‹ Histoire de NantesChapitre 12 sur 47 · DE LA MUSIQUE A NAJITES AU XV* SIÈCLE · texte numérisé non relu

DE LA MUSIQUE A NAJITES AU XV* SIÈCLE

La partie bretonnante de la Bretagne a conservé grand nombre de chants populaires et d*airs nationaux , dont quelques-uns s'entendent aussi au pajs de Galles; ce qui semble prouver qu'ils sont antérieurs à la conquête de l'Armorique ; mais la Haute-Bretagne n'a presque rien sous ce rapport que l'on puisse citer. H. Camille Mellinet, dans ses recherches si curieuses sur l'Histoire de la Musique dans cette ville, n'eut rien pu dire du XIV. ^ et du XY.^ siècle, si nos historiens ne nous avaient conservé presque sans y prendre garde quelques-uns des comptes des trésoriers de nos ducs. ^

L'on y voit, en effet, que Jean Y avait des ménétriers à sa cour , que des chanteurs furent appelés par lui à se faire entendre au château ; que Pierre II, l'un de ses successeurs , avait parmi ses gens un faiseur de ballades, un chanteur de nuit, et que, dès cette époque, les grands seigneurs fondaient des rentes perpétuelles pour des messes en musique. D'autres passages des Preuves nous apprennent encore que Ton payait des fauvettes ou chanteuses pour se faire entendre aux jours de grandes fêtes sur des théâtres montés dans les carrefours; mais c'est là tout, et nous ne possédons d'autre souvenir musical de cette époque que la chanson de la mariée. La tradition rapporte qu'elle fut chantée à madame la reine Jnne , lors de son mariage avec Louis XII. Les paroles de cette cantate populaire ont subi quelque altération , les changements de la langue s'y sont introduits , mais son style n'a rien perdu de sa grâce et de sa naïveté. Empreinte d'une douce philosophie , elle rappelle les chansons du même genre de la Basse-Bretagne, où toujours l'idée de la mort vient se mêler aux plaisirs du présent, comme pour tempérer par des pensées d'une antre nature , les éclats d'une joie bruyante ; elle a , sous ce rapport , un caractère religieux et chrétien que l'on peut rapprocher des odes les plus délicienses des Grecs et des Latins, non pour donner la préférence à une mélodie du XY.^ siècle sur les œuvres si vantées des Pindare, des Horace et des Tibuile, mais pour montrer que le

christianisme a réellement introdait dans la poésie , cette teinte religieuse et sentimentale dont les poètes de nos jours abusent parfois si étrangement. — Wons avons cm conrenable de la transcrire ici.

CHÂirSOir DB LA HABIÉB (1).

Won» sommes yenns ce soir , dn fond de notVillage , Pour célébrer la fête de Totre mariage ,

A Monsienr rotre éponx>

Aussi bien comme k tous.

Vous Yoilà pour toujours , madame la mariée , Vous Toilà pour toujours, oui pour toujours liée,

Avec un lien d*or

Qui n'délie qu'à la mort,

Avez-vons bien compris c'que vous a dit le prestre ? A dit la vérité , comme il vous falloit estre ,

Soumise à votre espoux

Et Taimer comme vous.

Quand on dit son époux souvent on dit son maistre , I n'sont jamais si doux comme ils ont promis d*estre;

Car doux ils ont promis

D'être toute leur vie.

Vous n'irez plus au bal , madame la mariée ,

Vous nirez plus au bal , oncq's aux jeux d'assemblée :

Tous gard'rez la maison

Tandis que nous irons.

Si vous avez cbez vous quelque fille à conduire ; Veillez toujours sur elFs , qu'elles aiU'nt bien à l'église :

Vous en s'rez tous les deux

Responsabl's devant Dieu.

Si vous avez chez voua des bœufs aussi des vacbes , Des brebis, des moutons, des oisillons sauvages^

(1) Bitrait de la musique à Nantes , par M. GamiDe MelKnet.

Veillez soir et matin , Songez à leur besoin.

Receyez ce bonqaet que ma main tous présente : Il est fait de façon à tous faire comprendre

Que tous ces yains honneurs

Passent comme une fleur.

ILLUSTRATIONS DU XT.< SIÈCLB.

