‹ Histoire de NantesChapitre 13 sur 47 · XV.o SIÈGLK · texte numérisé non relu

XV.o SIÈGLK

ils tireront le plus grand prof t ; tel eft le devoir de tons cent qui sont chargés d'une fonction municipale. — Si nos pères Tavaient ainsi compris , Nantes serait une ville merreillense ; mais comment leur faire des reproches à ce snjet , lorsque nous-mêmes, plus vieux de rexpérienoe de trois siècles, noas commençons à peine, électeurs et conseillers de la commune, à bien comprendre nos devoirs et toutes les obligations qu'ils nous imposent.

Giarles YUI étant mort d'apoplexie en 1498 , la reine , qui n'avait point d'enfants, prit, dit-on, la résolution de se fixer k Nantes; elle fit venir à Paris, pour en conférer avec enx , deux des notables, Ducelier et Gilles Thomas, auxquels la ville alloua 7 livres par jour, 4 à l'un, et 3 à l'autre (en tout 140 francs par jour, valeur actuelle). Bientôt çUe se mit en route pour son duché, où l'attendait^ à Nantes , une réception magnifique. Le Chapitre en chape alla au-devant d'elle jusqu'à la tour de Sauvetout , portant de saintes reliques et marchant en procession. Là, une jeune fille, superbement habillée > vint à sa rencontre ; elle était montée sur une grande des te appelée un olifant ; du haut d'une petite tour placée sur l'animal, que conduisaient deux bons Nantais déguisés en sauvages , elle présenta les clefs de la ville à la reine. Cet éléphant, qui n'était qu'une feinte y pour me servir de l'expression du temps , contenait dans son intérieur des hommes qui le faisaient marcher et qui ne paraissaient point , comme l'observe naïvement Travers. — La reine fit son entrée sous un dais de velours noir: des croix noires, et des étendards en satin noir, blanc et violet la précédaient ; les trompettes de ville avec leurs instruments ornés de deuil, sonnaient la marche; ils avaient des chapeaux noirs , des habits mi-partie noirs, blancs et violets ; les bannières étaient aussi en deuil. — Avant son passage au carrefour du Pilori , la ville fit représenter une Morisque de moralité; à son arrivée, l'on donna au carrefour Saint-Jean la feinte de fortune ; la feinte ou mystère de vérité et des rapporteurs ; au carrefour Saint-Vincent une pastorelle dans un bocage dressé à cet effet , et le mystère du Jugement de Paris , autrement la fable des trois déesses PallaSj Vénus et Junon, — Non contente de ces témoignages d^affection , la ville ofiiit à la fille de son dernier duc, le jour de son arrivée , deux pots en vermeil , deux bassins , deux flacons et six tasses couvertes; magnifique présent qui contenait cent marcs d'argent et cent cinquante-huit ducats d'or. Vingt-deux pipes de vin forent distribuées aux grands seigneurs et aux officiers de la reine. Le

in XV. « SIÈCLB.

maréchal-deS'logis , les fourriers, valets et portiers reçurent ensemble trente-sept écns d'or. — La reine , en échange de tant de courtoisie , fut pleine de gracieuseté pour ses chers Nantais, auxquels elle accorda les droits de méage et de pavage pour dii années.

Louis XII s'était entendu arec la reine Anne ayant son départ de Paris ; des négociations secrètes araiept eu lieu. Aussi ce prince , après aroir fait casser son mariage, sous prétexte de contrainte , rintil à Nantes épouser la veuve de son prédécesseur an trône de France. La cérémonie se fit dans la chapelle du Château ; nous n*en connaissons point les détails , mais nos annales rapportent que Louis Xn fit son entrée dansU ville, sous un dais de velours bleu, orné de quatre écussons en broderie , deux aux armes de France , et les deux antres aux armes de Bretagne.

Quelques faits dignes d'être rapportés , signalèrent à Nantes la fin du siècle.

L'évêque Jean de TEpinaj fit publier un rituel , dans lequel on remarque que les exorcismes du baptême des filles sont plus étendus, et commandent plus de signes de croix que les mêmes prières consacrées aux garçons : ce qui rentrait dans les idées de Tépoque , dans le dualisme de Tesprit et de la chair» dont nous avons parlé à rarticle des sculptures de la cathédrale. Il semble que Ton eût cru, dit Tabbé Travers, avec son habituelle bonhomie, que le démon habite plus volontiers dans le sexe féminin , et défend plus opiniâtrement cette place.

