cyrinus, gouverneur de Syrie. » La thèse du rationalisme n'en sera pas plus solide. En effet, il est avéré qu'au temps d'Hérode tous les Juifs durent prêter serment de fidélité à César-Auguste, entre les mains du délégué impérial. Nous avons vu le témoignage de Josèphe, à ce sujet ; et les rationalistes croient à Josèphe. Il n'est pas m.oins avéré que cette première opération ne put s'accompHr intégralement, et que six mille Pharisiens refusèrent de s'y prêter. C'est encore Josèphe qui l'affirme. Le latin de la Yulgate a donc raison de désigner cette opération inachevée sous le litre de : Premier dénombrement. Mais qui dit premier , implique nécessairement un second. Or, le second dénombrement, le recensement définitif, a eu pour auteur Quirinius , gouverneur de Syrie. Ce fut Quirinius , l'homme consulaire, l'ami de César Auguste, qui donna à cette opération en deux actes, sa forme complète et absolue. Tout na^ turellement, le nom de Quirinius prévalut , pour désigner l'ensemble des dossiers et l'œuvre tout entière. Voilà donc
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dénouée, fort naturellement, cette question insoluble. Les actes de dénombrement de la Judée étaient connus sous le nom de Quirinius. Le latin de la Vulgate le dit, parce que cela est. Il n'est pas nécessaire , on le voit , de supposer « deux recensements opérés par Quirinius , » et appuyés « sur une inscription reconnue fausse. » Orelli qui publiait ses Inscripîiuns Latines vers 1830, s'étonnerait beaucoup, s'il vivait encore , d'apprendre « qu'on prétendait autrefois » étayer tout un système d'exégèse sur une inscription restée à peu près inconnue avant lui '. En vérité, un « au-
' Le critique ne donne point le texte de cette Inscription. Il s'adresse a une classe de lecteurs , trop versés dans toutes les connaissances spéciales d'archéologie , pour qn'une telle exactitude soit nécessaire. Voici l'Inscription publiée par Orelli {Supplém., tom. III, pag. 08), d'après une pierre sépulcrale, trouvée à Venise, et perdue aujourd'hui : Q. Mmilius, Q. F. Pal. Secundus castris Divi Aug. P. Sulpitio QuirinoLeg. Cœsaris SyriaehonoribusdecoratusPraefect.Cohort. Aug. 1. Prqefect. Cohort. II. classicae idem jussu Quirini censum fec. Apamenae civitatis millium homin. civium cxvn. Idem jussu Quirini advcrsiis Ituraeos in Libano monte castellum eorum cepit, et unte militiam praefecit Fabrum, delatus à duobus Coss. ad AErarium et in colonià Quaestor. AEdilis II. Duumvirll. Pontifex ibi positi siint Q. F. Pal. Secundus F. et AEmilia Chia Lib. H. M. amplius. H. N. S. Telle est cette fameuse Inscription, à laquelle on attribue l'honneur d'avoir conquis le monde à la foi de l'Evangile. Nous avons parcouru, sans la rencontrer, les plus anciens et les plus illustres commentateurs. Que signifie donc l'importance rétrospective qu'on prétend donner à cette pierre sépulcrale? Si elle existait encore, on pourrait la discuter; mais elle a disparu sans retour. C'est là sans doute son unique mérite, aux yeux des rationalistes. Quelle légèreté puérile, en face d'un sujet plus grand que le monde , et dont le retentissement éveille, dans l'éternité, des échos formidables ! Ajoutons , comme renseignement biographique, qu'Orelli naquit en Suisse, l'an 1787, etmouruten 1845.
I8i HISTOIRE DE NOTHE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST.
trefois, » qui date de 1830, est une belle chose! «Le supplément de Henzen et Borghési : Fastes consulaires ( encore inédits ) » relèvent merveilleusement la vénérable antiquité de 1830 ! Le monde savait, depuis longtemps, qu'en Tan 138 de notre ère, saint Justin, dans sa Requête officielle, présentée à l'empereur Antonin le Pieux, s'était exprimé ainsi : « Jésus-Christ est né à Bethléem , petite bourgade juive, située à trente-cinq stades de Jérusalem. Yous pouvez vous en assurer, en consultant les tables du recensement de Quirinius, votre premier gouverneur en Judée*. » Tel était le langage de saint Justin, dans une Apologie pour les Chrétiens, déposée aux pieds du maître du monde, et qui eut pour résultat de mettre fin à la troisième persécution générale. Comme toutes les requêtes officielles, l'Apologie de saint Justin avait dû passer, avant même d'arriver aux mains de César, sous les yeux des officiers, des secrétaires et des conseillers impériaux. Croiton que saint Justin aurait invoqué, devant de tels juges, les registres de Quirinius, si ces registres n'eussent pas été réellement connus sous ce nom, s'ils n'eussent pas relaté la naissance de Jésus-Christ à Bethléem? Les Romains ont tué dix millions de martyrs, en haine de Jésus-Christ. 11 eût été beaucoup plus simple d'ouvrir les archives publiques de Rome , et de montrer aux Chrétiens qu'on les
* Justin., Apologia I pro Christiards ad Antoninum Pium, c. xxxiv; PatroL rjrœc, torn.VI, col. 383, 384.
