HUITIÈME SIÈCLE
■je Vm.' siècle est aussi pauvre que le VIL' en faits d*histoire locale. La Bretagne, démembrée par le roi de France, était bien faible, lorsqae Grallon monta sur le trône ; aussi ne prit-il que le titre de duc de Gomouailles. Les divisions de ses successeurs entraînèrent la son* mission de toute la province.
C'est à cette époque qu'il faut rapporter Tusage des cloches dans les principales églises de notre province , quoique plusieurs en fussent probablement pourvues , puisqu'elles avaient des clochers ; c'est aussi à la même époque qu'il faut faire remonter l'organisation régulière du régime des fiefs, régime que Charlemagne ne créa point comme on Ta dit , mais qu'il sanctionna en rendant les fiefs héréditaires , oe qui n'existait pas pour un grand nombre. Depuis lors , le droit de propriété territoriale est devenu, pour un temps , droit de noblesse, et la concession des terres a été entourée de formalités nombreuses , destinées à lui donner du relief, afin d'imposer au peuple. Parmi les cérémonies d'usage , l'hommage , la foi et l'investiture , furent bientôt regardées comme essentiellement rigoureuses.
L'hommage , profession d'obéissance et de dévouement de la part de l'inférieur envers le supérieur , se faisait à genoux. Le vassal aviH la tête nue , il plaçait ses mains dans celles du seigneur , que personne dans le principe ne pouvait représenter dans cette cérémonie , lui promettait de le fidèlement servir, et en recevait ordinairement l'accolade.
La foi consistait dans un simple serment.
Il y avait investiture , lorsque le seigneur ou son délégué avait présenté au tenancier une motte de gazon , et lorsque cette cérémonie avait été accompagnée de publications officielles ou bannies d'appropriement qui, à Nantes, ont eu lieu très-long-temps à la porte des Changes.
Le vassal était tenu, non-seulement de combattre pour son seigneur, mais encore de lui prêter aide pour marier son fils ou sa sœur. Cet aide consistait , pour les gentilshommes , en une somme d'argent , seule taxe qu'il fût permis de leur imposer. Lorsque survinrent les croisades, on établit le droit d*aide pour les guerres de Palestine; et, plus tard , lorsque la Bretagne eut été réunie à la France , et par suite le comté de Nantes au domaine de la couronne , notre ville fut souvent sollicitée d^aider de ses deniers à marier nos rois , privilège ou plutôt abus en échange duquel on leur faisait officiellement part de ces mariages. Ce fut aussi du temps de Gharlemagne que s'établirent dans notre province les fiefs d'office. Ils consistaient en une concession de terre en échange de laquelle le vassal devait remplir certaines fonctions chez le suzerain , comme de le servir à table , de porter sa bannière , ou de lui tenir Tétrier , lorsqu'il montait à cheval.
Divers auteurs prétendent que, soils la domination de Gharlemagne, Arastagnus y roi de Bretagne, etHoël, comte de Nantes , suivirent l'Empereur en Espagne , à la tète de dix mille hommes , et qu'ils périrent à Roncevaux avec l'invincible Roland , si célèbre dans les romans de chevalerie. Leurs faits d'armes furent si nombreux et si beaux, dit l'aichevôqne Turpin, qu'on les chantait partout en belles romances.
Mjà. Bretagne , au IX.« siècle , nous offire le curieux spectacle d'une nationalité à demi détruite , cherchant à se réorganiser , malgré les efforts de deux autres nationalités puissantes et rivales qui tendaient à l'absorber. An nord et au sud , les Normands , peuple à demi-paien , avec lequel la race bretonne , si religieuse et si chrétienne n'avait aucun point de contact , ancone liaison de langage ou d'origine , et que ses traditions devaient an contraire la port^ à détester. A l'est, les Français: ceus-ci, dana les évéchés limitrophes de la Bretagne, dépendaient, oonme Nantes et Rennes, de l'évéque de Tours , qui lai-même reconnaissait le chef des Français
pour son souverain temporel. Nantes, la plus importante des yilles de Bretagne , faisait un grand commerce avec toutes les villes fnmr çaises du bord de la Loire. A Rennes , à liantes , au MaioA et ii Angers , la langue était la même, et la race plus ou moins pure, appartenait à la même souche. Tous ces motifs devaient nécessairement faire pencher un jour la balance en faveur des Français , malgré la politique souvent habile de leurs adversaires. Le IX,^ siècle est en quelque sorte le point de départ de cette lutte qui va s'établir entre les trois peuples Normand , Français et Breton , et qui se terminera par la réunion définitive de la Bretagne à la France. Nantes en sera souvent le théâtre: aussi son histoire va-t-elle présenter un intérêt qu*elle ne pouvait ofihrir auparavant, Au travail d'émancipation , nous aurons souvent à joindre ses efforts de nationalité , le récit de ses combats » de ses victoires et de ses revers; quelquefois aussi les luttes intestines de Taristocralie nobiliaire et de Faristocratie sacerdotale. Quant au peuple, il était trop peu de chose encore, pour que nos chroniques se soient occupées de conserver le souvenir de ses vcsax, de ses souffrances et de ses actes.
Au commencement du IX.« siècle, les Bretons prirent les âmes pour se soustraire au joug des Français; mais ils furent vainoiB et soumis par Tarmée de Gharlemagne. A la mort de ce prince, ils crurent l'occasion plus favorable : cette seconde fois , la fortune trahit encore leur courage. Morvan, leur chef, fut vaincu et tué. Louis-le-Débonnaire , héritier de l'empereur Charles, commandait lui-même en personne l'armée qui marché contre eux, La Bretagne Bretonnante fut d'ailleurs la seule partie de la province qui prit part à l'insurrection ; aussi fut-elle traitée militairement. Louis , avant de quitter le pays, réunit à Vannes les principaux chefis, et leur fit reconnaître Nominoë comme son représentant ; puis il revint à Angers, d'où il était parti à la tête de son armée. Ce fut alors , dit-on, qu'il ordonna la construction, sur la rive droite de la Loire, d'une levée destinée à contenir le fleuve et à mettre les vallées à l'abri de ses débordements.
Les moines s'occupaient alors beaucoup de travaux agricoles. JL'abbé Amoul , qui s'était établi au commencement du siècle ii Sainft- Philbert, obtint, en 819, de Louis-le-Débonnaire, une charte qni ^'autorisait ii changer le cours de la Boulogne , qui se jette dans le iac de Grand-Lieu: peut-être de nombreuses améliorations eussent-
elles saivi cette tendance des ordres monastiques , si les guerres et surtout les inyasions des Normands n'étaient venues les entraver.
En 842, la Bretagne était encore soumise à la France, lorsque Nominoë résolut de se rendre indépendant et se mit à Tœuvre. Son premier acte fut d'appuyer Lambert II, qui voulait s'emparer du comté de Nantes, que gouvernait au nom du roi, Rainauld, comte d'Qerbauge (pays de Retz). Il lui accorda un secours de troupes commandées par Eripsoé , son fils , au moyen duquel Lambert parvint à s'emparer de Nantes et de son territoire. À la suite de ces événements, Nominoé prit le titre de roi, et Lambert celui de comte; mais le triomphe de ce dernier ne fut pas de longue durée : les Nantais , qui étalent déjà plus Français que Bretons , le chassèrent aussitôt qu'il eut congédié ses auxiliaires. Irrité contre eux , Lambert alla trouver les Normands et leur proposa de ravager la ville ; ce qui fut , bien vite accepté. Le 24 juin 843 , après avoir remonté la Loire sur une flotte de 67 bateaux formés de claies , revêtues de peaux, ces brigands arrivèrent à Nantes précédés par les moines d'Aindre, qui' avaient fui à leur approche, emportant avec eux ce qu'ils avaient de plus précieux dans leur abbaye. C'était le jour de la Saint- Jean-Baptiste , la ville était remplie de pèlerins, des deux sexes , mais dépourvue de soldats. Les Normands y entrèrent sans résistance , pillèrent partout , massacrèrent les habitants jusques dans la Cathédrale, ainsi que les prêtres et l'évéque qui officiait à l'autel , firent un grand nombre de prisonniers , et se retirèrent chargés de butin pour ravager le comté Nantais.
Albert-de-Moriaix raconte ainsi cet événement :
« Les Normands cependant se mirent à la voile , et se rendirent deuant Nantes : Saint-Gohard , voyant l'ennemy si près , conuocqua le peuple en l'église Cathédrale , et l'exhorta à endurer patiemment le martyre , si telle estoit la volonté de Dieu : puis se disposa pour dire la grande messe le iour de Saint- Jean-Baptiste , 24 juin l'an 843. Cependant , au poinct du ioûr , les Normands sautent à terre , et se disposent à l'assaud , plantent leurs eschelles aux pieds des murailles, lesquelles ils gaignèrent aisément sans beaucoup de résistance , courent par les mes massacrans tout ce qu'ils rencontraient, sans pardonner à âge ny sexe. Au bruit que l'ennemy auoit gaigné la muraille, tout le peuple tant de la ville que du pays circonvoisin qui s'y estoit réfugié , tant pour éuiter la rage de ces barbares que
pour célébrer la feste de Saint-Jean-fiaptiste, s'encourut en Téglise Cathédrale , s'y enferma et barricada , implorans le secours du ciel » qui seul leur restoit. Les barbares estans arriuez à Saint-Pierre 7 donnent Tassaut, les uns d'arrivée mettent les portes en pièces, les autres entrèrent à Tescalade par les vitraux et fenestres , et ajrant comme loups camaciers forcé le parc de la bergerie de Jésus-Ghrisl,se ruèrent de force sur cette populace désarmée , frappant k tort et à travers, écrasant la teste des petits enfants contre les paroirs, ouvrant le ventre des femmes grosses pour en tirer leurs petites créatures my-vivantes , traînant les vierges par les cheueux » el usant de toutes les cruautez et insolences dont ils se purent adviser.