Pour éviter une maladie contagieuse ou jugée telle , qui régnait dans les campagnes , la ville fit publier à rassemblée du Pèlerin» la défense à tous ceux qui venaient des lieux où régnait Tépidémie, de repasser par Nantes à leur retour ; et , vingt jours après , elle ordonna de porter processionnellement à Monsieur Saint-Sébastien , la ceinture en cire de la ville avec son château. Le cierge fut porté par huit chapelains, qui dirent la messe à cette occasion.

Un évêque délégué exprès , fit à Nantes 400 tonsurés en moins d'un mois. Les droits du siège épiscopal éUient alors aussi multipliés que productifs ; outre ses revenus propres , les dimes et le revenu spirituel , Tévêque jouissait du privilège du sceau ; les titres de tonsurés , les titres de margnilliers , les jugements de lUniversité , les permissions d'enturer les morts non confessés on lettre de toienmn* ,

les permissions de se marier avant d'avoir acqais domicile , devaient être signées par Ini et timbrées an secrétariat , ce qni était ia soorce de péages très -productifs. Uévêqne permettait encore anx jeanes gens de se marier avant Tâge de pnberté , mais ils devaient, dans ce cas» fonmir une caution de constance, qui restait en sa possession , si les fiancés venaient à changer d*avis. On voit anssi , par les comptes dn receveur, pendant une saisie du temporel, que révêqne devait recevoir force présents. Indépendamment de Targent , de Tavoîne, du blé, dn vin, du foin, des montons , des poules , les comptes constataient la perception de lamproies, de saumons , de terrines h moisson , de verres à patte , de torches , de bongies , d'ép^ons dorés et de couverts d'or.

Plusieurs maisons à l'entrée de Ricbebonrg furent démolies pour faciliter les travaux des fortifications de la ville et du château , une portion du terrain des Jacobins leur fut prise par la reine , dans le même but ; mais elle les en dédommagea en leur donnant l'hôpital dn Port-Maillard , estimant plus méritoire , dit crûment Gnymard , de loger des moines que de pauvres malades ; cette donation do bon plaisir, qui fait tache dans la vie d'une princesse si remarquable sons tons les rapports , força la ville de construire un nouvel hospice dont on voyait encore les mines il y a quelques années dans la rue dn Y ieil-Hôpital , auquel il a donné son nom ; une grande ogive «.seul débris de ce bâtiment, s'élevait au-dessus des décombres , rappelant la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié , sous l'invocation de laquelle l'hospice avait été construit.

La reine étant accouchée d'une fille (madame Glande) , la ville ordonna des réjouissances publiques , et gratifia le poursuivant E lampes^ qni avait apporté cette nouvelle , de six florins d'or.

Ce fut encore cette même année que l'on démolit le pont de bois par lequel on arrivait an Port-Maillard , et que l'on combla le fossé situé à l'entrée de ce port ; elle nous rappelle aussi le procès de Jacques Clate, docteur en droit , contre Guillaume Pâtissier, miseur de la ville. Ce fut selon la coutume à l'issue des vêpres et sons la grande porte de la cathédrale que l'on plaida cette cause, qui ressortait de la juridiction épiscopale. L'afflnence dn peuple était considérable. Les grands vicaires présidaient en l'absence de l'évéqne , et chacun attendait avec curiosité le dénouement de cette affaire. Jacques date réclamait les 240 livres d'honoraires qni lui

