VIE DE SAINT-MARTIN
« La tradition de père en fils , outre les anciennes histoires , porte ((u'avant que Jules-Csesar eût conquis les Gaules , la ville de liantes estoit bastie de part et d'autre de la rivière de Loyre , voire estoit plus grande et peuplée du costé de midy que du costé du nord , k cause que ladite rivière joint à celle de Sevré , qui venant de Clisson, y tombe au Pontr-Rousseau , fluoit de toute sa grandeur de ce costé du midy jusqu'à ce que Saint-Félix en divertit le cours de l'autre costé , par le moyen du canal qu'il fit faire entre les prées de Mauves et de la Madeleine , le long des murs de la ville et du port ou Fosse de Nantes. Or , les habitants de cette Nantes méridionale , ayant adhéré aux Vannetois, leur ayant aydé de conseil, d*armes , d'hommes
ot d'argent , contre Jnles-Caesar , se ressentirent de la fureur de ce grand capitaine , lequel ayant rompu l'armée narale desdîts Vannetois , et rendu leur ville tributaire à Tempire romain , entra avec son armée victorieuse dans la Loyre et se vint présenter devant Nantes » dont la ville qui estoit vers le uort se rendit , mais ceux du costé du midy , craignant sa fureur , ne Posèrent attendre , ains se sauvèrent plus avant dans le pays , emportans le plus beau et le meilleur de leur bien , et se cachèrent dans les marets que faisoit la petite rivière de Boloigne , se tenans à couvert parmy les joncs, pavots et autres herbes de marets , sans s'ozer trouver h la campagne qui estoit couverte de soldats romains ,. lesquels ayant pillé cette Nantes méridionale y mirent le feu , et abbatirent ses murs , tours , portaux et édifices publics , dont on voit encores quelques Vestige» au bourg qui de cette adventure s'appelle encore Rezay , comme qui dirait Razé. Et depuis, Paulus ^milius, proconsul des Armoriques pour les Romains , voulut rebastir ce costé méridional de IVantes , mais en deçà la rivière de i^ei^r^ , au lieu ou aboutissent les magnifiques ponts de IVantes , lequel encore aujourd'huy s'appelle le bourg de Pire-Mil , voulaus dire de Paule JSmile.
D La furie des soldats romains passée , et la colère de Gsesar appaisée , les Nantois qui s'estoient retirez dans ces herbiers marescagenx , voyans que ce lieu se pouvoit fortifier estant de difficile accès pour pouvoir estre forcé , craignans aussi semblables surprises s'ils se rebatissoient sur le bord de la Loyre , laquelle en une marée pouvoit porter les armées navalles entières , jusques dans leur port , considerans aiussi que ce lieu n'estoit privé de la navigation dite rivière , ains s'en servoil fort commodément n'en estant éloigné que de deux lieues , navi^ble sur la rivière de la Boloigne, qui porteroit les batteaux jusques h ce lieu : toutes ces considérations les firent résoudre à bastir une ville en ce lieu , laquelle fut par eux nommée mBBAUGBs , et en latin heebadillâ , à cause du grand nombre de joncs , pavots et autres herbes aquatiques et marescageuses qui y estoient , et leurs avoient servi de refuge lorsqu'ils fuïoient la colère de Gaesar. Cette ville s'accrut tellement en moins de six cents ans, que, du temps de Saint-Félix , c'estoit une des plus grandes , riches et florissantes de Bretagne : mais , comme ainsi soit que l'abondance et prospérité cause la méconnoissance et superbe , les habitants de c«tte ville s'estoient tellement plongez dans le luxe , et si adonnez
à toute sorte de vices et abominations , que Saint-Félix , comme bon pasteur , et soigneux du salut de leur ame , se résolut de les envoyer prescher et tâcher à les destoumer de leur mauvaise vie , et connoissant Saint-Martin estre de vie sainte et exemplaire, il jugea jqu'aucun ne se pourroit mieux acquitter de cette mission que luy : partant , il Vy envoya. Le saint s'y en alla , et estant entré en la ville fut laissé long-temps sur le pavé sans qu'aucun le voulut loger; enfin une bonne femme prenant compassion de luy , le retira en sa maison , et , . en recompense de son hospitalité , elle et son mary se convertirent k la foy par les saintes prédications de Saint-Martin, lequel preschoit infatigablement ce peuple obstiné, mais en vain; car, fermant les yeux à la lumière céleste , et les aureilles aux salutaires instnictiims du Saint- Archidiacre , ils se moquèrent de hiy et de sa reU||Bii, et en vinrent jusques là , que de lui deffendre la chaire. ^
