DE LA MUSIQUE A HAUTES AU X?« SIÈCLE
La partie bretonnante de la Bretagne a conservé grand noakrc de chants populaires et d'airs nationaux , dont quelques-uns s* dent aussi au pays de Galles; ce qui semble prouver qu'ils antérieurs à la conquête de l'Àrmorique ; mais la Haute-Bretagne n'a presquerien sous ce rapport que Ton puisse citer. M. Camille Mellinet, dans ses recherches si curieuses sur THisloire de la Musique dans cette ville , n'eut rien pu dire du XIV.c et du XV .< siècle , si nos historiens ne nous avaient conservé presque sans y prendre garde quel(iues-uns des comptes des trésoriers de nos ducs.
L'on y voit, en effet, que Jean V avait des ménétriers ^ sacoor, qne des chanteurs furent appelés par lui à se faire entendre an chitean; que Pierre II , l'un de ses successeurs , avait parmi ses gens nu fiisear de ballades, un chanteur de nuit, et que, dès cette époque» lesgrands seigneurs fondaient des rentes perpétuelles pour des messes en musique. D'autres passages des Preuves nous apprennent ena»e qne l'on payait des fauvettes ou chanteuses pour se faire entendre au jours de grandes fêtes sur des théâtres montés dans les canefMis; mais c'est là tout, et nous ne possédons d'autre souvenir musical de cette époque que la chanson de la mariée. La tradition rapporte qu'elle fut chantée à madame la reine Jnne^ lors de son mariage arec Louis XII. Les paroles de cette cantate populaire ont subi qnelqne altération, les changements de la langue s'y sont Introdnits, mê» son style u*a rien perdu de sa grâce et de sa naïveté. Empreinte d*nna douce philosophie, elle rappelle les chansons du même genre de la Basse-Bretagne, où toujours l'idée de la mort vient se mêler an plaisirs du pn^senl, comme pour tempérer par des pensées d'nne anlie nature, les éclats d'une joie bruyante; elle a, sous ce rapport, nn caractère religieux et chrétien que l'on peut rapprocher des odes les plus délicieuses des Grecs et des Latins , non pour donner la préférence à une mélodie du W.' siècle sur les œuvres si vantées des Pindarc , des Horace et des Tibullc » mais pour montrer qne le
christiaiiisine a réellement introdait dans la poésie , cette teinte religieuse et sentimentale dont les poètes de nos jours abusent parfois si étrangement. — Nous avons cru convenable de la transcrire ici.
CHAirSON DB LA MÀ&IÉB (1).
Nous sommes venus ce soir , du fond de notVillage , Pour célébrer la fôte de votre mariage ,
A Monsieur votre époux ^
Aussi bien comme k vous.
Votas voilà pour toujours , madame la mariée , Vous voilà pour toujours, oui pour toujours liée.
Avec un lien d'or
Qui n'délie qu'à la mort.
Avez-vous bien compris c'que vous a dit le prestre ? A dit la vérité , comme il vous falloit estre ,
Soumise à votre espoux
Et Taimer comme vous.
Quand on dit son époux souvent on dit son maistre , I n'sont jamais si doux comme ils ont promis d'estre ;
Car doux ils ont promis
D'être toute leur vie.
Vous n'irez plus au bal , madame la mariée ,
Vous n'irez plus au bal , oncq's aux jeux d'assemblée :
Vous gard'rez la maison
Tandis que nous irons.
Si vous avez chez vous quelque fille à conduire; Veillez toujours sur ell's , qu'ell's aill'nt bien à l'église :
Vous en s'rez tous les deux
BesponsabFs devant Dieu.
Si vous avez chez vous des bœufs aussi des vaches , Des brebis, des moutons» des oisillons sauvages.
(1) Bitrait de la musique à Nantes , par M. Camille Mellinet.
180 XY.o SIÈCLE.
Veillez soir et matin , Songez à leur besoin.
Heccvez ce bouquet que ma main vous présente : Il est fait de façon à vous faire comprendre
Que tous CCS vains honneurs
Passent comme une fleur.
ILLl STRATIORS DU XV.« SlfeCLB.
Les arts , les mœurs , les coutumes , Findustrie d'une époqne , peuvent servir ù la faire comprendre , mais les hommes la penoanilienl et la résument ; aussi quelques mots sur les célébrités de Nantes :ui XV.' siècle , nous semblent de nature à compléter ce qoi noos reste ù dire sur la plus belle époque du moyen-âge.