» Tandis que ces cruels massacres se commettoient en la nef de l'église, le glorieux pontife Saint-Gohard estoit à l'autel, et célé^ broit la messe ponlificalement seruy et assisté de ses archidiacres , tous ses chanoines , chantres et chappelains , et les moynes du ma> nastère d'Aindre estans dans le chœur en leurs sièges; et encore bien que les cris pitoyables de cette multitude qu'on égorgeoit pesle* mesie sans pitié ny mercy , fust capable de troubler les esprits les plus rassis , si est-ce que le Saint-Prélat , et à son exemple ses offiden et chanoines ne se troublèrent ny ne prindrent la fuitte , ains attendirent constamment que les barbares ayans forcé les barrières et clostores du chœur , les vinrent massacrer en leurs sièges , chacun tenant son rang et faisant son office , ils montèrent insolemment à l'autel ayans forcé les chanceaux, tuèrent les officiers assistans du Saint-Pontife 9 lequel disant le sursum corda à l'entrée du préface de la messe ^ fut rudement arraché de l'autel par un de ces barbares, lequel l'ayaiit jette par terre, luy fist voler la teste de dessus les espaules, tout revêtu de ses habits pontificaux comme il estoit.
» Les barbares Normands ayans massacré Saint-Gohard , laissèrent son corps séparé de la teste parmy les autres morts, pour les Caire brûler en l'incendie de son église , mais nostre Seigneur pourvent d'honnorable sépulture à son Saint-Martyre par un estrange miracle 1 car les Normands estans près de donner le feu à la pile de fagots et meubles qu'ils auoienl dressée au mi tan de l'église , le corps du Saint-Pontife Gohard se leua sur pied, et tenant sa teste en ses mains, sortit de l'église au grand estonnement des infidèles, et alla directement au faux-bourg nommé de Riche-Bourg^ situé sur le bord de Loyre, suiuy de grand nombre de Normands curienx
de voir quelle issnë anroit cette merveille. Estant arriiié au bord de Tean , il monta dans nu battean qui 8*7 trouua miraculeusemenf disposé , a jant deux flambeaux allumez d*un costé et d'autre , lequel monta amont la Loyre , sans ayde de voiles ny de rames , et estant arriné à la Po^nto, laissant le canal de Loyre à droicte, entra dans la rivière de Mayne^ et se vint arrester au port d'Agers, sans que les flambeaux se fussent esteints ny consommez, le long dlun si grand chemin, qui est de dix-sept lieues de Bretagne. Le peuple d'Angers voyant ce batteau sans guide ny pilote , arresté au milieu du fleuve, courut sur le port voir que c'estoit, et se doutant bien qu'il y auoit quelque chose de miraculeux, en donnèrent avis à Teuesque, lequel conuocqua son clergé (excepté ceux de Saint- Pierre qui ne s'y peurent si tost rendre) et allaprocessionellement sur le port; mais comme il voulut monter dans le battean , il se retira du rioage dans la rivière , demeurant au milieu sans remuer: les processions des autres églises voulurent essayer , s'ils y pourroient pas entrez , mais le mesme leur arriua. Enfin les doyen et chanoines de Saint-Pierre y vinrent , et incontinent le batteau s'approcha du rivage , dans lequel ils entrèrent aisémeut, et trouvèrent le corps du Saint- Prélat, lequel ils enveloppèrent en de beaux linges blancs, et le portèrent par la ville chantans des hymnes et cantiques , jusques à leur église , et là Tenuelopperent en un riche drap de soye qu'ils mirent dans un coffre de bois , avec deux placques de plomb , esquelles estoit écrit le tiltre de son martyre en lettres romaines ainsi, en l'vne, f I. H. C. SEPVLTVRl QVIESCIT HVMHJS GOHARDYS NAIWETENSIVM , et eif l'autre , PATER ET MARTYR : et ayant fermé le tout, l'enterrèrent honorablement, et Dieu manifesta depuis la gloire dont il jouîssoit dans les cienx, par les grands miracles qui se firent ii son tombeau par laps de deux cens dnquante ans qu'il demeura sous terre sans estre leué. »
Mauge, Tiffauge, Herbauge, le monastère de Montclair, depuis Prieuré de Saint-Philbert-du-Gellier , eurent le même sort que Nantes. L'abbaye d'Aindre , dont les moines avaient été tués ii Nantes , fut entièrement brûlée, et les Normands se retirèrent tranquillement à l'ile d'Her, aujourd'hui Noirmoutier, peudant que le comte Lambert rentrait dans la cité qu'il avait fait ravager. Heureusement pour les captifs , une discussion survenue parmi les vainqueurs , au sujet du partage des dépouilles , leur permit de se sauver et de revenir à Nantes. 7
Trois mois après , Losannus , ëvôqae de Vannes , réconciliait la raihédrale , tandis que Lambert rétablissait son autorité méconnue » . feignant une grande douleur au sujet des désastres qui étaient son ouvrage. Bientôt il fit sa sœur abbesse d'une riche communauté, située au faubourg Saint-Clément , dans le voisinage d^une petite abbaye d'hommes , du qpm de Saint-André. L'on ne sait sous quelle règle étaient institués ces monastères, dont les revenus sont devenus , depuis, la propriété de Téglise de Saint-Pierre.
Il semblerait , au premier abord , en consultant nos auteurs , que les Normands durent massacrer tous les habitants de Nantes et ruiner toutes les propriétés. Cependant, les faits que nous venons de citer prouvent le contraire ; probablement ils laissèrent de côté les esclaves qu'ils n'avaient aucun intérêt à massacrer ou à tran»* porter avec eux à Noirmoutier. Comment , d'ailleurs , supposer qu'ils aient pu , sur 67 bateaux d'osier , recouverts de peaux , emmener un grand nombre de prisonniers avec un immense butin ? Quelque minime qu'était au IX.< siècle la population de Nantes , on ne peut guère l'évaluer ii moins de huit mille âmes , si l'on songe que la ville possédait dès -lors, outre la cathédrale, les églises de Saint*- Similien , Saint-Julien, Saint- André , Saint-Vincent, Saint-Cyr, Saint-Saturnin et Saint-Denis, dont plusieurs étaient assez vastes pour contenir plus de mille personnes ; comment , par suite, est-il possible d'admettre que ces huit mille personnes aient été massacrées ou emmenées ii Noirmoutier?
Les comtés d'Herbauge (pays de Retz), de TifTauges et de Manges (Saint-Florent-le-Vieux) , furent donnés par Lambert ii ceux qui l'avaient le mieux secondé ; ce qui nous permet , d'après notre chronique, d'assigner pour limites sud, à l'ancien comté Nantais, la rivière de Laion qui se jette dans la Loire, au-dessous de Mont- Jean ; rironne , le Château de Pierre-Feinte , Ariac , et le Lay, qai se jette dans la mer, près l'Ile-de-Bé.
Peu après la réconciliation de la cathédrale, un Concile eut lieu à Lire. L'on y condamna ceux qui tentent de savoir quelle sera la Avarép du règne du prince et de son successeur, en môme temps que l'on prescrivit d'obéir aux lois de l'église et des gouvernements , en tout ce (|u'elles commandent de juste, de raisonnable et de conforme, soit aux canons, soit au droit des gens. Ce fut pendant ce Concile qu'Actard fut nommé évoque de Nantes. Aussitôt promu à cette dignité , cet
évéqne, qui était Toué an parti français, eut des pourparlers avec IVominoë , dans le but de chasser Lambert. Gharles-le-Ghanve , que Nominoë avait vaincu entre TOust et la Vilaine , promit au prince Breton , sans doute ii la sollicitation d*Actard , de lui accorder une amnistie , s*il voulait tourner ses armes contre le comte de JVantes.
Oubliant son ancienne alliance , le descendant de Mériadec somma Lambert de laisser le^ Nantais en repos : fort de cet appui , Tévéque profita du mécontentement du peuple , que Lambert faisait travailler par corvées à bâtir une nouvelle tour pour s'y mettre en sûreté , et Texcita à la révolte.
Chassé une seconde fois par les IXantais , et incapable de résister h Nominoë , Lambert se retira à Graon , sur la rivière d'Oudon , où il éleva un château , dont les restes subsistent encore. Une fois fortifié au bord de la Loire , dans une position très-favorable , il se vengea d'Actard et des Nantais , en ruinant le commerce du fleuve.
IVominoë ne tardapas à s'apercevoir que Lambert avait le même intérêt que lui à combattre la domination des Francs , et que , par suite , c'était son allié naturel, tandis que Tévéque Actard n'était qu'un serviteur dévoué de Gharles-le-Chauve , et conséquemment un ennemi de l'émancipation bretonne ; aussi revint-il à ses anciennes relations. Bientôt une nouvelle aiÉlle de Charles -le -Chauve, ajant< pénétré en Bretagne, ces deux princes se réunirent pour la combattre : en vain Rennes et Nantes se déclarèrent-ils en faveur des Français , les Bretons triomphèrent sous la conduite de leur chef habile , et démolirent les murs de leurs deux principales villes pour les punir de leur lâdi»^ défection.