Les arts > les mœurs , les coutumes , l'industrie d'une époque , peuvent servir à la faire comprendre , mais les hommes la personnifient et la résument ; aussi quelques mots sur les célébrités de Nantes au XV.« siècle , nous semblent de nature à compléter ce qui nous reste à dire sur la plus belle époque du moyen-âge.

Deux hommes dominaient alors dans cette ville tous les autres , c'étaient Landais et Meschinot.

Landais , fils d'un tailleur de Vitré et tailleur lui-mÔme , devint , à force de génie , trésorier on premier ministre de François II ; sorti de la classe plébéienne , il eut à lutter contre les préjugés de la naissance, si fort enracinés au XV.^ siècle. Sa vie fut un long combat contre le clergé, dont les sommités aristocratiques le voyaient d'un mauvais œil , et contre la noblesse qui était indignée qu'un misérable tailleur fût à la tête du gouvernement. Fin, rusé, adroit, doué de cette habileté si nécessaire aux hommes politiques dans les gouvernements aristocratiques , il ne put cependant faire taire ses haines ardentes, ses désirs de vengeance, et des crimes ont souillé sa vie. La mort du chancelier Chauvin ne saurait lui être pardonnée.

Son avidité de parvenu , sa bienveillance pour sa famille à laquelle se rattachaient ses projets de fortune et son ambition , ne Tempechèrent point de servir avec fidélité la cause de la Bretagne. Dans le fief du duc , il abolit grand nombre de droits féodaux , afin de conquérir à son prince l'amour du peuple et de miner la puissance de l'aristocratie féodale ; à Nantes , il encouragea la science dans ses moyens de propagation , l'imprimerie et la librairie , tandis qu'il rendait cette ville plus forte qu'aucune autre de la province. Partout où l'un des grands feudataires de son maître cherchait à lever ta tête , Laudais déjouait ses desseins , et comme Louis XI , il écrasait le

Tassai qai vonlait se grandir aa détriment de la puissance souveraine. Dans son désir de saarer la nationalité Bretonne, il chercha partout des appuis contre la France. Ses relations diplomatiques arec TAllemagne avaient pour but de donner un puissant protecteur à une province trop faible y si elle restait isolée pour résister au royaume voisin. Ses relations secrètes et avouées avec T Angleterre devaient, si elles avaient eu tout le succès qu'il en espérait , contrebalancer Tinfluence française par Tinfluence anglaise, et créer d'abondants débouchés au commerce de la Bretagne ; il ne négligea non plus ni TEspagne , dont Tun des ports , celui de Bilbao , entretenait des relations commerciales très-importantes avec le duché et surtout avec Nantes , ni le nord de TEurope et la Hanse teutonique , où le comté Nantais pouvait placer ayantageusement des sels et des vins. Trop pénétrant pour ne pas comprendre Tinfluence de Tindustrie , il fit tous ses efforts pour la faire prospérer en Bretagne. Par ses conseils, le duc fit venir de Florence des ouvriers en soie et les établit à Vitré , où il leur fit bâtir un moulin , en leur donnant , disent nos historiens , le privilège de naturalité et l'assurance de sa protection pour eux et leurs familles ; plus tard , une autre manufacture considérable consacrée à la fabrication des tapisseries , fut établie h Rennes,, avec de grands privilèges pour les ouvriers qui venaient la plupart d'Ârras. Mais c'était en vain que le génie de Landais s'efforçait de lutter contre une réunion à la France , qu'il prévoyait dans un avenir peu éloigné : la puissance invincible de la gravitation qui crée dans l'ordre politique l'unité des empires, comme dans l'ordre physique elle organise et réunit, se jouait des impuissants efforts du tailleur devenu ministre.

Landais eut une fin tragique , il avait outragé la noblesse dans la personne du chancelier Chauvin , blessé profondément le clergé , en chassant les évèques de Rennes et de Tréguier de leurs sièges pour y mettre ses neveux , dont l'un était encore enfant ; il avait surtout , et c'était là son plus grand crime, manifesté l'intention de chercher des appuis à la monarchie Bretonne dans l'ordre du tiers, et de niveler la hante noblesse de la province; aussi les grands seigneurs se liguèrent-ils contre lui. Le roi de France les appuya dans leur entreprise , qui ne pouvait que diviser les Bretons et rendre leur patrie plus facile à conquérir.

