‹ Histoire de NantesChapitre 23 sur 47 · DÉPENSES · texte numérisé non relu

DÉPENSES

Traitements^ appointements et gages.

Rentes et pensions viagères. . . .

Rentes perpétuelles

Intérêt d'emprunts et indemnités. .

Remboursement de capitaux. . .

Dépenses ordinaires annuelles. . .

Dépenses extraordinaires variables.

Dépenses diverses extraordinaires. .

Total de la dépense.

Total de la recette.

49,595 liv. 7 s. 8 d

1,001.938 liv. 11 s. 4 d 989,496 14 8

D'où il suit que la dépense avait excédé la recette en 1791 , de 12,441 liv. 16 s. 8 d.

C'est avec une situation financière aussi déplorable, que notre ville eut à lutter contre les crises les plus violentes.

432 XTin.« SIÈCLE.

« Amis et concitoyens, écrirait de Paris, en janTierl792y nn ar- » dent révolationnaire , anx cinbistes de Nantes : J*ai à toqs annoncer » la nonvelle la plus insignifiante et la pins grare , nonvelie intéres- » santé, noayelle extraordinaire, nouvelle diyertissante , nonreÛe » sérieuse , comme dirait l'aristocrate Sévigné , si elle était encore de » ce monde.

S) Le maire de Paris , le digne citoyen Potion , a refusé de faire à 9 la Beine le compliment de nonvelle année. La guerre est à Tordre » du jour ; nettoyez les fusils, affilez les sabres , et préparez à la patrie » des défenseurs qui sachent la préserver an-dehors contre les étran- » gers, au-dedans contre les satellites de Taristocratie.

» Défiez-vous surtout de la trahison; car nous n'en avons que trop » subi dans Tannée qui vient de s'écouler; nous avons été trahis par » le Roi qui refuse son veto aux lois les plus justes, et conspire en » secret contre la France. Oui , la conspiration de Louis XVI est fla- » grante ; les preuves matérielles manquent ; les preuves morales » abondent an contraire, et nous nous attendons au premier jour » à voir des écrits de sa main qui puissent servir de pièces authenti- » ques. Bailly et Lafayette sont aussi des traîtres; ils ont égorgé » tout un peuple qui n'avait commis d'autre crime que d'être moins » confiant qu'eux. Je suis loin de croire qu'ils soient à la solde de » la Cour ; mais on trahit souvent sa cause par désir de jouer un » rôle , i^ar vanité , par niaiserie , par envie de plaire aux aristop crates.

» Amis et concitoyens, nous avons voté Tannée dernière une triple » imposition pour les biens des émigrés; voih la bonne voie: nous » avons voté la suppression de tous les ordres de chevalerie et de tout » insigne contraire aux idées d'égalité qui doivent être la boussole des jt hommes libres ; nous avons déclaré traîtres à la patrie tous les émi- » grés qui ne seraient pas rentrés eu France au premier janvier i79% » mesure juste, à laquelle le roi a opposé son veto; nous avions » aussi demandé le séquestre des biens des princes qui sont à Tétnin- » ger : qui oserait blàoier de pareils actes? Ah ! mes chers concitoyens , » l'affranchissement d'un grand peuple est un enfantement laborieux, » qui ne se fait pas en nn instant; mais avec dn courage et de la per* » sistance , nous triompherons , et la postérité nous remerciera

XYIIL* SIÈCLE. iU

» d*aToir en des cœon de fer et d^aroir été inflexibles dans la défense « de la caose publique. Mais, je yons le répète , préparez vos armes, » agites les clnbs , qne le ferment révolotîonnaire anime tons les es-

* prits> qne les hommes qai ont da cœur prêchent partout les saines » doctrines du patriotisme , et qn^h leur voix un enthousiasme géné- » reux s^empare de la jeunesse ; parlez aux femmes , et qu'elles aussi » mettent tout en œuvre pour sauver la patrie.

« Je vous Fai dit, je vous le redis encore: la conspiration est fla- » grante; ne savons-nous pas qne le comte d'Artois s'est trouvé k » Pîlnitz avec l'empereur, le roi de Prusse et l'électeur de Saxe? Le

• comte de Provence , dans son insolent manISeste, ne promet-il pas 9 à son firère de faire envahir la France par les rois de l'Europe » coalisés? Les agents de la cour n'agissent-ils pas publiquement 9 contre la révolution, et parce que le Roi a juré le 14 septembre , » an sein de l'Assemblée Nationale de maintenir la Constitution, » nous serions assez stupides pour croire à sa parole , que tout vient 9 démentir?

« Non, Citoyens, point de confiance dans les paroles royales. La 9 GonsUtntion ne peut être maintenue qne par nous, sauvée que par 9 nous. Et bientôt de nouveaux faits, des conciliabules de rois, d'évé- 9 ques et d'émigrés vous montreront les desseins secrets de nos 9 ennemis et de Louis XYI

9 La confiscation des biens des ennemis de la patrie, et des 9 mesures énergiques contre les prêtres réfractaires sont devenues 9 nécessaires , disait, en la terminant, l'auteur de cette lettre. »

Ce fut sous l'influence de ces opinions qui dominaient à Nantes dans les clnbs, excepté cependant au club de la Halle, que s'ouvrit l'année 1792. Les femmes, extrêmes en tout, s'occupaient fortement alors de politique ; elles étaient très-ardentes à blâmer La Fayette et ses partisans , à dénoncer le Roi comme traître au pays, à demander des persécutions contre les émigrés et leurs familles , à réclamer des mesures violentes contre les prêtres réfractaires. A peine arrivées , les lettres intimes des députés étaient copiées par elles et colportées dans les lieux publics , pour y réchauffer le patriotisme ; elles fabriquaient aussi des drapeaux aux couleurs nationales. L'un d'eux fut donné en grande pompe au 1.*^ bataillon de la Loire-Inférieure; la bénédiction s'en fit avec solennité sur la place de la Liberté (place Louis XYI) , en

èU XVIII.« SIÈCLE.

présence des corps administratifs, de la garde nationale , de la garnison y et d'ane fonle immense de spectateurs. Quelques jours après, ce bataillon se réunit de nouTeau , ainsi qne tonte la garde nationale , et Ton fit appel aux hommes de bonne volonté, pour marcher k la frontière.

Le mardi 13 mars, le duc d'Orléans passa par Nantes; il allait à Lorient; arriré à dix heures du soir, il repartit le lendemain à huit heures. Malgré son court séjour, il vit cependant plusieurs personnes.

Les esprits excités dans Tintérieur des clubs, avaient besoin de manifestations publiques ; la fermentation populaire réclame , ccmme la vapeur de nos chaudières, que de temps k autre on diminue son exaltation en lui donnant libre cours : c'est d'ailleurs le moyen de la diriger à son gré et d'eu tirer bon parti. Les révolutionnaires les plus ardents de Nantes n'ignoraient pas ce lien commun de l'art de gonveroer les hommes : ils décidèrent donc qne le dimanche 15 avril 1792, les insignes de la liberté , le drapeau tricolore et le bonnet ronge seraient déposés en grande pompe au spectacle.

Cette fête fut brillante et toute révolutionnaire : à 5 heures et demie, l'on vit défiler sur la place Grasiin la compagnie de la Révolution , qui escortait le drapeau tricolore et le bonnet rouge ; deux vieillards , dont l'un M. Pimparay, commandant du corps des vétérans, portaient ces insignes; lorsqu'ils entrèrent au parterre, accompagnés de douze fusilliers de la garde nationale, le public entier se leva ; le maire et les officiers municipaux, qui se trouvaient dans leurs loges, furent les premiers à en donner l'exemple. M. Hugues Hardonin , jusqu'alors inconnu en dehors de son club, monta sur une des banquettes et prononça un: discours très-patricrtique ; s'adressant d'abord aux officiers municipaux, il les loua de savoir toujours prendre Tinitiative dans les manifestations publiques. « Vous êtes dignes > ajouta-t-îl, d'être les élus du peuple, vous qui ne négligez aucune occasion de réchauffer son ardeur révolutionnaire et de lui inspirer le plus pur amour pour la liberté. » M. Hardouin s'adressa ensuite à la garde nationale et aux comédiens. Cette dernière partie de son improvisation fut, dit-on , très-remarquable par la profondeur et la justesse des idées phitosephiques qu'il développa. Son discours fini , les porteurs du bonnet rouge et du drapeau tricolore montèrent au théâtre et les déposèrent sur la scène. Les acteurs les attachèrent immédiatement, aux applaudissements du public , aux colonnes de l'avant-seène. La salle était comble: on jouait C Amant Statue, le Devin du F%Ua§e, Biaise et Babet.

XVni.* SIÈGLB. 435

Le 32 atril , nouvelle inauguration da bonne! ronge ; mais , cette fois, à l*Hôtel-de*Ville. Les trois corps administratifs sortirent h 11 heures de la mairie , le bonnet phrygien sur la tète , «ntourés des officiers de la garde nationale; après avoir traversé quelques rues, ils se rendirent aux Jacobins, où les attendait un dîner. Avant de sortir de table, ils portèrent de nombreux toasts, qui étaient tous dictés par les circonstances; ils se rendirent ensuite au Château, où le bonnet rouge fut placé sur le bastion Mercœur. Du château , ils allèrent au spectacle , où Ton donnait deux pièces: le Barbier de Swilie et la Famille Patrieie; dans cette dernière , Tacteur en vogue chanta plusieurs couplets de circonstance.

Pénétrons maintenant au sein des clubs; c^est là que nous trouverons presque tous les hommes dont nous aurons à parler, et que nous achèverons d*étudier Fesprit de Tépoque.

Au club de la Halle, Antoine Peccot , que nous avons déjà signalé comme le plus spirituel et le plus sceptique de tous les habitants de Mantes ; Yillenaf e , Tancien secrétaire de Bailly , qai donnait trop souvent, comme une règle, Topinion de cet homme célèbre: orateur froid à la tribune, il gesticulait beaucoup et s'efCorçait ainsi de suppléer à la verve qui lai manquait; Martin Duradier , qui prenait fréquemment la parole pour débiter des lieux communs; Planchy , négociant ; Athenas , Tun des hommes les plus ]wobes et les plus laborieux de la cité ; Phelippe-Troujoly , depuis président du tribunal révolutionnaire ; il écrivait mal , mais sa mémoire était fidèle ; il avait toujours un grand nombre de faits à citer qui formaient , dans ses discours , des parenthèses souvent piquantes , et parfois des longueurs ; très-mobile et très-impressionnable , il était par suite trèsjournalier dans ses improvisations dont quelques-unes obtinrent beaucoup de succès ; Baco, maire de Nantes en 93. — Bougon , Douillard, et la plupart des administrateurs , faisaient aussi partie de ce club, qui avait succédé en quelque sorte à celui des Amis de la Constitution. L'on n'y venait pas seulement pour s'occuper des affaires du pays ; mais encore par ton , par mode , et pour entendre les beaux parleurs de la ville.

Il y avait dans les clubs populaires , des ouvriers , des chefs d'ateliers , et quelques jeunes gens , les uns étudiants en droit ou en médecine , les antres attachés au commerce ; puis des ambitieux cherchant à se faire un parti pour arriver aux affaires.

4S6 XVIII.* SIÈGLB.

On Toyait, dans ces réonions , Champenois , potier d*étoin , rérolutionnaire ardent , mais de conviction sincère ; ennemi de» demi-mesnres et des violences , homme patient et laborieux anx affaires publiques comme dans son atelier ; Piton , cordonnier pour femmes , dont la religion an drapeau tricolore n'a jamais fléchi : ce vieillard respectable , à Tâge de 80 ans , tourne aujoard*bui la roue pour gagner sa vie , et cependant il a géré les affaires publiques : entré riche dans Tadministration , il en est sorti pauvre après avoir fait preuve de zèle et de capacité. Sa vieille ceinture municipale est toujours sur lui ; il veut qu'elle lui serve de linceul. Foncaud et O'Sullivan sortaient de la foule parleurs qualités physiques; ils étaient des plus braves parmi les braves de cette époque. Foncaud , ardent , impétueux , dur à son corps €omroe le disaient ses camarades , était un de ces soldats sans pitié , dont la mâle beauté fait de Timpression sur les masses , et dont Ténergie demande à être guidée par celle d*nne intelligence supérieure. .0*SnUivan se souciait fort peu de ses beaux cheveux qu'admiraient les femmes , et de cette grftce naturelle que relevait son costume militaire. Sa bravoure tenait plus k une volonté ferme qu'il son tempérament ; son idée fixe était de contribuer de toutes ses forces à l'affranchissement du peuple et à l'abolition de la royauté ; naturellement doux et calme , il avait cependant parfois des moments d'exaltation violente dans lesquels il n'était plus maître de lui. Gnillemé et Meuris se faisaient remarquer, Si la beauté près, par les mêmes qualités que Foncaud. Renard , peintre en bâtiments , excitait le rire par ses plaisanteries ; il était fort aimé de ceux qui l'employaient et de ses camarades. Gonllin , Chaux , Grandmaison , Bachelier n'avaient d'autre opinion que celle de leur intérêt personnel.

Au club de la Halle , on tenait beaucoup aux fictions légales : la royauté était détestée, mais respectée. Dans les clubs populaires, le fond emportait la forme* Ici les frères de Louis XVI étaient les ennemis avoués de la nation , qui devait employer tous les moyens pour les punir. Louis XVI était l'ennemi secret de la nation , nnstigateor des guerres étrangères , l'appui naturel des. émigrés et des prêtres réfractaires. Au club de la Halle , les liaisons de famille et les considérations de toute espèce éloignaient la masse des mesures violentes. Aux clubs populaires , l'on disait hautement qu'il fallait débarrasser la France, par la victoire, de ses ennemis extérieurs, et , par la terreur, de ses ennemis intérieurs. Or, la terreur, c'étaient Ta-

XVIIl.* 8IÈGLB. 487

bolition de la roTaoté > la confiscatioa , la prison , la déporlation et la mort. L*on ne se dîssimniait pas rétendae dn péril , et Ton D*bésitaît pas à penser qnll n'y a? ait aacan antre moyen de sanver la patrie et la cîTilisation. Ainsi les associations populaires et les associations bourgeoises différaient déjà de manière de Toir.

Le dimanche , 6 mai , la gnerre contre le roi de Bohême et de Hongrie fut proclamée. Cet événement doTÎnt Toccasion d*ane manifestation de Topinion pnbHqne. Le maire , les olBciers mmiicipaax et tontes les autorités se réunirent à deux heures sur les Cours ; la garnison ayant formé le bataillon carré , la guerre fut annoncée à hante Toii. Après quelques discours conformes aux circonstances , les autorités commencèrent à parcourir tonte la ritle , s*arr6tant dans les carrefours pour annoncer la guerre à la population qui se pressait en foule autour du cortège. Le soir, dans les clubs , la déclaration de guerre , déjà connue depuis quelques jours , devint le sujet des discussions. Au club de la Halle, la nouvelle acceptée avec joie ne fit point une sensation profonde. Dans les clubs populaires, ce fut antre ehose ; Ton sentait mieux la gravité d*nne guerre extérieure , et rtnstinctdes masses Ienr.fit pressentir de suite les mesures ré^ vointionnakes de 93é II ne s'agit pins , disait-on , dans ces réunions déparier, mais d*agir. Les Rois attaquent la nation, il faut que la nation sache les écraser ou mourir. A l'énergique brièveté des dis* cours , à la hardiesse des propositions , les trembleurs et quelques membres des administrations, qui cherchaient leur avancement dans la firéqnentation des patriotes les plus ardents , comprirent qu'il était temps de se retirer pour n*avoir pas li partager la responsabîKlé des actes qui devaient avoir lieu.

Le 5 juin, quelques troupes se portèrent sur Montoir pour comprimer une émeute. Elles ramenèrent quatorze paysans et un ecclésiastique , qui fut pris une cocarde blanche et un sifflet attachés au chapeau : c'était le chef de la révolte. Deux des paysans avaient assassiné un dragon de Nantes. Tons furent conduits et renfermés m Château.

Plusieurs bataillons de volontaires traversèrent successivement la Tille , où ils furent reçus firatemellement. Celui du Moribihan s'y trouvait le l.«' juillet , on le pria d'assister au service funèbre de Henri Simonean , maire d'Elampes ; car chaque événement heoreus ou malheureux était toujours une occasion d'échauffer les esprits.

438 Xyni.» 81ÈGLB.

La cérémonie fat très-belle. L'église de Saint-Pierre était remplie. M. Soulatre officiait , et M. Lafeuille , ricaire-^piscopal , prononça une oraison funèbre annoncée long-temps d'ayance.

