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LA NANCÉIDE DE PIERRE DE BLARRU. 543

coiumandations de René II, il reçut une prébende au chapitre de Saint^-Dié; il vécut là dans la retraite, à moitié aveugle, administrant avec sagesse ses revenus, composant son poème de la Nancéide que René II lui semble avoir commandé; et il mourut le 23 novembre i5o8, ftgé de 7g ans, sans que son œuvre ait vu le jour'. Mais son collègue Jean Basin de Sandaucourt en surveilla l'impression et, grâce à des subventions du duc Antoine, elle parut enfin en i5i8 chez Pierre Jacobi, à Saint-Nicolas-de-Port. La Nancéide fut accueillie avec enthousiasme, ce semble; on la comparait volontiers et à VIliade et à VÉnéide; mais, comme on l'a écrit avec beaucoup de finesse, « l'auteur nous apparaît plutôt comme un bon chroniqueur et latiniseur du temps jadis, qui, dans la paix du cloître, longuement et consciencieusement, a élaboré le panégyrique de son duc et de sa province d'adoption' ». C'est une chronique en vers, non une épopée. Ce qui nous charme aujourd'hui en son œuvre, ce n'est pas le récit même des événements, c'est-à-dire le fond du poème, mais quelques épisodes ou quelque comparaison longuement développée. Nous devons surtout tenir compte à l'écrivain des nobles sentiments qu'il exprime ; il est animé de l'amour le plus profond de la Lorraine ; il aime cette ville de Nancy, qui a accompli de si grandes choses dans l'histoire du monde. Dans une Histoire de Nancy nous devions lui rendre hommage.

Et comme on est tenté de rendre meilleure justice à l'œuvre de Blarru, quand on la compare aux fades productions par lesquelles les écrivains de Bourgogne ont raconté la mort du duc Charles et pleuré ses malheurs ! Ni Olivier de la Marche, en son Chevalier délibéré^ y ni Jean Molinet, dans le Trespas du duc Charles^, n'arrivent à nous émouvoir par leurs allégories et leurs sentences. Au xvu* et au xvm'' siècle, le souvenir de la bataille de Nancy n'est rappelé dans aucune composition poétique ; au xix* siècle, de loin en loin, dans notre Lorraine, quelque écolier prend pour thème de ses exercices quelque épisode des glorieuses guerres que nous avons racontées $ ; mais ces essais en général ne sont pas heureux.

I. Sur Pierre de Blarru, l'oa conciliera J. Kocykh, De Pierre de Blarru et de ton poème la « Nancéide », dans les M. S. A. L,, 187C, p. 3<x>, et Nouvelles recherches biographiques sur Pierre de Blarru, ibid.^ i883, pp. ai3 et ss. Oa verra surtout la thèse latine d'AuiERT Collignon, De Nancéide Pétri de Blaro Rivo Parisiensis. Nanceii, i8gs. Toutes les questions que soulève ce poème y sont traitées avec une grande érudition et un goût sûr. Un opuscule de M. Couderc, Œuvres inédites de iHerre de Blarru et documents sur sa famille, tirage à part du Bibliographe moderne, 1900, pp. 86- IIS, nous a apporté quelques détails nouveaux sur la biographie du poète. Cf. Gaston Save, /co/iographie de Pierre de Blarru dans la Lorraine- Artiste, 1898, p. 691. Hécenunent une rue, donnant sur la rue Jeanne-d'Arc, a été attribuée à Pierre de Blarni.

a. A. CoLLioxoN, Souvenirs , p. 4o-4i'

3. Olivier de la Marche, Le Chevalier délibéré comprenant la mort du duc de Bourgogne qui trespassa devant Nancy en Lorraine. Schiedam, i483, in-4** ; Antoine Vérard, 8 aoust i488. Sur les autres éditions, voir la préface aux Mémoires, par Beaune et u'Arbaumont, p. cxxxv.

4. Dans les Faicts et dicls royaulx de Jeu de bonne mémoire mcUstre Jehan Molinet, contenant plusieurs beaulx traictez, oraisons et chamjts royaux, Paris, i53i, autre édition, i54o.

