Il s'agit de la haie qui bordait le ruisseau de Jarville
aux autres engins. Mais ceux de Berne et les autres Suisses avec eux traversèrent leurs rangs avec un si vif élan qu'à la fin les Bourguignons prirent la fuite ; et Ton conquit bientôt le camp fortifié et le parc que le duc avait rendu si redoutable, et tout ce qui y était conteiiu. Les Suisses poursuivirent Tennemi tout le jour jusqu'à la nuit, à une distance de plus de quatre milles. Et beaucoup de soldats, cavaliers ou fantassins furent tués ; beaucoup aussi furent noyés dans les eaux, par grande peur et misère.
Ainsi ceux de Berne et les autres confédérés et alliés retournèrent dans le camp et parc du duc et restèrent là jusqu'au troisième jour', selon la coutume et les droits de la guerre. Et Ton prit au duc de Bourgogne io3 canons, 2 grosses bombardes, 6 canons d'où l'on tire des pierres plus grosses que la tête d'un homme ; les autres étaient des pierriers ou des coulevrines. Et on lui prit à lui et aux siens tout leur or, argent, habits, vêtements de soie, harnachement de chevaux et autres, et aussi beaucoup de bannières principales et de cornettes qu'ils durent laisser derrière eux, par grande peur et nécessité.
Et lorsque le lendemain l'on parcourut et visita le champ de bataille et qu*on dépouilla les morts, l'on a estimé que plus de 6.000 ennemis avaient été tués; et parmi eux se trouvait par l'infinie miséricorde du Dieu tout-puissant le grand meurtrier, le duc de Bourgogne lui-même ; et il faut dire pour ce fait louange, honneur et gloire au Dieu tout -puissant, le seul Seigneur céleste, et il ne faut jamais oublier tout ce qu'il a fait par sa divine miséricorde, lui qui a abattu le grand tyran tout-puissant et Ta fait tomber dans la fosse que celui-ci avait préparée aux autres.
Et ainsi le duc de Lorraine prit le duc de Bourgogne mort, et le fit enterrer avec grand honneur et dignité, comme il convenait, en sa ville de Nancy ; que le Dieu tout-puissant veuille cependant, à ma prière, être miséricordieux à sa pauvre âme et aux âmes de tous les croyants I
Récit de Hans Erhart Tusch dans la « Burg^undische Hystorie ».
(L*ouvrage a été publié en deux éditions à Strasbourg, en l^^^^, il a été réédité par Wendung et
Stober dans VAUatia, 1875-1876, pp. 343 et ss.)
Traduction
Tandis que le duc de Bourgogne, cet Alexandre en déroute, se tenait fugitif à Salins^, plus fier que dix autres et que longtemps il restait coi sans rien entreprendre, le duc de Lorraine cherchait de quelle manière il pourrait reconquérir Nancy, sa capitale, et maint château et mainte ville qu'il possédait auparavant. Dans la Lorraine, son duché perdu, il tenta Tentreprise à tout hasard; et tous ceux qui étaient dans son alliance, bien disposés à Taider dans l'accomplissement