Le 13 août , la commune Int informée des événements du 10. Cette grande noayeliefit une impression profonde ao clnb delà Halle » où Ton comprit dans quelle voie Ton entrait. Dans les clnbs populaires, on lot plusieurs lettres qui donnaient des détails sur Yharribiê attentat de la Cour contre le peuple de Paris. Les autorités de Nantes, dévouées à la Révolution et plus ardentes qne la majeure partie des membres du club de la Halle , s'empressèrent de prendre les mesures nécessaires pour assurer la tranquillité publique el comprimer toute tentative de réaction. Règlements de police intérieure et extérieure , suspension des passeports « augmentation des postes , organisation d'un poste centrale de 200 bommes, arrestation des suspects et des prêtres réfractaires , tout fut mis en œuvre avec la plus grande célérité , pour maintenir Tordre public et assurer le triomphe des libertés conquises.

A Nantes, comme ailleurs, la nouvelle du 10 août fut considérée comme Tannonce de Tabolition de la rojanté ; son effet fut de donner immédiatement le pouvoir aux hommes les plus énergiques et les plus prononcés, -r- An clnb de la Halle, Albenas, Pecoot» SoUn, Tronjoly et tous ceux qui voolaient , comme eux , la république • remportèrent immédiatement sur leurs collègues. La direction timide et molle de cette réunion , devint ferme et hardie , les trembleurs se trouvant entraînés par le torrent de Topinion. Dans les clobs populaires, rien ne fut changé ; les démocrates qui les composaient , s'étant habitués depuis long-temps à considérer les intérêts dynastiques comme entiè> rement opposés à ceux de la nation ; mais on y lut plusieurs lettres de Paris très-démagogiques. L'une d'elles cpmmençait par cette phrase: Braves pairioles , je vais vous entretenir du nouvel attentat de la cour contre le peuple et des crimes dont elle s'est rendue coupable le 10. Le reste de la lettre n'ofrait point d'intérêt* mais il était dans le même style; car c'est ainsi que l'injustice des partis dénature toujours les faits.

Le 15 août, la mairie fit renouveler le serment; le 26, elle prit l'initiative et décida qu'il serait planté sur la place Louis XVI un chêne, emblème de la régénération politique du pays. L'évêque Minée, qui voyait faiblir (es croyances religieuses , et qui pressentait le

X?m.« SIÈCLE. 439

monent où les cérémonies do calte perdant de lear inflaence^ il ponnnlt déchoir de sa position , saisit a?ec empressement cette occa* slon, poor prononcer nn discours propre à le maintenir en popularité.

Le 2 septembre eurent lien les élections: MM. Meaule, Leferre, Ghaillon y Yillers, F. Mellinet père , Fouché » Goustard et Jarry furent nommés membres de la Convention.

Le 9 novembre , le premier mariage civil se fit en grande pompe : le sieur Dorvo , procureur de la commune , se présenta à la municipalité pour épouser , par-devant le maire et ses concitoyens , M."' Kirouard , fille de M. Kirouard , officier municipal. M. Giraud , le maire, voulant entourer cette cérémonie de tout ce qui pouvait lui donner de Pimportance , avait réuni les sommités de la ville ; les corps administratifs , Messieurs du génie , les principaux membres des divers clubs s*y trouvaient présents. M. Giraud prononça nn discours très-remarquable. Les égards dus à la jeune mariée retins rent seuls les applaudissements ; mais , la cérémonie terminée , les représentants des clubs en demandèrent Timpression. « Monsieur le maire, lui dit l'un d'eux , vous avez été prêtre autant et plus que ne le sera M. Soulatre , qui va donner aux mariés la bénédiction nuptiale, et cependant il était impossible de mieux faire sentir IMmportance des décrets du 6 avril et du 22 juin. »

rions ne trouvons, depuis le 9 septembre jusqu'il la fin de Tannée, aucun autre fiait qui mérite d'être rapporté. Aussitêt la République prodamée , Nantes s'empressa de reconnaître le nouveau gouvernement et d'adresser une lettre de félicitations à la Gon^ ention Nationale. Cet événement donna un nouveau pouvoir aux clubs ; mais l'administration municipale mit une telle vigueur dans ses actes et une telle fermeté dans sa conduite , qu'elle sut conserver sa po;.ula^ rite sans se laisser déborder. A la fin de l'année , les élections portèrent au département Donnet, Ghiron , Gaviezel , Perchais , Gérard, Dinot, Beinard, Breger, Marie, Ghanvet, Horvan, Raimbaud, Robineao et Halgan : tons étaient connus pour des partisans dévoués du < nouvel ordre de choses^

Les élections numicipales donnèrent le résultat suivant : Baco , maire ; Le Gadre , Godebert , Gaudin , de la Haie , Hardy , Peccot père , Morel , Colas, Tonrghonillet , Prévost, Darbefeuille , Brière, Barre , Henry Vanneunen , Bellot , Douillard , officiers municipaux ; Dorvo, procureur de la commune. — Les notables furent Delaville,

440 XTQI.« 81ÈGLB.

Ghiron , Barré , Adine , Thomas , Chanceanlme , Baillj » YUmain , Hnel, Foorré jeoney Clément, Danglas, Gainior, Ant. Graçj, Laêimec, Bachelier, Bridon , Le Roai, Qoentin, Saveneaa, Gallon, Hardouin, Giraad, Babin, Martin, Saavage, Barrié, Godln , Bréard , Petit-Desrochettes , Goron , Deaclos aîné , Dobrée , De* hergne aîné, Sonlatre et Rosier.

Trois faits principaux , le triomphe des Jacobins , la défense de Nantes , et la dictature de Garrier , dominent tons ceux dont nous aurons à parler ponr 1793. C*est donc autour d'eux que nous grouperons les autres.

Les Girondins opprimés à la GouTention adressèrent, le 12 janvier, un appel aux fédéralistes de TOuest, par Tentremise des députés bretons. Sottin La Goindière, qui se trouvait alors à Paris, écrivit au directoire de liantes qn^une faction désorganisatrice voulait rele* ver un trône pour y placw le fils de Philippe Égalité. Par faction désorganisatrice, Sottin voulait désigner Robespierre, Danton, Saint* Just , Gamille Desmoulins , et les révolutionnaires les plus ardents du parti montagnard ou jacobin. Aussitôt la réception de sa lettre , la ville fit une levée parmi les jeunes gens, et les cent premiers prêts partirent sur-le-champ. Ils trouvèrent à Paris les Brestois, qoi les avaient devancés , et se réunirent à eux ; mais bientôt la Convention publia , pour s'en débarrasser, le décret du 5 mars , qui les ramena dans leurs foyers. A leur retour, ils secoururent les patriotes de Maine-et-Loire, et se distinguèrent dans plusieurs rencontres. Pendant leur absence , les événements les plus graves occupèrent les esprits. Le 21 janvier, Tun des députés écrivait ^ Nantes :

« Citoyens,

» J'ai vu tomber la tète dn tyran : la France est libre ! Un rou- » lement de tambour a couvert sa voix dans ses derniers moments.

» Le peuple reprend avec calme et bonheur ses travaux. L'ordre » public n'a pas été troublé un seul instant. Paris est tranquille. »

Cette lettre , attribuée à Fonché et bien digne de lai , n'arriva pas seule ; les autres députés écrivirent aussi , et bientôt Ton sut dans tonte la ville que Meaule, Yillers, Fonché, avaient voté la mort de Louis XVI, et les autres députés, son bannissement jnsqn'à la paix. —

Xyill.* SIÈCLE. 44 i

Les clobs qui s'élaioBt vivement préoccupés do procès de Louis XVI, ne Urdèrent pas à s'occuper de son jogement; aa club de la Halle» Ton étail contrarié , mais aacnne voix n*05a s'élever poar blâmer la condamnation. Ao club des Jacobins , dont Villenave était alors président, une adresse fot rédigée pour la Convention. Cette adresse a^ronvait la mort de Lonis XVI , mais elle engageait les représentants du peuple, Jacobins et Girondins, à s'occuper un peu moins de leurs baines individuelles, un peu plus des affaires du pays.

Ainsi, soit crainte, soit influence de Paris, les Jacobins et les Girondins de riantes s^accordèrent à trouver la mort de Louis XYl, juste , nécessaire et politique ; un ou deux bommes osèrent , seuls, au dnb des Carmes, professer une opinion contraire. L'on dit que Tun des plus ardents démocrates de cette réunion ^ Miniby ou Paul Métayer, nous ne savons lequel, soutint hardiment cette thèse, qu'il n'aurait pas voté la mort: — Parce qu'il était ennemi de la peine de mort; — parce que Louis XVI, en entretenant des relations coupables avec l'étranger, n'avait fait que suivre les impulsions de sa nature et de son éducation. — Il ajoutait : que la République se fftt montrée aussi grande et plus forte en contraignant son ex -roi, le fils des Capet, à vivre dans son sein comme simple citoyen. — Il blâmait aussi la formation de la Convention en tribunal exceptionnel , n'approuvant, dans tous les discours qui avaient été prononcés dans cette circonstance , que quelques passages du discours de Robespierre aine , qui ne voulait aucun acte, aucune discussion pouvant mettre en question l'existence légale de la République. Ce meml»^ du club fut traité de fou , de rêveur; moins patriote, il fut devenu suspect. C'est ainsi qu'à toutes les époques, nous avons vu condamner ceux qui blâmaient les violences judiciaires, les tribunaux exceptionnels et l'assimilation des délits d'opinion aux actes qui blessent la morale. Aujourd'hui encore, après quarante années d'efforts > nous ne pouvons obtenir l'abolition de la peine capitale, et ceux qui la réclament, passent pour des utopistes, malgré les leçons du passé.

Baco, maire de Nantes, lors du supplice de Louis XYI, ne s'en laissa point imposer par le calme de la ville. Le 23 , il faisait publier une dépêche ainsi conçue :

« Supplice de Louis XVI , dit Capet ^ dernier rai de France,

» Le 21 janvier 1793, an II de la République française , le tyran

» est sorti du Temple à 8 heures 1;2; à 10 heures et quelques minutes, » il a perdu la tête par la main du bourreau , sans quMl soit arrivé le » moindre bruit. Le supplice a eu lieu sur la place ci-deYantLoniftXYy » yis-à-YÎs le pont tournant des Tuileries. »

En mAme temps quMl faisait afficher cette dépêche , Baco prenait toutes les mesures nécessaires pour étouffer les mouvements contrerévolutionnaires, mais la terreur produite par cette condamnation stupéfia, pour quelques jours, les partisans de la royauté ; — quelques moments de répit permirent aux clubs de s^oecuper de la grande division des Conventionnels en Girondins et Montagnards. Ces moments ne furent pas longs. Le 3 mars , une cérémonie funèbre en rhonneur de Pelletier de Saint-Fargeiu^ réunissait toutes les sociétés patriotiques auxquelles Baco et Baufranchet laissèrent habilement le soin de parler.

Le 10 mars, jour fixé pour Texécution de la loi du recrutement, la révolte Int générale dans la Vendée. C^était tout ensemble , de la part des paysans , acte de haine contre un gouvernement qui ne respectait pas la liberté religieuse , et désir de rester an pays ; tous détestaient h République ; la voix de leurs prêtres persécutés, excitait chex eux de vives sympathies^ et les enflammait de l'espoir de s'affirancbir de Toppression.

Le 11 mars, un détachement se porta sur Mauves; il trouva les paysans réunis derrière le bourg : leur résistance fut assez vive ; quelques coups de canon à mitraille les décidèrent àf prendre la fuite.

Le lendemain , un bataillon de gardes nationaux se porta en partie sur Glisson, en partie sur Saint-Philbert. Ce dernier poste était enlevé ; mais il fut repris. Le même jour, on envoya garnison h Indret. Le 13 , le 14 , le 15 et le 16 , la garnison de Nantes, y compris la garde nationale, fit des sorties sur toutes les routes. Le 15, un nouveau bataillon se porta \ Clisson pour protéger la retraite des troupes qui s*y trouvaient ; pendant Tespace de cinq lieues, cette retraite ne fut qu*un combat continuel. Malgré cette attitude ferme, les routes de Rennes et de Vannes furent coupées. Le 17, il follut faire de nonvolles sorties , elles obtinrent un plein succès : le poste qu'occupaient les royalistes au pont du Cens, fut emporté. Le 20 mars, une colonne se porta sur Ancenis, pour rétablir les communications avec Paris, et pour assurer la navigation de la Loire. Plusieurs bateaux armés furent chargés de maintenir la rive gauche, pendant qu'une frégate station-

X?in.« SIÈCLE. 443

mit à BGndhiyqae nos détachements opéraient sur la rive droite, et qne« dans l'intérieur de la ville, régnait la plus grande activité.

Le 24 mars , nn détachement de la garde nationale fut envoyé h Paimbœnf ; il se réunit à la garnison qui faisait de fréquentes sorties, et qui avait plusieurs fois battn les Vendéens.

Le 30, une colonne se porta sur la route de Glisson : elle rencontra les insurgés; le combat fut long et sanglante les royalistes se défendirent avec un 4X>urage admirable: cependant, ils furent vaincus, et cinq pièces de canon, qui composaient leur artillerie, tombèrent aux mains des Nantais.

Pendant tout le mois d'avril, de nouvelles sorties forent faites sur toutes les routes, et de nombreux détachements renforcèrent les postes de Nort, Vue, Savenay, et Saint- Jean-de-Boiseau. Le 19, le Port- Saint-Père fut enlevé de vive force après un combat très-long , dans lequel les Vendéens opposèrent une opiniâtre résistance. Les IVantais se portèrent ensuite sur Hacheconl, qui snbit le même sort; plusieurs pièces de canon tombèrent entre leurs mains. Ils trouvèrent , dans cette ville, les cadavres de 500 prisonniers républicains égorgés par les royiilistes , et furent assez heureux pour délivrer un grand nombre d^^ntres prisonniers qui devaient le lendemain subir le même sort. Les colonnes nantaises, poursuivant leurs succès, marchèrent sur Logé, Bourgneuf, Pornic, Challans, dont elles s'emparèrent, ainsi que de IVoirmoutier: elles rentrèrent ensuite dans leurs foyers aux acclamations de leurs concitoyens.

Pendant que Texpédition du général Beysser parcourait la partie de la Vendée qni avoisine la rive gauche de la Loire, les IVantais reçurent de leurs concitoyens quelques lettres qni expliquent , sans les excuser, les horribles représailles qui auront lieu à Nantes dans quelques mois; on en jugera par l'extrait suivant:

« Eu entrant dans l'un de ces bourgs (Pornic ou Challans) , nos » camarades aperçurent de loin quelque chose de cloué sur nn » portail, qui ressemblait à une immense chauve-souris : ens'appro- » chant, ils reconnnrent que c'était un homme, ses vêtements dé- » chirés et les nombreuses blessures dont il était couvert attestaient « avec quelle cmauté les brigands l'avaient assassiné. Il était cloué au » portail , les bras en croix. Le malheureux respirait encore ; c'était » nn grenadier, nn brave militaire, dont la dernière parole a prouvé » la vertu. Il est mort dans les sentiments les plus civiques , en disant

444 XTin.* SIÈCLE.

9 d'one Yoix affaiblie et presque inintelligible, vwê la Eépubiùfuef »

Pins loin , Tantenr de cette lettre ajoutait d'assez longs détails sor les crnantés exercées h Macbecoal contre les patriotes ; nons aYons cru inutile de les reproduire , la lecture en fait mal, et n^est propre qu'à décourager ceux qui croient à la perfectibilité de Tespèee humaine.

Cette lettre se terminait ainsi : « Nous sommes exaspérés, et la dis- » cipline la plus sévère ne pourra point sauver les brigands que nons » parviendrons à saisir. »

Dans une première lettre aux administrateurs du département , fieysser écrivait , après avoir rendu compte de ses opérations et de la prise de Machecoul :

« Pal envoyé h la poursuite des brigands; plusieurs ont été » tués , d'antres ont été faits prisonniers , et la commission militaire » va les juger dès ce jour même.

» Les détails de tontes les horreurs quUîs ont commises vous par- » Tiendront successivement, et vous feront frémir. Jamais Thumanité » n^a été outragée avec plus de barbarie , et la plus grande sévérité » est nécessaire pour empêcher le retour de semblables excès. »

La colonne deBejsser se composait de gardes nationaux, du 4.* de ligne , de la cavalerie et de la gendarmerie de Nantes , de charpentiers et de travailleurs de diverses professions ; il avait en outre , pour passer Teau au Port Saint-Père , huit grandes toues chargées snr des voitures. Deux canons de douze et huit de quatre , formatent son artillerie.

Dans les premiers jours de mai, arrivèrent à Nantes , des gardes nationaux de Bennes , auxquels on confia le château d'Aux qni couvre Indret.

Cependant les Vendéens revinrent à la charge , sans se laisser décourager par les revers qu'ils avaient essuyés. Le 12 mars , Cathelineau, à la tête de 1500 hommes, attaqua le Port Saint-Père , et fut repoussé. Deux expéditions de Beysser , Tune dans la forêt de Prince , Tantre dans les marais de Bourgneuf , produisirent un heureux résultat ; la commune de Chemeré fit sa soumission.