étaient alloaées, mais sa réclamation fnt sans donte précédée d'nn long discours accommodé aux habitudes scolastiques de cette époque. Ce ne fut probablement qu'après ayoir annoncé dans un pédant exorde qu'il diviserait son plaidoyer en trois points , en rhonneur de la benoiste trinité , en Thonneur du nombre trois qui se troure appliqué partout aux choses les plus saintes , et qui rappelle les yertus théologales ; et aussi parce que toute affaire se peut considérer sons trois aspects , au spirituel , an temporel ou corporel et an moral, que messire date vint an fait. — Guillaume Pâtissier, bon homme de miseur, brave bourgeois économe de la fortune publique comme delà sienne, répliqua simplement. — La ville n'avait promis, disait-il , an docteur date 240 livres , qu'en attendant qu'il fût suffisamment pourvu: actuellement qu'il possède la chefferie de la collégiale de Nantes, de 120 liv. de revenu; un canonicat de la collégiale de Guerande , de 80 liv. par an ; la cure de Saffré , de 200 liv. tournois; celle du Pont-Saint-Martin, de 120 liv. ; celle des Montiers , de 120 liv. aussi, n'a-t-il pas mauvaise grâce , lorsqu'en outre il reçoit comme officiai de monseigneur 120 liv. de fixe et autant de casuel , et 50 liv. comme chancelier de l'université , de venir réclamer de la ville qui , en l'appelant d'Angers à Nantes , lui a procuré si riche fortune , des appointements qu'elle ne lui devrait qu'autant qu'il ne posséderait rien par ailleurs? Ces raisons étaient bonnes pour combattre le cumul , qui est, comme on le voit, d'ancienne date dans notre comté ; mais le bourgeois économe et malin ne s'en tint pas là , et , d'accusé devenant accusateur , il rappela à Jacques date qu'il n'était point Breton , et n'avait d'autres droits il tontes ses charges que la protection de la ville il laquelle il répondait si mal, ajoutant qu'il devait professer lui-môme, mais qu'il laissait ce soin à des substituts rançonnés par lui pour leurs honoraires. Pressé par la logique serrée du bourgeois , le professeur de droit Canon se désista , et la ville lui promit de lui procurer, pour ajouter à ses nombreuses et lucratives fonctions , quelque bon bénéfice, Guillaume Pâtissier aurait pu attaquer son adversaire comme simoniaqne ; mais l'abbé Travers , qui s'indigne avec raison contre le professeur de droit Canon , ne nous dit pas qu'il l'ait fait.

Xyi.« SIÈCLE. 195

SBIZIÈHS SIÈCLB«

iftPIBl&HIBS ST FAMINES BU XYI/ SifeCLB.

Jt BNDAJïT une partie da XVI. « et les deux tiers du XVn.« siècle les habitants de Tuantes jouirent d'une paix profonde , et , par suite, d'une tranquillité dont leurs traditions n'offraient pas d'exemples ; mais de grands malheurs publics remplacèrent en quelque sorte le fléau de la guerre et décimèrent la population.

En 1501 , la peste règne à liantes et fait périr 4000 personnes (la population ne s'élevait pas encore à 40,000 habitants). La yille , pour en arrêter les progrès, ordonna une procession à Monsieur Saint- Sébastien , dans laquelle on porta un cierge du poids de 20 lirres. Les sergents reçurent , en outre , Tordre de faire sortir les malades de leurs maisons et d'apposer les sceaux sur les portes. En 1522, nouvelle épidémie qui dura deux mois, pour recommencer en 1523. En 1525, grande cherté de grains. Famine en 1527. En 1529, la misère est extrême , et bientôt à la porte de l'hôtel de Briord , à celle de Tévêque, autour des maisons des principaux bourgeois, se presse une foule afifamée qui demande du pain : c'est au mois de décembre; le froid et l'humidité se réunissent encore contre cette populace pour l'exterminer. Les galetas , les lieux publics , où s'assemblent les malheureux , sont bientôt remplis de malades ; partout où ils se trouvent entassés , l'odeur putride de leurs vêtements en lambeaux qu'ils sèchent à la chaleur delà foule, et la présence d'un grand nombre d'individus , suffisent pour vicier l'air et le rendre mortel à ceux qui le respirent. Quelques jours encore , et l'on voit couchés pêle-mêle , sur une paille fétide , des hommes sains , mais fatigués par les privations ; des malades dont les yeux fixes et caves , l'extrême faiblesse, la position sur le dos, l'odeur infecte d'excréments, indiquent la fâcheuse situation , et des cadavres qui respiraient encore il n'y a qu'un instant. Les fossoyeurs ne suffisent plus ; dès-lors , à l'insalubrité de rues sales et tortueuses , larges quelquefois de 7 à 8 pieds, souvent moins ; aux habitudes arriérées de l'époque , se réunit l'in-