1. En réalité les Suisses partirent dès le 6 janvier, a. Notre traduction commence après la fuite de Morat.
RÉCIT DE HANS ERHART TUSCH. BlQ
de cette tâche, vinrent camper devant Nancy et firent que cette ville lui appartint de nouveau ; le prince de noble naissance fut de nouveau le protecteur du pays. Mais, avant que la ville fut prise, on dut peiner beaucoup, tirer de nombreux coups, creuser des fossés, éprouver des tracas. Pendant que je traite ce sujet, on m'appelle peut-être un sot, puisque je rappelle tant de choses étrangères; aussi pour être plus bref, je brise cette narration et poursuis la suite des événements. Lorsque donc le duc de Bourgogne apprit que de nouveau Nancy était perdue, il fut tout remué au fond de son cœur et plein de colère ; lui qui deux fois fugitif avait perdu beaucoup de milliers d'hommes, eut honte de ce troisième échec. Aussi il se mit enfin à chercher comment en peu de temps il pourrait reprendre Nancy, dût-il lui en coûter terres, soldats ou or. Il écrivit au loin aux siens en Haute-Bourgogne, eu Flandre, en Brabant, Hollande et Zélande, aux Luxembourgeois et k beaucoup d'autres de venir aussitôt ; et les plus puissants seigneurs qu'il avait en tous ces pays arrivèrent devant Nancy en son armée, dans son camp, pour convertir cette honte en grande gloire. Et ils commencèrent à tirer avec leurs canons énergiquement contre la ville. Hommes et femmes n'eurent plus aucun bon temps k Nancy, et ne purent jouir de leurs biens; il leur fallait accomplir jour et nuit un grand travail pour sauver leurs corps et leurs possessions, car avec une grande hâte, jour et nuit sans interruption, les Bourguignons tiraient sur eux pierres, boulets, coups d'arbalète et de canon. De nombreuses escarmouches furent livrées Ik-dessus dans le pays çk et Ik ; il ne semble pas qu'il soit nécessaire de les dire toutes. Pourtant un jour, de Dieuze, Lunéville et Rosières, les Allemands approchèrent de Saint-Nicolas-de-Porl ' ; beaucoup de Bourguignons furent jetés dans la rivière', devinrent hydropiques et perdirent k jamais le goût du bon vin. D'autres se sauvèrent k l'église, k cause du droit d'asile, et, ayant gagné le sanctuaire, plusieurs sauvèrent leur vie. Mais celui qui était venu chevauchant n'avait plus un crin de cheval. Les Allemands gagnèrent sur les Bourguignons près de mille chevaux qu'ils trouvèrent k Saint-Nicolas-de-Port et leur tuèrent cinq cents hommes 3. Et il y en aurait eu bien deux fois autant, si les pieux Allemands avaient agi comme le Bourguignon ou les siens, lorsqu'k Dannemarie^ le droit d'asile ne protégea personne, ni prêtre, ni femme, ni le ciboire où était enfermé le saint sacrement, lorsqu'on versa dans l'eau des saintes hosties. Les Allemands prirent ciboire, calice, patène et de riches trésors, mais aucun Allemand ne voulut violer, contre tout droit, les privilèges de saint Nicolas. Sans quoi il eut été bien aisé de les arracher k l'asile et de les tuer tous. Mais, comme ce fait eût déplu k Dieu, on jugea bon de s'abstenir^.
Mainte honteuse action que je ne veux pas dire fut commise par les Bourguignons devant Nancy, devant laquelle leur duc était campé. Le peuple assiégé n'eût pu se sauver sans délivrance venue du dehors. Pourtant ils se défendirent avec vaillance ; ils mangèrent chiens, chevaux, chats et rats, qui devinrent pour eux des
I. Le continuateur de Kœnigshofen a eu ce passage sous les yeux, c^uand il écrit : die logent aile zu Lienstadt und auch eu Rosiers und zu Tuse, die zugent aile tag us fur dos Burgandisch Her,
a. La Meurthe.
3. Il s'agit ici de l'agression sur Saint-Nicolas, du lundi a décembre. Cf. supra , p. 44^-443*
4. Chef-lieu de canton du HautrKhin. Erhart Tusch fait ici allusion à un fait qui s'est passé en i474* Une troupe de Bourguignons, commandée par Etienne de Hagenbach, frère du fameux Pierre, envahit l'Alsace par la Franche-Comté et fit, le 19 août, ces dégâts à Dannemarie. Voir Knebel, Basler Chroniken, t. II, p. io3. Dans une liste des méfaits commis par ces envahisseurs, on lit : « Item irn dorjff zu Damarfeilch den kilchturn und dry glocken darinn verbrennt, vil menschen darinngetOtet, das sacramental zerbrochen, dus heilig wirdig sacrament ussgeschùtt. » Basler Chroniken, t. III, p. 400.