Le 22 mai , arrivèrent 500 fédérés de Saint-Brienc. Le !.«' juin , la Société de Commerce et d'Agriculture proposa de faire , pendant trois mois , un fonds de 30 à 40 mille livres , pour secourir les femmes et les enfants de ceux qui se battaient ; ce qui fut accepté.

Xym.« SIÈCLE. 448

La diTitioB oontinnait à régner dans la Tille. Le elob de St.-ViooeDt et le elob de la Halle se partageaient les habitants. Intonr de Fiantes , les villes de Rennes , Brest, Qnimper , Lorient, Pontivy , où se trou- Yaîent les chebde la fédération > se prononçaient ponr la Gironde et nelni demandaient, ponr la faire triompher, qnede saroir opposer qaelqne énergie k ses adversaires. Les Vendéens, de lenr cOté, encouragés par quelques snccès et le défant d'union des patriotes , poursuivaient la guerre avec ardeur. Ainsi , liantes se trouvait abandonné ^ ses propres forces ; une sortie fut faite sur la route de Glisson , que les insurgés avaient interceptée : Tinhabileté de Bejsser la rendit inutile ; la colonne républicaine fut coupée par les royalistes. La légion Nantaise et le bataillon des G6tes-du-Nord firent des prodiges , et parvinrent à effectuer lenr retraite ; plusieurs républicains moururent de soif et de faim ; d'autres , en plus grand nombre, tombèrent sous le feu des ennemis. Ce fut dans cette circonstance que Coislier , chef de la légion Nantaise, perdit la vie. Beysser Tayaut serré mourant dans ses bras : Ce n'eff rtén , lui dit Coislier; je meurs pour la réjnMiquê; sauve tes canons i Et, quelques instants après, il fut déchiré par les soldats du parti opposé.

Les Vendéens étaient maîtres des campagnes voisines ; ils avaient pris successivement Sanmnr-, Angers, Ingrandes, Doué, GhoUet , Mortagne , Montaign, Machecoul , Ancenis. Ils possédaient des armes, des canons , des munitions de toute espèce , et bientôt ils sommèrent noire ville d'ouvrir ses portes. Leur sommation prescrivait aux Nantais d*arborer de suite le drapeau blanc , de livrer leurs armes , leurs munitions , leurs drapeaux et les caisses publiques , conditions auxquelles les militaires pourraient sortir avec leurs sacs , et les officiers avec leurs épées , après avoir prêté serment de fidélité ^ Louis XVII ; ils demandaient encore que les députés de la Convention , Merlin et Giilet , qui se trouvaient alors dans nos murs , leur fussent donnés comme otages , ainsi que d'autres citoyens il leur choix ; faute de quoi , la ville serait livrée à une exécution militaire , et les soldats passés au fil de l'épée. Pour toute réponse, les autorités firent arrêter les porteurs de la dépêche et mettre la ville eu état de siège.

En un instant , les postes sont doublés. Les entrées sont barricadées et protégées par des pièces d'artillerie; des batteries sont établies i Gigand , à la Hautière , à la Piperie ; des bateaux armés protègent le fleuve en ce dernier point. Une autre batterie est

446 XYm.* SIÈCLE.

établie près da ehâteaa , de manière à balayer la prairie de Haares ; partoot règne le pins grand mouvement. Quelques troupes campaient à Saint-Georges, sur la route de Paris. Le 109">«» placé à la Sauzinière, couvrait les routes de Rennes et de Vannes; enfin, les fédérés des Côtes-dn-Nord gardaient le faubourg de Pont-Rousseau. Ce fut dans cette position que , préparé à faire une vigoureuse résistance. Ton attendit l'ennemi. Ganclanx, général de Tarmée des G6tes, était alors à Nantes et dirigeait la défense avec une grande habileté et sortent avec beaucoup de prudence. Sa présence fut d'autant plus utile > que Beysser, dénoncé déjà au club des Carmes , que dirigeaient Lavaox , Robin , Métayer et Minihi , ne jouissait d'aucun crédit. Kentôt le bruit courut dans la ville que Tarmée des royalistes s'avançait sur trois colonnes fortes en tout de 75 mille hommes , savoir : 40 mille du côté du Sud, 20 mille par la route de Paris, et 15 mille par celles de Rennes et de Vannes. Le 27> au soir, le poste de Nort fut attaqué ; la garde nationale de ce bourg et le 3.« bataillon de la Loire-Inférieure s'y défendirent vaillamment jusqu'à cinq heures du lendemain matin; mais alors, une femme ayant indiqué un passage aux royalistes, les républicains furent tournés et durent céder an nombre. Meuris, commandant du bataillon de Plantes, fut tué , en se défendant vaillamment; deux officiers, qui étaient sous ses ordres, se couvrirent de gloire; c'étaient Foncaud et O'Sullivan: ce fut ce dernier qui , hors d'état de prendre part à la retraite , adressa ces paroles si remarquables à ses compagnons d'armes. « Nouê restons ici; nous mourrons pour ia liberté^ dites aux IVantais d'en faire autant, » Paroles antiques, auxquelles on ne prit pas garde, tant elles paraissaient simples et naturelles^ — La nouvelle de ce succès , répandue dans l'armée royaliste , augmente son ardeur. Aussitôt 50 à 60 cavaliers partent de la lande Ragon et viennent insulter les avant-postes de Pont-Rousseau. Beysser, croyant assex mal-à-propos que ce point serait le lieu de la principale attaque , fit occuper le village des Sorinières; il le fit évacuer peu après > en engageant ceux des habitants qui étaient patriotes à se retirer en ville, puis il prépara la défense de Pont-Rousseau. Une pièce de 18 fut mise en batterie, par son ordre, dans la prairie Orillard, de manière à enfiler les Sorinières ; on abattit les arbres et tout ce qui pouvait nuire au jeu de l'artillerie ; il disposa ensuite les troupes dans les lieux les plus exposés à l'attaque et les plus

XVm.« 81ÈGLB. 4*7

favorables è la défense. GanclaiiT , de son c6té , prévoyant qne le camp de Saint-Georges serait débordé , et que , va lUnsoffîsance des fortifications, il ne pourrait se défendre; sentant d'ailleurs qu'il était bon de concentrer les troupes dans la ville , afin de pouvoir offrir , sur chaque point , des forces plus imposantes , ordonna la retraite. Pendant que lavant-garde repoussait l'ennemi , les équipages et le parc d'artillerie rentrèrent en ville dans le plus grand ordre ; les troupes suivirent de près. A 11 heures du soir, tout se trouvait en place , et chaque bataillon était à son poste.

Le lendemain (jour de la St.-Pierre, nom sous lequel cette défense est célèbre dans nos annales), k deux heures du matin, une canonnade asses vive, du côté de Pont-Rousseau , annonce l'attaque. Aussitôt la générale est battue dans Tintérlenr de la ville : en un instant, les 1 5 bataillons de la garde nationale sont sur pied et rendus à leurs postes. A 4 heures du matin, le bataillon des vétérans, entièrement composé de vieillards, se montre sous les armes. « Citoyens^ leur dit Paimparay qui » les commande , ce jour va couvrir les IVatUaù ctune gloire ou d*une » hoirie étemelle : persuades de leur courage et de leur énergie , jurons 9 tous de ne point parler de capitulation , et de mourir plutét que de » nous rendre. » Et tous s'écrient : nous le jurons ; vive la République/ Cependant la canonnade devient plus vive ; les femmes , renfermées dans leurs maisons , préparent de la charpie ; les vétérans font des patrouilles ; ils veillent à ce que les boulangers travaillent , ils dissipent les rassemblements , et font fermer les cabarets et les cafés.

L'attaque de Pont-Rousseau ne pouvait ôtre , et n'était en effet qn'une diversion dé Charette , qui avait pour but d'attirer sur ce point les forces des républicains. Les Vendéens se portèrent aux Sorinières , comme Beysser l'avait prévu , avec 3 canons et 2 pierriers , tandis que deux autres colonnes , après avoir quitté les camps des Clions et de la Croix-Monceau, se déployèrent sur le poste de Saint- Jacques , avec plusieurs pièces. Le combat fut vif : l'artillerie des Vendéens était servie avec activité , mais celle des Républicains avec plus de sang-froid : aussi conservèrent-ils toutes leurs positions. Vers six heures du matin , l'attaque commença sur les routes de Paris , de Rennes et de Vannes. Sur celle de Rennes , une colonne d'environ 14 mille hommes , au dire des Républicains , et soutenue d'une grosse artillerie , s^avança jusqu'à demi-portée de canon : elle plaça ses batteries sur one éminenoe , an milieu du grand chemin. Un corps nom-

448 Xym.* SIÈCLE.

brenx se posta snr la gauche , entre deox moollns, taodis que plaslenrs divisions occupaient les routes de Vannes et de Paris, et que de forts pelotons , s'avançant à la farenr des blés et des haies , s'emparaient de diverses maisons, d'où ils tiraient sur les Républicains. Le combat fut long. L'artillerie nantaise , dirigée par l'adjudant Billi , fut habilement servie. Les meilleurs pointeurs vendéens furent tués , et quatre de leurs pièces démontées. Cependant , quelques royalistes , ajant k leur tête l'intrépide Gathelineau, qui commandait sur la rive droite , et l'un de ses officiers nommé Herbert , pénétrèrent jusque sur la place Ylarme , où Gathelîneau fut tué. Dès lors , les autres perdirent cette confiance en eux-mêmes , sans laquelle un succès est impossible. Excellents pour un coup de main hardi , mais très-mauvais soldats , chaque fois que la discipline et l'ordre devenaient nécessaires , les royalistes se retirèrent après 18 heures de combat, abandonnant une pièce de canon avec un caisson, et découragés par la résistance qu'ils avaient éprouvée. On ne jugea pas à propos de les poursuivre • crainte de surprise , et les troupes bivouaquèrent à leurs postes. Le lendemain matin , du côté des ponts et snr la route de Paris ^ les Vendéens firent encore quelques démonstrations. Du côté des ponts, dans le but de faire une diversion avantageuse aux insurgés, et sur la ronte de Paris, pour protéger leur retraite , deux pièces de canon furent dirigées dans ce dessein contre la ville. Mais l'une d'elles fut prise , et les hommes qui la servaient furent tués ou mis en fuite.

Nous n'avons aucune donnée précise snr la perte des Vendéens , que l'on a beaucoup exagérée en l'évaluant à 5,000 hommes , ni sur celle des Républicains. Ces derniers, dont les forces montaient à 10,000 hommes, eurent 200 blessés transportés k l'Hôtel-Dieu, et peut-être une centaine dans les autres hospices. Beaucoup succombèrent, surtout les amputés, dont presque aucun ne survécut, quoiqu'ils eussent été opérés avec une grande habileté. Quelques faits prouveront l'enthousiasme qui régna t parmi eux , et cette fièvre d'irritation qui ne leur permit pas de se rétablir. Le poste de Nort était commandé en second par Foncaud ; dans la retraite, cet homme ar^ dent se présente à la tête de quelques braves pour faire face à des cavaliers qui le poursuivaient : seul , et n ayant qu'un salure , il en tue cinq qui l'entouraient ; mais il reçoit plusieurs blessures , et l'une de ses joues, presque entièrement coupée, lui retombe sur le cou; cependant il

XYIII.o SIÈCLE. 4i9

achère la route à pied et se rend à Thospice , où il crie en entrant vive la République ! Un caDonnier parisien était malade : aossitot qnMl apprend rapproche des Vendéens , il se transporte à Pont-Roosseaii ; dn premier coup , il lenr démonte nne pièce ; dn second , il brise nne rone de la charrette sar laquelle on Tavait replacée , lorsqu'il reçoit un biscaîen qui lui coupe le petit intestin; alors il s'entoure le yentre d'un mouchoir , et revient à pied k Thospice , heureux , dit-il, (Tavair fait son devoir I Un garde national avait en les deux mains coupées et la figure brûlée par Peiplosion d^un caisson : H ^tait horriblement défiguré ; lorsqu'on fut parvenu h lui ouvrir Ja bouche , son premier cri fut vive la République/ Les brigands sont-ils battus ? — Au moment où Ton apprit la retraite de l'armée royaliste, ce fut dans tout l'hospice une joie inexprimable , à laquelle plusieurs blessés succombèrent. Nous n'oublierons pas , non plus , le trait admirable d'un garde national» le prêtre Gambart, qui , voyant un père de famille trop exposé , le prit par le bras , en lui disant : Retire-toi , c'est à moi d^affrontor (e plus grand danger, et fut tué aussitôt en prenant sa place. Tel était , on le voit , l'esprit de cette grande époque, où vivre c'était aimer vivement, bair de même, et priser plus que l'existence le salut de la patrie.

Les Yendéens qui vinrent assiéger notre ville ne comptaient qu'un petit nombre de bataillons organisés. Parmi eux se trouvaient beaucoup de déserteurs et de réfractaires , une grande partie de la légson germanique , des contrebandiers , des gardes-chasse , les anciens employés des fermes et des échappés du bagne et des prisons. Les soldats se promettaient le pillage; les nobles et les prêtres voyaient plus loin : ils comprenaient que Fiantes était une position militaire excellente , qui lenr permettrait de s'unir aux insurgés de la Bretagne ; ils y voyaient un arsenal , la libre navigation de la Loire , la facilité de recevoir sans opposition des secours de toute espèce de l'Angleterre , et la presque certitude de posséder , avant peu , les 9 ou 10 départements qui forment Tonest de la France. Sans doute , s'ils avaient réussi , la République eût été perdue ; la prise de Nantes lenr eût donné de nouvelles forces et de puissants moyens d'organisation.

D'après les récits des Yendéens , leurs forces , dans l'attaque de Fiantes , se divisaient ainsi : Cathelineau et D'Elbée commandaient 12 mille hommes. Ce furent eux qui attaquèrent le bourg de Nort ;

450 XVIII.o SIÈCLE.

D'Antichamp et Fleuriot, aYec 4,000 Vendéens, suivaient la route de Paris ; Lirot-la-Patonillère occupait la Groix-Horicean avec 10 mille hommes et 12 pièces de canon , et Gharette campait aux landes de Ragon et aux Glions/

Quelques jours avant Tattaque de Nantes , un généra! avait proposé aux représentants Merlin et Gillet d'abandonner cette ville ; mais les clubs s'étaient opposés à cette détermination. Les chefs do bataillon qui fit une si belle défense à Nort, passent pour avobr été très- violents dans cette circonstance h l'égard des représentants. Peu avant Tattaque, le rodme général proposa, de nouveau, Tévacuation. Ge fut alors que Guillemé, Tun des jacobins les plus braves et les plus exaltés, suivi de trois de ses camarades, se présenta au domicile des Gonventionnels : les chevaux étaient à la voiture ; il donne ordre de les dételer ; trouvant que les choses n'allaient pas assez vite , il coupe les harnais et monte ensuite chez les dictateurs. Loin de se laisser intimider par leur présence , il tire ses pistolets , et déclare qu'il vient de son propre mouvement , au nom des comités populaires qui ne le désavoueront pas , pour s'opposer à ce qu'ils abandonnent la ville. « F'olre place est id^ leur dit-il; vous triomphe- » rez , ou vous mourrez avec nous, » Les représentants étaient trèsmécontents ; mais ils comprirent que Guillemé et ses trois camarades étaient , en réalité, les représentants de l'opinion publique ; il»- cédèrent donc , et s'entendirent avec les autorités municipales ponr les mesures à prendre.

Le danger passé , les Nantais s'occupèrent de nouveau des diyisions qui existaient au sein de la Gonvention. Liés d'amitié avec les Girondins, les anciens meneurs du club de la Halle résolurent de prendre leur parti ; ils étaient alors tout puissants : Baco, leur chef, avait fait preuve d'une rare énergie dans la défense de la ville, et personne n'eût osé lutter ouvertement contre eux.

A Paris, les Girondins et les Jacobins étaient séparés par un abîme; les premiers voulaient la révolution sans terreur, et croyaient pouvoir s'arrêter, une fois la bourgeoisie an pouvoir. Les Jacobins, au contraire, voulaient une révolution radicale, comme le prouve la déclaration des droits de l'homme, rédigée par Robespierre, et la terreur leur paraissait le seul moyen de résister aux attaques extérieures et intérieures dirigées contre la République. En province, la* question n'était pas aussi nette; à Nantes, par

eiemple, les amis des Girondins qui dirigeiient alors et le cinb de la Halleetinéme ieclob Vincent» étaient Montagnards par lenrs doctrines, et Girondins par lears liaisons; jamais ils ne se fussent insurgés contre la Convention y si les Lanjninais, les Sottin et les antres députés dans lesquels ils avaient confiance ne leur avaient formellement écrit que les Montagnards vouiaioit rétablir la royauté, et s'ils n'avaient insinué que Philippe d'Orléans était l'homme sur lequel ils avaient jeté les yenx pour remplacer Louis XVI.