Fier de ses victoires , Nominoë voulut donner une nouvelle consécration à son autorité , en se faisant sacrer; mais les évoques de la province , qui appartenaient tous , comme Actard , au parti Français, se refusèrent à ce qu'il demandait d'eux. Vivement contrarié, Nominoë ne garda plus aucun ménagement à leur égard. Instruit par Saint-Convoyon , abbé de Redon, qu'ils trafiquaieiU des choses saintes, le duc de Bretagne les accusa de simonie , les évdques répondirent que l'argent qu'ils avaient reçu , n'était pas le prix des choses saintes , mais bien un témoignage de reconnaissance. Fort de cette défense , qui était un aveu véritable de leur faute, Nominoë s'adressa au pape. Le Saint - Père blâma vivement les évéques , mais en même temps il leur fournit des armes pour résister à Nominoë , en leur faisant
ronnaitre les formalités à remplir, pour leur enleyer leor dignité épiscopale, formalités telles qa*il était presque impossible que Nominoë pût triompher. Le prince Breton , habitué à la persévérance , ne se tint pas pour battu, et fit réunir au château de Couetlou les évéques et les seigneurs de la province. Le procès fut bientôt jugé ; les évéques , accusés par un grand nombre de témoins et accablés par le poids des charges qui pesaient sur eux , se démirent eux-mêmes , séance tenante , de leur dignité , déposèrent leurs insignes et se retirèrent^ ce qui permit aux juges de les déclarer atteints, et convaincus de simonie , et à Nominoë de les remplacer par des évéques dévoués au parti breton. Mais ce prince était trop habile pour ne pas comprendre que cette victoire n'aurait aucun résultat, s'il ne s'affiranchissait de la France pour le spirituel , comme il Tavait déjà fait pour le temporel , en se déclarant indépendant ; aussi s'empressaitil d'ériger Saint -Brieuc en évéché, de rétablir l'ancien évéché de Tréguier, et d'instituer à Bol un archevêché métropolitain de Bretagne , voulant détruire ainsi l'influence qu'exerçait sur la province l'évéque de Tours , qui était sujet de la France et comme tel disposé à favoriser l'extension du territoire de son pays. Les nouveaux évéques s'empressèrent tous d'assister au sacre de Nominoé : Actard seul protesta contre ce qu'il regardtit comme une usurpation , et se retira en France.
Il y a doute parmi nos écrivains sur l'authenticité des dates des faits que nous venons d'exposer. Mais qu'importe , puisque ces faits sont racontés par tous de la môme manière , et puisque la diflKrence des dates n'est que d'une année. Les uns plaçant la démolition des murs de Rennes et de Nantes en 849 , et les autres en 850.
Les triomphes de Nominoë l'encouragèrent. Non content d*avoir <4iassé les Francs de la Bretagne , il résolut de porter la gnerre à son tour sur leur territoire. Dans une première campagne, il ravagea l'Anjou et s'empara de la ville du Mans ; dans une seconde , il traversa l'Anjou et s'avança jusqu'il Vendôme. Il se préparait à ravager le pays de Chartres , lorsque la mort vint le frapper presque subitement. Eripsoë , son fils , lui succéda ; mais Lambert , privé de son protecteur, ne put se maintenir à Nantes, dont il fut chassé une troisième fois.
Gharles-le-Ghauve crut l'occasion favorable pour réunir de nonvean la Bretagne ii la France ; mais il fut vaincu ^ar Eripaoé , prèa de
Redon, où les deux armées se rencontrèrent. Un traité de paix suÎTit de près la victoire dn fils de Nominoë. Charles reconnut Eripsoë comme lé^^time sonrerain de la Bretagne firetonnante et du comté de Rennes , tandis qu'Eripsoë , à son tour , reçut Tinvestiture du comté de Nantes et du pays de Retz.
La paix ne fut pas de longue durée. En 852 , Gharles-le-Ghauve attaqua de nouveau la Bretagne et vainquit à son tour Eripsoë, auquel il enleva le comté de Rennes pour le donner ii Salomon , neveu de I^ominoë.
Ces événements donnèrent lieu à une révolution épiscopale dans la ville de liantes. Actard , appuyé par le parti français , rentra dans ses fonctions. Gislard, que Ifominoë lui avait donné pour successeur, se retira à Gnerande, et retint sous sa juridiction Tarchidiaconé de la Mée.
En 853 , les Pfcvmands ravagèrent de nouveau le comté IXantais , s'emparèrent de la ville, la pillèrent, emmenèrent Tévéque en captivité, et se retirèrent dans Tile de Biesse, chargés de butin. Leurs brigandages durèrent deux années ; mais en 855, Eripsoë, appuyé par Sidric, prince danois, réussit à les chasser de la Loire. Sur ces entrefaites , Actard , qui était parvenu ii s'échapper des mains des Normands , rentra dans la ville , et bientôt il obtint , pour réparer son église, la moitié des péages de Nantes.
La Bretagne était tranquille , les haines nationales s'affaiblissaient , une alliance projetée entre la fille d'Eripsoë et le fils de Charlesle-Chauve , devait un jour conduire à Tunité territoriale sans imposer aucun sacrifice aux Bretons , lorsqu'un crime détruisit toutes ces espérances et recula d'environ cinq siècles Taccompiissement des destinées de notre province. Aidé d'un misérable , nommé Almar , Salomon attaqua dans une église son cousin Eripsoë et le poignarda sur l'autel, puis il s'empara de la couronne; Charles prit les armes pour le punir , mais il se laissa bientôt fléchir par la soumission et surtout par les présents du nouveau duc.
La même année , les Normands reparurent et ravagèrent les bords de la Loire , Salomon , qui était ennemi d'Actard , ne vint pas à son secours , et laissa désoler le comté Nantais.
Plus tard , voulant racheter par des œuvres pies , l'assassinat dont il s'était rendu coupable et les serments qu'il avait violés, ce prince > malgré les désastres de l'époque , trouva le moyen de faire des dons
aux églises et de nombreuses fondations; ne ponyant aller Inimôme ii Rome , il envoya au pape nne statue d'or enrichie de pierreries. L'importance de ce présent força le S ^-Siége à reconnaitre la vérité de son repentir et à Ini accorder Tabsolntion.
Voici la lettre qne ce prince écrivit an pape et la réponse da pontife , ce sont des monuments de Tépoqne , bien dignes d'ôtre conservés :
V Av seigneur et bien-heureux pape du siège apostolique romaÎB, 4drien Salohon , roy des Bretohs , les genoux en terre et la teste baissée , désire vue longue et perdurable paix en Jesus-Christ. Connoissans par plusieurs signes éuidens , et les fréquentes calamitez qui surviennent , que la fin du monde approche ; nous aaions fait vœu d'aller à Rome pour y faire nos prières , et anssi vous présenter nos requcstes , d'autant que vostre prédécesseur Nicolas I (d'heureuse mémoire) auroit osté le Pallium à FBSTnriAN eoesqne de Dol , parce que nous auions préféré (innocemment tontssfoU) nostre nom au sien , et luy auions enuoyé nos lettres sans approbation de nostre grand sceau , et par nn ambassadeur peu capable ; mais ayant pris conseil de nos sujets sur le fait de nostre dit voyage > ib n'ont voulu consentir que nous sortissions de nostre royaome poar aller visiter les sepulchres des bien-heureux apostres et autres saints lieux , parce que les payens rôdent nostre coste , et rauagent les limites de nostre pays ; c'est pourquoy considerans la griefveté de nos ofiences , et la grandeur de la miséricorde de Dieu , noas supplions la toute-puissance de vostre dignité, qu'elle veuille agréer ce petit présent que nous luy envoyons ($i Us saints apostres h daignent regarder) sçavoir vue statué d'or de vostre grandeur , tant en hauteur qu'en largeur , vue mule richement enhamachée et caparaçonnée , trente paires d'accoustremens , vue tente de tapisserie de trente pièces en broderie de laine de diuerses couleurs , trente peavx de cerfs, et trente pièces de draps, pour l'vsage de vos seruiteors, et trente sols que doresnauant on vous payera tous les ans ; et encore que nous estimons ces presens peu de chose , égard ii vostre dignité , souvenez-vous de la pauvre vefve laquelle ofirit deux deniers au temple , et cependant vous entendrez par ces deux nostrea ambassadeurs, l'euesque Harenna et l'archidiacre Fblix, et nos antres domestiques , que nous faisons construire vn monastère qui n*est encore dédié ii aucun saint : partant vous supplions de nons envoyer
par nosdits Légats qaelqne sainte relique approuvée de celles que vous possédez , afin que par icelle nostre pays soit illustré. »
AJbert-de-Morlaix fait précéder la réponse du pontife par les réflexions suivantes :
« Voilà la teneur de la lettre que le roy écriuit au pape, en laquelle on voit assez combien ce bon prince estoit obéissant et affectionné à réglise , magnifique et libéral en ses presens. Cette ambassade entra dans Rome fort pompeusement et fut honorablement reçeuë des Romains » et dans peu de iours eut audience. Les ambassadeurs logèrent chez Flavius , beau-père du roy Salomon , et ayans expédié leurs affaires à souhait , s'en retournèrent en Bretagne , apportans au roy vu bras de S.*-Léon , pape, et la lettre du pape de telle substance:
» A très-cher et très-ay mé fils Salomoh, boy des Bbetons, et à tous ses fidèles sujets , Adbibh, pape par la grâce de Dieu, salut. Sçache vostre excellente Majesté que nous auons employé sept iours entiers à prier Dieu qu'il luy pleust nous inspirer de vous rendre vne response digne de vostre magnificence , lequel temps expiré , nous et tous les Romains perseuerans en jeûnes et oraisons , il nous a semblé bon à nous et ii nos trois cardinaux , de vous envoyer quelque portion du corps de Saint-Léon , pape et martyr , d'autant que c'est vu grand présent. Sçachez donc (Très cher fils) et tous les fidèles qui habitent vostre pays , que nous auec l'authorité des nostres , vous enaoyons vn bras dudit Saint-Léon , pour seruir de rempart et deffênse il vostre royaume. C'est ce très-fort Léon , auquel les Romains ayant par enuie creué les yeux , et coupé la langue , l'vn et l'autre luy furent miraculeusement rendus , par vne grâce spéciale de Dieu; en sorte qu'il preschoit plus éloquemment qu'auparavant : et , partant , nous voulons que tous ceux qui habitent vostre pays depuis la Loyre jusques à l'Occident qui auront fait vœu d'aller à Rome, et par empeschement d'âge , de sexe , ou de personne , ne le pourront accomplir , soient absous de leur vœu , à condition de visiter trois fois l'an cette relique. Nous envoyons aussi à nostre frère l'archeuéque Fbstiniait, le Pâllium que lui demandez, auec son priuillege. »
Devenu tout à fait pieux, Salomon voulut rétablir dans leurs
fonctions les évéques simoniaques chassés par Nominoë ; mais les
nouveaux prélats conspirèrent sa perte. Voulant leur échapper il se
réfugia dans un cloître , où des Français lui crevèrent les yeux.