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abusait; qu'il n'y avait pas de registres portant le nom de Quirinius ; ou, du moins, qu'ils ne parlaient pas de la naissance de leur Dieu. Enfin, si l'allégation eût été fausse, sur un point de fait aussi facile à éclaircir, croit-on que la tolérance, invoquée pour la doctrine, eût été accordée par Antonin? Evidemment donc, au temps de saint Justin, les pièces originales constatant la naissance de Jésus-Christ à Bethléem, étaient comprises dans les archives publiques de Rome, sous le titre général de Registres de Quirinius. Mais voici venir un légiste. C'est TertuUien, dont nous avons déjà cité un autre témoignage. TertuUien ne se contentera pas de la désignation générique. A lui, l'homme du droit romain, il ne lui suffira pas d'un terme exact, mais vague ; il donnera à sa citation la précision juridique, ainsi qu'il convient au magistrat, habitué , dans le dépouillement d'un dossier, à poser le doigt sur le titre cherché, et à l'indiquer par son nom propre. TertuUien avait à répondre aux disciples de Marcion, qui niaient, non point la divinité de Jésus-Christ ; elle leur semblait incontestable, mais son humanité. Ils ne pouvaient se résoudre à associer la nature humaine à la radieuse divinité du Christ. Les rationalistes modernes retournent la thèse, sans plus de succès. Pour étabhr la réalité de la naissance humaine de Jésus-Christ , TertuUien disait aux Marcioniles : « La constatation vous est facUe. Vous avez les Actes , dressés alors en Judée, par Sentius Saturninus, sous le règne d'Au-
i86 HISTOIRE DE NOTRE-SEIGNEUR JÊSUS-cnR,IST.
gusle. Yous y trouverez inscrite la naissance de Jésus- Christ. » Ce n'est plus ici la désignation générale des Registres de Quirinius , mais le titre particulier des Actes , compris dans ces Registres, et dressés, lors du premier recensement, par Sentius Saturninus. Tertullien, comme saint Justin, avait lu l'Evangile de saint Luc. Les Marcionites connaissaient cet Evangile, aussi bien que nos rationalistes peuvent le connaître. Donc, poux Tertullien comme pour nous, le nom de Quirinius, sous l'admistration duquel l'opération du recensement juif avait été complétée, s'étendait à l'ensemble du dossier de la Judée ; et celui de Sentius Saturninus, que Josèphe nous apprend, en effet, avoir été gouverneur de Syrie, à l'époque de la naissance du Sauveur, était réellement inscrit au titre particulier, dans lequel fut enregistré le divin fils de Marie. Voilà ce que les commentateurs savaient, et disaient « autrefois. » Nous le répétons aujourd'hui, avec la consolation de voirie texte évangélique plus affermi que jamais , après tant d'impuissantes attaques.