Le maréchal de Rieux et le prince d'Orange , neveu du duc , firent

• s > XV. « SIÈCLE.

une première tentative pour s'emparer de Landais. Le 7 ayril 1485, h la nuit, le maréchal se rendit au château, avec une suite nombreuse, et fit fouiller jusque dans la chambre du duc. Ses recherches furent inutiles ; mais le peuple qui aimait le duc et détestait les seigneurs, se leva en masse et se porta an château; bientôt sa roix terrible se fit entendre , des menaces de mort Tinrent effrayer le maréchal et ses gens, qui eussent été massacrés sans llnteryentîon du prince ; pendant que ces choses se passaient à Nantes, d'autres seigneurs entouraient la maison de la Pabotière, Landais s*7 trouvait ; mais , prévenu à temps , il put s'échapper.

Les seigneurs , après la malheureuse issue de leur gnet-apens , se retirèrent à Ancenis ; Landais fit alors rendre contre eux un arrêt qui les déclarait rebelles, traîtres, criminels de lèze- majesté, et les condamnait à mort, avec ordre de leur courir sus; leurs biens devaient être confisqués , leurs maisons rasées. Les seigneurs ne se laissèrent pas effrayer, ils fortifièrent Ancenis et GhUteaubriant, et demandèrent des secours au roi. — Le duc fit sortir ses troupes pour les combattre ; mais les chefs étaient gagnés , et les deux armées rentrèrent à Nantes, oh la hante noblesse s'empara de Landais, le fit condamner à mort et exécuter à Tinsçu de François n , qui ne Teût pas permis. Le duc était loin de croire à tant de hardiesse: ayant demandé au comte de Commiuges, son compère, où en était le procès, et ayant appris qu'il tirait à sa fin, et qu'on loi soumettrait la sentence : otitn le veux-je^ diîrii; car^ quelque cat quii puisse avoir commis , je lui donne sa graee et ne veu^ qu'il meurre, — Cependant, lorsqu'il apprit la fin tragique de l'homme qui lui était le plus dévoué , ce prince se borna à manifester son mécontentement par de vaines paroles ; pent-être était-ce impuissance , car, à la mort de Landais , les grands barons reprirent tonte leur influence , et le pouvoir ducal se trouva bientôt tellement réduit, que les usages établis et le prestige fie son ancienneté purent senls le soutenir pendant quelques années.

XBSCHIirOT.

Meschinot , écuyer» sjemr des Mortiers, naquit k Nantes, vers 1430, ou quelques années auparavant. Il lut maître d'hôtel sons Jean Y, François I.«% Pierre II , Arthur in , François n et la dnchesse

Aane, qui, deyenae reine de France, Ini conserva son emploi jnsqn'à sa mort , qoi eat lieu en 1509.

Il est connu dans le monde littéraire, par un ouvrage intitulé les Lunettes des Princes» qui jouissait, au commencement du XVI.' siècle, d une grande réputation. ~- A la cour des ducs, il portait le surnom de Banni-de-Liesse, qu'il paraît avoir accepté avec plaisir, comme caractérisant parfaitement Tétat de tristesse habituelle dans lequel il vivait.

« Riens ne me plait (dit<*il), esbat ne courtoisie > » Je veille en pleurs , je dors en frénésie , » Je n'ai chose qui ma douleur supporte , » Pire est mon mal que n'est paralisie, » Ma jeunesse est de tout bien dessaysie , » Et me déplaist du bien qu'on me rapporte. »

Ailleurs il dit encore en parlant de lui :

« L'arbre sec suys, portant d'ennnys verdure » Vivant en mort, trouvant plaisance dure, » I^ojant de soif en la mer asséchée , » Tremblant je sue , et si ards en froidure , » En deuil passé , ay mal qui sans fin dure , » Et ma santé d'infection tachée , » En plaings et pleurs ma liesse attachée , » J'ai corps entier dont la chair est hachée , » Et ma beaulté toute paincte en laydure , » Au descouvert, c'est ma joye cachée » Et en mon ris est tristesse embuchée , » Que donlcement en grant ire j'endure. »