fection de maisons remplies de morts et de mourants , et celle des immondices jetées par les fenêtres , dont les émanations sont tonjoors plas dangereuses pendant les épidémies. Les classes plus élevées sonfirent à leur tour; la contagion gagne , s^attaque aux riches bourgeois, aux nobles et au clergé. Les uns, pour détourner ce fléau , adressent au ciel des prières impuissantes; d'autres quittent la ville ; la communauté des bourgeois s'occupe presque seule des mesures de salubrité. Par ses ordres , on fait sortir les malades pour les condolie aux hospices ; Ton enferme sous cadenas ceux qui veulent rester chez eux ; on enterre les cadavres , et toutes les maisons pestiférées sont scellées du sceau de Tétat , mais rien de plus. Aucune mesure de propreté n'est employée ; les porcs mêmes peuvent encore vaquer en liberté dans les rues. Cependant la violence de l'épidémie diminue , et déjà l'on se félicite des succès obtenus ; mais bientôt le mal , que Ton avait cru vaincre en le limitant dans quelques localités avec des mesures juridiques , reprend des forces ; l'infection , concentrée dans ces prisons 9 s'échappe par mille issues ; et , Tannée suivante , l'on est réduit à décréter la peine dé mort contre les malades et les convalescents qui se présenteraient en public. En 1532, nouveaux malheurs : à la maladie épidémique se joint la syphilis , qui se présente sous mille formes, toutes plus horribles et plus cruelles les unes que les autres : ce fut ainsi pendant quatre années consécutives ; mêmes précautions insuffisantes et mêmes sonlirances pour le peuple ; la peste , la misère et l'ignorance semblaient faire pacte pour désoler notre cité. Le roi, touché des efforts de la communauté des bourgeois , lui accorda , en 1532 , la direction des hospices , qu'il retira au clergé ; l'on y avait soigné , aux frais de la ville , tous les malades qui s'y étaient présentés , et cependant ces établissements s^étaient endettés.

En 1538 , la ville emprunta pour fournir des vivres aux pauvres que la disette amenait à Nantes. En 1545 , elle emprunta de nouveau pour le même motif. Des vingt confréries qui existaient alors à liantes, seize furent imposées soit à 15, soit à 20 marcs d'argent, et les quatre autres furent occupées au service des malades dans les hôpitaux. L'année suivante, une épidémie survint après la disette, et, pendant 18 mois, la communauté chargea Julien Martin, au prix de quatre livres par mois , du soin de visiter la ville et les faubourgs avec ordre de faire son rapport sur les maisons dans lesquelles il

aurait troaré des pestiférés. En 1549, nouvelle épidémie. En 1552, disette et grande mortalité; la rille rint an secours des pauvres par des travaux publics. Eu 1553, la mortalité continua. Eu 1569> la Loire déborda , les eaux montèrent de 21 pieds 3 pouces , puis une maladie pestilentielle succéda à cette inondation.

En 1583 , la police rédigea un règlement pour arrêter la peste qui continuait ses ravages : il fut prescrit à chaque habitant de balayer son pavé , sous peine d'amende ; on décida qu'il serait établi des latrines dans toutes les maisons qui en manquaient, et que les an* donnes fosses d'aisance seraient visitées ; que leur vidange aurait Heu la nuit , depuis 10 heures du soir jusqu'à 2 heures du matin; que pour neutraliser l'odeur, les maisons seraient parfumées avec de l'encens; que trois fois par semaine, il serait allumé dans les carrefours un feu public pour lequel chacun fournirait un fagot de bois sec ou 5 sous d'amende; que les maisons pestiférées seraient nettoyées , soit aux frais des propriétaires , soit, aux frais des fermiers; que les malades et les convalescents seraient habillés de bongran avec une croix blanche sur la poitrine et une autre sur le dos, et qu'ils porteraient une baguette blanche à la main; qu'il en serait de même du chirurgien du Sanitat; que les domestiques de cette maison ne sortiraient pas sans avoir aussi eux une baguette blaodie à la main , avec une cloche an bout , pour avertir toute personne saine de s'écarter; qu'il serait nommé un médecin et un chirurgien pour visiter les malades à domicile , et trois fois la semaine an Sanitat ; que les malades se feraient transporter à l'hospice la nuit et par les nielles; que les convalescents qui se présenteraient en publie avant quarante jours seraient fouettés , ou paieraient 10 écus d'amende ; que les morts ne seraient pas enterrés au cimetière de la paroisse ; que chaque dizainier serait tenu de faire connaître les malades de son quartier, dans chaque desquels seraient étabHs gens de aie» et i( honneur pour veiller à Cexécution du règlement.