5. Poiuiant des témoignages positifs prouvent que des Bourguignons qui s'étaient sauvés ù l'église furent tués. Cf. supra, p. 443.
mets succulents, et bien qu'ils suspendissent sur les remparts, poules, coqs et chapons. Et ils appelaient les écujers bourguignons, leur criant : c Quelqu'un d*entre vous est-il malade? Attention, qu'il prenne ces volailles, nous en avons plus ici que vous dehors ; nous nous en régalons, au point de nous nuire, tandis que vous devez marcher à l'assaut, faire des tranchées '. » Et ainsi ils multipliaient les plaisanteries et montraient plus de courage qu'ils n'en avaient en réalité. Le duc de Lorraine cependant chevauchait partout, pour qu'on voulût délivrer et approvisionner Nancy. Il trouva bonne volonté chez les princes, seigneurs et villes. Qui n'aurait estimé très haut la gloire de délivrer Nancy? Dois-je dire ici avec quelle convenance les armées des seigneurs et des villes se sont préparées au combat, et quel ordre de bataille fut adopté ? Dois-je nommer tous ceux qui ont reçu la colée et ont été proclamés chevaliers* ? Cela ne sera pas nécessaire ; mais je vous dis la manière dont l'orage s'est dissipé. Au mois de janvier, le cinquième jour, le dimanche, veille des Trois-Rois, alors qu'on comptait i4oo années et encore 77 depuis la naissance du Christ, le duc de Lorraine avait une belle troupe de cavalerie et de fantassins, qui l'assista dans ses affaires ; le même matin, il espérait approvisionner ceux qui étaient dans Nancy, ou livrer de nouveau bataille aux Bourguignons qui campaient devant les portes. Quelques-uns conseillaient d'attendre jusqu'au lendemain et alors on les approvisionnerait complètement, car il devait arriver beaucoup d'avoine, de vin et de blé, avec quoi ils tiendraient encore longtemps ; et puis avait éclaté une tempête qui empêchait de voir au loin, ce qui augmentait les difQcuItés. Et les canons du duc chargés à mitraille ne sontils pas dirigés contre nous? Ce n'est certes pas un jeu d'enfant; et l'incertitude, — bonne ou mauvaise chance, — est fort grande.
Après qu'on se fut consulté avec sagesse et qu'on eut tout pesé selon nécessité, princes, seigneurs et capitaines des villes tombèrent d'accord, on décida que ce jour même on devait avec joie attaquer tous les ennemis, au nom de Jésus, en poussant de grands cris, combattre contre eux en chevaliers et faire qu'on ne dût pas rougir. Tous informés devinrent très joyeux, tant cette décision leur plut! Et l'on vit des écuyers de quarante ans rire à bouche déployée. Joyeux d'avoir k agir, maint sautait comme s'il eût été au bal et, pour montrer comme il voulait se battre, il brandissait k deux mains sa lance, et s'apprêtait comme quelqu'un qui veut s'amuser pour son argent. Les hallebardiers étaient forts gais de la nouvelle, et tous les canons étaient prêts k tirer.
Le dimanche susdit donc, on quitta Saint-Nicola&-du-Port pour marcher contre Nancy. Quand le duc de Bourgogne l'eut appris, quand il entendit les fifres, les trompettes et la corne d'Uri qui mugissait comme un taureau', il fut effrayé et tomba en une grande colère de ce que les Suisses arrivaient si vite ; car jamais il n'avait pensé qu'ils viendraient si vite. Il vit en son cœur et en son for intérieur qu'on voulait le perdre et, en ce jour, il allait lui devenir évident que de mauvaises acquisitions ne portent point bonheur.
Les Allemands étaient remplis de courage ; tous, en bon ordre, se jetèrent k genoux et, recueillis, prièrent la sainte Trinité de leur accorder victoire, et ils invoquèrent Marie, la chaste vierge qui déjk auparavant était souvent venue k leur secours. Le comte Oswald de Thierstein, vaillant capitaine, et aussi le chevalier Guillaume Herter, et beaucoup d'autres, en voyant le temps couvert et la tempête, pensaient que c'était Ik le salut pour les Allemands, que le ciel même venait k
I . Ce trait ne parait avoir été rap|)orté que par Erhart Tusch.
a. Erhart Tuscii reviendra encore à la fin sur cet épisode.