Un comité central s'était formé à Rennes poor diriger les mouvements insurrectionnels de la Bretagne ; les départements du Finistère, des Gôtes-du-Nord, du Morbihan et de rille-et- Vilaine y envoyèrent leurs députés. Ruinet fut élu président» Demars, vice«-président ; Lucas» Legraverend, Gnépin aine et Sonrdrille furent chargés du secrétariat. Les Girondins de IVantes se hâtèrent d'entrer en rapport avec une réunion » dont les chefs étaient lenrs amis; alors seulement s'agitèrent les^grandes questions qui avaient divisé les Conventionnels ; mais » si les Bretons s'insurgeaient contre la Convention » s'ils proposaient de lui donner une garde armée, s'ils voulaient transporter à Bourges le centre du gouvernement» c'était dans l'unique but d'assurer l'indépendance du pays par l'indépendance de son assemblée souveraine ; il n'est pas un de leurs écrits où ils ne protestent de leur dévouement à la République une et indivisible, où ils ne demandent que l'on fasse tous les sacrifices pour conserver au pays les doctrines d'égalité» de liberté et de firaternité qui pouvaient seules assurer son avenir.

Le général Canclaux et les députés s'étant décidés h diriger des troupes sur Ancenis : quelques jours après l'attaque de liantes , oe poste fut emporté» et les communications rétablies entre notre ville et Angers. Ce fut alors que les membres des clubs et les autorités constituées» décidèrent de ne pas recevoir dans nos murs les Représentants du peuple près l'armée de l'Ouest, et les agents du conseil exécutif. Ils publièrent des bulletins» qui furent remplis de proclamations et de protestations des députés fiigitifs» d'extraits de délibérations et de mesures prises par les sections d'Aix » de Marseille et de Bordeaux ; ils déclarèrent aussi que les forces auxiliaires qui défendaient la commune de Nantes » seraient retirées, si elles n'entraient dans la confédération du Calvados et de la Gironde. Pendant quelques jours, les anciens cheb du club de la Halle l'emportèrent. Sottin l'ainé et

452 XVin.« SIÈCLE.

Villeoave , forent chargés d^aller à Rennes ; avant de partir , ils publièrent et firent répandre un écrit intitulé: Egalité ^ plus de MantAigne! dans lequel, sans ménager les termes, on traitait la Convention d'infâme centumvirat ; on y proposait d'ajourner la constitution , et Ton donnait pour motif, qu^elle était Tœuvre de quelques scélérats qui dominaient la France. Bientôt, par Tarrété du 5 juillet, la Commune se mit réellement en insurrection ; elle consacra sa décision de ne point reconnaître l'autorité de la Convention , et de soutenir les Girondins. Le parti de la Montagne était alors dans une triste situation : pressé d'un côté par les armées ennemies ; de l'antre , par les Vendéens ; entouré de départements révoltés ; H ne pouvait faire qu'une faible résistance, si ses adversaires avaient su le combattre; mais cette Montagne, c'était un géant révolutionnaire qui, les pieds dans la boue et dans le sang , y pétrissait ses ennemis : il lui fallait des munitions et des armes, elle en créait comme par enchantement; il lui fallait des soldats, et 14 armées volaient à la frontière, en répétant la Marseiliaise, Il loi fallait électriser le peuple , et les arts étaient dans ses mains un levier puissant soumis à sa volonté. Il lui fallait comprimer le mouvement de la Gironde , et ses membres se multipliaient , et tons prenaient à l'envi , pour devise , ces paroles de Danton si admirables d'énergie: De t'audaeej encore de l'audace, toujours de l'audace.

Le club Vincent , avec lequel les représentants Merlin , Gillet et Cavaignac , alors à Ancenis, entretenaient des relations , renfermait des membres qui , loin de se laisser déconcerter par la décision des autorités , s'opposèrent vivement aux mesures qu'elles avaient prises, et protestèrent. La coalition de Caen , dans laquelle on Tit les Girondins s'associer à des royalistes , déconcerta singulièrement un grand nombre do leors partisans. Aussi, bientôt, quelques hommes sans courage ( comme on en voit un si grand nombre dans les révolutions ) , eurent peur de s'être trop avancés. Les employés des administrations craignirent de perdre leurs places. Il y eut défection an club Vincent et même au club de la Halle. Un arrêté des Représentants , auxquels on défendait l'entrée de la ville, vint ajouter, chez les faibles, I leur frayeur de s'être compromis. Ils craignirent que l'on n'employât la force armée pour les réduire , comme on les en menaçait , et la décision du 5 juillet fut révoquée. Des commissaires partirent dans la nuit du 13 au 14 pour porter cette nouvelle aux Représentants du peuple

XVin.* 8IÈGLB. 453

ayec Tactede rétracUtion signé de PhelippeTronjoly et de la plupart des fonctioDDaires. Ils étaient chargés , en oatre , de les inviter à rétablir è Nantes le qaartier-général- Bientôt on apprit qne la Gonstitation républicaine était arrivée. Une grande fonle se porta au départe^** ment; des débats violents s'élevèrent entre les administrateurs et le peuple. Le président leva la séance , et l'assemblée fut dissoute ; mais les sans-culottes revinrent k la charge , et le soir dn môme jour , interrompant tonte discussion dans l'assemblée des autorités constituées^ ils réclamèrent la lecture de Pacte constitutionnel et du rapport qui le précédait , ce qui leur fut accordé.

Il n'était plus question à Nantes que de la Constitution, dont on parlait bien diversement. Les uns relevaient jusqu'aux nues, les antres voulaient la refuser , mais ils n'osaient exprimer publiquement leur opinion. Baco, plus courageux, fit imprimer une affiche ajant pour titre : Jvisd'fin républicain à ses concitoyens. Il y engageait les Nantais à n'accepter la nouvelle Constitution que provisoirement, à nommer de nouveaux députés , chargés de la réviser; à faire partir pour Paris des troupes, afin de les soustraire à l'oppression; mais cette affiche fut déchirée , et le vote des sections vint prouver aux partisans de la Gironde que la Montagne l'avait emporté, et qu'elle pouvait compter sur l'appui des masses.

Lorsque les autorités eurent fait leur soumission à la Convention , les représentants Gillet , Rnel et Philippeanx vinrent à Nantes. Le maire Baco fut destitué de ses fonctions et remplacé par Jean-Louis Renard , peintre en bâtiments , membre de la Société populaire. Les fonctionnaires du département. Bougon, Clavier, Athenas, etc., furent destitués quelque temps après, et remplacés aussi par des membres influents de la sociétéYincent-la-Montagne; mais les représentants se bornèrent à ces actes bien naturels qui étaient la conséquence directe des événements. Quelques fonctionnaires , suspects de fédéralisme , furent même conservés , et l'on ferma les yeux sur ce qui s'était passé.

Gonllinjoua un grand rôle dans cette affaire; lié avec Philippeanx , il profita de cette circonstance pour écarter du club Vincent un grand nombre de patriotes très-ardents , mais trop fermes pour se laisser diriger par lui. Ne pouvant détruire leur autorité, car ils appartenaient à la nuance victorieuse , il les relégua à la Mairie , bien sûr qne son influence à la Société populaire s'en accroîtrait: ce qui eut lieu.

Yoici la liste des admînistratenrs et des conseillers mimicipaax qui remplacèrent les fédéralistes.

Renard, maire; — Garrean;-- Pacqnetan aine ; — Jonllain; — Pion; — Champenois; — La Marie; — François aîné; — Bertrand; — Peylet; — Bigot; — Gaignard; — Le Maître; — Proust père;

— G.""» Gallon fils; — Maillé; — Barré, doreur; — Coisctod, procureur de la commune; — Barre, ministre, substitut du procureur de la commune; ^-^ Dufo; — ArcbambauU; — Perroty ; — Gantier;

— Saffiré ; — Benjard fils ; — Testé; — Doiû; — Chanvet fils ; ~ Desclos aîné ; — Terrien; — Roger; — Theullier ; — Corabeuf; — Ernest ; — Bouyer ; — Guilley ; — Clary ; — Challois ; — Gachignard ; — Petit ; — Ruel ; — Oron ; — Madiot ; — Ployer ; — 9Iarchaix ; — Bonamy aine ; — Gontremoulin jeune ; -^ Fayé ; — Goullin; — Couprie aine ; — D'Héron; — Riedy*

Le 8 octobre 1793 , Carrier arriva dans notre Tille. C'était un homme jeune, ardent, ignorant , présomptueux , crapuleux dans ses plaisirs , lAche dans ses violences , trop étroit pour avoir un système , et trop peu politique pour comprendre le danger des crimes inutiles.

liantes possédait une commission militaire , un comité révolutionnaire, organisé par Philippeaux, et composé de tout ce qu'il y arait de plus exalté et de moins consciencieux dans la société Vincent-la- Montagne. Il loi manquait un tribunal révolutionnaire , qui pût servir de complément à ces deux institutions. Carrier, aussitôt son arrivée, s'occupa de l'organiser; puis il se présenta au club Vincent, où. il débuta par un discours entremêlé de jurements qu'il prononça le sabre à la main. Il existait, dans ce club , un comité de surveillance: Carrier le conserva ; mais, trouvant que les exécutions n'allaient pas assez vite et que l'on n'emprisonnait pas assez de suspects, il fitorganiser,parGonllin, lun des meneurs du comité révolutionnaire , une compagnie dont les membres avaient droit de faire d'eux-mêmes des perquisitions et d'emprisonner. Pendant qu'on procédait à la nomination des soixante sans-culottes qui devaient la composer, Goullin , à chaque nom qui était proclamé , disait à ses collègues : ConnaUsez-vauê encore qw^ qu'un qui toit plut tcélérat que celui-ci P Le serment qu'on leur fit prêter fut le suivant : «Je jure que Marat tant avili, calomnié par le » parti feuillantin , par les crapauds du marais , par les contre-ré-

XVin.« SIÈCLE. 455

» Totnlionnaires en on mot, ne Técat qneponr le peuple, et qn*il » moorat rictime de son dévouement ponr ce même peuple ; je jure » que les principes révolutionnaires qu'il osa professer , et dans ses

* écrits et k la tribune , furent, sont et seront toujours les miens. Je » jure que les sociétés popolaires sont les vraies colonnes de la li* » berté et de Téf^alité. Je jure de dénoncer et de poursuivre mème> de 9 tous mes moyens , les calomniateurs de ces sociétés bienfaisantes ; » je jure mort aux royalistes , aux fanatiques , aux muscadins , aux » fenillantins, aux modérés de quelque couleur, de quelque masque » qu'ils se revêtent ; je jure de ne reconnaître pour parents , pour

* frères , pour amis, que les seuls vrais patriotes , que les défenseurs 9 ardents de la République. » Lorsque cette compagnie eut été réunie , et qu'on lui eut lu ses règlements , tous les membres se levèrent spontanément > et demandèrent que le nom de révolutionnaire qui loi était donné fût changé en celui de Marat. Le comité applaudit à cette idée , et 9 jaloux de rendre hommage à la mémoire d'un homme si aimé des masses , et dont le nom ne se prononçait qu'avec respect dans les clubs , il arrêta qu'à l'avenir elle porterait ie nom glorieux de (Ami du peuple. Bientôt commencèrent ses fonctions , et , grâce au zèle avec lequel elle les remplit , quatre cents citoyens de liantes furent enfermés dans les prisons , sans forme de procès ; cependant , il se glissa dans cette compagnie , mais en petit nombre , des commerçants et des employés des administrations que l'on disait fort honnêtes gens : la plupart étaient de ces trembleurs auxquels la peur peut arracher des crimes, et qui sacrifient tout pour éviter un danger.

A la suite des nombreuses arrestations faites par la compagnie Marat, le comité révolutionnaire, assailli de solliciteurs qui demandaient l'élargissement de leurs parents et do leurs amis , ne trouva rien de mieux, pour s'en débarrasser, que de faire afficher une proclamation dans laquelle il annonçait qu'il serait sourd k tontes les demandes , qu'il en regarderait les auteurs comme suspects , et qu'il faudrait les signatures de huit de ses membres pour qu'un prisonnier fût élargi. Le plus souvent , les misérables qui faisaient les perquisitions domiciliaires , ne mettaient les scellés qu'après avoir vidé les meubles des effets précieux qu'ils renfermaient ; leurs scellés n'étaient d'ailleurs apposés qu'avec le pouce on une pièce de monnaie; dès-lors il leur était facile de visiter à loisir ce qu'ils

avaient laissé de côté une première fois. Les dépoailles des détenns étaient ensnite portées au comité ré volotiounairey qni se les partageait fréquemment.

La Gonrention avait supprimé, en quelque sorte, le culte catholique et ses fôtes pompeuses. On sentait cependant le besoin de parler k Timagination des masses : une cérémonie eut lieu sur la place du Département , dans le double but de consacrer Tafiranchissement de la IVation et de se concilier le peuple par un spectacle intéressant pour lui. a Sur cette place (dit le narrateur) , » Ton avait élevé une montagne pour rappeler an cœur des patriotes » la Sainte Montagne et les Jacobins. Des deox côtés se trouvaient » deux grottes dans lesquelles on voyait, sur des transparents, les » portraits de Marat et de Lepelletier , de ces hommes vertueux , 9 victimes de leur amour pour leur patrie et martyrs de la liberté. » A côté se trouvait un bûcher. Le cortège (c^est toujours le narra- » teur qui parle) est sorti de rHôtel-de-Yille, composé des représen- » tants , Carrier et des municipaux : venaient ensnite la table de la 9 Constitution , les bustes de Bfarai et de Lepelielier , des patriotes » portant suspendus k de longues perches des insignes monarchiques » et sacerdotaux, puis un chariot chargé d^armoiries et de vains » titres de ces vexateurs du peuple, oripeaux dont ces hommes 9 atroces et sanguinaires tiraient vanité , et qui ont été abolis par la 9 Nation. Il était conduit par un habitant de la campagne, en signe » de ra£franchissement de cette classe intéressante. Les citoyens » Carrier , Minée , Forget , ont parlé dans cette circonstance , et le 9 public a fortement applaudi leurs discours. L^on a jeté ensuite » dans le bûcher les livres des rêveries des prêtres et de Torgneil 9 vaniteux de la noblesse. y>

Le 18 novembre, eut lieu la translation du club Yincent-la-Montagne , à Féglise Sainte-Croix. On ne lira point sans intérêt le récit de cette cérémonie, écrit par Tun des hommes qui se sont trouvés à cette époque en rapport avec Carrier.

jiu citoyen Carrier , Représentant du peuple, « Citoyen représentant , tu m'as confié le soin de te rendre compte

» de la réimion da 27 brnmaire , je te Tadresse ; il est digne da pur » patriotisme qui anime an vrai sans-calotte. »

Compté rendu de la séance du 27 brumaire an II de la République.