La maladie cessa ses ravages, grftce à plusieurs de ces précautions qui étaient très-sages , mais ce ne fut pas pour bien long-temps , et les années 1586, 1596, 1597, 1602,1603,1612, 1624, 1625, 1631, 1632, 1633, 1637 et 1662, présentèrent de nouveau le spectacle horrible d'épidémies meurtrières.

U est facile , en j réfléchissant , de se rendre compte de ces pestes dont Nantes a tant soufiért : sa position au bord de la rivière , les

198 XVI.e SIÈCLE.

ÎDondatioBS pins fréquentes de la Loire , par suite dn plus grand volume de ses eaux et des barrages établis sous plusieurs ponts ; les marécages de TËrdre, la douve Saint-Nicolas , les fossés du Château; la disposition intérieure des maisons , Tétroitesse des rues dans lesquelles Tair ne circulait pas ; les communications qui existaient sou* vent d'un côté à Tautre ; Thabitude où Ton était de loger plus à Tétroit qu*aujourd*hui ; Tentassement des pauvres et des vagabonds dans les galetas et dans les greniers ; le manque de latrines que les règlements de police ne parvinrent pas à faire établir partout ; les réunions plus nombreuses et plus longues pour les pratiques du culte , enfin la situation précaire du peuple , étaient autant de sources et de causes puissantes dUnsalubrité. Il faut ajouter que la médecine n*étaît exercée que par des ignorants , que Fart lui*méme avait fait peu de progrès , et que , fréquemment , les médecins comme les prêtres refusaient leurs soins aux malades.

On s'étonne souvent que la population ait pu augmenter malgré des mortalités si fréquentes et si nombreuses , mais il faut songer que chaque année de misère qui enlève une partie dn peuple est suivie d'un nombre beaucoup plus considérable de mariages et de naissances : la population et les subsistances tendent constamment à se faire équilibre; à côté d'un pain il naît un homme , comme Buffon l'a fort bien dit. Malheureusement , par suite de l'imprévoyance des masses et même des gouvernants, la production en hommes a souvent dépassé , jusqu'ici , la production en subsistances , et lorsque des guerres n'ont pas corrigé cette exubérance , ce sont des années de disette qui ont servi à vider le trop plein de la société ; ainsi s'est vérifiée plusieurs fois la règle cruelle de Malthus , règle vraie pour le passé , qui avait si peu de science industrielle à sa disposition , et , par suite , fausse pour l'avenir qui possédera notre pratique et notre science actuelle avec toutes les découvertes qui , chaque jour ^promettent aux peuples un meilleur sort. Cependant il est vrai de dire que souvent aussi ce sont les guerres qui ont amené les famines en ravageant le sol, et que les maladies pestilentielles qui ont succédé à ces dernières , ne pouvaient être providentielles et destinées à vider un trop plein qui n'existait pas dans la société ; nous croyons aussi que, fréquemment, les chaleurs de l'été ou les inondations de l'hiver , jointes aux conditions alors existantes d'insalulnrité , ont produit des épidémies violentes dans des années

XVL* SIÈCLE. 199

où la population n^étalt pas trop grande pour les denrées alimentaires. Le dessèchement des marécages de TErdre, Télargissement des roes , la salubrité toujours croissante , produit d'une hygiène mieux entendue , rabaissement du prix des choses de seconde nécessité , telles que les tissus et les chapeaux , une police meilleure, et Texcellente position des quartiers nouveaux , nous ontlpréseryés jusqu'ici depuis bien des années, et nous préserreront sans doute encore à Ta- Tenir de tontes les épidémies dont les causes sont bien connues.

ÉTéifEXEirrs subvencs ▲ k^iïtes db 1500 a 1506. — descbiptiow

ntJ TOMBEAU DES CABMES.