» Saint-Martin , voyant Tobstinée opiniastreté de cette cité , se ré^ solut de s'en retourner à Nantes , et s'estant mins en oraison , Dieu lui révéla Thorrible punition dont Tincrédulité de ce peuple devoit estre chastiée , dont il avertit son hostesse et son mari qui , seuls s'estoient convertis à sa prédication , leur commandant de sortir de la ville ensemble avec luy , et quelque bruit et tempeste qu^lls entendroient qu'ils se donnassent bien garde de regarder derrière soy vers la cité. Ils sortirent tous trois hors la ville, et n^en estoient encore guère loin, que Saint-Martin s^estant mis en (oraison, il se fit un effroyable tremblement déterre, laquelle s'ouvrant engloutit cette vitk, avec ses tours , murs , chasteaux , faux-bourgs , et autres appartenances, qui , en moins d'une heure , fondirent en abysme , et en leur Heu se fit un grand lac qui contient deux lieues de long, et une et demie de large , et sept de circuit , et s'appelle à présent le lac de Grand-Lieu, L'hôtesse de Saint-Martin oyant le fracas et tintammare que causoit la chentedes édifices , les cris et lamentations de ceux qui perissoient, se détourna pour regarder qne c'estoit , sans se soucier de la deffense du Saint , mais elle en fut punie sur le champ , ayant esté convertie en une statué de pierre.
» Après cette horrible punition , Saint-Martin vint à Nantes rendre raison de sa mission à son evesque Saint-Félix , puis se défit de ses bénéfices , et ayant receu sa bénédiction se mit en chemin pour aller à Rome, ayant en sa compagnie un saint personnage nommé Maximin. Ayans dévotement visité les saints lieux et satisfait k leur
déyotion , ils se mirent en chemin pour s'en retourner , ayans prins un asne pour porter leurs bardes et les soulager en leur voyage. Un jour , comme ils passoient près d'une yille , Saint-Martin commanda à Maximin,son compagnon, de Tattendre sur le grand chemin pendant qu'il iroitenla ville acheter des vivres , Maximin attacha son asne h un arbre , là auprès , et s'endormit , mais à son réveil il ne trouva plus sa beste, qu'un ours sortant de la prochaine montagne avait dévorée, dont il demeura bien estonné , et ne sçeut que dire à Saint-Martin , quand il fut de retour; mais Dieu lui révéla ce qui estoit arrivé, de sorte qu'il n'en fit que sous-rire , disant : eh bien mon frère , Bien nons pourvoira d'autre voiture ; à peine eut-il proféré la parole , que l'ours se présenta à luy, doux et traitable comme un agneau, lequel leur sMBt long-temps à mesme usage que faisoit l'asne qu'il avoit dévoré , im grand eslonnement de ceux qui le voy oient basté et sanglé , pcMTter de grands faix de bois au monastère du saint.
» Ayant accomply le voyage de Rome , désireux de la perfection religieuse, il se mit à voyager en plusieurs royaumes de l'Europe, visitant les monastères pour apprendre leurs règles et observance, et estant revenu en Italie il fut au mont Cassin , oti il apprit la règle de Saint-Benoist, laquelle il copia et apporta en France (comme nous dirons cy-après). Sortant du mont Cassin, il se retira en un hermitage dans les Alpes , où il passa trois années , endurant les rigueurs de l'hyver et autres incommoditez, et voyant que le passage estoit extrêmement difficile par ces montagnes , il le rendit plus facille pour les pèlerins , ayant par sa seule oraison sans autre ferremens ny secours humain , escarpé de grands rochers , et basty des ponts sur les torrens et rivières, et fait sourdre des fontaines d'eau vive es lieux arides et secs , fichant son baston en terre , l'eau desquelles rendoit la sente aux malades. Tandis que Saint-Martin se tint clos en cet hermitage , Dieu voulut le manifester au monde , et le retirer de ce lien pour le salut de plusieurs peuples.