« Il fallait à la société Fïncent-iO'Montagne on local digne de ses » réunions, et qni pût contenir tons ses membres. Le citoyen Carrier , » Représentant da peuple » s'est empressé de proposer Téglise Sainte- » Croix : aussitôt un message a été adressé aux citoyens da district , » aujourd'hui purgé par les soins des Représentants Méaule et Phi- » Uppeaux , des nommés Bougon , Athenas , Clavier et autres sus- » pects de fédéralisme et d'attachement à la Gironde. L'heore ve- » nue, le cortège est parti de la Commune. Les membres du disn trict » les municipaux et les autres autorités s'étaient réunis vis-è- » vis la ci-devant église Saint-Vincent , aujourd'hui Société patrio- » tique et populaire. Les membres de cette réunion et tout ce qu'il » y a dans notre cité de purs Montagnards » prennent rang dans le » cortège que guide le représentant Carrier. Les insignes de la repu- « bliqne précèdent la marche , et chacun se fait honneur de les por- » ter; la musique fait entendre des airs républicains > et chacun se » sent animé du plus vif enthousiasme et du plus pur civisme. L'on » arrive à la ci-devant église Sainte-Croix; alors le citoyen Carrier » monte dans cette chaire si souvent profanée par les paroles im- » pures et fallacieuses du sacerdoce et des prêtres. Citoyens Mon- » tagnards, s'écrie-t-il avec l'accent de cette noble passion pour la » vertu dont il est animé , cette journée servirait encore» s'il en était » besoin, à dissiper les brouillards fétides du despotisme des prêtres » et des rois. Mais la morale est vengée, et le peuple philosophe » se rit des jongleries des uns , des ci-devant usurpations des autres. » Citoyens , le trône des tyrans n'est plus , et les assemblées pa- 9 triotiqnes remplacent ce troupeau d'imbécilles qae conduisait la » calotte. Ici de vifs applaudissements viennent interrompre le Re- 9 présentant du peuple. Carrier continue ensuite en développant les » eireors , les superstitions , les crimes anciens et nouveaux des » prêtres et da sacerdoce, puis il termine ainsi. Est-ce vous, sans- 9 ct»^<to# ? Est-ce VOUS , Monlagnards^ qui avez allumé le feu de la 9 guerre civile? £st-<e vous qui avez couvert la Vendée de ca- » davres ? Est-ce voos qui avez insinué à de malheureux imbus de 9 préjugés, de poignarder leur patrie? Le sang coule, mais il doit

458 XVIU.* SIÈGLB.

9 coaler! cpie le Panthéon soil ouvert ponr recevoir les cendres des » Lepelletier et des Marat , qae leors omlures soient honwée», qne » leur patriotisme trouve des imitateors; mais la patrie est juste, » et le glaive de la loi doit atteindre les aristocrates et les prêtres. » Il doit atteindre ceux qni soufflent la guerre civile , ceux qui font » couler les pleurs de la veuve et de Torphefin. Cette péronison » éloquente est couverte de nombreux applaudissements , et le ci- » toyen Carrier descend de la tribune au milieu des bravos et des » félicitations. Alors , Tévéque Minée prend la parole et prononce 9 un discours énergique dans lequel, k son tour» il retrace vive- » ment les impiétés sacrilèges des prétendus adorateurs de la divi- ^ nité , de ceux qui ont fait nattre l'athéismer par leurs fautes de » toute espèce, et souvent il obtient des applaudissements. Les » phrases suivantes , qne nous reproduisons presque textuellement , 9 ont produit beaucoup d*effet : La République , citoyens , cette ré» » publique auguste que nous vénérons et sons les lois protectrices » de laquelle un français doit être glorieux de vivre , c*est la réu- 9 nion et Texercice de toutes les vertus. Quel homme ne voudrait » préférer les avantages inappréciables du régime des bonnes mœurs » aux fléaux destructeurs de Tégoisme et de Torgueil , rils satellites 9 de l'aristocratie de toutes les espèces. Il ne doit plus y avoir de 9 différence entre les hommes qne celle du vice et de la vertu , de 9 Terreur et de la vérité; la malveillance s*agite en tons sens, 9 mais elle succombera sous les efforts du patriotisme. Enfin, Té- 9 vêque Minée a terminé en faisant abjuration de son titre sacer- 9 dotal et de son caractère soi-disant ineffaçable de prêtre , puis 9 après lui plusieurs curés des environs de Nantes ont monté à la 9 tribune pour en faire autant. Cette séance , dont notre ville s*ho« 9 norera , et dont je ne puis redire ici tout Tintérêt , a laissé une 9 impression profonde dans Tesprit des spectateurs. Tons ont pu 9 voir combien les vrais Montagnards sont supérieurs^ aux autres par 9 leur énergie , leur haine du despotisme et leur amour des libertés 9 publiques , et s'il se trouvait dans la réunion quelque patriote à 9 Teau rose, quelqu'une de ces âmes timides qui ne savent se pro* 9 noncer qu'après les événements , ils auront appris qne ce n'est 9 point en protégeant les brigands de la Vendée et les sicaires du 9 despotisme des prêtres et des nobles, que l'on peut assurer le re- 9 pos du pays et le triomphe de la souveraineté du peuple sur les » tyrans et leurs complices. »

XTIII.* SIÈCLE. 459

Carrier, après «rmr fait organiser la compagnie Marat , établit en principe qne les déponilles des prisonniers appartiendraient à cent ^i les avaient arrêtés ; de là nne suite de toIs dont le plos considérable est lien dans la maison des frères Thoinnet , deux des pins ricbes négociants de Nantes. Pendant qne ces jeunes patriotes , tont dévoués âi la République » après avoir donné 300,000 francs h la ville ponr acbeter du blé , combattaient comme volontaires dans la Vendée , les scellés furent apposés cbez eui , c'est-à-dire qu'on pilla leur caisse ; argent, billets, toutfutpris; incarcérés à leur retour comme suspects, ils sont morts dans les prisons. (1)

Bientôt Carrier ne ménagea plus rien , et , s'étant présenté an club le sabre à la main , suivant sa coutume, il y fit un discours affreux , qui lut le prélude des actes qui suivirent: « Citoyens, disait-il, dans un véritable accès de monomanie homicide , î! ne faut plos d'accapareurs,

de négociants , de fédéralistes , de modérés, il faut leur f la tète à

bas. » Telle était son exorde. Les membres de la Société témoignèrent leur indignation par nn profond silence : furieux alors de ne pas obtenir les applaudissements habituels , Carrier abattit les chandelles à coups de sabre , et fit évacuer la salle dont il ferma les portes; ainsi se termina cette séance , qui fut bientôt répétée par Goullin. Qnelques-unes «des paroles de ce dernier méritent d'être conservées. Les voici : Citoyens , prenes garde de recevoir parmi vous des modérés , de faux patriotes ; il ne nous faut que des hommes qui aient le courage de boire un verre de sang humain!...

Les membres du Comité révolutionnaire ne pouvaient oublier la journée du 5 juillet , les actes des Girondins et les marques de mépris qu'ils en avaient reçues ; quelques-uns d'aiHenrs convoitaient leur fortunes aussi profitèrent-ils de leur puissance ponr se venger. Dans les premiers jours de frimaire , parut une liste de 132 accusés, sur laquelle figuraient les citoyens de Nantes les plus recommandables : c'étaient Dorvo , ancien procureur de la Commune ; Antoine Peccot, coupable d'avoir lancé contre le comité quelques mots piquants qui avaient fait fortune ; Yillenave , bien connu cependant ponr ses opinions démocratiques ; Martin , dit Duradier ; les deux Sottin , y arsavaux , Pellerin , ex-constituant ; Fournier, ingénieur;

(i) Celte seule famille a perdu dix-sept de ses membres.

PotoQ , Billard , Béranger , etc. , qai tous avaient pris une part active aux événements de 88 et de 89. On leur adjoignît un grand nombre d'hommes tranquilles; les uns, comme René Martel , Bruneau-la-Souchais, Destourbîllon , Deraonti, Gharbonneau, parce qu'ils étaient nobles; d'autres, comme Poirier, Malmuze, Latonr, Delaunay , Tbébaud , Bascber , Defrondat , Mercier (Pierre) , Carnier^ avoué; Poidras , Pussin , Hernaudt Gbauran , Chanvet , éU:, , sous le prétexte qu'ils avaient prêté leur appui au club de la Halle , mais , en réalité , parce qu'ils étaient riches , et que les apposeurs de scellés espéraient s'approprier une partie de leur argent et de leurs effets précieux. L*ordre de les fusiller fut donné au général Boivin. Celui-ci avait pour ami intime et conseiller Tofllcier-major O'Sullivan. Grand donneur de sa nature , il se reposait d'habitude sur le zèle de ce militaire qui , par suite » avait acquis sur lui la plus grande influence. Humain , et lié d'ailleurs avec quelques-uns des 132 ]Vantais> Boivin répugnait à les faire fusiller ; aussi trouvat-il un prétexte pour attendre l'arrivée d'O'SuUivan. « Général , lui dit ce dernier , je ne suis pas de ceux qui transigent avec leurs opinions; Jacobin pur, j'ai approuvé et j'approuverai, sauf les raisons politiques de clémence applicables selon les circonstances aux seuls paysans égarés , que l'on fusille immédiatement tons les royalistes faits prisonniers les armes à la main. Quand deux partis se font une guerre à mort , malheur aux vaincus I mais ici de quel droit fusiller 132 citoyens qui n'ont pas été pris en flagrant délit de rébellion et qu'aucun jugement n'a condamnés , surtout lorsqu'il est à notre connaissance que plusieurs d'entre eux sont de bons patriotes qui regrettent sincèrement d'avoir conspiré dans le temps contre la Montagne ? Général , ajouta O'Snllivan , vous n'ôtes pas un bourreau , vous êtes un soldat; vous ne devez donc frapper qu'en connaissance de cause , et vous seriez coupable si vous étiez assez faible pour vous faire Tinstrument de la vengeance de quelques hommes jaloux , haineux , pillards , indignes de porter le titre de républicains ; laissez Tobéissanoe passive aux satellites des tyrans. » — Tu me rends l'existence , répondit Boivin , en lui serrant la main , et aussitôt il donna des ordres pour protéger la vie des 132 Nantais. Ces malheureux furent alors conduits à Paris comme des forçats. Traînés de prisons en prisons , de granges en granges , ils furent exposés à tontes les misères , et 38 snccombtoent dans la route. Quelques membres du

XYUL* 8IÈGLE. 461

Comité ayaient résolu de les faire condoire de Nantes à Angers par des Américains» auxquels ils eussent dit que leurs prisonniers faisaient la traite , afin de les indisposer contre eux. Les mêmes avaient aussi songé à leur adjoindre un détenu , qui eût fourni prétexte . en s*éTadant , pour les faire exécuter comme conspirateurs pris en flagrant délit. Hais ces projets échouèreqt par h probité et la fermeté de Tofficier auquel ils furent confiés. Leur voyage fut long ; par suite , leur jugement n'eut lieu qu'après la chute de Robespierre: peut-être durent-ils à cette circonstance d'être tous acquittés , car plusieurs d'entre eux n'étaient rien moins que patriotes.

Carrier ne devait pas rester en arrière de ses agents. Des prêtres avaient refusé de prêter serment , il s'en servit pour tenter un essai qui ent les plus funestes conséquences. Sous prétexte de les déporter, Lambertye, l'exécuteur de ses cruautés, fit préparer une galiote. On y emmena de nuit ces malheureux après les avoir entièrement dépouillés, puis on les noya. Deux d'entre eux avaient échappé comme par miracle , ils furent repris ; et, cette fois , la mort ne trompa point leurs bourreaux. Trois jours après , Carrier donnait un diner splen* dide sur le navire qni avait servi à cette noyade. On y porta la santé des victimes , et le Représentant du peuple y lut une lettre adressée à la Convention , qui se terminait ainsi. « Une nuUhewreuie catastrophe » a précipité ces prêtres dans la Loire: on dirait qu'une certaine fataHté » ies accompagne , irinsi que tes nobles jjusqu^ au tombeau, » A quelques joars de U , Carrier, voulant user de son nouveau moyen de destruction , et pensant qu'il était à propos de le justifier par quelque prétexte (car alors il loi fallait encore l'apparence d'un motif pour faire périr nn citoyen), imagina une conspiration des prisons. Ses agents trouvèrent cet expédient fort heureux , et résolurent d'en profiter. Il fut doDC décidé que Tuu des concierges viendrait se plaindre de l'arrogance des prisonniers et les accuser (ils mouraient alors de faim) , de se jeter à la figure les uns des autres le riz qu'on leur donnait pour leur nourriture , pendant que les patriotes n'avaient pas suffisamment à manger. Il fut décidé aussi que l'on battrait la générale , que les sans-culottes se rendraient è leurs postes, et que l'on ferait contribuer, par de fortes amendes, tous les aristocrates qui seraient restés chez eux. Le 22 au matin , la générale fut battue dans toute la ville, pendant que les canons braqués sur les places semblaient annoncer quelque grand danger. Carrier reçut une Garde-d'Honneur» et sa ruse.

toute groisière iia*eUe étail» Mrrlt eepesdamt à loi rallier qvelqwt patriotes da elob Vînceat , qui fareat dopes de ce mojeD si osé , depais , par les diren gooTememcnts qoi se sont soocédé daas aotre patrie. Le soir, on fil m grand aonifae d'arreslatioasy plasiears exécotioBS einrent lieo, et des coaps de canon \ mitraille Inrent tirés sar les prisonniers. On igpore le nomhre des Tictines de celte joar» née, mais il est très-bien pronré» qooi qa'on en ail dit, qa*iln*j eol ni 800 ni même 600 penonnes de laées. Qaelqaes-ans des contemporains, prétendent qu'il n> eat qae quelques Ueaaés. Le lendemain (une déposition reporte an 16 frimaire oel événauiBUf)» Ton mit en délibération de savoir si Ton massacietait eu masse les prisonniers; la discumiou fui Tive, et n*eut aucun résultat. CqM»* dant Lambertye envoya an ciseleur Boirin , alors général de brigade et commandant temporaire de Nantes, Tordre de les faire fusiller. Celni-ci répondit cooragensmneni qu*il était soldat pour combattre les ennemis de la France, et non pour assassiner ses compatriotes. Il se rendit aussitôt riies Goullin, auquel il fit, mais inutilement, les pins TÎTes remontrances. Désespéré, il rentra cbes lui, ets*anna de pistolets, décidé \ se brûler la eerrelle, plutôt qœ de se laisser arrêter , c'esl-âi-dire guillotiner. Le soir , il se présenta an département et rendit compte de sa conduite. Le département, sous la Résidence de Blinée, Tenait de décider que les prisonniers ne seraient pas fosillés; mab on craignait dans rassemblée que cette délibération ne fût trop tardive. On y reçut donc Bolvin avec des transports de joie et d'attendrissement.

Carrier et ses agents ne pouvaient renoncer \ leur projet. Dans la nnit dn 24 an 25 frimaire, deux membres de la compagnie Marat apportèrent des cordes au Booffay, en demandant qu*on lenr livrAt 155 prisonniers ponr les transférer li Belle-Ile. Ils n'avaient pas d*ordre , et le concierge les refosa ainsi que 30 li 40 de leurs compagnons , qui seprésentèrent quelque temps après ; mais ils se portèrent an Comité, et rerinrent avec des instructions écrites. Il n'y avait en tout dans la prison que 129 détenus, dont quelques-uns, acquittés, deraient sortir promptement Plusieurs antres y étaient renfermés ponr de légères fautes : après leur avoir recommandé à tons d'emporter avec enx leurs effets et leurs portefeuilles, on le«r lia les mains. DuBooffay, Goullin, qui présidait à cette opération, les fit conduire è la Sécherie, où ils Inrent embarqués et noyés,

Xyill.« SIÈGLB. 463

après aroir été déponillés de toat ce qa*ils possédaient. Quand cette exécution fut connue , la teneur qui régnait dans tonte la rille s'accrut encore. Carrier, d'ailleurs, ne ménageant plus rien, envoya au président du tribunal Tordre de faire exécuter , sans jugement , un assez grand nombre de détenus; Phelippe Tronjoly s*y refusa; mais ses collègues accédèrent à cette demande. D*nn autre côté , Fouquet et Lambertye reçurent , du Représentant du peuple , les pouvoirs les plus étendus : ils pouvaient entrer k TEntrepOt, y prendre des prisonniers, requérir des bateaux et des bateliers, se faire appuyer par la force armée; c'est-à-dire exécuter les noyades sans aucun jugement préalable. Le président de la Commission militaire s*étant trouvé dans cette prison , au moment où ils réclamaient des détenus, force leur fut dexbiber leur laisser-passer. Cependant, malgré la signature de Carrier, le président, qui était un vieillard timide, mais probe , s'opposa fortement à ce que le concierge laissât sortir qui que ce fût. Carrier, en ayant été instruit, le fit venir chez lui, et du plus loin qu'il l'aperçut : « C'est donc toi^ jeanf.....^ Inl dit-il , qui o$êi me réêùter ; apprends que je te ferai guillotiner , si cela l'arrivé une autre fais, n Ce malheureux vieillard fut tellement épouvanté, car, avec Carrier, l'efiet suivait de près la menace, qu'il en tomba malade, et dans son délire il s'écriait : Pauvre ville! ah! scélérat! (A! coquin de Carrier!

Nous ne passerons pas en revue toutes les honeurs dont Nantes fut témoin , jusqu'au jour du départ de cet homme sanguinaire ; elles sont consignées au procès des membres du Comité révolutionnaire. On y voit que des acteurs de cet horrible drame portaient à 3500 le nombre des femmes et des enfants qui avaient péri dans la Loire, à 4000 celui des hommes, è 7500 celui des Vendéens, ou prétendus tels, Cnslllés à Gigant. Ces chiffres cependant sont exagérés r ainsi 3500 personnes, au plus, ont péri dans les noyades. Mais qu'importe le nombre à la moralité du fait ! Des prisonniers étaient faits dans la guerre de la Vendée ; aussitôt amenés k Nantes, sans jugement préalable , fusillés ; d'autres rebelles , ayant confiance dans les promesses de la République , venaient se rendre , faisaient leur souBiission , et proposaient de retourner chercher un grand nombre des leurs : fusillés ; des prisonniers paraissaient avoir sur eux des objets de prix , c'étaient des ennemis de la République : fusillés. Ce n'était pas seulement à Gigant , dans les carrières situées sur les

bords de la Chésine , que Ton exécutait les malheoreiises victimes de la terreur , beaucoup out trouré la mort à reitrémilé de Richebourg ; un assez grand nombre , sur la place du département , o(l on les a massacrés à coups de sabre et à coups de baïonnette ; enfin , la guillotine était en permanence , et chaque jour elle offirait au peuple le plus horrible de tous les tableaux. Dénoncé par le pie* mier misérable venu , Ton pouvait être emprisonné , puis déposé à TEntrepôt; là, Ton mourait du typhus qui régnait alors dans cette prison, ou Ton succombait sous le plomb meurtrier, ou Ton terminait sa carrière dans la Loire : c'était ce que Carrier appelait prendre un baiUf boire à la tasse des cahtins^ etc. Les prisonniers qtie l'on envoyait aux fusillades étaient conduits entre deux haies de soldats, au nombre de 30, 40, 60, et quelquefois davantage ; on les menait aux bords de la fosse, pour avoir plus tAt fait ; un roulement servait de signal à la fusillade , qui ne cessait que quand tens étalent tombés. Malheur à celui qu'avaient respecté les balles; car on l'achevait à coups de baïonnette!