La reine Anne a contribué beaucoup , en protégeant les hommes de lettres , à donner à la couronne de France cet éclat dont elle a brillé depuis le XYI.' siècle. Ce fut par son ordre que Tabbé Lebaud recueillit, dans les chroniques du pays> Thistoire de ses aienx et du duché de Bretagne. L'abbé , dans cette histoire dont nous arons cité çà et là quelques passages , ne fit point preuve d'un grand mérite , et se borna au r6le de compilateur , défigurant même quelquefois > par de méchants rapiécetages , de naïves chroniques, et substituant à la grâce originale des écrivains bretons, son stjle lourd et monotone. Cette histoire est suivie d'une généalogie de la princesse , œuvre curieuse dans laquelle la flatterie a été poussée jusqu'à ses dernières limites , sans égard pour la vérité , qu'un écrivain et qu'un prêtre surtout doivent enseigner aux autres à respecter comme ce qu'il y a de plus sacré sur terre.

La reine Anne fut aussi la protectrice de Jean Marot ou Desmaretsde-Gaen, dont le fils, Clément Marot, est devenu si célèbre. Cet écrivain lui présenta un livre orné de peintures magnifiques , qui avaient trait à l'expédition de Louis XII contre les Génois. Cet ouvrage fit naître , plus tard , la pensée à quelques poètes lalins et français qui se trouvaient à la cour de la duchesse Anne , d'exprimer en vers les sentiments de la reine, la douleur que lui causait tant langue absence du rai , ses inquiétudes et ses plaintes contre le pape Joies n , qui s'était montré fort peu reconnaissant envers Louis XII. De belles miniatures , faites par d'halnies mt^tres peintres d'Italie ,

200 XYI.o SIÈCLE.

furent rénnies à ces rers, et Ton forma da tout un maunscrit précieux y en beau rélin à Fintérieiir , arec fermoirs d'or et couyertare de yelours.

La première épître était précédée par une miniature représentant la reine Anne dans sa chambre à coucher , un petit chien blanc était couché sur les bords traînants de sa robe ; de sa coiffure sortait une pièce d'étofie carrée qui lui couyrait le front jusqu'aux yeux ; elle écrivait une lettre an roi sur une table fort simple couverte d'un tapis vert ; son écritoire et son canif étaient ornés d'or. De la main gauche la reine tenait son mouchoir pour essuyer ses larmes ; à côté de sa table se trouvaient les dames de sa cour assises sur leurs talons. (La reine Anne , dit Brantôme , commença à faire sa cour de dames plus grande que ceile des autres reines,) Ces dames étaient tontes vêtues et coiffées de la môme manière : leurs robes , très-amples par le bas , avaient une taille écolletée carrément , sur le devant de lat[uelle pendait fréquemment une croix soutenue par une chaîne ; l'écolleture était bordée de noir. Les manches très-larges avaient la forme des manches de nos religieuses de Saint-Vincent-de-Panle. — A gauche de la reine se trouvait son lit*, dont la couverture brillait d'or ; les rideaux étaient partie rouge et partie de drap d'or ; deux images de saints en or étaient attachées du côté du chevet ; auprès du lit se trouvait un perroquet vert dans une cage. Ces animaux n'étaient connus que depuis peu en Europe , et n'étaient pas encore descendus jusqu'à l'échoppe du savetier. Voici l'épitre qui se trouvait en regard de cette miniature :

La chère épouse ayant le cœur marry Pour le destour de son loyal mary , Joyeuse aussi pour ce que conquérir Va les pays et triumphe acquérir ; En contemplant néanmoins Tadventure De guerre extrême et doubteuse rupture » Aussi qu'il est en étrangère voye , Ce triste escript lui transmet et envoyé 9 Pour ce que tant une loyale amante Penser doubteux fort opprime et tourmente , Quand en grief deuil de tristesse saisie De plaisirs deubs est tonte dessaisie.

La deuiième épitre, en rers latins , était adressée au roi par la reine Anne. Fauste Andrelin Faraît composée , Macé de Villebresme Ta- ▼ait traduite en rers français. La reine y reprochait à Louis XII d'a- Toir fait la môme faute qu'Annîbal après la bataille de Cannes. En tête se trouvait une miniature , dont nous donnons le dessin comme souvenir de Tune des illustrations de notre ville et de la France : La reine est assise sous un dais ; elle porte sur sa jupe une robe ouverte et traînante en velours rouge , doublée de drap d or , dont les manches sont fort larges. — Un courrier , genou en terre , reçoit sa lettre et tient son bonnet à la main ; il p )rte sur Tépaule droite un petit écn de France. La lettre est adressée à Monseigneur le Rai. Le doigt de la reine cache une partie de récriture. Un officier qui porte un collier d'or et une sorte de redingote à manches larges et fendues , semble avoir été Tintroducteur du courrier. Les dames de la reine sont dans le fond de Tappartement à genoux on assises sur leurs talons. La chambre de la reine est tapissée en riche étoffe , et des armoiries se font remarquer dans le vitrage supérieur de la croisée.