Sur la fin du règne de Salomon , Actard , qui avait abandonné la
ville de liantes , où les imiptions des IXormands ne lai permetUieBl pas de Tivre en paix , fut nommé archevôqne de Tours par rélecUon du peuple et du clergé. Hermangarius lui succéda dans notre rîlle. Cet évéque parvint à découvrir, dit Travers , un ancien coffine dans lequel on conservait ({uelques mèches des cheveux et de la iMudbe des apôtres S.^-Pierre et S.*-Paul; il les recueillit et les enferma dan» une croix d*argent avec une légende.
La mort de Salomon ayant été le signal des guerres civiles dan» toute la Bretagne, Ton vit alors les Normands chercher à s'emparer du duché , tandis que Gharles-le-Chauve , qui ne se croyait pins lié par ses anciens traités , se présentait à Nantes à la tête de mm armée. L'on attribue à ce prince les premiers ponts que nous ayoa» eus sur la Loire. On lui attribue aussi une ordonnance d'une grande portée politique , et qui dut puissamment contribuer à compléter Torganisation féodale, puisqu'il prescrivait à tout homme libre de ae choisir un seigneur. Cette ordonnance a fait naître naturellement la forme de vasselage , appelée recommandation , ou plutôt , elle a ioimédiatement régularisé ce qui existait déjà sous ce rapport. A cette époque , oii le plus fort faisait trop souvent la loi , les faibles tronvèrent très-commode de se lier , par des paiements fixes et régnliei» ^pelés salvamonta , ii de plus puissants qu'eux , pour avoir an besote l'appui d'une vaillante épée. Les couvents surtout recoururent à oeUe assurance de l'époque , et s'abonnèrent avec des seigneurs voisia» qui devaient leur prêter secours. Aussi les Chartres de leurs raona»» tères nous ofihrent-elles des traces de cet usage.
Quant aux terres allodiales, elles durent nécessairement disparailn depuis y entièrement , puisque l'ordonnance de Gharles-le-Chanve ea contenait implicitement l'abolition.
Nous remarquerons, en passant, que cette ordonnance, qui faisait si bon marché des droits et de la liberté de tous , fut acceptée saw réclamation , parce qu'elle était réellement utile dans ce temps de brigandage et d'anarchie.
Il est juste d'accorder aux idées chrétiennes qu'elles ont poissamment contribué ii l'amélioration physique , morale et intellectuelle du peuple ; mais, pour peu que l'on étudie avec conscience le moyen* âge , on est forcé de reconnaître que , trop souvent , le clergé a contribué il maintenir les abus dont il pouvait profiter, spécnUual sur les croyances des masses , lorsqu'il y avait possibilité pour lui d*en
tirerparti. Soas les règnes d'Eiipsoë et de Salomon, Ton sinquiétait vivemeiit de rapproche de la fin du monde ; anssi trouvons-nous dans les pièces du temps , grand nombre de donations qui commencent ainsi : Mtmdi termina appropinquante (la fin dfl monde étant proche). — La teneur de ces donations nous montre ensuite qu'il était d^habitude de donner à la fois et la terre et les cultivateurs qui Texploitaient : ici , ces cultivateurs sont distingués en habitants haôitatares , et en manants manentes ; ailleurs , il en est de désignés sous le nom d'esclaves mancipii; ce qui prouve que les trois classes de vilains , dont nous avons parlé , existaient au yin.« siècle , et que le clergé ne se souciait guère , une fois admis à la propriété , de modifier un ordre de choses contraire à Tesprit de Tévangile , mais dont il tirait bénéfice. Quelques lignes de Tune de ces pièces méritent d'être citées comme servant à faire connaître le latin de répoque et Tun des modes de fermage du temps.
Redditum supra dictœ terrœ est de avena mod, Decem de frumento octo modiiet de Siclo duodecim modUpcmes 52 tmus porats valens duodedm denarios , porculku valens duos denarios duo multones et du4> agni in manaheda duodecim denarii.
Le rendement de la terre susdite est de dix mesures d'avoine , de huit mesures de froment, de douze boisseaux d'orge, de 52 pains, d'un porc valant douze deniers, d'un petit pourceau valant deux deniers , de deux montons , de deux agneaux et en monnaie de douze deniers.
Les cartulaires de l'abbaye de Redon contiennent , dans l'exposé des donations , une foule de faits curieux qui sortent de notre sujet , quelques-uns prouvent qu'au \X^ siècle la vigne était cultivée dans le Morbihan, près de Malestroit; d'autres, que certains seigneurs avaient des droits de pdIÉre pour leurs chevaux , de nourriture pour leurs chiens ; d'autres , qu'il existait un grand nombre de chaussées sur rOust ^les autres rivières de Bretagne.
La fin du IX.« siècle ne fut pas plus heureuse pour notre ville que les années précédentes : après plusieurs années de guerres civiles , pendant lesquelles les Normands ravagèrent le pays , l'évêque Landeranus demanda à l'empereur la permission de se retirer, tous les étés à Angers, avec son clergé et les trésors de son église.
Cependant , Alain , dit le Grand , Tan des descendants de GoBtn Mériadec, étant devenn duc de Bretagne on plutôt roi de Bretagne, pour me serrir de Texpression du peuple, les choses changèrent de face. Quinze mille Normands , chargés de dépouilles, trayersaient b Bretagne pour s*embarquer; Alain les attaqua près de Guérande, puis ensuite près de Questember ; la victoire fut si complète, qa'il ne s'en sauva pas quatre cents. L'évéqne de Plantes put alors rentrer dans sa ville , oîi il mourut le 5 février 886 ; ses restes furent inhumés dans Féglise de Saint-Donatien, à l'occasion de laquelle s'éleva un procès entre le chapitre et divers particuliers, procès qui ne s'est terminé que par transaction, et au bout de 92 ans.
Fulcrius ou Foucher, abbé de Redon , fut le successeur de Lande» ranus ; pendant les neuf ou dix ans qu'il tint le siège épiscopal de Nantes , il se montra très-habile à réparer les désastres causés par les invasions des Normands; il répara la cathédrale qui tombait en ruines , l'allongea et l'augmenta considérablement. Devenn riche par les gratifications des seigneurs et du duc , il voulut s'occuper de reconstruire les fortifications de la ville ; mais voyant que ce serait trop coûteux , il se borna à faire entourer de murailles la cathédrale et les parties les plus voisines. Cette enceinte, oti le peuple et le clergé pouvaient au besoin se retirer et se défendre contre les Normands, commençait à la cathédrale, renfermait l'évêché et les regaires, descendait par la rue Saint-Denis, entrait an haut de la rue Saint-Gildas , aujourd'hui rue des Carmélites , d'où elle arrivait à la maison du doyen, et finissait à l'église, enfermant ainsi les paroisses de Saint-Jean et de Saint-Laurent, c'est-à-dire tont le canton dans lequel les anciens statuts du chapitre concentraient les chanoines, et dont ils leur défendaient de sortir, sans être accompagnés d'un serviteur ou d'un clerc de l'église. Ces travaux , à la suite desquels Nantes put jouir de quelques années de repos , furent suivis de la réunion au diocèse de Tarchidiaconé , occupé par le compétiteur d'Àctard, et dont l'évéque de Vannes voulait s'emparer. Ainsi se termina le LX.' siècle, léguant un grand nombre de tristes souvenirs aux générations qui devaient suivre.
JLi'ÉrÉQUE Fottcher et le doc Alain moururent an commencement du X.« siècle : le premier en 906 , et le second en 907 ; leur mort fut le signal du retour des Normands dans le comté Nantais. Le Baud nous a conservé à ce sujet quelques débris de notre chronique , que nous sommes heureux de pouvoir citer :
« Si assaillirent les dits Normans la cité de Nantes qui n'avait en » celui temps nul défenseur, sinon petits hommes demourés des pre- » mières pestilences et la prindrent, fors le Château qui pour la peur » d'eux avoitété fait auquel tous les citoiens fuirent, fors ceulx qu'ils » avoient ja pris ou occis, affin qu'ils se penssent mieulx deffendre ; mais « ils ne leur purent résister , toutefois celui jour se deffendirent-ils » vertueusement et se sauvèrent jusqu'à la nuict ; si s'en retournèrent » les Normans grandement las à leurs navires, quand le soleil fut » couché, afin qu'ils mangeassent et se recréassent espérant le » lendemain le dit Château prendre avec ses deffendants. Mais les » Nantois, épouvantés pour la grande multitude d'eux , prindrent les » ornements de l'église et toutefllb choses qu'ils purent emporter et » s^enfuirent chacun où il put, et alla l'éveque Adalard et les clercs en » Bourgogne , et les Normans au matin descendirent de leurs nefs » armés et retournèrent au Château, mais ils n'y trouvèrent rien. Si » entrèrent en l'église et emportèrent à leurs nefs les dépouilles et » les omemeiits qui y etoient demourés , puis mirent le feu à la cou- » verturc de l'église et la brûlèrent et aussi derompirent les murs du » Château , en après montèrent les Normans par Loire. »
La Chronique de Nantes raconte ensuite comment les Normands poussèrent leurs ravages jusqu'à Orléans , et elle continue ainsi :
V Lesdits Normans descendirent de là jusqu'à Bièce , une ile située 9 près les murs de Nantes et ainsi qu'ils y séjournèrent survindrent » autresNormans auecques grand abondance de nefs qui leur deman- » dèrent la moitié de toute la rapine leur ôlre distribuée , autrement » ils feroient bataille contre eux, auxquels les premiers moult contristés » répondirent qu'ils ne leur en bailleroient nulles ains se deffen-
» droient d'eux et adonc prindrent les nefs et les despoilles et par le » fleuve de Loire s'en allèrent en la Basse-Bretaîgne et ainsi demoara » la cité de Nantes vide et sans habitants , de sorte par long-temps ; » car les Normans espérant la retenir en leur puissance , ainsi Top- » pressoient afin que les citoiens par crainte d'eux ne retournassent » rhabiter.