Les cadavres étaient ensuite dépouillés et jetés dans des douves profondes, qu'ils ont servi à combler. Pendant plusieurs mois , 3 à 400 hommes furent fréquemment employés à la fois à les recouvrir de terre et de chaux vive. Souvent aujourd'hui des ouvriers viennent boire le dimanche et se délasser de leurs travaux sur leurs tombes verdoyantes , et les enfants y folâtrent dans leurs jeux ; car rien n'indique oh ils reposent. Ainsi l'homme oublieux marche dans le monde entouré de graves souvenirs , auxquels il ne bit aucune attention. Les noyades avaient lien le plus souvent lorsqu'il faisait nuit; on les pratiquait au-dessous de Nantes. Plusieurs ont été faites avec des bâtiments dont on bouchait toutes les ouvertures ; des charpentiers , qui se tenaient à côté dans des embarcations, en ouvraient les flancs, et s'éloignaient ensuite. 800 personnes ont ainsi péri dans une seule nuit sur deux navires. On s'est aussi servi d'un bateau à soupape , moyen qui avait sur le précédent l'avantage de l'économie. Deux ou trois noyeurs, assez humains, laissaient fréquemment t&çha^^r quelques-uns de ceux qu'ils conduisaient à la mort; mais la majorité s'acquittait de ses fonctions arec tonte la férocité que Carrier pouvait désirer dans des bourreaux. Ils inventèrent les mariages républicains , supplice qui joignait à la barbarie 'immoralité la plus dégoûtante. Ces mariages se faisaient

en prenanl deux personnes de sexe différent ; le pins souvent c'étaient un jeune homme et nne vieille femme, on bien un vieillard et nne jenne fille ; on les liait Pun k Tantre, par-dessons les aisselles, après les avoir dépouillés ; quelques-uns de ces malheureux ont été laissés nne demî-heure dans cette position , on les jetait ensuite dans la Loire, où des assommeurs placés dans des bateaux achevaient de nojer ceux qui, dans leurs efforts, étaient parvenus k briser leurs liens. Deux fois , lorsque des membres du comité révolutionnaire et de la compagnie Marat se portèrent à TEntrepôt pour y chercher des détenus, il lenr arriva de saisir les premiers qu'ils rencontraient, qu'ils fussent ou non sur la liste: marche^ 6 ! telle fut,

avec des coups de sabre , la seule réponse qu'ils aient daigné faire k leurs observations. Un jour, des prisonniers furent oubliés dans nne galiote pendant 48 heures ; ils étaient dans la cale , et l'on avait en la précaution de fermer tontes les issues. Lorsque le pont fnt ovvert> on en trouva 60 asphyxiés ; l'un des agents de Carrier , nommé Robin , fit enlever et jeter à la Loire leurs cadavres par d^antres raalheorenx fraîchement sortis de l'Entrepôt; cette opéra» tion terminée , il fit dépouiller entièrement tous les détenus qui se trouvaient sur le navire , sans aucun égard d'âge ni de sexe : c'était en plein jour; mais ce spectacle, aussi triste qu'obscène, changea bientôt > et Ton ne vit plus qu'un navire sur lequel des fiwcenés riaient et chantaient , pendant qu'autour d'eux , sur le fleuve , leurs vicâmes luttaient çk et lâi contre les flots, disputant à la morti dans Ti^onie de souffrances aflrenses, quelques derniers moments d'existence!...

Non content des noyades , Carrier se faisait souvent amener les pins intéressantes des prisonnières qu'il renvoyait ensuite à l'Entrepôt , quand elles avaient servi à ses plaisirs. Trois nantaises enrcmt le malheur de loi plaire; il les fit. venir successivement, et lenr promit la vie en échange du déshonneur ; mais de son lit elles allèrent âi la gnillotine* Ses amis prirent exemple sur lui. Lavanx et Robin, tons les deux jeunes , et livrés sans frein à l'effervescence de passions fongueuses , ne craignirent pas d'aller publiquement sur les navires où se trouvaient les femmes destinées à la Loire , prendre celles qui leur convenaient et de les faire jeter ensuite dans le fleuve, les nnes, sans doute, parce qu'ils les avaient trouvées trop faciles; les antres, parce qu'elles ne l'étaient pas assei. Gonllin ^ homme de

466 XVIIl.* SIÈCLE.

meillenre compagnie, avail toujours no intermédiaire en pareille circonstance, et c*était surtout aux dames du grand monde qu*if s'adressait. Tous, du reste , savaient au mieux comment s'y prendre pour imposer la peur et faire payer aux riches de grosses rançons. Quant an bas étage du comité, ses choix attestaient de son infériorité ; c'était toujours à des femmes de chambre, à des cuisinières, le plus souvent détenues comme aristocrates, qu*il témoignait sa tendre sympathie.

Après toutes ces horreurs, la matière n'est pas épuisée. Nous n'ayons même rien dit encore des parties de campagne da Repiésentant, et de ces soirées où il réalisait avec ses amis, leurs maitresses et quelques dames qui avaient leurs entrées chez Ini, tout ce que Timagination peut inventer en fait de luxure et. d'wgie. Nous avons possédé la liste des femmes qui assistaient habituellement à ces réunions; quelques-unes vivent encore : presque tontes appartenaient aux classes élevées de la société. Il était de notre devoir de détruire ce document, et jamais il ne sera publié; mais l'on saura que les séides de Carrier et les membres des diverses administrations assistaient seuls à ces réunions , auxquelles on ne vit jamais ni les membres de la Mairie et du Conseil municipal, ni même la plupart des Jacobins les plus ardents. Dans ces assemblées de débauche, les femmes arrivaient à moitié vêtues. Après de cc^ieuses libations , venaient des danses obscènes : souvent alors on éteignait les flambeaux , et la promiscuité la plus dégoûtante ajoutait encore à ce qu'il y avait d'infâme dans ces orgies !

Quelques faits d'un antre genre, deux surtout, doivent trouver place ici. Une jeune fille, conduite dans les carrières de Gigant pour y être fusillée, parvint à s'échapper; reprise > elle se sauva de nonveau, et, poursuivie vivement # elle grimpa sur un toit peu élevé. Jeune , intéressante , désireuse de vivre , liée peut-être au monde par de vives aflections , elle eût dû attendrir les cœurs les pins farouches ; une seconde fois on l'arracha de son asile. • Je ne veux pas fitotiftr, disait-elle, /at##02-fnof vfvf 6 > que vous ai-je faU^quei mal puis-je faire? » Elle fut entraînée avec violence, et la m(Nrt vint étouffer ses cris. Rien dans ce premier fait que de bien naturel ; mais les débats de la jeune fille , son regret de quitter la vie , Téloquence de ses prières , voilà ce que je n'ai pn rendre et ce qui a

XVni.* SIÈGIfi. 467

jeté on si vif intérêt sur ses derniers instants. Le second est digne des temps antiques: Une mère et ses cinq filles, jeunes et belles, se présentent k Téchafaud : elles n'avaient snbi aucun jugement ; autour d'elles se presse une foule muette d'inquiétude et d'efiroi ; mais la place est prise , il faut attendre et faire queue une demiheure à ce drame horrible. Cependant la mère soutenait ses filles de ses conseils et de son courage ; bientôt elles se prirent à chanter en choeur des cantiques. Un hymne religieux sur cette place rouge de sang ! Un hymne chanté par des femmes, ou plutôt par des anges ,

comme on les rôve à 20 ans! Le peuple s'émeut. Aux accents

des jeunes vierges , il a retrouvé , dans son cœur, un reste de pitié. La Velîgion de ses pères , cette religion qui consacra par des pompes imposantes ses premiers pas dans la vie, et qui n'est plus pour lui qu'un souvenir , l'entoure de ses prestiges. Le bourreau , lui-même , succombe h son attendrissement.' Cependant il exécute les ordres qu'il a reçus : deux jours après, il était mort d'horreur et de regret.

 Fanarchie d'un despotisme sanguinaire, se Joignaient, comme compléments pendant le séjour à Nantes de Carrier, la disette et une épidémie violente. La disette fut la source du maximum , qui ruina un grand nombre de maisons dont le crédit était basé sur une probité scrupuleuse. Les assignats perdaient chaque jour de leur valeur réelle ; cependant la loi ordonnait de les recevoir au taux de leur valeur nominale ; de plus , il était enjoint à toot négociant d'inscrire sur sa porte la liste des denrées qu'il avait en magasin. Alors se présentaient comme acquéreurs, ceux qui jouissaient de quelque crédit auprès du Comité révolutionnaire, et les hommes qui criaient si fort au club : à bas les accapareurs/ accaparaient les premiers, en forçant les détenteurs à vendre au prix fixé par le tarif et à recevoir leur paiement en assignats. Les uns ensuite expédiaient au dehors leurs marchandises et les dirigeaient sur les autres ports de la République ou de ses alliés. Les antres avaient, soit à Nantes, soit dans les environs, des magasins, qu'ils remplissaient, et dont ils tiraient an fur ^ à mesure de leurs besoins : tous s'efiorçaient de revendre en espèces monétaires ce qu'ils n'avaient soldé qu'avec un papier discrédité. On voit môme, par une déposition de M. Mosneron , insérée au procès de Carrier, que l'un d'eux, nommé Uouqnet, s'emparait des marchandises de tout le monde , et se les appropriait sans

468 XyiII.* SIÈGLB.

bonrse délier, en exigeant on certificat de cÎTisme de cenx qni lui en réclamaient le prix. Plusieurs des grandes fortunes de Nantes doivent malheureusement leur origine à des rois de cette espèce: puisse leur emploi faire oublier leur source !

Malgré les noyades et les exécutions, les prisons restaient pleines. De Tentassement des détenus et de la malpropreté de leurs salles , naquît une épidémie qui fit de grands ravages, surtout è TEntrepôt; plusieurs centaines d'enfants y périrent dans l'espace de quelques jours. Les malades que Ton en extrayait , sentaient tous , au rapport de M. Laënnec et de plusieurs autres médecins , Todeur de cadavre , à tel point qu'on soufirait de les approcher , et qu'ils communiquaient la maladie dans les lieux où ils séjournaient quelque temps. 24 hommes « qui avaient passé la nuit au corps-de-garde de cette prison , en furent tous attaqués, et la plupart succombèrent. Vers la fin de janvier 1794, l'on comptait à l'hospice grand nombre de lits qui avaient reçu successivement 50 moribonds. Les matelas étaient imprégnés de leur odeur putride, et la mortalité s'élevait de 30 à 40 chaque jour, à l'Entrepôt seulement. La fièvre typhoïde , dont il est ici question, s'annonçait par une faiblesse extraordinaire, les traits étaient de suite altérés, et la figure prenait une expression cadavéreuse. C'était une affection de toutes les muqueuses , fréquemment accompagnée de symptômes cérébraux. L'emploi de la saignée et des limonades acides obtint seul quelques succès ; cependant, il faut ajouter que si les autres méthodes de traitement ne guérissaient pas , les malades qui avaient été saignés succombaient presque tous au moment où l'on espérait leur convalescence, qui était toujours extrêmement longue^ quand elle avait lieu. Userait difficile de dire au juste combien de personnes sont mortes de cette maladie, véritable empoisonnement miasmatique ; mais on peut avancer sans crainte d'exagération qu'elle a moissonné plus de cinq mille. individus.

Pendant que la terreur et tous les fléaux réunis régnaient dans notre ville , Carrier adressait aux généraux qni commandaient dans la Vendée, les ordres les plus sanguinaires : sa barbarie rallumait partout la guerre cirile et des haines qui ne demandaient qn'à se calmer et qu'à s'éteindre , surtout depuis la débite de Savenay, qui avait entièrement découragé les insurgés. // vaut eH ordonné j éerivait-il au général Haxo, tTincendior ioutes les maiêons des rebeUês,

XVIU.« SliCLE. 469

d'en massacrer tous iês haUtanîs et tfen enlever toutes les subsistances. Chargé de fomnir de Tirres l'armée de TOoest et la ville de Nantes, il ne prenait ancnne mesore convenable, et s^onbliait complètement an milien de ses orgies et de ses listes de proscriptions. Un commis de Tadminutration militaire se présente nn jonr chez lui pomr demander des souliers dont un bataillon tont entier avait on pressant besoin, m...., va te faire f,...,,je h*ai pas le temps ^ telle fat sa réponse ; il ne se montra guère pins poli envers le Maire : celni-cl étant venn lui faire des observations au sujet de Papprovi* sionnement, le premier b , dit Carrier, qui me parle de subsistances ^ je lui faisf,.... la tête à bas.

Les plus chauds patriotes , les Jacobins même les plus fanatiques, à Texception de quelques membres du Comité révolutionnaire , désiraient tons le rappel du Représentant du peuple ; mais la peur les dominait à tel point qu'ils n*osaient en écrire ni à la Convention , ni au Comité de Salut public. Heureusement , vers la fin de janvier , nn jeune homme , alors ami et secrétaire de Robespierre , auquel il était donné de commencer à cette époque une nouvelle carrière et de racheter quelques erreurs par d*uti1es services , Jullien , de Paris, passa dans nos murs; on lui peignit vivement le malheur de notre ville , il vit toute la crainte qu'inspirait Carrier , écrivit de suite k Robespierre , promit de solliciter vivement le rappel dn Représentant dn peuple, et partit. Le 1.^^ février. Carrier avait quitté Nantes sur Tordre du Comité de Salut public. Il était temps : l'épidémie de l'Entrepôt faisait chaque jour de nouveaux progrès., Il avait fallu , par mesure de salubrité , défendre la poche en rivière dans certaines limites. Le fleuve roulait à la mer des cadavres dont un grand nombre , après s'être arrêtés dans les roseaux et les herbages, achevaient de s'y putréfier; des oiseaux de proie inaecoiitnmés volaient en troupes nombreuses et couvraient les rives de la Loire. Le flot et le jusant poussaient çè et là des corps morts snr les digues et snr les rochers. Les navires , en jetant leurs ancres , trouvaient des cadavres de noyés. Ce n'était plus l'aspect de la France , on eut dit le Gange , oh les Indiens déposent ceux qui ont vécu!

Serait-il vrai que Carrier n'avait d'antre bat , en faisant périr des milliers de détenus que de diminuer le nombre des consommateurs ? Serait-il vrai , comme il l'a prétendu dans une conversation , que le

472 XVIU.« SIÈCLE.

rendu de la Société Populaire et de la commane de Nantes k h Gonrention nationale» confirme encore notre opinion ; les fragments qui snlrent, nons permettront enfin d'émetire sur les hommes et les faits de 93, nn jugement impartial, mais qui n'eût pas été suffisamment justifié, si nous avions anticipé sur les événements.

L* Agent national a dit ; Citoyens magistrats et pères do peuple , j*ai été iastmit ce matio , vers les dîi heores, qa*onde vos membres , le dtojen Gham* penoifl, officier monicipal, avait été arrêté chez lui par nn ordre svpérienr et conduit par la ville au milieu de quatre fusiliers , jusque dans une maison , au Bourg-Fumé , où ipge aujourd'hui le Beprésentant du peuple français Carrier.

Citoyens magistrats , le citoyen Champenois , que son civisme et son attachement à Tunité et à Tindi visibilité de la Bépublique a toujours distingué , et qui a filé Topiniou des BeprésentantsPhelippeaui, Gillet et Buelle , qui Tout choisi pour être l'un de vos collègues , a sans doute été accusé d*on grand délit , et s'il n'est pas coupable , aiusi que j*ai lieu de le croire puisquil est en ce moment au milieu de vous , la calomnie s*est cruellement appesantie sur Ini. Cependant , comme nn magistrat du peuple doit être pnr et sans tache , et qu'il ne doit pas rester sons le coup do moindre soupçon , je dois égslement requérir et je requiers, au nom de la loi ^ qu*il s*eipUqne sur les motifs qui ont provoqué coatre lui nn ordre aussi rigoureux que celui qui Ta fait conduira par la force armée devant le Bepréseutant; me réservant , après ravoir entendu , de prendre telles conclusions que je verrai convenables,

À rinstant , le citoyen Champenois a dit :

Citoyens, frères, amis et collègues, voici Tordre que j*ai reçu ce matin, environ vers les 8 heures , de la part du Beprésentant du peuple Carrier , et je dépose cet ordre.