5. M. CoLLiGNON les signale dans les deux études citées ; nous ne mentionnerons que : La Déli» vrance de Nancy par le duc René II, poème lu le a4 mai i8a4 à la séance publique de TAcadémie de Stanislas. Imprimé chez Haener, 4 pages.

hl\[\ HISTOIIIK I)K NANr.Y.

Un pareil sujet, porté au théâtre, était bien fait pour émouvoir les spectateurs et faire vibrer en eux te patriotisme lorrain. Aux approches de la Révolution, en 1786, un auteur, inconnu d'ailleurs, nommé Dubois, fait représenter sur le théâtre de la ville un Siège de Nancy, et il reçoit de l'Hôtelde-Ville une gratification pour sa pièce*. Quand la Révolution a éclaté, un acteur qui était en même temps poète, Saint-Romain, fait appel aux passions du peuple, en donnant sur la scène municipale, le 19 février L791, un drame en trois actes : René II de lorraine ou F Héroïsme patriotique*. Plus tard, comment une telle matière n'eut-elle pas tenté le père du drame moderne, Guilhert de Pixerécourt, qui était précisément venu au monde à Nancy, sur notre cours Léopold^ près de l'emplacement où, en 1476, était campé le duc de Bourgogne ? Il écrit lui-même en sa préface : a Une catastrophe aussi intéressante par le fait et par ses résultats offre à coup sûr un sujet noble et dramatique. Né à Nancy et encouragé par quelque succès au théâtre, j'ai dû m'en emparer ; c'est à moi qu'il appartenait de le présenter sur la scène. Indépendamment des motifs qui doivent exciter Fenthousiasme d'un auteur français, lorsqu'il retrace un fait glorieux puisé dans nos annales, je suis fort d'avoir pu célébrer le lieu de ma naissance. Je l'avoue, j'ai savouré toutes les jouissances de l'orgueil, en retraçant le sublime dévouement de mes pères ♦. » La pièce devait être jouée en août 181 3 ; elle fut défendue par la censure ; il y avait trop de déclamations contre les tyrans ! Elle ne fut donnée que le 26 octobre i8i4, avec musique de M. Alexandre Piccinni ; et ces déclamations, qui devenaient de faciles allusions, alors que Napoléon était vaincu, furent applaudies avec frénésie. Le succès de la pièce, qui fut très vif, nous étonne aujourd'hui. Le dramaturge en a pris à son aise avec le bon sens comme avec l'histoire ; ne s'avîse-t-il pas de faire tuer le Téméraire par Léontine, « veuve de Cifron », après toutes sortes d'incidents romanesques? Nous supposons que ce sont les décors qui ont soulevé Fenthousiasme des spectateurs ; rien qu'à en lire la description, un frisson vous passe dans le dos. Au second acte, « le théâtre représente la citadelle et la porte de la Cralfe vues intérieurement ; à droite, au second plan, la maison du gouverneur, à l'angle de la rue Bazin 5; la porte de cette maison est sur un pan coupé, qui fait face au public. A gauche, au premier plan, la fontaine de Sorrette, au coin de la rue du Grand-Bourget. L'intervalle qui existe à droite et à gauche, depuis la porte jusqu'au deuxième plan, est occu[)é par des remparts praticables et crénelés, par-dessus les- (juels on aperçoit les bastions qui défendent la première ligne des fortifica-

1. On. (loi'HBi-:, Une Tragédie inconnue, reprise niée potw In première fois sur te théâtre de yancy, le ^ février £^8.1, et le Journal littéraire de Mancy, dans le J. S. A» L,, 1881, p. 89.

•A. Bibl. de Nancy, ms. 3rMj (26); provicnl dr la rollcclion Nocl, ii^ 4449*

3. Il naquit au n*) ^3, à la maison qui était la résidence des jésuites.

4. <'. i>K PixKnÉcociiT, Théâtre choisi. Paris. Tresse, 184.1, '• HI, p. 21a.

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