Bethléem. 27 > Quc restc-t-il , en effet, de la théorie rationaliste,
La véritable
maison du ct du mépris avec lequel on infligeait au récit de saint Luc
Pain,
l'épithète de « légende? » Les contradictions, qu'on prétendait y signaler, de quel côté se trouvent-elles ' ? Quand
* Nous avons scrupuleusement relevé , sur quatre colonnes , sous le nom des quatre Evangélistes , le numéro de tous les versets cités -en note, dans la Vie de Jésus. Ce dépouillement nous a fourni des révélations piquantes. Par exemple, page 18, l'auteur nous apprend que
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on songe que, depuis deux mille ans bienlùt, l'Evangile a subi le contrôle hostile des savants , des philosophes , des incrédules de tous les âges et de tous les pays , sans qu'ils aient réussi à effacer un seul iôta de ce livre ; à moins d'abjurer toute raison, toute science et toute philosophie, il faut convenir que l'Evangile est divin. Chaque lettre de cette œuvre inspirée resplendit, à mesure que le regard se fixe sur elle. Heureux les siècles qui s'illuminent à ces rayons de la vérité éternelle , au lieu de se donner la lâche ingrate et stérile de les obscurcir ! Sans doute , la lutte en-
le pi'emier chapitre de saint Matthieu est une légende apocryphe, sans aucune valeur historique. Cela permet au rationalisme de supprimer tout le récit du voyage de Joseph et de Marie à Bethléem, la naissance de Jésus-Christ dans cette ville, l'adoration des bergers et des Mages, la fuite en Egypte. Nous l'avons bien compris; et nous nous tenons pour dit que le premier chapitre de saint !\Iatthieu est formellement rejeté par la critique moderne. Quelle n'est donc pas notre surprise, à la page 23 , de rencontrer ce même premier chapitre de saint Matthieu cité , comme une autorité irréfragable , pour établir que Jésus « était l'aîné d'une fort nombreuse famille ! » Page 1 8 , le premier chapitre de saint Matthieu est un apocryphe; page 23, le premier chapitre de saint Matthieu est un document incontestable. Quand on a la prétention de renverser la foi chrétienne , il faudrait se donner la peine d'être un peu plus conséquent avec soi-même. La précaution de ne citer au bas des pages , que le chiffre des versets évangéliques, sans en -reproduire jamais le texte, peut donner le change au commun des lecteurs : mais les rationalistes doivent savoir que l'Evangile a été, est, et sera, jusqu'à la fin du monde, étudié, verset par verset, lettre par lettre. Un ouvrage, destiné à anéantir l'Evangile, doit pouvoir supporter un examen aussi rigoureux, au moins, que celui auquel l'Evangile lui-même a été soumis, depuis dix-huit siècles. Cette réflexion incidente peut suffire à nous faire comprendre comment la Vie de Jésus a manqué son but. Le travail est à recommencer.
gagée contre la lumière aboutit, en définitive, au triomphe de la lumière. Tous les sopbisraes, dont la réfutation vient de passer sous nos yeux , rendent plus éclatante l'auguste simplicité de la parole de saint Luc : « En ces jours-là, un édit de César-Auguste ordonna de procéder au dénombrement de tout l'univers. Ce premier dénombrement fut accompli par le gouverneur de Syrie, Quirinius. Tous allaient se faire inscrire, chacun dans sa ville natale. Joseph quitta donc la Galilée, et la cité de Nazareth, pour se rendre en Judée , dans la ville de David , appelée Bethléem ; car il était de la maison et de la famille de David. Il vint, pour se faire inscrire, avec Marie, son épouse, dont le terme était proche. « Le soupçon d'infidélité légendaire ne saurait plus atteindre ce récit ; mais , au lieu d'avoir à lé défendre contre des objections, devenues aujourd'hui populaires , ne valait-il pas mieux lire cette page avec le cœur, s'écrier comme Bossuet : « Que faites-vous , princes du monde, en mettant tout l'univers en mouvement, afin qu'on vous dresse un rôle de tous les sujets de votre empire ? Vous en voulez connaître la force, les tributs, les soldats futurs ; et vous commencez pour ainsi dire à les enrôler. C'est cela , ou quelque chose de semblable , que vous pensez faire. Mais Dieu a d'autres desseins, que vous exécutez, sans y penser, par vos voies humaines. Son Fils doit naître dans Bethléem , humble patrie de David ; il l'a fait ainsi prédire par son Prophète , il y a plus de sept cents ans , et
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voilà que tout l'univers se remue , pour accomplir cette prophétie. Jésus, fils de David, naquit dans la ville où David avait pris naissance. Son origine fut attestée par les registres publics ; l'empire romain rendit témoignage à la royale descendance de Jésus-Christ, et César, qui n'y pensait pas, exécuta l'ordre de Dieu. Allons aussi nous faire écrire à Bethléem ! Bethléem, c'est-à-dire : Maison du pain ! allons y goûter le pain céleste, le pain des anges, devenu la nourriture de l'homme ; regardons toutes les églises comme le vrai Bethléem et la vraie Maison du pain de vie. C'est ce pain, que Dieu donne aux pauvres, dans la Nativité de Jésus, s'ils aiment avec lui la pauvreté, s'ils connaissent les véritables richesses : Edent ixai^eres et saturaUmtur. Les pauvres mangeront et seront rassasiés , s'ils imitent la pauvreté de leur Seigneur, et le viennent adorer dans la crèche ^ »
§ Vï. Le voyage à Sethléem.