» Car , la fille d'un roy d'Espagne estant possédée du malin esprit , ne cessait de crier qu'elle ne seroit délivrée , jusqu'à ce que l'hermite Martin , qui faisoit sa pénitence dans un rocher des Alpes , la vint voir. Le toi, extrêmement désireux de voir sa fille délivrée de cet esprit immonde , le fit chercher et amener en sa cour où , estant arrivé , il chassa Tennemy et délivra la princesse.
» Le roy ayant veu cette merveille , luy fit présent d'une grosse
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somme d'or et d'argent , laquelle il distribua toute aux pauvres sans rien réserver, seulement il demanda au roy une grande table de marbre pour en faire une table d'autel , ce qui luy fut accordé , et le roy la lit charoier jusques au bord de la mer , en intention de la faire charger sur un navire pour l'envoyer en Bretagne ; mais Saint- Martin se confiant en la miséricorde de Bien , ayant fait oraison , la fit pousser en l'eau et monta dessus avec son oanpagnon , et alors par un prodigieux miracle, ce marhn^ nonobstant la pesanteur naturelle , se glissa sur les ondes sans aller à fond , servant de passage au saint qui , par un second miracle non moins grand, , arriva le mesme jour sain et sauve à la coste de la province de Neustrie (c'est la Normandie), où , ayant mis pied à terre, il fut receu du l>euple avec l'honneur que méritoit sa sainteté. Tout le monde restant étonné d'avoir vcu cette lourde pierre nager sur l'eau. Il ne se voulut arrester en ce lieu , mais passa en Bretagne et s'arresta en une forest qu'on appelloit Du-men , c'est-à-dire Roche noire , où il se bastit un petit hermitage d'oziers et autres arbrisseaux , qu'il tissut en forme de clayes, et le couvrit de fueilles d'arbres et de gazons de terre , et ce lieu estant sec et aride , il obtint de Dieu une bonne fontaine , l'eau de laquelle se convertissait souvent en vin pour son usage. » Encore bien qu'il se fût expressément retiré en cette solitude pour fuir la fréquentation du monde , si est-ce qu'il y estoit hanté et visité , non-seulement du menu peuple qui venoit recevoir ses advis salutaires et la guérison de leurs infirmitez , mais encore des seigneurs et gentils-hommes , lesquels luy ofifirirent des terres , héritages et possessions qu'il accepta pour fonder et dotter un monastère lequel il bastit en l'honneur de Saint- Jean-Baptiste , en un lieu nommé vERTOU, deux lieues de Nantes, et y ayant receu grand nombre de religieux , leur donna la règle de Saint-Benoist qu'il avoit apportée du Mont-Cassin en Italie. Ce fut en l'an 575 que le monastère de Vertou, fut fondé, et deux ans après l'église fut dédiée par Saint-Félix, évesque de Nantes , qui se servoit de Saint-Martin et de ses religieux pour l'instruction de ses diocésains. La vie qu'il menoit à Vertou , et la saincteté de ses religieux estoit si grande , que de toutes parts on le venoit trouver pour recevoir son habit , de sorte qu'il se vit accompagné de trois cens religieux , et son monastère n'en pouvant contenir si grand nombre , il luy en fallut fonder de nouveaux , l'un desquels fut celuy de dvein qu'à présent on nomme Saint^Georges-
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de-Mmlaigu , en bas Poictoa , qui est an Prieuré dépendant de TAbbaye de Saint-Jonin de Marne aussi bien que Yertou , et les femmes voulans servir Dieu sous sa règle aussi bien que les bommes, il bastit et dotta un monastère de filles à dvbin , où il restit grand nombre de filles vertueuses et de maison.