Lecture en a été faite ; il est conçu en ces termes :

(I Le premier officier commandant la force publique amènera devant le n Beprésentant du peuple , le nominé Champenois, potier d*étttn et officier M mouieipal à Nantes , y demeurant carrefour du Change.

11 Nantes , le 12 pluviôse de l'an 2.« de Tère Bépoblicaine.

« Signé , le Beprésentaut du peuple «

Cet ordre me fut remis par plusieurs citoyens armés de fusils. J'étais incommodé , et ayant à me rendre vers les neuf heures près le Beprésentant , en qualité de député de la Société de Yincent-la-Mootagne , je leur donnai ma parole de m'y rendre , et qu'ils pouvaient se retirer. Ils insistèrent pour

XTm.« SliCLB. 47S

Extrait du eompte-reruh de ta Société Populaire et de ta Commune de

Nantei,

« Nous paraissons aajoard'hai deyant la ConTontion nationale et le Peuple français ; nous lenr soumettons notre conduite arec confiance, afin que Terreur soit détruite et la perfidie déjouée.

me conduire , en vérin de leurs ordres. Magisirat do peuple , je connais le re^ect et la sonmission dos aux pooToirsqui ont été délégués parla Convention , et je donnai de suite l'exemple de Tobéissance que tout Bépobticain lenr doit : le commandant de la garde me fit placer comme na criminel , an milien de ses fusiliers , et ce fut dans cet état que je traversai tonte la ville , depuis le Change josqo^au Bourg-Fnmé i distant d*nn grand qnart de lieue, et k la vue de tout le peuple.

Arrivé à la maison qn*occope le Représenlaot , je dis au portier de le faire avertir de mon arrivée. Après un qnart-d'heure d'attente , je fus conduit derant Carrier, qui me dit en m'apercevant : Eh bien! Monsieur Champenois, Monsieur i histrion municipal} c'est donc vous et votre munic^aliié gui vous permettez de décacheter les lettres gui me sont adressées?

« Carrier, ai- je répondu , je ne puis croire qn*aucun des membres de la » nuinicipaUté se soit permis un acte semblable ; qnant à moi , je n*en ai nulle w connaissance. »

Pourguoi ^ reprit Carrier, hier^ dans la tribune de la Société , avezvous jeté de la défaveur sur ma personne et avili la Représentation hationale , et cherché , par là^ à me faire perdre le respect gui m'est dû comme Représentant? — « J*ai parlé le langage d'nn homme libre , celui de » la Tenté : Toyaut qu'il est très-difficile de t'approcher et que Tintérét de la •• Bépublique en sonffrait / parce que nous aTÎons à te donner des renseigne- N ments de la dernière urgence snr la guerre désastreuse de la Vendée , je

• demandai à la Société si tu avais répondu à la lettre qu'elle t'avait écrite , N et enfin si tu avais calmé nos justes inquiétudes sur la situation de nos arn niées dans la Vendée. J'appris que ton secrétaire avait répondu ; mais que M nous étions sans espérance de pouvoir te parler. Etonné de cela , je pro-

• posai de t'écrire de nouveau pour t'engager à nous répondre comme frère n et eu vrai Jacobiu. J'i^ontaî , avec ma franchise ordinaire , que si tu ne ré- *i pondais pas, nous ne pourrions plus te regarder comme on de nos mem* » bres. »

Je demandai alors à Carrier le nom de celui ou de ceux qui osaient calomnier près de lui nu patriote tel que moi , qui, loin d'avoir eu l'intention

474 XYUI.* SIÈCLE.

9 Proclamer à la face de la rfation toat entière nos prindpes ioTariables , déclarer ce qne nous aTons fait dans tons les temps poor la chose publique , éclairer nos frères abusés , ea confondant nos calomniateurs; tel est notre but » tel est notre doToir*

d a?ilir Dn RepréseotaDt montagnard , les ai tonjonrs tons défendus a? ec ce conrage et ce fen républicain qni m'animent contre tous les fédéralistes et modérés. Je Ini observai qnll était mon accoiateur , et qœ si je m'étais rendu coupable , les tribunani me jugeraient.

Carrier en colère , ma réplique en jurant : Mais , Monsieur, vous avez prétendu que je devais vous rendre compte de ma conduite en cette viile et de ma correspondance avec ies généraux. — « Le fait est fani: n j*ai dit que les brigands devaient être détruits , d'après ranoraoce qne tu » nous en a?ais donnée publiquement ; que , dans cette confiance , on préparait » une fête triomphale. J'ai dit qne ta maladie t*empéchait d avoir Toeil sortes » généraux qui paraissaient vouloir prolonger cette goerre pour leurs propres » intérêts $ qne nous avions des dénonciations contre eu ; qu'il fallait en ins- » trnire nos frères les Jacobins de Paris et la Convention , et es vrais Aépa- >i blicains dire tonte la vérité. »

Les renseignements que j'ai eus sont sûrs^ et les personnes qui me les ont donnés sont dignes de foi. — « Ils sont les ennemis de la liberté , »» puisqu'ils en ont imposé dans tons leurs rapports.» — vivons êtes un tas de

»ô de contre-révolutionnaires payés par Pitt puisque vous cherchet

» à me dénoncer et demandez un autre Représentant à Sa Convention, » « Je suis Tennemi juré de Pitt. Les patriotes que tu traites de contre- » révolutionnaires sont ceux qni ont forcé les fédérations à respecter la M Montagne, en affichant, en lisant au peuple les lois de la Convention M montagnarde, dans on temps où les poignards étaient levés snr nos » têtes, rions n'avons point demandé ton rappel, mats j'ai appuyé la motion » faite de demander un antre Beprésentant ponr t'aider.

» Il existe encore de ces bonunes méchants et pervers qni t'entourent et u te trompent : ton secrétaire Bdnneval en est un. Je te le dénonce poor u avoir refusé ta porte, en ne voulant laisser entrer que trois des cinq u membres de la députation de Yincent-la-BIontagne , et snr notre obceru vation , sa réponse fut : « Eh bien ! fussiez-vous des patriotes enragés M sortis du diable ou de t enfer ^. vous ne lui parlerez pas .* les généraux » mêmes net approchent pas.

n Mous avions une antre dénonciation à te faire par écrit et signée contre M Haxo , général de brigade. »

Carrier se calma , et nous entrâmes en conversation plus paisible \ elle dora

XVin.* SIÈCLE. 475

• Qae , réflécliissant sor Texposé vrai de notre condaite irréprodiable « ceux qui nons liront , s*écnent : Est-ce là cette Gomraone qu'on noos peignait comme one terre de rébellion? Sor quoi sont fondés et Topprobreet la proscription qa*on appelait sur le peuple

eaviron od quart-d'heiire. Je lui demandai alors ce qa*il Toolait faire de moi. Il répondil qali loi ëlait donlooreoz de puoir on homme qo'on loi annonçait eooBma paliiote , mais qu'il fallait être prodent. — « Carrier , répliqoai-je , je « te dirai toojoors la Tërité^ et sois persuadé qoe jamais je ne démériterai de » la patricL, et qn'aocon être ne peut m*a?oir à sa solde. »

Carrier temûna en me disant: « An moins sojes plus prodent, f » et

il ma dit de me retirer. Il était alors environ dis heures et demie du matin, et je sortis de ches le Bepréseotant en homme libre comme je serai toujours.

Le citoyen Champenois entendu , TÂgent national a concln à ce que le conseil prit en grande considération les faits qui Tiennent d*étre détaillés ; que cbaqoa membre s*ezpliquât snr Tinterception et décachètement des lettres adressées an Beprésentsnt, et qu'on prit tous les moyens pour détromper Carrier sur le compta de la municipalité , et lui faire enfin ouvrir les yenz sur las individus qui loi font de .faui rapports.

Le Conseil général délibérant snr la tout , considérant que Tordre signé du Beprésentant du peuple, Carrier, désigne le citoyen Champenois par sa qualité d'officier municipal , que cet ordre n'a pu être motivé que snr un délit relatif à ses fonctions; considérant que cette présomption sor ce que les reproches faits an citoyen Champenois portent sur nne inculpation à la muniâpatité de s'être permis d'avoir intercepté et décacheté des lettres qui lui étaient adressées ;

Considérant que les reproches faits par le Beprésentant do peuple an citoyen Champenois, relativement aux motions qu'il l'accuse d'avoir faites à la tribune de la "Société de Viocent-la-HIontagnë , sont étrangers au Conseil général, puisque c'est comme membre de ladite société que le citoyen Champenois est inculpé ;

Considérant que tout en rendant justice aux travaux révolutionnaires du Beprésentant du peuple , Carrier, le Conseil a eu plusieurs fois à gémir de lé voir entouré d'individus qui , sous le masque do patriotisme , ont égaré sa religion, ce qui a provoqué , de sa part , des actes qui ont atténué le respect et la considération qne les administrés doivent à leurs magistrats, puisqu'ils ont pu faire croire aux dtoyeos de cette commune qne lenrs magistrats n'avaient pas sa confiance \

Considérant que , par suite de ces rapports, le Beprésentant du peuple , Carrier , a, à différentes fois , mandé le corps mumcipal, soit en corps , soit par eonnnîssions^ sor des objets qâ sont tonjonn tombés à faox ;

476 XYUI.* SIÈCLE.

de Nantes? Il a soatena la dignité du nom français, obéi anr lois de la Patrie et conyert de dons son antel ! il a yersé son sang poor la cause commune!

» Nous avoDsle droit d'attendre des yrais Républicains cet honorable

Considérant qae , s'il existe de ces hommes qui cherchent à éloigner la confiance qne Carrier doit à des magistrats qui ont fait leurs preuves de républicanisme, ce ne peut être que dans l'intention perfide de faire jouir les fédéralistes , modérés et royalistes , d'une division entre les Républicains , el que ces hommes dangereux doirent être éloignés et réduits à rimpuîssance de nuire $

Considérant que l'acte d'autorité exercé contre on magistrat du peuple, annonce à tous ses concitoyens qull est présumé coupable d*nn délit grave contre les intérêts de la République ;

Considérant , d'ailleurs, que le citoyen Champenois a toujours manifesté les seutiments et les opinions d'on vrai Sans-culotte et d'un Républicain xélé et ardent pour l'unité et rindivisibilité de la République 9

A ABBaiÉ XT ABRâTB , que lo âtoyon Représentant du peuple, Carrier, sera invitée l.<» de s'expliquer sur le reproche fait an citoyen Champenois, portant qne la Municipalité s'est permis de décacheter et même d^intercepter ses lettres , afin qu'elle se blanchisse de cette inculpation, toute fausse qu'elle est ; 2.0 de faire connaître les individus qui se permettent de lui faire des rapports aussi contraires à la vérité , qne nuisibles à l'union qui doit régner entre on Représentant républicain et des magistrats Sans-culottes, afin que s'il se trouve des calomniateurs , ils soient poursuivis selon les lois ; 3.<> de déclarer qne les membres dn Corps municipal et du Conseil-général n'ont point perdu sa confiance et qu'ils la méritent} déclaration absolument nécessaire, pour les faire jouir du respect et de la considératioB qne la loi impose à lenrs administrés.

Aixan , eu outre , que le citoyen Champenois n'a jamais perdu sa confiance et qu'il la possède tout entière.

ÂBBÊTx , finalement , qu'expédition du présent sera adressée au Représentant du peuple Carrier.

Le 16 du même mois. Carrier répondit à cette délibération par l'ordre suivant :

u CaBBIXA , EiraiSXBTAlIT S0 PBUPU rBABQAIS , PBÈS L*ABXaB SB l'OoBST ,

n destitue le nommé CHAMnmois de ses fonctions d'offider-munidpal à Nantes ; » lui défend d'en exercer les fonctions dès ce moment.

» tTf^lZ^ CaBBIBB. n

Le Conseil enregîstni cet ordre , et en envoya expédition à Carrier , sans commentaires.

el jnste témoignage... Alors nos yœnx seront remplis; nos calomniateurs seront forcés an silence et condamnés an mépris; nous anions conserré Testime des hommes yertneni , la seule qui nons soit cbère ; nons aurons prouTé que nons avons toujours bien mérité de la patrie, en concourant an salut de tous , au bonheur de nos concitoyens , à la gloire immortelle de notre République.

» Tons les Français se rappellent que les ci-devant Bretons levèrent en 1788, le bouclier du peuple contre ses oppresseurs.

» Les citoyens de Nantes , lassés du despotisme sacerdotal et nobiliaire , s'assemblèrent à la Maison commune, réclamèrent une égale représentation aux États de la province et une égale répartition des impôts. Les États assemblés , les deux Ordres privilégiés refusant de souscrire aux justes demandes du Peuple , le troisième se retira , et notre commune députa douze de ses membres vers le tyran. Ces courageux citoyens firent entendre à Versailles leurs justes réclamations

» La Bastille tomba ; et , dans l'insurrection universelle et terrible qnî suivit sa chute, nous nous montrâmes dignes de la liberté, aux yeux mômes de ceux qui , semblables à Tarchitecte habile qnî sonde le terrain sur lequel il vent bâtir > calculaient les mouvements du peuple , et pesoient les vertns de la Nation tout entière.

9 Les Nantais ne quittèrent plus les armes. La force militaire fut organisée. Bouse compagnies de Volontaires , dont une de Cavalerie, se formèrent et s'exercèrent â la manœuvre. Dès le 26 juillet, Tuni^ forme national couvrait nos guerriers , et Ton vit flotter dans nos murs le drapeau tricolore avec Tembléme que la République a, depuis, adopté (un faisceau d^armes avec la devise , notre union fait notre force),

» En même temps, nous parcourions les campagnes, arrêtant difTé*^ rents nobles, et désarmant leurs châteaux.

» La noblesse et le clergé furent écrasés. Le peuple de Nantes applaudit à leur destruction , se réunit en Sociétés populaires qui propagèrent Tesprit public , et s*affilièrent â celle des Jacobins de Paris. On se rappelle les temps malheureux où un tyran parjure et des ministres pervers traUssaient le Souverain , et appelaient sur les Sociétés populaires le ridicule et Tinfamie. Les Sans^cuiottet de IVofUes firent totgours cause commune avec les EépuUieainê, et se montrèrent, dans tontes les circonstances critiques, avec le courage et la dignité qui conviennent à Thomme libre.*....

47« XVUI.* SliCLB.

9 La Vendée et U ci-devant Bretagne n'étoient pas le seol foyer de la contre-réyolation.... Les trahisons enTeloppaient aossi nos colonies. Nons armâmes et équipâmes à nos frais un bataillon poor faire partie des forces envoyées à Saint-Domingae , afin de contenir les scélérats qai méconnaissaient les décrets de la Métropole. Nos frères reçurent de nous , en partant « tout ce quilenr était nécessaire, et Ton ouvrit^ depuis, une souscription poor leur faire passer des vivres , des tentes et des vêtements pour le climat

9 Ce bataillon a péri tout entier.... Le courage et la mort de nos frères ont été perdus pour le bonheur de Thumanité et de la colonie.... L*on n'a point déjoué les complots des traîtres qui n'ont que trop bien réussi à couvrir de ruines et de cadavres cette terre d'esclavage et de misères!

19 Les dangers communs allaient toujours croissants. Les Nantais entendirent la voix sacrée de la patrie; nu bataillon s'arme et s'équipe à ses frais. Cette jeunesse , belle et habile an maniement des armes, vole aux Pyrénées-Orientales.... EUeprouva^ par sa conduite héroïque, quels étaient les principes des enfants de nos murs. Sur les mines de Bellegarde , ils refusèrent de capituler. Sept d'entre eux votèrent , dans le Conseil de guerre , pourfaire sauter le fort et s'ensevelir sous ses débris. Leur dévouement généreux montra à la France qu'ils étaient dignes delà Patrie; et TEspagnol apprit que celui-là est invincible qui combat pour la liberté.... Mais pourquoi louer leur valeur?.... Ces vertus qui nous illustrent enflamment tous les ciBurs. {.a République compte autant de héros qu'elle a de défenseurs^

» Tandis que ces guerriers se couvraient de gloire sur les frontières du midi, ceux de leurs frères qui étaient restés i Nantes , ne demeuraient pas oisifs. Au moindre signal de révolte, ils prenaient les armes , parcouraient les campagnes , rétablissant l'ordre et poursuivant partout les prêtres et les nobles.

x> Les Sociétés populaires formaient l'esprit public , et propageaient les vertus politiques et civiles , en relevant le &t>nt du pauvre humilié depuis tant de siècles, et versant dans le sein des familles infortunées , les secours de la bienfaisance.

» L'orage se formait sur la tête coupable du tyran ; son trône fut frappé de la foudre vengeresse du peuple. Les Nantais partagèrent

XVUI.« SÎÈOLB. 479

la joie des patriotes.... Mais de grands dangers menaçaient la Patrie. Le féroce Aatrichien^ enhardi et secondé par des traîtres » souillait notre territoire de sa présence et de ses crimes ; il dévastait les plaines de la Champagne.... La jeunesse de Nantes s*arme et vole aux firontières dn Nord.