Dans une autre pièce de vers , que H. Meuret a citée avec raison comme très*propre à caractériser le genre de talent de Meschinot et les préoccupations sous l'influence desquelles il écrivait > ce poète parle ainsi de la vie humaine :

ce Après beau temps vient la vje et tempeste ,

» Plaings , pleurs , souspirs viennent après grant feste ;

yt Car de partir de plaisance fort griefve

» Après esté profitable et honneste ,

» Yver hideux , froidure nous appreste ,

» Si noas avons liesse, elle est bien briefye; » Après temps coi , le bien grant vent se liefve , » Guerres , débats, viennent après la trieve ; » Après santé vient mal en corps et teste , » Qaand Tnn descend , tantost Tantre s*eslieve : » Povres sommes, se Dieu ne nous rélieve , » Car à tout mal nostre nature est preste. » Boire , mengier et dormir nous convient ; » Nos jours passent , jamais angn*en revient, » Nostre doolx est tont confit en amer , » Contre nng plaisir ou nng seai bien qui vient » Le plus beoreax cent fois triste devient. »

L'autenr de pareilles poésies, à nne époque où les vers étaient exclusivement consacrés à louanger ridiculement les princes, devait nécessairement, surtout eu égard à sa position sociale, exercer une grande influence; aussi, les œuvres du Banni-de-Liesse eurent-elles plusieurs éditions. Quelques autres pièces de vers renferment d'excellentes leçons de morale et des conseils pleins de sagesse adressés aux princes avec une hardiesse de langage inconnue à cette époque , et dont il nous parait avoir donné le premier exemple. L'on ne peut qu'honorer la mémoire du commensal des rois, lorsqu'il leur dit, dans un livre qui leur est dédié:

a Le peuple donc qu'en iftoifi tenez

» Ne le mettez à pavreté,

» Hais en grant paix le maintenez

» Car il a souvent povre esté.

» Pillé est y ver et esté ,

» Et en nul temps ne se repose ,

» Trop est basta qui pleorer n'ose.

Et pins loin:

« Combien que vous nommez viUaint^

» Ceulx que vostre vie soustiennent. »

» Le bonhomme n'est pas vit Udm

» Ses faicts en vertu se maintiennent j

» Ceux qui à bonté la main tiennent ,

» Plus qu'antres desservent louange ^

» On ne peult faire d'un lowp ange. »

L*éTdqae Gnégaen mérite aussi une mention honorable dans cet ouvrage. Il était né à Lamlialle , dans nne famille bourgeoise ; son talent lui avait valu de grandes distinctions ; mais ses relations avec Landais , et surtout son dévouement à la nationalité Bretonne , lui nuisirent auprès du roi de France , et par suite auprès du pape t qui semblait avoir pris pour règle de consulter le roi sur le choix des évêques à nommer en Bretagne. — Même après la réunion de cette province à la France , Charles VIII s'opposa à Félévation de Guéguen à répiscopat. Cependant il avait une grande estime pour lui, puisqu'il le nomma y en 1492, premier président de la chambre des comptes, et qu'il le chargea , la même année , en qualité de premier commissaire du roi , de transmettre ses volontés aux états de Bretagne ; mais peut-être se rappelait-il qu41 avait été secrétaire de François II , à Tépoqne où Landais , voulant résister à Louis XI , entretenait nne correspondance suivie avec le roi d'Angleterre.

En 1494, le pape> vaincu par les sollicitations de la reine Anne , nomma Guéguen à Tévêché de Mirepoix, et Tévêque de Hirepoix ft Févêché de Nantes ; mais la reine , qui voulait que son protégé occupât le siège de Nantes , auquel l'élection du chapitre Tavait appelé depuis long-temps, lui défendit d'accepter. — En 1499, elle fit mettre , comme clause obligatoire^ dans son contrat de mariage avec Louis XII , qu'il réclamerait pour Guéguen Tévêché de Nantes. Ce fait, aussi honorable pour la reine que pour le prélat , prouve que ce respectable prêtre avait fidèlement servi la cause Bretonne , et légitimé ainsi la reconnaissance de la fille de François II, et les défiances de ses époux.

Ce fut en 1500 que Guillaume Guéguen fut nommé par le pape évêqne de Nantes. Depuis treize ans , il était Téln du chapitre , ce qui prouve quel cas Rome faisait alors du droit d*élection. — Il rebâtit, en 1502 , le palais épiscopal. M. Menretdit qu'il n'en reste aucun vestige ; mais nous sommes portés à croire que l'édifice de la Psallette n'est autre chose que l'ancien palais bftti par Guéguen. — Ce prélat mourut en 1506; il fut inhumé dans la cathédrale, devant l'autel de Saint-Clair , et transféré , depuis , dans la chapelle de la Madeleine , oh l'on voyait sa statue en albUtre , attribuée à Columb. Cette statue n'a pas été détruite , mais volée en 93 ; depuis , elle a été brisée et vendue par morceaux à un mouleur. Nous eussions voulu sauver les fragments les plus curieux , mais il n'était plus

temps , et ceax qui n'ont pas été portés au fonr pour faire do plâtre , n'ofirent ancun intérêt.