» Faisant travailler au Cloëstre de Yertou, il planta en terre son baston , duquel ilj*estoit servy en ses voyages, lequel print racines, porta fueilles , devint un graad arbre , lequel estoit visité des Pèlerins qui , par dévotion , en prenoient des rameaux. Ayant achevé rédifice de son monastère de Burin, Dieu le voulut recompenser de ses longs et pénibles travaux , il tomba malade , et conneut qu'il en mourroit : il appella ses religieux , et les exhorta à Tobservance de la règle , et à persévérer constamment en leur vocation , puis s*estant confessé généralement au Prieur du monastère , il récent les Sacrements de rEucharistie et Extrême-Onction ; et comme il approchoit des traits de la mort , il apperceut le diable près de sa couche, lequel il chassa , luy commandant par la vertu de issus-christ , de se retirer dans ses cachots infernaux , et ayant les yeux et le cœur élevex au Ciel , rendit son ame à Dieu, le vingt-quatrième jour d'octobre , Tan de grâce cinq cens octante et neuf. »
F09DÂTIO9 pu MONASTÈRE D'âINDRE.
<c En ce temps estoit evesque de Nantes en Bretagne, un saint personnage nommé Pasquier, lequel connaissant le fruit que faisoient les religieux bénédictins , es lieux où ils estoient , désireux de s'acqniter de sa charge pastorale , et s'ayder du travail et prières de ces bons pères, envoya vers Lambert, abbé de Fontenelles, luy demander Herblon et quelques autres de ses moynes , pour peupler un monastère , qui leur vouloit bastir en son diocèse: le bon abbé ayant leu la lettre de Fevesque en lotia Dieu , et en conféra avec ses religieux , tous lesquels , bien qu'il leur faschast de se defiaire de Saint-Herblon , voyant néantmoins qu'il y alloit de la gloire de Dieu , et avancement de leur ordre, y consentirent, et luy nommèrent douze autres religieux pour aller avec luy, tous lesquels ayant pris la bénédiction de leur abbé , et congé des autres religieux , vinrent en Bretagne , et se rendirent à Nantes, l'an 643 où Saint-Pasquier vint audavant d'eux suivi de son clergé et de tout le peuple , et les receut , chantant , Effce quam bonum et guamjucunda, etc.^ etc, Benedictus qui venii in namine Bomini, Saint-Pasquier les logea dans son manoir episcopal ,
oii ils fnreni visités des principaux de Nantes , et le reste de la journée se passa à conférer de leur dessein.
» Le lendemain , les Saints Pasqnier et Herblon ayans dit messe , s'embarquèrent en un batteau que Tevesque avoit fait équipper an port de la Fosse de Nantes , et ayant fait prière à Dieu , le sni^liant de leur faire connoistre le lieu qui leur scroit plus commode pour Fy servir en Tobservance de leur tegle, ils levèrent les voiles, et dévalèrent la rivière de Loyre , furent portez à la . rade d'une isie appellée Aindre, du mot latin Antrum, qui est Tune des plus belles de celte rivière , estant en byver environnée de toutes parts des eaux de Loyre , et en esté jointe à la terre ferme , par de belles prairies , surpassant en hauteur les autres isles de ce fleuve , ayant quelques petites tertres ou collines qui s'avancent dans la rivière en forme de petits caps on promontoires, dont elle se deiïend contre les débordemens de ce grand flenve, qui aux hantes marées refoule et halle les autres isles , sans incommoder cette cy , près laquelle il y a une autre isle moindre nommée Aindrin ou Aindrette,ea laquelle y a voit jadis une chapelle de S. '-Martin; à présent y a nn chasteau de plaisance , nommé Chasteau d'Aindrette, Le batteau arrivé à la rade d' Aindre s'y arresta tout court , ce qui fit connoistre aux Saints que c'estoit là le lien qu'ils dévoient choisir. Ils entrèrent dedans, et l'ayant reconnu tres-commode pour leur demeure , s'en retournèrent à Nantes , oîi ayant tracé le plan du futur bastiment , les ouvriers furent appelez de toutes parts pour y travailler en diligence.