» Quand lesdits Normans furent ainsi descendus par Loire, ib » assaillirent les Guerandois qui d'autre part s'armèrent contre eux » pour leur résister, et en occirent lesdits Guerandois grand maltitade » et adonc s'en allèrent lesdits Normans ainsi chassés par les Goe-^ » randois. »
A la suite de ces malheurs , les principaux chefs se retirèrent iTec la famille ducale en Angleterre , tandis que les autres habitants s'établirent daus les diocèses voisins.
Jusqu'en 936 , les comtés de Rennes et de Nantes furent ravagés par les Normands , dont les hordes désolaient la France ; ils se portèrent aussi du c6lé de la Basse-Bretagne ; mais ils y furent vaincus et contraints de se retirer. Pendant tout ce temps, la ville , que le comte Robert , frère d'Eudes , roi de France , leur avait abandonnée comme propriété , resta déserte.
En 936 , Alain-Barbe-Torte , fils du comte de Mathuédois et de la fille d'Alain-le-Grand , revint d'Angleterre à la tête de quelques guerriers. Pendant trois ans, il n'entpas assez de troupes pour tenter un coup décisif; aussi se boma-t-il à harceler les Normands , les attaquant à l'improvisle , et lorsqu'ils se trouvaient en petites troupes ; mais en 939 , fort de l'appui des Bretons qui l'avaient reconnu pour duc , il résolut de chasser de la Loire , les seuls qui restassent encore en Bretagne , avant qu'ils eussent accompli leur projet de s'établir à Nantes et de s'y fortifier. Prenant avec lui un petit nombre de cavaliers, il chevaucha, dit la Chronique, jusqu'à la cHé de Nantes « où il trouva les Normans logés au pré Saint-Aignan (1) » en grand multitude, si combattit Alain contre eux; mais lesNor- » mans prisant peu sa force le chassèrent jusqu'à la sommité de » la montagne , oti Alain résidant grandement las et travaillé souf-
(t) Cette prairie occupait les rues actaelles de la BariUerie , de la Cassrrie, la rue d'Orléans , la Place Royale et le quartier de Saiote -Catherine.
» frant soif merveilleuse, commença à plorer griefyement et par » humbles prières appeler Taide de la benoistc vierge Marie , mère de » notre Seigneur, qu'elle luy daignât ouvrir une fontaine d'eau dont » luy et ses chevaliers abreuués reprinssent leurs forces. Lesquelles » prières oyes par la vierge Marie , elle luy ouvrit à son vouloir une » fontaine qui encore est appellée la fontaine Saincte-Marie, de laquelle » luy et les siens suffisemment rafraischis et récréez , recouvrèrent » leur vertu et retournèrent vaillants à la bataille. Si assaillirent fer- » mement les Normans et leur résistant aigrement , les occirent et » detranchèrent fors ceux qui s'enfuirent. »
Après la victoire^ le jeune duc des Bretons entra dans la ville que les habitants avaient abandonnée depuis près de trente ans : les rues étaient désertes et n'offraient partout qu'une effrayante solitude. 41ain s'avança vers la Cathédrale pour y rendre grâce au ciel de sa victoire ; mais il n'en restait que les murs , noircis par la flamme : des ronces en défendaient l'entrée, et, pour y pénétrer , il lui fallut se frayer un chemin avec son épée , encore teinte du sang des ennemis. Nantes était reconquis, mais tout restait à faire. Après avoir examiné sa position avantageuse , Alain résolut de s'y fixer , et , pour le mettre à l'abri d'un coup de main , il fit rétablir les anciennes fortifications du château (1) ; il y ajouta une tour que l'on appela la Tour- Neuve ; puis il fit creuser un fossé profond avec une chaussée en terre depuis cette tour jusqu'à la Haute-Grande-Rue, qui a porté longtemps le nom de rue de la Chaussée. Alain-Barbe-Torte doit être regardé comme le second fondateur de Nantes. Au bruit de ses exploits , les seigneurs et les anciens habitants se hâtèrent de venir repeupler une ville qui leur ofirait l'appui de ses murs , la protection d'un chef puissant , et par suite l'espoir d'une vie tranquille. Le duc la divisa en trois parties : gardant pour lui la première , il donna la seconde à quelques-uns de ses lieutenants , comme récompense de leurs services , et la troisième au clergé. Nantes fut ainsi partagé en trois fiefs : celui du duc s'appelait fief de la Prévoté ou Gentil-Fief; c'était le plus considérable. Ne trouvant pas encore la ville assez peuplée, et comprenant qu'il serait d'autant plus puissant et plus
(1) Il faut entendre , probablement , par le mot château , les fortifications construites dans le siècle précédent par Tëvéque Foncher.
riche qu*elle renfermerait plus d'habiUnts , Alain » du consentement da roi de France , en fit nn lieu d*asile pour les ser£s et les cdibert». Cette autorisation, qui fut, d'après Le Baud, une récompense de senrices rendus au roi Louis d'outre-mer , procura un demi-affiranchisseoMiit à un grand nombre de paysans (1). Sous le règne d'Alain-Barbe- Torte, Tévéque Hoctron fit démolir, dit notre Chronique, une tour qui encore esloit demourée des anciens édifices de FégUu de NamÊu , pour la convoitise d'une pomme dorée qui estait sur ladite tùwr^ demi U fut moqué et deprisé par le duc Alain et s'en retourna à Saint-Pmêlèà premier il avoit esté ordonné. Ce fait , que Ton ne peut réToqaer es doute , porterait à admettre qu'au X.« siècle il existait encore fielques restes do l'ancienne cathédrale d'Erheremus ; car le passait ci-dessus de la Chronique de liantes ne saurait s'appliquer qn^à la tour carrée qui se trompait au-dessus du chœur de cette église.
L'on attribue au duc Alain l'érection d'une nourelle église M plutôt la restauration d'une ancienne basilique , connue depuis soal^ le nom de Collégiale de Notre-Dame. L'on y yoyait encore , aVaal I» réyolution> un tombeau placé dans la muraille de la nef, un peu m** dessous de l'autel de la paroisse, sur lequel ou lisait cette inscriptim qui était probablement la copie d'une autre plus ancienne (2).
jilani cognomento Barbe-Torte
Bretonum ducis illustrissimi
Justiciœ cultoris acerrimi
Pagonorum profligatoris infectissimi, Hujus basilicœ magna cura et impensa restauraioris
M un ificen tissim i Demi militiœque strenuissimi
Monumenium LuxDiu latere nonpotesU
Alain fut le restaurateur de la nationalité bretonne ; sous son règM, la Bretagne et le comté Nantais reprirent leurs anciennes limites. Xé comté Nantais se troura borné par la Vilaine, la rivière d'Ondon , le Laion , l'Evre , le chàtc^au de Pierrefite et le Lay .
(1) Le nombre des coliberts ét«iit alors très-considérable en France, par saite de U ?ente des captifs des Norminds.
(2) Cette inscription était écrite an pineeao , en lettres golhiqiiet , eiceplé la dernière ligne ; elle paraissait assez récente ainsi qoe le tombeau.
A'r.'//,, t/f / ,///r/f ////, /'////ff fO;/A
Nous ne saurions expliquer le surnom de Barbe-Torte ; quant au nom d'Alain lui-même , il est tout à fait breton , et signifie autre pays : peut-être fut-il donné au fils du comte de Poher comme il Tavait été à d'autres , pour indiquer qu'il avait passé son enfance ailleurs que dans sa patrie.
Après 23 années d'un règne calme et glorieux , Alain , dit Barbe- Torte , mourut , laissant un fils en bas âge. Sa yeuve , dans l'année même de son deuil , épousa le comte d'Anjou. Celui-ci , pour étendre sa domination, fit périr dans un bain le fils de sa femme; mais n'ayant pas fourni de secours aux habitants pour repousser les Normands dans un moment de danger, les Nantais appelèrent à les commander Hoël , fils naturel de Barbe-Torte , qui fut bientôt reconnu pour duc de Bretagne. £n 981 , ce prince fut assassiné par un envoyé de Conan , comte de Rennes ,. qui convoitait le comté Nantais et le titre de duc. Bans le même temps, les habitants et le clergé de Nantes élurent pour évêque le second fils naturel d'Alain-Barbe- Torte , nommé Guerech. Ce prince , qui était laïque , préféra succéder à son frère, tout en conservant l'administration spirituelle de l'évêché qu'il confia à un homme à gages.
On lui attribue la seconde reconstruction de la cathédrale. Le Baud, dans son histoire, dit positivement qu'il y employa pendant sept années les revenus de l'évôché , et Travers ajoute qu'il la fit rebâtir dés ses fondements.