Deux hommes dominaient alors dans cette ville tons les aatm, c'étaient Landais et .Meschinot.
Landais , fils d*un tailleur de Vitré et taillear lai-méme , devînt • :i force de (;énie , trésorier ou premier ministre de François D : sorti de la classe plébéienne , il eut ù lutter contre les préjugés de la naissance, si fort enracinés au XV.** siècle. Sa vie fat nn loBf: combat c(mtre le clergé, dont les sommités aristocratiques le TOjaient d'un mauvais rril , et contre la noblesse qui était indignée qn*B misérable tailleur fût .'i la tête du «gouvernement. Fin, rusé, adroit, doué de cette habileté si nécessaire aux hommes politiques dans les f^ouvernements aristocratiques , il ne pnt cependant faire taire SOS haines ardentes, ses désirs de vengeance, et des crimes ont souillé s;i vie. La mort du chancelier Chauvin ne saurait lui être pardoBuée.
Son avidité de parvenu, sa bienveillance pour sa famille k laquelle se ratlachaient ses projets de fortune et son ambition, ne Teoipèrh(>reiil point de servir av(*c fidélité la cause de la Bretagne. Dans le fief du dur, il abolit grand nombre de droits féodant, afin de ron({uérir .'i son prince Tumour du peuple et de miner la puissance di» l'aristocratie féodale: à IVantes, il encouragea la science dans ses ninvens de propagation , Tiniprimerie et la librairie , tandis qtt*il rendait cett(* ville plus forte qu'aucune autre de la province. Partout on l'un des grands feudataires de son maître cherchait à lever la ti^ti^, Landais déjouait ses desseins , et connue Louis XI , il écrasait le
Ttttal qui Toalait se grandir aa détriment de la puissance souveraine. Dans son désir de sauver la nationalité Bretonne, il chercha partout des appnis contre la France. Ses relations diplomatiques avec TAllemagne avaient pour but de donner un puissant protecteur à une province trop Eiible y si elle restait isolée pour résister au royaume voisin. Ses relations secrètes et avouées avec TAngleterre devaient , si elles avaient en tout le succès qu^il en espérait, contrebalancer rinflnence Ihuaçaise par Tinfluence anglaise, et créer d'abondants débouchés an commerce de la Bretagne ; il ne négligea non plus ni TEspagne , dont Tnn des ports , celui de Bilbao , entretenait des relations commerciales très-importantes avec le duché et surtout avec Nantes , ni le nord de TEurope et la Hanse teutonique , où le comté Nantais ponvait placer avantageusement des sels et des vins. Trop pénétrant pour ne pas comprendre Finfluence de l'industrie , il fit tons ses efforts pour la faire prospérer en Bretagne. Par ses conseils, le duc fit venir de Florence des ouvriers en soie et les établit à Vitré , ofi il leur fit bâtir un moulin , en leur donnant , disent nos historiens , le privilège de naturalité et l'assurance de sa protection pour em et leurs familles; plus tard, une antre manufacture considérable consacrée à la fabrication des tapisseries , fut établie h Beimes, avec de grands privilèges pour les ouvriers qui venaient la plopart d'Anras. Mais c'était en vain que le génie de Landais s^eflbrçait de lutter contre une réunion à la France , qu'il prévoyait dans un avenir peu éloigné : la puissance invincible de la gravitation qni crée dans l'ordre politique l'unité des empires, comme dans l'ordre physique elle organise et réunit , se jouait des impuissants eflMTts du tailleur devenu ministre.
Landais eut une fin tragique, il avait outragé la noblesse dans la personne du chancelier Chauvin , blessé profondément le clergé , en diassant les évèques de Rennes et de Tréguier de leurs sièges pour y mettre ses neveux, dont l'un était encore enfant; il avait surtout, et c'était là son plus grand crime , manifesté l'intention de chercher des appuis à la monarchie Bretonne dans Tordre du tiers, et de niveler la haute noblesse de la province; aussi les grands seigneurs se liguèrent-ils contre lui. Le roi de France les appuya dans leur entreprise , qui ne pouvait que diviser les Bretons et rendre leur patrie plus facile à conquérir.
Le maréchal de Rieux et le prince d*Orange , neveu du duc , firent
une première tentative pour s'emparer de Landais. Le 7 ami i4U, i\ la nuit, le maréchal se rendit au chiteau, arec une suite hreuse,etrit fouiller jusque dans la chambre du doc. Ses furent inutiles ; mais le peuple qni aimait le duc et détestait les sei{;neurs , se leva en masse et se porta an chiteao ; bientôt sa foii (errible se fit entendre , des menaces de mort vinrent elfin^yer le maréchal et ses gens , qni eussent été massacrés sans TinteiTeetlon (lu prince ; pendant que ces choses se passaient h Nantes, d'aelies seii^curs entouraient la maison de la Pabotière, Landais s*7 tnevait; mais, prévenu à temps, il pnt s'échapper.