» Les bourgeois de Nantes se conformans à leur Saint -Pasteur, contribuèrent si libéralement à la construction de ce monastère , que dans deux ans il fut accompli , Saint-Herblon y fit faire deux églises , lesquelles Saint-Pasquier dédia , l'une en l'honneur de Saint-Pierre , l'antre h Saint-Paul, Tan 646 , à laquelle solemnité se trouvèrent les habitans de Nantes , et une grande multitude de peuple des environs, et n'oublia Saint-Pasqnier à bien dotter et renier ce monastère, qu'il fournit de toutes choses nécessaires , tant pour le service de l'église , que pour la commodité des religieux. Saint-Herblon ayant amassé en ce Heu grand nombre de religieux , menoit une vie plus d'ange que d'homme , de sorte que l'odeur de ses rares vertus , et de la saincteté de ce lieu s'espandit non seulement par la Bretagne , mais encore par tontes les provinces circonvoisines. Priant une nuit en l'église de Saint-Pierre , il vit l'âme de Manronce , abbé du monastère de Glanne
(c'est Sainl-Florent- le -Vieil -8ur-Loire), nouvellemeiit decedë, laquelle les anges presentoient derant Dieu, de quoy il donua avis à ses frères , lesquels en furent plainement informez le lendemain , qu'un messager leur en apporta nouvelles asseurées.
» Allant une fois par pays, il fit rencontre d'un comte breton , nommé Amauld, homme meschant et vicieux; le saint abbé le salua, et puis le reprimenda doucement, luy remonstrant i'énormité de ses vices. Déjà ses satelites mettoient la main à l'espée, n'attendant que le commandement de leur maistre , pour courir sus au saint et à ses confrères. Mais Dieu toucha tellement Amauld, qu'il i'escouta paciemment, et le remercia, et luy promit de s'amender, le suppliant de prier pour luy, et descendant de cheval fit tirer une bouteille de vin qu'un de ses gens portoit, et pria le saint de boire à sa santé, mais quand ce vint à verser, il ne s'y en trouva qu'une petite goûte , le comte rougit de honte , mais Saint-Herblon ayant fait le signe de la croix sur la bouteille , elle se trouva si plaine qu'elle versa sur les mains et manchettes du comte, qui but de ce vin, comme aussi toute sa suite qui estoit de six hommes, Saint-Herblon et ses raoynes , et après se trouva encore toute plaine : ce que voyant le comte, il s'agenouilla devant le saint abbé , et ayant receu sa bénédiction , poursuivit son chemin. £n mémoire de ce miracle, cette bouteille fut recherchée et rendue au monastère d'Aindre , et se montroit aux pèlerins qui y alloient par dévotion.
» Se voyant déjà caduc et penchant vers le tombeau, il se retira en solitude en Aindrette , pour se disposer à bien mourir, et avant que sortir du monastère il avisa ses religieux de choisir, l'un d'entre eux, qui en son absence gouvemeroit la maison; ils éleurent d'entre eux un nommé Auffiroy, lequel Saint-Herblon confirma, puis se retira en sa solitude: ce nouveau supérieur s'acquitta très-mal de sa charge, molestant ses religieux de telle façon , qu'ils furent contraints de s'en plaindre au saint abbé , lequel le reprit de sa sévérité et rigueur : cela n'ayant servy de rien , Dieu le punit sévèrement , car une nuit Saint-Herblon (enciure vivant et retiré en sa solitude) luy apparut , et de la crosse ou baston pastoral le frappa à la teste , duquel coup il tomba malade, et peu après il mourut, criant qu'il brûloit. Saint- Herblon leur donna un autre supérieur, nommé Donatus, homme vertuenx, qui les gouverna avec grande prudence et douceur; cependant Dieu voulant couk'onner les mérites de son fidelle serviteur
Saint -Herblon, permit qa'il fat saisi d'ane maladie, laquelle le minant peu à pen , lay fit connoistre qu'il tiroit à sa fin : il manda k ses religieux le venir trouver en sa solitude , ausqnels il recommanda Tobservance de la règle , puis leur donna sa bénédiction , et ayant dévotement receu les sacremens, les yeux et le cceur élevez en Dieu 9 il rendit son âme à son Créateur, le 25.« jour de mars, environ Fan de grâce 684 , le quatre- vingt et troisième de son âge.
