CHAP. II. — GÉNÉALOGIE DE JÉSUS-CHRIST
que la leur. Il avait sur eux l'avantage de vivre à l'époque même, où selon nos lettrés, « la légende aurait été ajoutée au texte primitif, qui a fourni le canevas narratif des Evangiles actuels. » Celse ne s'est pas douté de l'addition. Donc l'addition est un rêve. Ce que n'ont vu , ni Celse le Philosophe, ni Tryphon le Juif, ni Justin le disciple de Platon, en l'an 103 de l'E. C, le rationalisme du xix" siècle aura eu la gloire de l'inventer, par un miracle de perspicacité rétrospective.
§ VII. Généalog^îe de Jésus-Christ,
33. Le monument évangélique n'a pas besoin de tant Différence
des deux
d'appuis étrangers, pour s'imposer à notre foi. Il hii suffît généalogies d*être ; son existence seule montre sa véracité; et à mesure Ma^^'eu et
' ' de saint Luc.
qu'un siècle nouveau passe sur ses assises vénérables, sans pouvoir en ébranler une pierre, la somme des preuves, qui en établissent l'autorité, va s'augmentant, par le progrès même des âges. On sait que les deux Evangiles de saint Matthieu et de saint Luc donnent chacun la généalogie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Saint Matthieu fait descendre la sienne depuis Abraham jusqu'à Joseph, époux de Marie, en passant par David , et en suivant toute la lignée royale de Juda, depuis Salomon jusqu'à Jésus-Christ. La généalogie, reproduite par saint Luc, suit un ordre inverse; Bile commence à Jésus-Christ et remonte le cours des siècles, en passant par David, Abraham, Noé et les pa-
triarches antédiluviens, jusqu'à Adam, « qui fut de Dieu. » Or, ces deux généalogies, parallèles jusqu'à Daviçl, n'ont, à partir de ce roi, que deux points de contact : Zorobabelet Salathiel. Tous les autres degrés intermédiaires sont différents. La généalogie de saint Matthieu fait descendre Jésus- Christ de David, par Salomon; la généalogie de saint Luc fait descendre Jésus-Christ de David par Nathan, ce L'inexactitude et les contradictions de ces deux généalogies, dit le rationalisme, porte à croire qu'elles furent le résultat d'un travail populaire, s'opérant sur divers points, et qu'aucune d'elles ne fut sanctionnée par Jésus ^ » Jamais on n'a écrit un pareil non-sens. Si les deux généalogies étaient le fruit « d'un travail populaire, » exécuté à distance, on se fût surtout préoccupé de les concilier- on aurait fait disparaître l'apparente contradiction que le rationalisme y signale, et dont tous les Pères, grecs et latins, depuis saint Irénée et saint Justin, nous ont donné l'explication. Il fallait être Juif, et Juif contemporain de Jésus-Christ, pour tracer ces deux généalogies. La science réunie de toutes les académies du monde ne saurait les inventer aujourd'hui, si elles n'existaient pas. Voici pourquoi. Importance 34. Chcz Ics Hébrcux, Ics géuéalogics étaient sacrées;
des généalogies chez les leur rcdacùon, confiée aux scribes, placée sous la surveil-
Hébreux. *•
lance des prêtres, était déposée, en original, dans les Archives du Temple, et leur étude faisait partie essentielle
* Vie de Jésus, pag. 239, 240.
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de l'éducation. Le peuple, comme le temtoire, était divisé en tribus, et le temps était mesuré, pour les époques génésiques, par le nombre sept et ses carrés. Il y avait, dans cette pratique essentiellement juive, dont la généalogie de saint Matthieu nous offre un exemple, non pas seulement un procédé mécanique pour soulager la mémoire, mais une application aux séries des races liumaines, de la grande loi septénaire, dont nous avons vu l'extension aux jours, aux semaines, aux années, aux hommes, aux animaux, aux champs et aux héritages, dans toute l'histoire des Hébreux. Inventez donc de pareils usages après coup ! A chaque période de sept semaines d'années, c'est-à-dire à chaque demi-siècle, quand la trompette du Jubilé sonnait la délivrance des captifs, la restitution des immeubles vendus , l'extinction des dettes et la restauration de chaque famille , de chaque individu , dans l'ordre primitif ; c'étaient les listes généalogiques, conservées dans les Archives du Temple et dans le sanctuaire domestique, qui présidaient à celte grande révolution. Les alliances, ellesmêmes, exigeaient, de la part de la famille et de l'Etat, l'observation scrupuleuse de la loi des généalogies. La hiérarchie rehgieuse , la constitution civile , l'existence nationale du peuple juif, reposaient uniquement sur les tables des origines. On ne pouvait donc, chez les Hébreux, se fabriquer un arbre généalogique de fantaisie. Les Archives du Temple auraient immédiatement confondu
rimposture. Aussi, Josèphe, dans son Autobiographie^, met une certaine vanité à exposer aux yeux des patriciens de Rome, fiers eux-mêmes de leur origine, l'antiquité de sa propre race ; et il ajoute que les tableaux officiels et publics constataient chaque degré de sa généalogie. « Cet ordre s'observe, dit-il, non-seulement en Judée , m.ais encore dans tous les lieux où mes compatriotes sont répandus ; en Egypte, à Babylone, partout. Ils envoient à Jérusalem le nom du père de celle qu'ils veulent épouser, avec un mémoire de leur généalogie, certifié par des témoins. S'il survient quelque guerre , les sacrificateurs dressent, sur les anciennes Tables, des registres nouveaux de tout le reste des femmes d'origine sacerdotale ; et ils n'en épousent aucune qui ait été captive, de peur qu'elle n'ait eu commerce avec les étrangers. Peut-il y avoir rien de plus propre à éviter tout mélange de races? Nos prêtres peuvent, par des pièces authentiques, prouver leur descendance, de père en fils, depuis deux mille ans. Quelqu'un manque-t-il d'observer ces lois, on le sépare à jamais de l'auteP. w Avec un tel ensemble de formalités, déployé autour des origines hébraïques, une supposition de généalogie pour Jésus-Christ fut impossible, tant que le Temple de Jérusalem resta debout. Mais, après la ruine de la Cité sainte par Titus, cette impossibilité sociale passa à
Uoseph., AutoMogr., cap. i. — ^Joseph., Respons. ad Appion., cap. II.