Les seigneurs, après la malheureuse issue de leor gnet-apew, ar retirèrent à Ancenis ; Landais fit alors rendre contre eax m mil qui les déclarait rebelles, traîtres, criminels de lèse -majesté, cl les condamnait à mort, avec ordre de leur courir sns; lems ikm devaient être confisqués , leurs maisons rasées. Les seigneurs ne m laissèrent pas effrayer, ils fortifièrent Ancenis et ChlteaobrisBt, «I demandèrent des secours au roi. — Le duc fit sortir ses trompes pour les combattre ; mais les chefs étaient gagnés , et les deax armées rentrèrent à IVantes, od la haute noblesse s'empara de Lanéab, le fit condamner à mort et exécuter à Tinsçu de François II , ^ ne Teût pas permis. Le duc était loin de croire h tant de hardiesse: ayant demandé au comte de Comminges, son compère , où en étaU le procès, et ayant appris qu'il tirait à sa fin, et qu'on loi someHrait la sentence : ainsi leveux-je^ dii-il; car^ quelque eat qu'it avoir commis , je lui donne sa grâce et ne veux guii meum, — dant, lorsqu'il apprit la fin tragique de l'homme qni loi était k plus dévoué , ce prince se borna à manifester son mécontentesaeBt par de vaines paroles ; peut-être était-ce impuissance , car, à la Bort de Landais, les grands barons reprirent tonte leur inflaenoe, et le pouvoir ducal se trouva bientôt tellement réduit, qne les osagas établis et le prestige de son ancienneté purent seuls le sovlarir pendant quelques années.
MBSCHINOT.
Mescbinot , écnyer, sieur des Mortiers, naquit à Nantes, vers 1430, OU quelques années auparavant. Il fut maitre d'hôtel sons Jean?, François !.«% Pierre II , Arthur III , François II et la
Anne, qui, derenne reine de France , lui conserva son emploi jasqo'à sa mort, qui ent lieu en 1509.
Il est connu dans le monde littéraire, par un ouvrage intitulé les Lunettes des Princes, qui jouissait, au commencement du XVI.' siècle, d'une grande réputation. — A la cour des ducs, il portait le surnom de Banni-de-Liesse, qu^il paraît avoir accepté avec plaisir, comme caractérisant parfaitement Tétat de tristesse habituelle dans lequel il TÎvait.
« Riens ne me plait (dit-il), esbat ne courtoisie^
» Je veille en pleurs, je dors en frénésie,
» Je n*ai chose qui ma douleur supporte ,
» Pire est mon mal que n'est paralisie ,
» Ma jeunesse est de tout bien dessaysie ,
» Et me déplaist du bien qu'on me rapporte. »
Ailleurs il dit encore en parlant de lui :
« L'arbre sec suys, portant d'ennnys verdure fi Vivant en mort , trouvant plaisance dure , » Noyant de soif en la mer asséchée , » Tremblant je sue , et si ards en froidure , » En deuil passé , ay mal qui sans fin dure , » Et ma santé d'infection tachée , » En plaings et pleurs ma liesse attachée , » J'ai corps entier dont la chair est hachée , » Et ma beaulté toute paincte en laydure , » Au descouvert, c'est ma joye cachée » Et en mon ris est tristesse embnchée , » Que donlcement en grant ire j'endure. »
Dans une autre pièce de vers , que M. Meuret a citée avec raison comme très-propre à caractériser le genre de talent de Meschinot et les préoccupations sous l'influence desquelles il écrivait, ce poète parle ainsi de la vie humaine :
« Après beau temps vient la vye et tempeste ,
» Plaings , pleurs , sonspirs viennent après grant feste ;
» Car de partir de plaisance fort griefve
» Après esté profitable et honneste ,
» Yver hideux , froidure nous appreste ,
JKi XV." SIÈCLE.