» Son corps, revêtu de ses habits abbatiaux, fut porté de son hermitage d'Aindrette au monastère d'Aindre, où ses obsèques célébrées , il fut ensevely au cimetière commun des religieux , et près de luy le prieur Donatus, qui ne luy avoit guère survescu. Les religieux éleurent pour abbé un personnage fort éminent en vertu et saincteté nommé David , du temps duquel Saint-Herblon apparut à on de ses religieux nommé Sadreunle, et de la lumière qui Tenvironnoit esclaira toute sa chambre , luy révéla la gloire de laquelle il jouîssoit au ciel, il lui commanda de dire à Tabbé David , qu*il levast son corps du lieu où il estoit, et le fit honorablement ensevelir en église et monastère de Saint-Pienre , près le maistre autel , puis disparut : le moyne Sadreunte recita celte apparition â son abbé , lequel assigna jour pour faire cette translation, auquel il leva ce saint corps de terre et le porta en Feglise de Saint-Pierre , où il fut révéré d'une grande multitude de peuple , qui s'estoit trouvée à cette solemnité , et fut recrée d'une fouëfve odeur qui sortit de ce saint corps, et durant trois jours parfuma toute Teglise.
» Pendant cette translation, arriva une chose digne d'estre remar^ quée , c'est que la procession conduisant le saint corps par le cloistre pour le porter en i'eglise, quand il fut vis-à-vis de la porte réfectoire, il devint si lourd et pesant qu'on ne le pouvoit lever; tous les assistans bien estonnez de cela , l'abbé David leur dit : Mes firères , je vois bien ce que cecy veut dire : il y a icy grand nombre de pauvres , nostre bon père défunt, comme il a été en son vivant fort miséricordieux envers eux, aussi veut-il que nous l'imitions en cela, et ne se laissera porter plus avant, que nous ne leur ayons donné l'aumône. Alors par son commandement , le dépensier apporta une plaine corbeille de pain, qu'il distribua aux pauvres, et incontinent le saint corps devint aussi léger qu'auparavant , et fut aisément porté en l'église, où il fut déposé en un beau sepulchre qu'on lui avoit disposé , où Dieu a opéré de grands miracles par son intercession. »
Les chroniqaes qai précèdent ne sont pas une oisense digression, car elles attestent que la tendance ascétique et cloistrale était au déclin du VI/ siècle et pendant le VII.^ , au comté nantais , comme ailleurs. Le courant que grossissaient chaque jour les intelligences les plus remarquables et les plus propres à réformer la société. On s*en convaincra mieux encore si , au lieu de s'arrêter an diocèse de IVantes , Ton prend la Bretagne tout entière pour la soumettre à son examen. Au VI.^ siècle, nous trouvons en Bretagne, S.*-Joevin, S.t-Gildas , S.'-Trever , S.t-Armel, S.'-Guenael , S.^-Ruelin , SJ-Kérek , S.»-Briac , S.«-Goneri , S.»-Mandez, S.»-Tudy , S.t-Allor , S.«-Hemin, S.*-Mieu, S.*-Efflam et son épouse la vierge SM Honoré, S J-Sané, S.i-Sezny, S.*-Million ouEmilion, S.'-Oudothée, S.*-Lunaire , S.*- Judual , S.i-Samson, S.i-Suliau, S.'-Hervé, S.^-Goueznou, SJ-Hagloire, S.^-Tenenan, S.*-Tanguy , S.*-Aaron,et bon nombre d'antres , ce qui prouve que la Bretagne armoricaine était, à cette époque , le pays des saints , comme le dit Dom Lobinau. Toutes les solitudes, ajoute le même auteur, étaient peuplées d'anachorètes très-parfaits, comme dans l'ancienne Théhaide, dont la plupart étaient originaires (Flrlande ou de la Grande-Bretagne; de plus, un grand nomln^de communautés, établies en diverses contrées, y vivaient d'une manière si pure et si austère , selon les lois que S.^-Patrice avait dominées aux moines de la Grande-Bretagne et de l'Hybemie , qu'il est à croire que l'Armorique ne renfermait pas moins de saints que de moines. Si nous passons maintenant au YII.* siècle , nous voyons entre autres , parmi les saints bretons de cette époque , S.^-Bndoc , S.t-Similien (abbé), S.*-Guignolé , S.^-Martin, de Vertou, dont nous avons donné l'histoire ; S.»-Malo, S.'-Gudwal , S.'-Meen , SJ- Austole, S.'-Maelmon, S.'-Judicael , S.«.Judoc, S.t-Leri , S.«-Elan , S.»-Winnoc.