FJIf DU XV.« SIÈCLE.

Nous re{Hrenons arec le régne de la duchesse Anne le récit des événements qui concernent liantes. Maintenant ce n'est plus de la capitale d'un état de second ordre que nous aurons à raconter la vie , mais simplement d'une grande ville placée dans une excellente position commerciale, d'une cité riche en souvenirs et puissante encore par la demi-indépendance d'une province sur laquelle domine son influence.

Après les fôtes nuptiales, Anne> alors reine de France, quitta Langeais en Touraine pour revenir à Nantes avec Charles VUI. Leur entrée fut solennelle , mais nous n'en connaissons pas les détails. Le roi confirma les privilèges de la ville, nomma le sire de Rochefort, gouverneur, fit continuer les fortifications du château, battre monnaie en son nom et convoquer les Etats pour le mois de décembre. — L'année suivante ,. le roi revint à liantes , où l'évoque Robert avait fait son entrée solennelle porté par les barons , suivant l'ancien usage quiyconformémentauxdoctrinesdel'église, subalternisait (7e«ar, ou si on l'aime mieux , la puissance guerrière et temporelle , au pouvoir spirituel et sacerdotal. Ce fut dans ce second passage à liantes que Charles YIII créa la charge de bailli d'épée pour le commandant de la noblesse , et celle de connétable pour le chef de la milice bourgeoise. La reine était alors enceinte , et les Nantais attendaient avec sollicitude l'annonce de son accouchement , qui leur arriva le 12 octobre de la même année (1492) ; un chevaucheur de M. le prince d'Orange et un poursuivant de la reine , nommé Guerrande , l'apportèrent le même jour ; le premier , reçut du conseil de ville dix florins d'or de 24 sons, le second six florins seulement. De grandes réjouissances eurent lieu à cette occasion , six feux de joie et une morisque servirent à mettre les Nantais en belle humeur , six pipes de vin du Loroux et une de vin d'Anjou furent distribuées au peuple pour l'entretenir en gaieté. Cette fête coûta 73 livres 14 sous 2 deniers.

Bientôt Tadministration de la ville signala de nouveau son exis-

tence en achetant tiente>qaatre poinçons de vin d*Ânjoa et d'Oriëana poor les états , le premier à 7 écos d'or la pipe , et le second à 14 livres 10 sons. Le chancelier de Bretagne , le prince d'Orange , le général des finances , le vicew^hancelier Gaillanme Gnégnen et le coBtrfttonr-général des finances , reçurent ces Tins en cadeau. Penaprès, Tadministration fit faire une bannière anx armes de IVantes pour le trompette de ville. Une anne et demie de satin rouge avec franges, peinture et dorure! c'était beau pour l'époque, aussi cette bannière coûta-t-*elle 18 livres 14 sous 4 deniers. Aujourd'hui , le modeste trompette de ville n'a plus rien de l'antique splendeur de ses devanciers ; ce qui nous donne lieu de remarquer en passant qu'an moyen-Uge tout ce qui tenait de près ou de loin à l'autorité , se trouvait placé en dehors des masses , ne fut-ce que par l'habit. Les Saint-Simoniens ont essayé , de nos jours , de rendre au costume toute son importance , de réhabiliter son pouvoir , pour me servir de leur expression ; mais notre société , entraînée vers la démocratie par nne puissance invincible, a foulé aux pieds, dans sa marche vers le nivellement , les insignes d'une politique nouvelle , sans même s'inquiéter de savoir quelle valeur peut avoir le costume.