3. Cf. avec ce passage de la Vraye Déclaration : « Ce qui esbahit fort Monsieur de Bourgogne; car d«^jà à Morat l'avait ouy. i
R^CIT DE HANS ERHART TTTSCH. 021
leur secours. Et ils disaient : c Grâce k cet avantage, Tarmée pourra faire un détour. Nous épargnerons ainsi beaucoup de monde et nous n'irons pas tout droit contre les canons ennemis qui nous tueraient bien des gens '. » On obéit k Tinstant k cet avis et on observe partout bon ordre, et cette troupe put s'élancer de côté sur l'ennemi ; ni canon ni pierrier ne l'arrête ; et bien qu'on essayât de tourner contre eux les coulevrines, aussitôt qu'on s'aperçut de leiur attaque, le temps ne le permit pas.
On passa k travers fossé et fondrière. Le combat commence. On se précipite, on court, on se bat d'estoc et de taille, on tire canons, arbalètes et arquebuses. Les lances se rompent et personne n'allègue sa noblesse pour rester oisif. Princes, seigneurs, comtes, hommes libres, chevaliers, nobles et soldats du commun, tous ceux qui étaient du côté Lorraine se battent en braves. Aussi tous les Bourguignons n'eurent plus qu'un désir : prendre la fuite tout de suite. Les pieux Allemands se précipitèrent k leur suite et bien des selles welsches restèrent vides. Dans les vignes, les haies, les broussailles, les fossés ; dans les champs, les prés et les profondes fondrières maint Bourguignon fut couvert de façon si chaude qu'il ne devait plus se réveiller pour matines. Le sol fut presque dégelé par les piétinements des chevaux. Beaucoup de coursiers y laissèrent leurs fers et tombèrent avec leurs cavaliers dans les fossés. Et ces fossés étaient recouverts en haut comme l'on recouvre les pièges k loups. Tous ceux qui y tombaient étaient étourdis de leur chute profonde.
Beaucoup d'entre eux se précipitent pour passer sur le pont de Bouxières^ ; mais ce pont se serait rompu avant que cette foule eût pu passer. Aussi maint jeune homme orgueilleux et probe dut boire l'eau et se noyer avec cheval et harnais qui l'embarrasse. On poursuivit les Bourguignons k travers fossé, eau et marais vers Condé ) qui, trois jours auparavant, avait été leur château. Us arrivèrent en hâte devant le château et demandaient qu'on les laissât entrer ; ils ne savaient point encore qu'il était redevenu lorrain 4. Le champ était parsemé de morts ; on fouillait les haies et les broussailles, et tout ce qui respirait encore fut massacré. Cinq mille hommes exhalèrent leur âme. On fit prisonniers des princes et des comtes, les deux bâtards de Bourgogne $ et quelques chevaliers ; ils demandaient quelques délais pour qu'on les rachetât. Parmi eux se trouvait un important comte de Nassau de Bréda^ pour la rançon duquel cent mille couronnes ne paraissaient pas une somme exagérée. Mais tous ceux-lk étaient beaucoup plus heureux que leur duc qui, accablé par cette défaite, était tombé, et non sur un lit de plumes. II était couché Ik, misérable et nu. L'un de ses pages chevaucha k Nancy et porta l'étrange nouvelle, si grande que personne ne voulait y ajouter foi. On envoya avec lui quelques prisonniers qui auparavant connaissaient très bien le duc. Quand ils le virent, ils gémirent k haute voix et leurs yeux se mouillèrent de larmes. 0 la grande tristesse ! celui qui pouvait se proclamer le maître du tiers de la chrétienté, n'avait qu'un chiffon de la largeur d'une main pour couvrir sa nudité. Ni prêtre, ni laTque, ni lollard, ni béguine, personne n'assista k sa fin pour Texhorter au bien. 0 Dieu! 0 Dieu! quelle grande chose! Il y a trois jours? il est tombé en ce malheur, frappé d'une