Si , traversant le chœur de la cathédrale actuelle , l'on entre dans une petite cour appelée cour Saint- Jean , 1 on remarque une construction très-ancienne, qui pourrait bien n'être autre chose qu'un reste de l'église de Saint-Félix , reconstruite en partie et restaurée par Guerech ; car il est difficile d'admettre que sept années du revenu de l'évêché fussent suffisantes au X.« siècle pour bâtir une cathédrale. Les murs de cette construction sont en moyen appareil. L'édifice a deux étages qui se correspondent entièrement. L'étage inférieur est en contrebas du sol , l'étage supérieur sert de passage pour aller de Tévêché à la cathédrale. — A l'intérieur, comme on peut le remarquer dans la vue que nous donnons ici , cette construction offire des fenêtres géminées. Les pierres des voûtes de ces fenêtres, sont régulièrement taillées , et présentent toutes une égale épaisseur; de telle sorte que la surface de la voûte forme une portion de cercle. La colonne , placée entre les deux fenêtres , varie de forme ; ici , elle
r,4 X.' SIÈCLE.
i'!ftl toix:: h . elle se compose «le quatre colonnettes acculées et réunies. Si nous entrons dans cet édifice , nous ne trouvons rien àt noter dans l'étape inférl<*ur, si ce n'est que les colonnes sont d*aiie eitrénie simplicité et que le plein cintre rè^e partout. A l'étage supérieur riMiime au-dessous . on trouve des coûtes massives. Les (Pilonnes soni surniimtéi*sde chapiteaux en forme de pyramide tronquée Ces chapit(*au\ sont ornés dans le style des premiers siècles chrétiens. H(*:iucoupd'antiqnairespens(*nt que ces ornements appartiennent à ré}:lise de S;iiiit-Féli\: mais si Ton soui^e qu'en Dretajsne la population s'est toujours montrée peu facile aux innovations, l'on reste convaincu que la décoration intérieure de ce transcept appartient à Tépoifue de Guerecii , c'est-^-dire à la fin du X.* siècle. Quelques lifsures, dans le style s>mholique, aujourd'hui presque entièrement effacées, que l'on de\ine autant qu'on les voit, et une niche placée au-dessus d'un autel , voih les preuves de notre opinion. ]\ous n'osons en dire autant du clueur actuel, peut-être a-t-il été reconstruit ou restauré par Guerech , sur l'emplacement du chœur de l'ancienne cathédrale , ]HMit-étre aussi appartient-il .'i une éj)oque postérieure, soil , par exemple, au \l.<' siècle: mais ses ccdonnes, qui seules pouvaient peniietlre de résoudre cette question, ont été déshonorées par d'absurdes mutilations. La partie inférieure a été coupée, sans doute, pour élargir le chœur, et les (»rnemeuts symboliques, dont presque personni* dans les deux derniers siècles ne comprenait la valeur, disparurent aussit(>t pour faire place h cette; écrasante uniformité du stxie di»s architectes du W II.*' et du WIII.* siècle, et pour ne pas détourner les re};ards qu'attiraient sur les restes des colonnes byzantines des écussons superbement burlesifues et ridicules.
En W2, (lonan , qui convoitait toujours le duché de Bretagne et le comté >antais, déclara la fçuerre h Guerech; mais il fut blessé et vaincu dans les landes de Conquereuil , près (iucmené ; débarrassé de son ennemi , (juerech s'occupa de réjjler les limites du comté Nantais , qui restèrent les mêmes que sous Alain Barlie-Torte , puis il se HMidit .1 la cour du roi de France. A son n*tcmr , il fut arrêté par Geoflroy (irise«^onelle , comte d'Anjou, qui le contraignit à lui faire lioninia^e du comté de Aantes et de la moitié de la Bretagne , que Foult|ues, mari de la veuve d'Vlain Barbe-Torte avait possédée, en qualité de tuteur du fils d'Alain.
Lu château dMncenis, qui existe encore, fut bMi pendant Tab-
i ^ttr t/f /ay^:^c^irffmf//''rtr . /t-^'ff' tdu. oumJ
sence de Gaerech , par la comtesse Arembnrge, son épouse. Geoffiroy, comte d'Anjoa, voulut le détraire en 987, maïs il périt sous ses murs. L'année suivante , Gonan , comte de Rennes, ayant appris que Guerech était malade, gagna son médecin, qui le saigna avec une lancette empoisonnée. Ce misérable étaitabbé de Redon, et se nommait Heroic. Le malheureux duc , pressé d'opter entre une mort certaine et Tampulation du bras , ne put se résoudre à se laisser opérer ; il laissait un fils nommé Alain , qui lui succéda. A sa mort, le peuple et le clergé réunis, procédèrent à Félection d'un nouvel évoque, et choisirent Judicaël , neveu de Guerech. La Bretagne , à cette époque , par suite de Tindépendance spirituelle dont elle était redevable à Nominoë , ne reconnaissait plus la suzeraineté de Tarchevèque de Tours , mais bien celle de Tarchevèque de Dol , qui était en quelque sorte le primat Breton , aussi les élections du clergé se faisaient^lles de la manière la plus profitable aux intérêts du pays.
A la mort d'Alain , qui eut lieu en 990 , Gonan renouvela ses prétentions au comté Pîantais ; plus heureux cette fois , il s'empara de Nantes , et y bâtit une forteresse destinée à tenir la ville en respect ; elle était située au confluent de la Loire et de TErdre , qui coulait alors sur l'emplacement actuel de la me de la Poissonnerie. C'était on château de forme quadrilatère , dont chaque angle se terminait par une tour. On y a fait depuis de nombreux changements; mais l'une des tours se voit encore à l'entrée de la me de la Poissonnerie , malgré les échoppes et les maisons de bois qui ont grimpé le long de ses murs. Bientôt le tout disparaîtra , sans doute , pour faire place à des édifices d'un autre genre , aussi nous avons cm convenable de conserver ce souvenir de la civilisation et de l'histoire de nos pères, tel qu'il existe, entouré des antiques constractions auxquelles il prête son généreux abri , avant que les fils émancipés des Coliberts afi&anchis par Barbe- Torte ne l'aient balayée , cette royale demeure , du sol qu'elle occupe, pour y bâtir ua édifice plus digne d'eux.
Gonan ne devait pas jouir long-temps de la possession de Nantes , attaqué en 992 , dans les landes de Conquereuil , par le comte d'Anjou Foulques Nerra , ce prince perdit la vie dans le combat ; Judicaël lui succéda; mais Foulques, vu sa grande jeunesse, lui donna pour tuteur Aimeric, de Tbouars , qui prit , par suite , d'après Tusage du temps, le titre de comte de Nantes.
Pendant ces contestations à main iSBiée , Renaud, dit Thuringius,
nn xi.« SIÈCLE.
bâtit , à cinq lieaes de IVantes , un château auquel sa position fit donner le nom de Ghantoceau , Guerech s'y était opposé , dans 11 crainte qu'il ne vint à tomber au pouvoir des comtes d'Anjon on de Poitiers. —Sous le gouvernement d'Aimeric, on trouva au ïïoufliy une tôte enfermée dans une cassette. Quelques renseif^nements ayant porté à croire que c'était le chef de Saint-Paul-de-Léon , Robert , abbé de Saumur , la fit éprouver selon les usages du temps. Placée trois fois sous un feu de paille de lin , puis trois fois ensuite sous un feu de sarment , elle fut , dit-on , retirée intacte , et par snito , ajoute Fabbé Travers , jugée véritable et sainte relique.
ONZIÈME SliîCLE.
A.I' commencement du XT.~' siècle, le comte força Tévéqne Herré, qui lui semblait trop favorable aux intérêts du comte de Bennes à se retirer.'! Blois. Ce prélat , en quittant Nantes , laissa au chapitre une. partie de la mense.
A sa mort , Gautier II lui succéda. C'était un gentilhomme du diocèse de Rennes qui avait été marié et qui peut-ôtre Tétait encore : car l'usage le permettait à cette époque. Lié par son origine aux intérêts de Rennes , ce prélat servit la cause du fils de Conan. — Judicaël ayant d'abord été vaincu, puis ensuite assassiné par le comte de Rennes , Gautier profita de la jeunesse de son fils Budic pour augmenter son temporel et se rendre en quelque sorte indépendant. D'abord il fit bâtir un chMeau fort sur la terrasse de la cathédrale. Plus tard , devenu plus hardi, il en construisit un autre sur l'emplacement occupé depuis par l'ancienne immnaie , puis il arma la noblesse et le peuple contre le comte. Ce fut alors dans la ville un pillage continuel: tantôt les gens de l'évéque, tantôt ceax de Budic , tantôt les soldats du comte de Rennes rançonnaient à merci les habitants. Serré de près, Budic fit hommage comme vassal au comte d* Anjou pour obtenir son appui. Dans le même temps le comte de Rennes mourut. Ces événements et la lassitude d*nne guerre sans résultats amenèrent le duc et l'évéquc à faire la paix. — Celui-ci en profita pour aller à Jérusalem; car c'était alors une
croyance générale , dit l*abfoé Travers , qne la visite des lieux saints lavait tous les crimes.
Pendant son dbsettce , Badic rasa un fort que Gautier avait construit près du Bouffay ; mais , au retour de Tévéque , la guerre recommença, les hostilités furent suivies d'une excommunication, lancée par Gautier contre son adversaire. C'est la première dont il soit question dans nos annales; jusque-là, notre clergé s'était borné à chanter publiquement dans les églises des prières de vengeance contre ses ennemis.
L'excommunication , par les cérémonies qui l'accompagnaient et la publicité qui lui était donnée , avait un caractère particulier propre à en faire une arme politique extrêmement puissante.
Les fidèles étant réunis dans Téglise qui retentissait du son funèbre des cloches , et qui se trouvait à peine éclairée , le prêtre montait à l'autel. Profitant alors avec habileté de ce recueillement et de cette espèce de terreur religieuse qu'inspiraient à des imaginations crédules et pieuses les influences dont il les avait entourées , il livrait à la malédiction publique le nom de l'excommunié , lançait sur lui l'anathème , et le dégradait comme chrétien. — Ses subordonnés, ses amis , ses proches, tons étaient déliés envers lui ; car il n'était plus un frère en Jésus-Christ , mais un ennemi du culte , un homme frappé de réprobation par ceux qne tous regardaient alors comme les représentants de Bien sur la terre , par ceux qui disaient avoir puissance de lier et de délier ; puis, comme pour ajouter à cette imposante déclaration de mort religieuse , le prêtre jetait lui-même à terre tout ce qu'il y avait de plus sacré aux yeux des fidèles , la croix et le livre des évangiles. A l'issue de cette scène dramatique et si imposante , il inscrivait le nom de l'excommunié sur deux tables dont l'une restait attachée à l'autel , tandis qu'il devait porter l'autre avec lui dans tous les synodes.