Catherine de Luxembourg , veuve d'Arthur III , mourut à Nantes en 1493 , dans un appartement de la maison des Chartreux ; son corps fut déposé, dans le tombeau de son époux. La même année, les héranlts d'armes Bretagne , Nantes et Eipi publièrent la paix entre Charles YIII et le roi des Romains» Grande fut la liesse à cette occasion : douze jours entiers les tribunaux firent vacance , les jeux et divertissements se succédèrent sans interruption , et les mystères de la passion du Seigneur furent représentés. Bientôt la ville obtint, sur la demande des états de Vannes, la réorganisation de l'université , dont les guerres de François II avec la France avaient amené la ruine. Le roi lui permit d'employer 400 fr. de ses deniers au paiement de quatre professeurs ; mais la modique somme de 100 li* vrespar an ne pouvait payer le savoir de gens de mérite ; aussi , pour attirer il Nantes Messire Jacques Clate, docteur en droit, qui enseignait avec distinction à Angers^ il lui fallut ajouter aux 100 livres accordées par le roi , le logement et 140 antres livres. Parmi ceux qui appuyèrent la ville dans cette circonstance, nous devons citer H. La Primaudais , contrôleur-général de Bretagne ; déjà il avait fait obtenir aux Nantais une foire franche , la confirmation de leurs pri-

yiléges et l*exemption des aides pendant dix ans. La communaaté des bourgeois , dans sa reconnaissance , lai offrit nne bourse de 50 écus d*or , ce qui était tout à fait dans les mœurs du temps. Cet hono* rable citoyen Tayaut refusée, un baril de trente-deux lamproies confites , soixante-dix grosses anguilles salées , deux saumons salés , cent merles d'Angleterre , une caisse de sucre , deux cabas de raisin d'Alicante et une barrique de vin lui furent adressés à Paris , par Tadministration de yille.

Les Espagnols obtinrent, en 1493, le droit d'aroir k Nantes une bourse et nne maison de commerce. De là cette confrérie, connue sous le nom de Conêractation , qui eut un autel Tannée suivante chez les Cordeliers , et qui a subsisté jusqu'au XYIII.» siècle. Peut-être eût-elle continué jusqu'en 89 , si Téydque Turpin-Grissé de Sanzay ne Tarait éteinte en augmentant le prix des services.

La rue des Carmes n'avait point de communication commode pour arriver à TErdre. La ville arrenta pour cinq cents sons une maison , située près de Tancien collège Saint-Jean , pour pratiquer une rue nouvelle qui existe encore et porte le nom de rue des Petits-Murs. A l'époque de cette acquisition , la rue des Carmes , alors rae de TEscfaelierie , possédait , près du Change , la première imprimerie que Ton ait vue à Nantes. Etienne Larcher, son directeur, fit paraître le 15 avril ies Lunettes des princes , avecgues aulcunes baU€tdes de Jehan Meseké^ not , escuyer grant-maUre dthostel de la royne de France, Anne-de- Bretagne aimait beaucoup les gens lettrés; aussi avait -elle conservé Meschinot dans ses fonctions, quoiqu'il fût d'un âge très-avancé.

Cette princesse , très-persistante dans sa volonté , aucuns dans le temps disaient entêtée comme vraie bretonne, continuait à vouloir portw Guillaume Guéguen à Tévôché de Nantes ; et , défait, elle avait raison , comme nous Tavons déjà dit; cependant, après la mort de Robert d'Epinay , Jean d'Epinay fut appelé par le pape à lui succéder. L'entrée à Nantes du nouveau prélat se fit selon les règles du céré<* monial en usage ; après quelques jours passés en retraite à Thûpitai Saint-Clément, il annonça son entrée pour le dimanche 7 septembre aux sergents inféodés. Monté sur haquenée blanche , le prélat au jour dit se présenta à la porte de la ville. Les sires de Châteaubriant , de Retz , d*Ancenis et de Pontchâteau Vy prirent et le portèrent jus* qu'à la cathédrale. Le clergé en corps, la noblesse et le peuple t'accompagnèrent. Après la cérémonie , il y eut un repas magnifique

il réTÔt^é , aiupiel furent admis tous cent qui se présentèrent , comme pour témoigner en quelque sorte de la fraternité et de Tégalité qui doit exister entre tous les chrétiens.