» Si nous avons liesse, elle est bien briefye ; » Après temps coi , le bien grant vent se lierre , » Guerres , débats, viennent après la trieve ; » Après santé vient mal en corps et teste » » Quand l'un descend , tantost Tantre s^eslieve : » Povres sommes, se Dieu ne nous rélieTe, » Car k tout mal nostre nature est preste. » Boire , mcn^^icr et dormir nous convient ; » IVos jours passent , jamais ung n*en revient , » IVostre doulx est tout confit en amer , » Contre ung plaisir ou ang senl bien qni vient » Le plus heureux cent fois triste devient. »
L auteur de pareilles poésies, à une époqae où les vers étaîenl ex- 4'lusivement consacrés k louanger ridiculement les princes» devait mé- 4;essairenient, surtout eu égard à sa position sociale , exercer urne grande influence; aussi, les œuvres du Banni-de-Liesse enrent-elief |ilusieurs éditions. Quelques autres pièces de vers renferment d'excell(*iit(*s leçons de morale et des conseils pleins de sagesse adressés an princes avec une hardiesse de langage inconnne à cette époque, el dont il nous parait avoir donné le premier exemple. L*on ne pesl ((u'Iionorer la mémoire du commensal des rois, lorsqu'il leor dit, dns un livre qui leur est dédié:
(c Le peuple donc qu'en tnain tenez
» IN'e le niellez à povreté ,
» Mais en grant paix le maintenez
» Car il a souvent povre esti\
» Pillé est y ver et esté ,
» Et en nul temps ne se repose ,
» Trop est bastu qui pleurer n'ose.
El plus loin:
c( Combien que vous nommez viilains , » Ceulx que vostre vie soustiennent. »
» Le bonhomme n'est pas vU iains » Ses faicts en vertu se maintiennent^ » Ceux qui à bonté la main tiennent , » Plus qu'autres desservent /Iffifonytf, » On ne peult faire d'un loup ange. »
Xy.« SIÈCLE. 185
L^érôqae Guégaen mérite aussi ane mention honorable dans cet oavrage. Il était né à Lamballe , dans une famille bourgeoise ; son talent lui avait valu de grandes distinctions ; mais ses relations iTec Landais , et surtout son dévouement à la nationalité Bretonne , lai nuisirent auprès du roi de France , et par suite auprès du pape , qsi semblait avoir pris pour règle de consulter le roi sur le choix des éTêques à nommer en Bretagne. — Même après la réunion de cette province à la France , Charles VIII s*opposa à l'élévation de Guéguen àTépiscopat. Cependant il avait une grande estime pour lui, puisqu'il le nomma, en 1492, premier président de la chambre des comptes, et qu'il le chargea , la même année , en qualité de premier commissaire du roi , de transmettre ses volontés aux états de Bretagne ; mais peut-être se rappelait-il qu'il avait été secrétaire de François II , k Tépoque où Landais , voulant résister à Lonis XI , entretenait une cofiespondance suivie avec le roi d'Angleterre.
En 1494, le pape^ vaincu par les sollicitations de la reine Anne , nomma Guéguen à Tévêché de Mirepoix , et Tévêque de Mirepoix fi réTêché de liantes ; mais la reine , qui voulait que son protégé occnpll le siège de Nantes , auquel l'élection du chapitre l'avait appelé d^ois long-temps, lui défendit d'accepter. — En 1499, elle fit mettre , ocnnme clause obligatoire^ dans son contrat de mariage avec Lonis XII , qnMI réclamerait pour Guéguen l'évêché de Nantes. Ce fait, aussi honorable pour la reine que pour le prélat , prouve que ce respectable prêtre avait fidèlement servi la cause Bretonne , et légitimé ainsi la reconnaissance de la fille de François II , et les défiances de ses époux.
Ce fut en 1500 que Guillaume Guéguen fut nommé par le pape éTêqne de Nantes. Depuis treize ans , il était l'élu du chapitre , ce qni prouve quel cas Rome faisait alors du droit d'élection. — Il rebâtit, en 1502 , le palais épiscopal. M. Meuretdit qu'il n'en reste aucun vestige ; mais nous sommes portés à croire que l'édifice de la Psallette n'est antre chose que l'ancien palais bâti par Guéguen. — Ce prélat mourut en 1506; il fut inhumé dans la cathédrale, devant Tantel do Saint-Çlair , et transféré , depuis , dans la chapelle de la Madeleine , oii l'on voyait sa statue en albâtre , attribuée à Columb. Cette statue n'a pas été détruite , mais volée en 93 ; depuis , elle a été brisée et vendue par morceaux à un mouleur. Nous eussions vonln sauver les fragments les plus curieux , mais il n'était plus
temps , et ceux qni n'ont pas été portés an fonr poar faire dn plâtre , n'offrent aucun intérêt.