Le seul aspect de ces deux listes suffit pour prouver que h Bretagne Bretonnante fut bien mieux partagée en saints personnages qoe la partie Gallo-Armoricaine, et surtout que l'évêché de Nantes; ee qu'il faut attribuer sans doute à la paix intérieure dont elle jouissait , et à sou voisinage de la Grande-Bretagne.
Vers le milieu du siècle eut lieu, dans notre ville, un concile dont les canons méritent d'être signalés. Ses décisions défendirent de recevoir à la communion ceux qui vivaient dans des inimitiés, et ceux qui , n'étant pas en voyage , entendaient la messe dans d'antres églises que celles de leurs paroisses.
Le même concile ordonna aax recteurs de fournir le pain béni ; il leur apprend (ce qu'on oublie aujourd'hui si fort, ditTabbé Trarers) que les offrandes et les dîmes qu'ils reçoivent des fidèles sont le bien des pauvres dont ils n'ont que l'administration , qu'il en faut faire quatre parts , une pour l'entretien de l'église , une autre pour les pauvres , une troisième poiur le curé et son clergé , une quatrième dont l'évéque pourra disposer après avoir pris conseil de son clergé sur sa destination. Cette excellente disposition fut adoptée par Gharlemagne , qui la consacra dans ses capitulaires. L'on trouve encore , dans les actes de ce concile , des règles sur la conduite des recteurs auprès des malades ; il leur enjoint de se contenterde ce qui leur sera volontairement offert pour les sépultures , de nR pas boire plus de trois coups aux repas ecclésiastiques , il défend d'exploiter k la fois plusieurs églises ou bénéfices , et contient des dispositions propres ik réformer les mœurs du clergé. Mais ces efforts ne purent empêcher le catholicisme de dévier beaucoup des préceptes de l'évangile ; être bon chrétien vers la fin du siècle , c'était, suivant un grand nombre de prêtres, fréquenter l'église, j apporter des présents susceptibles d'être offerts à Dieu sur Tautel , ne goûter les fruits de la terre qu'après en avoir consacré les prémices à la divinité, savonr par cœur \e credo ei le pater, payer la dime aux églises et leur donner de l'argent pour le rachat de son âme , brûler grand nombre de lumières devant les images des saints. En suivant cette ligne de conduite on pourra , disaient-ils , se présenter avec confiance au jour du jugement , et dire : donne-nous Seigneur ; car nous t'avons donné.
IVous ne trouvons au ¥!!.« siècle en dehors de la vie religieuse que peu de faits concernant l'histoire de notre ville. Sur la fin du siècle , le roi de France inonda la Bretagne de soldats , et parvint à s'emparer de INantes, de Rennes et de plusieurs autres cités; il établit des comtes k Rennes et à Nantes , et les chargea de gouverner le pays. Agatheus fut le premier; avide et peu respectueux en-* vers le clergé , il s'empara , après leur mort, des revenus et des titres des évêques de Nantes et de Rennes , sans permettre de les remplacer. Amolon , son successeur, suivit son exemple et prit aussi le titre d'évêque avec les revenus de l'évêché de Nantes. — Cette réunion des pouvoirs temporel et spirituel dans la même personne fut trèsfuneste à notre ville; les évêques , en rentrant dans le domaine du
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spirituel , cherchèrent à retenir le plus posûble du pouvoir temporel , et donnèrent lieu, par suite, à des collisions entre la haute noblesse et le clergé.