Le rétablissement du pont d'Erdre , la reconstruction de la maison de la Prévôté, me des Halles > dans laquelle Charles YIII, par lettrespatentes du 14 juillet 1491 , avait autorisé la communauté des bourgeois à se réunir , et dont la charpente coûta 525 livres ; la location de Thôtel de Beau-Soleil , dans la me de ce nom , pour y établir la chancellerie de Bretagne , institution récente, créée par le roi, et que la reine Anne supprima plus tard, occupèrent Tadministration de Nantes pendant cette même année , qui sert de date au vitrage de l'église Saint-Nicolas. Une taillée, accordée par les grands vicaires^ servit à payer cette œuvre magnifique, qui ne fut achevée et posée qu'en 1499 , cette taillée était par iceuU paroissiens sçavoir par chacun couple de mariés cinq sols de bonne monnaie , et par les personnes non mariées dettx sols six deniers,

La Chambre des Comptes siégeait à Vannes; une ordonnance du roi rétablit , en 1495 , dsns la maison de Montfort , rue Notre-Dame. Un mandement de Tévêque de la môme époque établit un crienr public, chargé de parcourir les rues et d'appeler à minuit tous les fidèles à la prière. Quarante jours d'indulgence étaient la récompense de ceux qui se levaient à cette heure , et priaient pour les morts. Une sonnette aux sons glapissants annonçait de loin le crieur et servait à réveiller les habitants. La ville eut encore, cette même année, des fêtes publiques. La prise de Naples par Tarmée française en fut l'occasion. Des feux de joie , des morisques , des distributions de vins [et de fouaces , car y alors , la civilisation ne s'était pas élevée jusqu'aux distributions de boudins et de saucisses; tels furent les moyens employés pour mettre le peuple en liesse ; ils rentraient , comme on le voit, dans cette pensée si énergiquement exprimée par Fauteur latin :

Panem et Circenses,

Du pain et lesjeux du Cirque.

Mais Charles YIII eut besoin de vaisseaux pour transporter son artillerie , et Nantes , obligé de se cotiser avec les villes voisines , lui fournit deux caraques du port de mille tonneaux chacune , qui lui coûtaient pour sa part 3,750 livres emprantées au denier vingt. Mais

le prince eut, en ontre, besoin d'argent, et Nantes empronta encore , pour lui fournir la somme de quinze mille livres ; aussi les bourgeois , obérés par des demandes si exorbitantes, car ces deux sommes représentaient environ 375,000 francs valeur actuelle, se montrèrent-ils bientôt très-indifférents à tont ce qui concernait leur roi; un premier courrier arrive, annonce aux habitants le gain d'une bataille dans le rojaume de Naples> et cette nouvelle est accueillie froidement; la communauté de ville ne fit aucunes réjouissances ; un second courrier, envoyé par la reine , apprit aux Nantais qu'elle venait d'accoucher d'un dauphin , sans être mieux reçu dans la ville de prédilection de la fille de François U. Le sire de la TrimooUle, capitaine de Nantes , et le prince d'Orange , gouverneur de Bretagne , forent plus heureux l'année suivante ; la ville leor offrit des présents considérables ; mais il y avait force majeure^ et rien ne prouve que ces présents destinés à rendre favorables deux grands seigneurs qui eussent pu nuire beaucoup aux Nantais , fussent uniquement l'expression dje l'estime et de l'affection des bourgeois de la cité.

Le revenu de la ville était alors de 5,761 livres 2 sous 4 deniers (au moins 115,220 francs , valeur actuelle); les charges ordinaires montaient à 1,200 livres (plus de 2,400 firancs, valeur actuelle); aussi, y avait-il moyen, en administrant avec sagesse le revenu de la commune, soit de faire des économies , soit de créer de nombreuses améliorations ; mais la position très-dépendante des administrateurs de Nantes ne leur permettait pas d'employer son revenu de manière à faire tourner au profit des habitants les charges auxquelles ils étaient soumis , comme cela devrait toujours avoir lieu dans l'admipistration des cités et des plus grands états.

Chercher dans la position d'une ville, dans ses ressources natnrelles, dans le génie de ses habitants la fonction qu'elle doit remplir dans le corps social; préparer de loin son avenir, changer aussi rarement que possible de système , léguer à ses successeurs l'œuvre de ses devanciers améliorée avec les projets d'améliorations nouvelles qu*elle comporte encore ; se bien pénétrer de cette règle qu'une cité ne meurt pas et ne doit pas liquider ; qn'elle ne doit pas se borner aux seules créations qne la fortune lui permet de payer intégralement, mais qu'il est a9ssi de son devoir de plonger par la pensée dans les siècles à venir et de créer tout ce qui lui est possible , laissant ^ ses successeurs le soin de payer l'intérêt de machines industrielles dont

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