Cette digression était nécessaire pour faire comprendre tout ce que l'excommunication avait de dangereux pour Budic. Quoique le plus fort , il accorda la paix à son adversaire et même une paix trèsonéreuse pour lui , puisqu'il abandonna à l'évêque le droit d'avoir ane juridiction indépendante de la sienne.
En 1024 , les paysans du comté Plantais se révoltèrent contre leurs seigneurs; fatigués sans doute de leurs exigences, ils en massacrèrent une partie et brûlèrent plusieurs châteaux. Mais le temps de leur émancipation n'était pas encore arrivé, la violence ne pouvait
leur donner que des succès passagers ; car , s'ils connaissaient ce dont ils ne voulaient plus, nul d'entre eux n'était assez révolu* tionnaire pour comprendre ce qu'il eût fallu mettre à la place de Tordre de choses contre lequel ils protestaient à main - armée ; aussi ne trouvèrent-ils point de chef, aussi leur Jacquerie fut-elle de courte durée ; nos historiens nous donnent bien peu de détails sur cette révolte , qui ne fut pas un fait isolé comme le prouve V Histoire de France. Le Baud la raconte ainsi :
« Les rustiques s'eslevant contre leurs seigneurs, s'assemblèrent » innumerable multitude et occirent aucuns des nobles dont ils brû- » lèrent les chasteaux et les maisons deffensables; à rencontre desquels » aussi s'assemblèrent les nobles qui se joignirent auec le duc Alain » et assaillirent les compagnies desdits rustiques , lesquels ils décon- » firent, persécutèrent et detranchèrent ; car ils étaient venus en » bataille sans duc et sans conseil. »
L'île d'Aindre (aujourd'hui Basse-Tndre) , possédait eu 1026 an château fort où furent célébrées les noces d'Alain-Gaignard , comte de Quimper, et de Judith, fille légitime du comte Judicaël, dont Budic n'était qu'un bâtard. Ce mariage , qui donna naissance à Hoël , comte de Quimper et de Nantes ; à Quiriac ou Guerech et Bénedict , successivement évoques de Nantes , fut la source d'une longue guerre, qui ne se termina qu'en 1054.
L'on rapporte à la même année la reconstruction de Saint-Gyr et la fondation de la chapelle de Miséricorde. A cette dernière se lie une tradition qui mérite d'être conservée. Une vaste forêt s'étendait depuis le château de Sesmaisons (route de Vannes) jusqu'à Sautron et Saint-Herblain. Là, un dragon d'une force extraordinaire dévorait les passants et faisait des excursions jusque dans le voisinage de Nantes. Trois chevaliers , dont les noms sont oubliés , l'attaquèrent. L'un d'eux fut dévoré par le monstre, mais les deux autres parvinrent à le tuer. Le dragon fut apporté à Nantes en triomphe et processionnel lement. L'évêque en fit détacher la mâchoire inférieure, qui fut placée dans une boîte d'argent et déposée dans le trés<Nr de la cathédrale , où l'on dit qu'on la voyait encore en 1773. Ce fot^ rapporte la tradition populaire , en mémoire de cet événement dont nos historiens et Le Baud lui-même qui aimait tant le merveilleux , ne parlent pas , que fut élevée la chapelle de Miséricorde. Le combat des trois chevaliers était peint sur les vitraux avec cette inscription :
Vn roi dessus un blanc cheual Tire de Tare pour faire mal , Vn antre sar nn cheual roux Tire Tépée tout en courroux ^ L^autre sur un cheual noir Vit la mort et Tinfemal manoir.
Quelques vieillards se rappellent encore (1837) avoir vn dans la cathédrale , une statue en pierre , représentant le dragon de Miséricorde, tué par Tun des chevaliers qui en triomphèrent; mais peut-être se sont-ils mépris sur le sujet de cette sculpture. Il est assez probable qu^elle personnifiait , ainsi que la légende symbolique de la chapelle de Miséricorde , le triomphe du bien sur le mal. Les mythes pris au sanctuaire se ressemblent dans toutes les religions , et sont faciles à comprendre ; mais ils se défigurent et se matérialisent en sortant de Tabsyde pour se répandre dans les masses. Ce sont les eaux pures du ciel qui se chargent en coulant dans nos rues de toutes leurs ordures, et s'avancent ainsi vers les fleuves méconnaissables et dénaturées.
A la mort de Tévéque Gautier , qui eut lieu en 1041 , son fils Budic voulut lui succéder. Le comte de Nantes s'y opposa ; mais des présents le rendirent plus facile, ainsi que ses conseillers. Ce fut cette nomination épiscopale que le concile de Rheims annula en 1049 , pour cause de simonie. Le Pape crut Tannée suivante pouvoir nommer de son autorité privée au siège de Nantes, qui était vacant, par suite de la déposition de Budic , un moine cardinal , du nom d'Airard. Cette conduite de sa part était d'autant plus extraordinaire qu'elle était en contradiction avec la décision du concile de Rheims , qui avait condamné sous peine d'anathème toute promotion d'évéques sans élection du clergé et du peuple ; mais bientôt une réclamation fut adressée au Saint-Père par ceux dont il avait méconnu les droits. Cette réclamation était écrite au nom du peuple , du comte et du clergé. Ce fait prouve qu'à cette époque , le peuple commençait à jouir de quelques prérogatives , puisqu'on daignait , dans une lettre au Pape , faire mention de son opinion. Il prouve aussi que , grâce au christianisme , l'esprit d'égalité et de fraternité vivait toujours au sein de la société.
Beaucoup de laïques , profitant de l'anarchie de l'époque, s'étaient emparés de dîmes et antres droits, appartenant à des églises. L'évèque
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Airard roulât réformer cet abns et faire exécuter la décision du concile de Rheims, qui ordonnait la restitution; mais, comme Tobserve judicieusement Tabbé Travers, il yiola tontes les règles de Téquité en faisant faire ces restitutions aux moines , au lieu de les faire profiter aux églises de paroisses sur lesquelles ces biens avaient été usurpés. Cette conduite de Tévéque ajouta encore à son impopularité, non qu'on lui fit un crime du mauvais emploi des restitutions , mais parce que Ton ne voulait pas en entendre parler. Aussi fut-il chassé de Nantes et remplacé par Guerech, fils d'Alain Caignard.
Parmi les faits qui signalèrent en Bretagne la fin du siècle , bien peu concernent Thistoire de notre ville. Les plus importants furent Is vente des droits ecclésiastiques faite par Tévéque à Fabbé de Redon en 1060, la réunion des États à Nantes en 1087, la protection accordée à la cathédrale par le Pape en 1096 ; enfin les prédications des Croisades et le départ des premiers croisés.
A mesure que les faits deviennent plus nombreux , il devient aussi plus facile d'en faire ressortir la signification et la valeur historique. Ce serait peu d'avoir raconté les événements du XI.' siècle dans notre ville , si nous ne mettions en regard les déductions qui en ressortent, si nous ne les interrogions successivement pour dire ensuite dans une rapide analyse la situation respective des diverses classes de la société, les tendances de Tépoque et les souvenirs artistiques qu'elle a pu nous laisser.
La noblesse , le clergé et le peuple formaient au XL« siècle , dans b Bretagne et le comté Nantais , les trois grandes classes de la société.
La noblesse se divisait en trois ordres : le duc et les comtes formaient le premier; le second, se composait des vicomtes et des seigneurs , qui , depuis , ont pris le titre de hauts barons , car il n'existait alors que deux ou trois barons dans toute la Bretagne; dans le troisième ordre se trouvaient les chevaliers, les écuyers et tons les oflScîers chargés de rendre la justice ou de veiller à la sAreté des villes , tels que vicaires , voyers, préteurs et prévôts, La noblesse n'avait pas encore d'armoiries, elles ne furent instituées que lors des croisades , c'est-à-dire à la fin du siècle ou au commencement du XII.*; mais il existait des sceaux depuis le IX. « siècle: celui de Tévèque Quiriaquc contenait les bustes de SaintrPierre et de Saint-Paul avec son nom et sa qualité. — Dans le principe , ces sceaux ne furent pas
tonjonrs fixes, les seigneurs qui en changeaient, avaient soin d'en prévenir leurs sujets.
Le clergé se composait des évéques et des autres ecclésiastiques. Depuis Gautier n , Tévéque de Nantes eut le droit de ne point prêter serment de fidélité au duc et de ne point plaider à sa cour. En temps de guerre, le duc devait faire publier en son nom le ban de Tost (c'était ainsi que Ton appelait son armée) , puis il envoyait avertir Tévéque du jour et du lieu de la réunion ; le jour venu , les hérauts du duc et ceux de Tévêque faisaient mardier les hommes de leur dépendance ; mais ces derniers avaient leur bannière k part. — L'élection de Tévéque appartenait au peuple et au clergé; Ton ne reconnaissait pas au Pape le droit d'y intervenir ; les revenus de Tévéché se composaient du revenu de ses propriétés et d'une foule de droits ecclésiastiques; c'est ainsi que les curés étaient obligés, lorsque l'évéque n'allait pas descendre chez eux avec tonte sa suite , de lui payer l'équivalent de ce qu'ils auraient dépensé pour le recevoir. Il était rare qu'il confirmât les donations faites par les curés^ sans exiger une rétribution. La plupart des évéques du X.' et du XI. ^ siècle étaient simoniaques. Lorsqu'on 1060 Quiriac vendit des droits ecclésiastiques à Tabbé de Redon , celui-ci s'engagea à payer à l'évéché cent sols d^or pour les églises paroissiales qu'il pourrait acheter dans le diocèse, et un denier d'or très-pur payable à la Saint-Pierre, sans diminution des autres redevances et spécialement du droit synodal. Le même acte constate que l'évéque lui céda aussi son droit entier de sacrilège sur les vassaux, et moitié sur les non-vassaux dans les paroisses de Moie , Marsac et Masserac. Ces droits consistaient en amendes pécuniaires imposées & ceux qui commettaient l'adultère , l'inceste , l'homicide , le parjure , on qui se trouvaient dans la classe des cas réservés; car il était de règle, à cette époque, que Ton pût se racheter pécuniairement des pénitences publiques imposées autrefois aux grands crimes , et que le produit de ces amendes, affecté jadis aux pauvres et h l'entretien des cures, passât entre les mains de révoque.