Le séjour de Nantes plaisait fort à la reine Anne ; aussi vint-elle en 1500 visiter sa bonne ville en compagnie de Louis XII. La communauté des bourgeois envoya deux galiotes à Ingrandes pour transporter leui^ majestés. Guillaume Guéguen , que la reine protégeait tout spécialement , ne tarda pas à devenir évoque, (page 185); le palais épiscopal , inhabité depuis longues années , n'était pas en état de recevoir une société nombreuse ; aussi donna-t-il aux Gordeliers son dîner d*installation , auquel assistèrent plus de 2000 personnes des trois ordres de Tétat.

De 1501 à 1506 , peu d'événements importants se passèrent dans notre ville. L'achat de plusieurs maisons dans la me des Caves pour la construction d'un hOtel de la Chambre des Comptes, et la publication 9 par Guillaume Larcher , d'un Missel à l'usage de Nantes , rappellent l'année 1501 , pendant laquelle régna une épidémie très^ meurtrière. £n 1503 fut commencé le nouvel hôpital^ sous la direction de Guillaume Pâtissier. En 1504 , Louis XII prescrivit aux habitants de veiller à la garde de la ville et du château , et de former un service du guet; la même année fut bâtie la chapelle Sainte- Catherine , dont le quartier a conservé le nom. En 1505^ le roi tomba

dangereusement malade , et la reine se disposait à revenir à Nantes ; mais le maréchal de Gié fit arrêter ses meubles et ses effets les plus précieux , qu'elle avait fait embarquer sur la Loire. Le roi revint à la vie , et le maréchal fut poursuivi comme conspirateur. — Long-temps on a accusé la reine Anne de Tavoir sacrifié à sa vengeance ; M. Ludovic Chapplain , archiviste du département , a réhabilité sa mémoire et nettement prouvé , à notre avis , que la condamnation qui avait frappé le maréchal était juste.

Ce fut en 1506 qu'eut lieu la translation du corps de Margueritede-Foix , mère de la reine , auprès de celui du duc François II , son époux , dans le tombeau que venait de terminer Michel Golumb. Les dépenses de cette magnifique cérémonie montèrent à 3229 livres 8 sous 4 deniers. Les seigneurs de Rieux , de Ghâteaubriant , de la Hunaudaie^ Du Perrîer et beaucoup d'autres encore y assistèrent sur l'invitation de la reine Anne. IVous avons long-temps cherché , mais en vain , quelques détails sur l'artiste auquel nous devons ce tombeau de François II , l'une des plus belles œuvres de sculpture du moyen-àge : nos chroniques sont muettes à cet égard. Le père Lobineau se contente de nous dire qu'en 1505 un habile ouvrier travaillait à ce monument funéraire, et les autres historiens ne sont guère plus explicites.

Ce tombeau du ànc: François II , étant Tune des œuvres d'art les plus importantes que nous ait léguées le XYI.' siècle , rien de mieux en ce genre n'existant, même dans les plus grandes villes d'Europe, nous avons cru devoir lui consacrer plusieurs gravures. Les artistes ne sauraient trop étudier ce chef-d'œuvre , ce n'est pas eu quelques instants rapides^ ce n'est même pas en quelques heures que l'on peut arriver à comprendre tout l'art que recèle cet immense travail.

A côté de ce tombeau, l'on peut librement évoquer les souvenirs du temps ; il ne faut pas longue séance pour se reporter dans un autre âge et pour recevoir de l'artiste lui-même l'explication de sa pensée avec une illusion aussi complète que celle que produisent les diorama, lorsqu'une toile vient à remplacer l'obscurité.

« Je n'étais qu'un pauvre enfant , sans appui, courant sur les routes, » à la merci de Dieu et des Saints patrons de nos villages , oubliant » souvent boire et manger, pour voir travailler à toutes les belles » croix en pierre qui ornent les lieux saints du diocèse de Léouj et

Page 1