LA SECONDE PORTE DE LA CRAFFE
Sur le socle on grava ces mots : a Charles III, duc de Lorraine et de Bar, fondateur de la Ville-Neuve de Nancy, fortifiée par lui suivant un système perfectionné qu'il appliqua à la Ville-Vieille, en construisant sa première enceinte bastionnée'. »
La façade intérieure de cette porte a été malheureusement fort mutilée. On y a percé une série de petites fenêtres qui en rompent l'harmonie. Mais on ne laisse point d'y admirer les quatre guerriers placés au-dessus de l'attique. Deux sont à cheval ; l'un brandit sa lance, l'autre son épée. Les deux autres sont à pied dans la posture du combat. Ces bas-reliefs sont ciselés avec un art merveilleux, de même que les trophées d'armes qui les surmontent. Les montants de la porte sont sculptés et à chacun d'eux s'accroche un personnage allégorique de facture très curieuse.
L'ornementation générale de cette porte est l'œuvre d'un grand artiste nancéien, Florent Drouin le jeune. Les armoiries aujourd'hui disparues, les trophées d'armes, les quatre guerriers, sont de son ciseau. Pour toute cette décoration, on lui paya, à lui et à ses aides, une somme de 4>ooo francs de Lorraine, en vertu d'un contrat en bonne forme dont Lionnois a eu l'heureuse idée de nous conserver le texte ^. Le marbre noir où on lit les inscriptions de la façade extérieure provenait de Dinant ; les marbres jaspés aujourd'hui disparus ont été pris dans les carrières de la montagne Sainte-Catherine. Si l'on veut bien saisir le caractère de cette porte, il faut par l'imagination rétablir les deux bastions qui l'entouraient; il faut creuser devant elle les vastes fossés aujourd'hui comblés et jeter sur ces fossés le pittoresque pont qui y donnait accès du côté de Malzéville.
En même temps qu'on construisait cette seconde porte, Von fit de grandes modifications à la première, à la vieille porte de la Crafie ^ Du côté extérieur, on enferma la Vierge de l'Annonciation dans une niche Renaissance, avec colonnes torses très ornées, et au-dessus de cette niche l'on inscrivit la date de la restauration : i6i5, en chiffres arabes. Cette modification fut faite par Elisée de Haraucourt, gouverneur de Nancy, dont on voyait jadis les armes sur la clef de la [)orte. Entre les deux tours on construisit en 1616 un petit dôme et l'on y plaça une horloge qui indiquait l'heure aux passants*. A cette horloge était même jointe une cloche, prise à l'église Saint-Èvre par permission spéciale de l'évêque de Toul, du 16 février 161 7; le prélat la céda volontiers, parce qu'elle était discordante avec le carillon de l'église K Nous regrettons que cette horloge ait dû être sacrifiée.
Mais la façade intérieure surtout allait subir une modilication profonde.
I. Est Républicain du a6 septembre 1898. Le génie vient de faire réparer cette façade, a. LioriNOis, t. I, p. a3.
3. On fit des travaux de réparation à Tune des tours, la tour du guet, en l'année 1 593-1 5(f4. (Lepaoe, Les Archives de Nancy, t. II, p. igi.)
4. LcpAGE, Les Archives de Nancy, t. II, p. au. Le modèle de Thorloge fut fourni par rarchitecle Gaspard des Jardins (Jbid,, t. II, p. 209.)
5. Lkpage, Les Archives de Nancy, t. I, p. 3 17-3 18; cf. t. I, p. 3a a.
fi^S IIISTOIIIE DE NANCY.
Devant celte porte on accola un ordre grec avec pilastres doriques et fronhui triangulaire. C'était un véritable contre-sens, une hérésie d'architecture. La porte perdit entièrement son caractère. Ce changement eut lieu après qu'en iG33 et i634, les Français eurent occupé la ville de Nancy '. Ils s'installèreiil spécialement entre les deux portes, et de cet espace ils firent une citadelle dirigée autant contre la ville elle-même que contre un ennemi extérieur. Les boulevards qui, depuis i5o5, entouraient la porte de la Craffe devinrent des réduits qu'un mur sépara de la ville : bastion de la Reine et bastion Saint- Louis ; sur les cavaliers les canons furent dressés contre les Nancéiens ; au haut de la porte de la Craffe des meurtrières furent percées dans la direction même de la ville; un fossé sépara entièrement de la cité la porte et les réduits, s'étendant le long de notre rue de la Craffe et derrière les maisons de la rue Braconnot'. Et il en fut ainsi jusqu'à la fin du xvii* siècle ; et encore, au début du xix* siècle, un parapet dominait l'ancien fossé et, du haut de ce parapet, fort pittoresque était la vue sur les deux tours de la Craffe'. On accédait de cette hauteur à la Grande-Rue par une porte percée soûls une maison.
En l'année 1770, on dégagea les abords de la porte et au devant d'elle, on construisit deux maisons basses en forme de fer à cheval, avec des piliers que surmontent des trophées militaires^.
La porte conserva son ordre grec jusqu'en l'année 1861, où le génie militaire — qui en était devenu le propriétaire — y fit faire d'importants changements. M. le commandant Trancart rendit à la façade son ordonnance gothique. La porte d'entrée se termina par un arc en tiers-point. Dans une niche qu'on retrouva sous les additions parasites on plaça une statuette de la Vierge noire qu'on venait de découvrir dans legrenier d'une maison voisine î. Tous ces changements méritent d'être approuvés, et nous ne pouvons que souscrire à ce jugement porté par un journal de l'époque : « Nous devons des remerciements à l'officier qui, au lieu d'entretenir purement et simplement l'affreux placage qui déshonorait la porte de la Craffe, s'est préoccupé de la question d'art et a cherché autre chose encore que l'utile dans ses travaux de restauration^.» Mais à ce moment aussi furent commis quelques anachro-
I. M. Lucien Wiener possède uu dessin d'Israël Silvestre qui montre la porte avant qu'oo l'eiit alTublêc de ce placage antique. Par suite, il est assez probable que cette modification n*eut Ueu que sous Louis XIV''.
a. Voir \v petit plan de Nancy de tieaulieu et le plan de la Citadelle ; sur le plan de la Tille, la direction du fossé est bien indiquée.
3. Voir la vue que nous publions, p. 281. Cf. notre étude Les derniers vestiges des remparts de Nancy dans les M. S. A. L.y 1898, p. 483. Le parapet disparut vers l'année i835, à la suite d'en échange de terrains entre la ville et M. FrégeviUe, propriétaire de l'hôtel Fontenoy, dans la rue du Haut-Bourgeois.
4. Les Transformations de Nancy , p. 5o. En 1774, on redressa la rue de l'Opéra (rue Bracoonot) et la Grande-Hue, près la porte de la CrafTe. Quand on supprima le parapet le long de la rue de la Craflfe, on construisit des deux côtés des maisons basses qui s'harmonisent avec le fer à cheval.
5. Sur les Vierges noires, cf. J. L.v.xiEH, Das Blld der schioarcen Mutter-Gottes in der Si. JokoM- Kirche zu Luxeniburg, dans les Publications de C Institut grand-ducal du Luœembourg. 1896, p. 36.
G. Journal de la Meurthe du 17 décembre 1861. On venait, à cette date, d'enlever les échafaudages qui longtemps masquèrent cette fa<;adeé