Les ecclésiastiques de chaque diocèse se divisaient en deux classes: les chanoines qui faisaient l'oflBce dans la cathédrale et vivaient en commun, puis les desservants des cures et des églises particulières: ceux-ci portaient les titres de recteur ou curé, de vicaire, de chapelain, d'abbé , de diacre, de sous-diacre et de clerc. Les émoln-
méats des curés étaient , en général , très-considérables ; ils tiraient de l'argent , dit dom Morice, des mariages, des baptêmes, des relèvements de couches, des confessions de Pâques et de rAvent, de la visite des malades, des serments sur la Sainte-Croix, des conftériee , des adultères , des sacrilèges , des impositions sur la tête , des chandelles, de la purification , et surtout des enterrements ; aussi , prenaieut-lb la peine de sonner les cloches, de chanter les vigiles > de dire des septains, des trentains et des anniversaires; quelques-uns ajoutaient à toutes leurs messes une collecte particulière destinée à payer des prières en Thonneur des défunts. — Les gen^ d*église , à moins, qu'ils ne se mêlassent de commerce, ne devaient aucun droit pour le transport et le passage de leurs meubles , et de leurs denrées. — Gens qui avaient embrassé la vie monastique, jouissaient surtout d'une très-grande considération , qu'ils devaient , sans doute , aux senrioes rendus par les ermites du YL' siècle , et à leur position vis-à-vis des nobles et du peuple auxquels ils servaient d'intermédiaires.
Dès la fin du X.« siècle, les usages de main-morte se trouvaient presque entièrement abolis en Bretagne et dans le comté Nantais; mais les obligations ou servitudes, imposées par les seigneurs , n'en étaient guère moins onéreuses pour ceux qui vivaient sous leor domination: les uns étaient simplement roturiers ou bourgeois , les autres étaient serfs ; leurs droits et leurs usages variaient dans chaque comté , mais partout ils jouissaient du privilège exclusif de travailler au profit do la noblesse et du clergé, qui les exploitaient à qui mienx mieux.— Le clergé, pour présider aux actes importants de la vie, demandait, dans chaque circonstance, ses droits d'autel. Le seigneur» de son côté , faisait payer des droits pour l'accomplissement de tous les actes de la vie matérielle. Le peuple vassal devait payer encore, outre la taille, lorsque ses maîtres étaient reçus chevaliers, lorsqu'ils établissaient sœur ou fille , lorsqu'ils avaient à donner rançon comme prisonniers de guerre. — Nourrir les chiens, garder les châteaux, payer les lots et ventes des propriétés qu'on leur permettait d'acqu^ir, solder encore des droits de procuration, d'hébergement, depontonage, de passage, d'avénage, de coutage, de bouteillage, de salage, de méage , de moutonage , de fromentage , de vachage , de mouture , de fourrures, etc., etc., etc. ; donner des côtelettes ou des têtes de porc, et subir mille autres abus semblables ; telle était alors la nécessité de position à laquelle les roturiers étaient soumis. Les nobles, eu échange, leur devaient justice et protection.
Les croyances , les mœurs et les contâmes étaient naturellement , an XI.« siècle , un moyen terme entre ce qui existait auparavant et ce qui s'est fait depuis ; parce que toujours le présent , fils du passé, porte en germe son avenir ; parce que , bien qu*on en ait dit, Thumanité se développe et marche au but de ses destinées par des transformations successives. Nous trouvons donc an XI.<^ siècle, dans notre province, un christianisme très-impur. Le peuple n*a pas de religion: il est dévot et superstitieux. Les prêtres ne sont point chrétiens : quelques-uns seulement échappent comme par miracle à la corruption générale. — Clerc , curé , moine, chanoine , évéque , chacun spécule sur les croyances populaires. Un gentilhomme se présente chez les Bénédictins de liantes , il est pauvre , on le refuse. Un de ses amis le dote d^un moulin , et les bons moines l'acceptent aussitôt. Ici ce sont des femmes qui prennent des titres hiérarchiques parallèles à ceux de leurs maris , et de bons pères de famille , évéques ou curés , qui songent à laisser leurs places en héritage à leurs enfants. Les moines trouvent bon d'hériter de leurs familles ; mais leurs familles ne peuvent hériter de leur fortune individuelle. Voici enfin un trait caractéristique de Tépoque : L'évéque Benoistou Benedict , successivement moine de Landevenech , abbé de Sainte- Croix de Quimperlé et évéque de Nantes , avait donné au seigneur Bodoald les droits de Téglise de Pontchâteau, absolument comme un riche industriel donnerait aujourd'hui l'une de ses usines à un ami. Cette donation étant contraire aux canons , Bodoald ne trouva rien de mieux , pour rassurer sa conscience alarmée , que de se revêtir , quoique laïque, d'un froc de moine dans lequel il mourut. La cour de Bome elle-même partageait l'esprit fiscal du clergé ; ainsi, en 1096, le pape prend sous sa protection la cathédrale de Nantes ; mais il prescrit en échange de lui payer annuellement trois deniers d'or au palais de Latran. Cependant , dès la fin du siècle , nous voyons l'un des grands hommes de la Bretagne, le célèbre Bobert d'Arbrissel, s'élever avec force contre les abus de toute espèce , bien qu'il fût lui-même fils de prêtre , et , par suite , intéressé à les maintenir.
C'était dès lors la coutume parmi les gens riches , de faire savoir par lettres circulaires aux chapitres des cathédrales et aux abbayes la mort de ses proches , pour demander le secours de leurs prières. La vanité entrait pour autant que la religion dans les firais énormes d'enterrements que faisaient les grands seigneurs. Il n'était pas rare
qa^ils commandassent des offices des morts , des lampes allumées à perpétaîté et des messes par centaines poor la même personne. L^on tenait à honneur de se faire enterrer dans des lienx pririlégiés , tels que les églises et les abbayes, et cette farenr , qui se payait trèscher , formait Tune des meilleures branches du revenu du clergé. Hommes et femmes , sur la fin du siècle , payaient aussi pour mourir dans les habits monastiques, croyant ainsi tromper Dieu , comme ib se trompaient eux-mômes.
La justice avait conservé quelque chose de la simplicité antique. Les formalités n^en étaient pas longues , et les juges prononçaient^ le plus souvent , aussitôt après avoir entendu les parties. Fréqnem* ment, dans les causes civiles > les juges demandaient le serment; on le prononçait sur les reliques ou sur les évangiles avec une grande solennité. Quelquefois Ton demandait , en outre , Tépreuve par Teaa chaude ou le fer rouge , et Ton enveloppait d^avance la main de celui qui devait la subir avec une étoffe sur laquelle on apposait on sceau afin d'éviter ainsi toute supercherie. C'étaient le plus souvent les seigneurs qui rendaient eux-mêmes la justice en temps de paix. — Les actes publics étaient dressés par des gens d'église. C'étaient eux aussi qui pratiquaient la médecine. — Les monnaies dont on faisait usage habituel étaient de Rennes ou de Nantes.
Nous n'avons malheureusement que fort peu de renseignements sur les costumes de l'époque et les décorations intérieures des châteaux du comté Nantais ; nous n'en possédons aucun concernant les classes inférieures. Les grands seigneurs , les plus riches, s'entend , avaient des chambres parquetées, avec des incrustations dans les losanges , ou les carrés du parquet ; des rideaux de serge , quelqnefob même des rideaux de soie à franges, retenus par des cordons à glands , décoraient les fenêtres. Les hommes portaient à la maison de grandes robes en soie brochée , avec une frange épaisse au bas , et des fourrures aux poignets. Le cou était caché par une fraise , la tête était couverte d'un chaperon en fourrure qui laissait pendre de son milien jusqu'au genou une sorte d'écharpe rayée. Les souliers étaient arrondis par le bout et ressemblaient à nos grosses pantoufles. Les femmes por» talent des robes de même étoffe que celles des hommes ; elles étaient semblables à celles du siècle précédent , ou à queues , garnies dliermines aux poignets et de franges au bas. La grandeur énorme de la queue nécessitait un porteur; une ceinture unie, agrafant par der-
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rière » serrait la taille dont la forme était à pen près celle des tailles de nos robes actuelles. La robe était très-écoUetée, bordée d'an double rang de vair ou d'hermines , et laissait voir, par sa forme en cœur , nn corset s'élevant à la hauteur des seins , surmonté d'un fichu à guimpe étroite. Rarement les grandes dames portaient beaucoup de bagues, mais elles avaient des pendants d'oreilles plus ou moins précieux, et des colliers de perles ou de pierres travaillées , qui serraient le cou , et laissaient pendre sur la guimpe une petite croix. Les cheveux étaient relevés et attachés sur le sommet de la tôte , que couvrait une immense coiffe plus riche qu'élégante. — Le costume des hommes était peu gracieux , celui des femmes , au contraire , à la coiffe près, était d'un excellent goût (1).
Les habits des prêtres différaient de ceux des laïques : ils étaient entièrement fermés ainsi que les chapes des chanoines. Les uns et les autres portaient des chaperons noirs à cornettes , en forme de bonnets carrés.
Il ne nous reste rien des édifices privés du XI. « siècle, non plus que des édifices publics ; nous ne savons pas davantage où se réunirent à Nantes les premiers Etats de Bretagne , convoqués au dire de d^Ârgentré par Alain , et nous ne possédons aucune des éloquentes harangues que Robert d^Arbrissel prononça dans notre ville , et qui décidèrent nn grand nombre de seigneurs à partir pour la première croisade. Cette lacune est d'autant plus fâcheuse , qu'elle nous empêche de tracer la marche progressive de Pesthétique.