9 rfous fournîmes dans cette année mémorable beaucoup d*autres compagnies franches , années et équipées aux frais de la Commune.

» La Convention nationale s^occnpait du jugement dn tyran ; les Sam^uloUes de Nantes demandèrent sa mort, comme ils avaient désiré sa chnte. Cette pétition fut mentionnée dans les papiers publics.

» Cependant les royalistes s^agitaient toujours dans la Vendée, et troublaient Tordre public. Les Pfantais furent plusieurs fois obligés de se porter à Macheconl, à Châlans, à Chàtillon et autres lienx; plusieurs fois ils y ramenèrent la paix, et se saisirent de scélérats qui tourmentaient en tout sens les trop crédules habitants des campagnes , pour les porter à la révolte.

9 Arrôtons-nous ici quelques instants : Nous voici parvenus à Tépoqne où la guerre civile ^ connue sous le nom de la P^endée , éclata dans sa force , et se continua pour le malheur de notre Commune et de la République. Nous ne répondrons pas à Tinculpation qui nous a été faite d'avoir alimenté cette guerre infâme. Ceux qui ont suivi nos opinions et partagé nos périls , ont déjà repoussé loin d'eux ridée que cette accusation aussi atroce que ridicule pût être fondée. Si nous continuons le récit analytique de notre conduite politique et militaire depuis le moment où la révolte éclata dans toute sa fureur jusqu'à nos jours , c'est bien moins pour fermer à jamais la bouche à nos calomniateurs , que pour prouver aux amis de la liberté, que le patriotisme et la valeur des Nantais, dans les divers combats que les brigands nous ont livrés^ n'ont pas peu contribué au salut de la République. »

Ici la Société populaire rend compte des événements de la Vendée.

a Tandis que , loin de nos murs , nous versions notre sang pour le maintien de nos droits et de la liberté , des traîtres coalisés avec les meneurs dn comité central de nos autorités constituées , travaillaient sourdement à notre perte , et vendaient la patrie. Alors Brissot et ses complices ourdissaient le vaste complot qni depuis a pensé perdre la

480 XyiII.« SIË€LE.

France en allumant la guerre ciTÎle dansplosiears points de la République» et liyrant indignement à l'anglais le plus beau de nos ports.' Tous les départements étoient inondés d'écrits liberticides^ dans lesquels les vrais amis du peuple , les défenseurs du pauvre » étaient peints couverts de crimes et dégouttants du sang du juste. Ces atroces calomnies étaient insérées dans une foule de journaux ^ et répétées par les administrateurs des départements.

«Le comité central de nos trois corps administratifs, institué le 23 mai par un arrêté des Représentants do peuple , près Tannée des côtes de Brest , et chargé par eux des mesures de sûreté générale et de la correspondance , faisait alors imprimer et afficher un bulletin de ses séances. Les nouvelles des départements voisins y étoient insérées par extrait. Long-temps ce bulletin ne fut rempli que de lettres de généraux , que du récit de faits et de travaux militaires. L'époque où il devait empoisonner l'esprit public et souiller nos murs malheureux, n'était pas encore arrivée.

» Les royalistes et les accapareurs dominaient alors le club dit de la Halle, avec cette hypocrisie et ce vernis de vertu qui séduit l'homme de bien. — Les meneurs des autorités constituées se joignirent à ces scélérats , et, corrompant l'opinion par leurs discours imposteurs , ils entraînaient dans leur parti cette dasse nombreuse d'hommes faibles quij n'osant penser ni agir par eux-mêmes, semblent être destinés à servir éternellement de jouets à l'intrigant audacieux.

» Mais il existait des républicains prononcés dans la commone de Nantes. Beaucoup d'entre eux , réunis depuis l'an 1790 en Société populaire > dite de Saint- Vincent, résistèrent à l'oppression et firent gronder le tonnerre de la vérité «ur les têtes coupables. Il s'établit alors une lutte violente entre les deux Sociétés de la halle et de Saint- Vincent. La destinée de chacun des deux partis dépendait du triomphe ou de la chute de la Montagne , ou du parti de la Gironde.

Les défenseurs du peuple triomphèrent dans les journées mémorables des 31 mai , 1." et 2 juin , et le fédéralisme , frappé au coBor , ne tarda pas à expirer. Mais ses dernières convulsions devaient mettre la France en péril. Le sang des patriotes devait encore cooler ; il coula dans I^on, dans Toulon, dans Marseille , et l'on appela la menace et la proscription sur la tête des républicains de IVantes.

» En même temps , la guerre de la Vendée deyenait de plus en

plus dangereuse. Ao broit do tocsin les habitants des campagnes accouraienl de tontes parts grossir le nombre des rebelles. LUncendie gagnait de proche en proche et menaçait de tont consumer. La prise de notre Commune devenait fatale h la République, en facilitant rinvasion de la Bretagne et de la Normandie. Les brigands le sentirent et dirigèrent contre notre place tous leurs moyens et leur foreur. Le peuple de Nantes , rédoit presque à ses propres forces , accablé de fatigues , cerné de tontes parts par les légions nombreuses de brigands devenus redoutables par leurs victoires et leur férocité , déchiré dans son sein par des traîtres , sans nouvelles certaines delà Convention nationale et du peuple de Paris ; placé entre le Calvados , rille-et-Vilaine et le Morbihan» fédéralisés par leurs administrateurs ; abreuvé de calomnies décourageantes qo*il ne mérita jamais , semblait devoir succomber.... Mais notre cœur battait pour la patrie « et la République remporta

» Les administrateurs des départements » en révolte contre la Convention nationale, secouaient alors les torches de la guerre civile. L*arrestatîon des trente-deux membres de la Convention nationale était peinte soos les couleurs les plus noires. La dissolution de l'État, la perte de la liberté, en devaient être la suite. La Convention nationale disaient-ils , n'est plus libre. Joignons-nous à ceux qui marchent à Paris pour la délivrer de Toppression dans laquelle une poignée de scélérats la font gémir. Les bulletins du Comité central de nos corps administratifs, répétaient les mêmes calomnies , et ne contenaient plus que les adresses et les extraits de délibérations des administrations fédéralisées. Paris était peint comme le repaire du crime, et du crime triomphant. Les meneurs de la Société de la Halle , unis i ceux du Comité central , échos des partisans de la Gironde , allaient partout préchant la même doctrine , à la tribune et dans les places publiques ; ils trouvaient une opposition insormontable dans les républicains de la Société de Saint-Vincent et le véritable penpie de Nantes. Les dissensions eussent sans doute été bientôt portées à leur comble, si les opérations militaires n'eossent fait nue poissante diversion aux affaires politiques.... L^ennemi fusillait nos avant-pos* tes , et attaquait nos faubourgs. Nous étions toujours sous les armes, et continuellement occupés à repousser les insultes des brigands , qui ne nous laissaient pas nu instant respirer ^ et menaçaient notre Gom-

mone d'une invasion formidable et prochaine. »

Ici, la Société Vincent rend compte de la défense de liantes; mais elle omet de dire les serrices rendus par Baco , et la conduite indigne des Représentants qui yonlaient abandonner la ville.

« rfons march&mes bientôt à de nouvelles victoires. Les Représentants du peuple et le général Canclaux s'étant déterminés à diriger une partie de nos forces sur Ancenis, occupé par les brigands , nous nous emparâmes de ce poste , et la communication entre Angers et

Nantes fut rétablie

j» Ce fut alors que Ton osa déclarer que les forces auxiliaires qui défendaient notre Commune» seraient retirées par les départements qui nous les avaient envoyées , si nous ne consentions à entrer dans la confédération du Calvados et de la Gironde.

» Les Représentants du peuple soutinrent par leur énergie la dignité nationale, et menacèrent de la force armée la commune de Nantes , si le» autorités constituées ne rétractaient leur arrêté liberticide.

» Les Sans-Culottes indignés , protestaient , avec le même courage, contre les mesures désastreuses du Comité central , enhardi et soutenu par les meneurs de la Société dite de la Halle , et le Commandant

temporaire de la place Le peuple enfin remporta^ etTarrété du

S juillet fut rapporté

» On ne parlait plus que de la Constitution. Les patriotes attendaient avec impatience la convocation des sections pour manifester leur vœu.... Les administrateurs du district proclamèrent cet acta béni des républicains , avec la pompe et la dignité convenable , et le peuple fut appelé il ses sections , à la manière accoutumée.

» Alors parut une affiche anonyme , ayant pour titre : jivù d'un Républicain à ses Concitoyens. On y faisait entendre qu'il ne fallait accepter la Constitution que provisoirement , nommer de nouveaux députés pour la reviser, et voter Tenvoi, à Paris , d*nne force armée pour maintenir la liberté d'une nouvelle représentation. Les patriotes déchirèrent cette affiche , et furent au conseil de la Commune dénoncer Timprimenr. Le Maire de Nantes déclara en pleine séance qu'il en était l'auteur.

9 Tout le peuple ne s'en rendit pas moins à ses sections respectives. Jamais on ne vit tant de votants ; cela est prouvé par l'examen des

XVIIl.* SIÈCLE. 483

procès-Terbaox , et leur comparaison avec ceux des assemblées ordinaires. Beaucoup de bons citoyens gardaient néanmoins plusieurs postes hors de nos murs ; ils acceptèrent la Constitution sous les armes. Il y eut illumination générale en signe d& Pallégresse publique, et la très-grande majorité des Nantais prouva, dans ces jours de réunion et de bonheur , qu'elle n'était pour rien dans les projets liberticides que Ton se plaisait à lui prêter. On convoqua de nouveau les sections 9 et Ton nomma le nombre des commissaires, prescrit par la loi, pour porter à Paris le vœu du peuple.

« Ce fut dans ces assemblées que les meneurs des autorités constituées firent voter le rappel deBejsser , profitant ainsi, avec habileté, de Tenthousiasme du peuple, et du calme qui le suit> pour servir leurs projets désastreux.

» Ils saisirent Tinstant où les fiépublicains'se réjouissaient dans leur famille , pour proposer cette demande ; ils parvinrent à la faire adopter, en envoyant des députés astucieux dans les sections presque désertes.

9 Ce fut ^ cette époque que des administrateurs de notre département furent mandés à Paris; que le Maire se fit nommer par le conseil de la Commune , pour aller donner à la Convention des renseignements exigés par un décret. Rendu à Paris , il rédigea chez lui la pétition qu'il eut l'audace de lire à la barre du Sénats pétition qu'il présenta calomnieusement comme le vœu des sections. La Convention se convainquit elle-même de l'innocence de nos concitoyens par l'examen de cette adresse , qui n'était revêtue d'aucune de leurs signatures.

» C'est ainsi que des administrateurs pervers , exprimant toujours, an nom du peuple de Nantes , des sentiments qu'il ne partagea jamais, couvraient notre Commune d^un injuste opprobre. C'est ainsi qn^en identifiant leur cause avec la nêtre , ils nous associaient à leur infamie , et nous faisaient partager leurs périls.

9 Nous ne nous arrêterons pas plus long-temps sur ces particularités. Nous avons suffisamment prouvé que les citoyens de Nantes ne furent jamais complices des attentats de leurs administrateurs et des fauteurs du fédéralisme. Nous ne craignons pas d'être confondus dans Topinion du juste avec quelques hommes qui ont souillé notre Commune de leurs intrigues et de leur rébellion. Ces ambitieux ont brillé un instant ^ la surface de la multitude , mais d'un éclat pas-

484 XVIII.* 8IÈCLE.

sager et frivole; leur règne est passé comme ane ombre... Le peuple et la yertu sont restés.

M La guerre de la Vendée se continuait toujours arec acharnement. Les Représentants du peuple mirent en réquisition trois mille hommes de la garde nationale ; ce qui la réduisit aux pères de famille ; tous les garçons et yenfs sans enfants , depuis Tàge de dix-huit ans jusqu'à celui de trente-cinq , ayant été compris dans renrôiement. Il faut observer ici que, depuis la journée du 29 juin, la garde nationale a fait assiduement le service de deux et trois jours Tnn. Beaucoup de nos concitoyens ont péri par les fatigues excessives quils ont éprouvées , et Pair pestiféré que tous ont respiré en gardant les prisons. Sur vingt-deux hommes de garde à celle de PEntrepôt , dixneuf moururent en quelques jours. Le service n'en fut pas moins continué avec la même exactitude , quoique les victimes se succédassent d'une manière effrayante. Tous les jours nu bataillon est commandé pour travailler à couvrir de terre les cadavres des hommes et des chevaux , et à creuser des fosses pour ceux que la mort et le glaive de la justice nationale doivent moissonner. La garde nationale fournit, en outre , des détachements pour escorter les convois pour Tannée ; nous avons toujours envoyé des troupes pour renforcer les postes, entretenir divers cantonnements, et se joindre aux armées, lorsqu'il s'agissait de quelque expédition. C'est ainsi que, le 5 sep* tembre (vieux style) , huit à neuf cents grenadiers sortirent de nos murs pour se joindre à l'armée campée aux Sorinières ; que , le 20 du même mois , huit cents grenadiers et la légion nantaise , sous les ordres de Laval, se portèrent sur le Loroux ; que, le 10 octobre, quatre cents hommes se rendirent au Ghàteau-d'Aux pour en renforcer la garnison. C'est ainsi que, le 26 frimaire, trois cents hommes furent envoyés à Ondon pour se joindre à l'armée, et s'opposer au passage des brigands qui voulaient rentrer dans la Vendée ; qu'en nivôse, pluviôse, de pareils détachements furent toujours fournis par la garde nationale , pour se porter , tantôt à Machecoul , à Boorgneuf , tantôt à Vue , etc. Ce dernier cantonnement est toujours entretenu par nos troupes , depuis cette époque.

» Nous ajouterons que , jusqu'à l'attaque du 29 juin , Nantes était totalement dénuée de fortifications , et présentait une foule dMssnes à défendre ; que la garde nationale n'avait en sa puissance aucun des moyens nécessaires dans les opérations militaires ; ambulances.

Xyilf.» SIÈCLE. 4S5

chariots» font manquait, et chaque homme était obligé de se pour-» Yoir de vivres pour le temps de Texpédition.

» Cependant » le moayement rérolationnaire s^étalt organisé dans notre département, snivant le nonrean mode prescrit par le gonrernement. Les trois corps administratifs avalent été destitués , et les fédéralistes et accapareurs incarcérés. De nouveaux administrateurs ayant été choisis parmi les patriotes les plus prononcés , parmi ceux qui avaient détourné sur eux Testime de leurs concitoyens par leurs vertus éprouvées , le rouage politique , débarrassé de ses entraves , marcha d'un pas rapide et sûr.

» Les patriotes respiraient... On dirigea contre eux la terreur, qui ne doit peser que sur les royalistes et les contre-révolutionnaires. Les républicains de la Société populaire réclamèrent auprès du comité de Salut public, et prouvèrent, parleur conduite circonspecte et prudente, qulls savaient immoler à Tintérôt public leurs ressentiments particuliers. Ils obtinrent ce qu'ils avaient attendu de la justice de ce comité, chargé du poids des destinées du peuple français.

» Un complot se découvre; deux scélérats (1) qui machinaient notre destruction , sont arrêtés et jetés dans les cachots. . . L'instruction de leur procès a dévoilé des horreurs. Ils ont expié leurs crimes sur l'échafaud. Leçon terrible pour tous ceux qui prostituent le pouvoir dont ils sont Investis pour faire le bonheur de leurs concitoyens , à servir , au mépris des lois sacrées de la patrie et de Thumanité , leur ambition insatiable et leur lubricité !

ji n nous reste à dire un mot de nos dons patriotiques. Nous remplissons cette tâche pénible pour les cœurs généreux > bien moins pour faire réfléchir sur nous le moindre des rayons dont brille le désintéressement^ la plus belle des vertus , que pour prouver aux ennemis de la République et à nos calomniateurs , que tous les citoyens français ne mettent jamais dans la balance politique leur intérêt particulier en contre-poids de l'intérêt sacré de la Patrie.

» Les rigueurs de l'hiver de 1788, et la cessation des travaux, aggravaient les misères de la classe indigente. Les bons citoyens ouvrirent une souscription dont le produit , qui monta à plus de 500,000 livres, fut versé dans le sein de familles infortunées.

» Notre département et ceux qui l'a voisinent, manquaient de

(t) Foaqoet et Lambertje/

486 XVIII.* SifeCLE.

grains; on fat obligé d'en faire Tenir , h bani firir, de ctex TélTanger : cette opération, qui fat renonreléeen 1790 et 1791 , occasionna une perte de plus de 1500 mille livres, qui fnt supportée par des sonscripteors généreux. Le pain fnt maintenn i son prix ordinaire , et le panvre ne sonifrit point.

» La dette exigible de 1792 , suivant le compte rendu par la Oommnne, montait i 1 million 600 mille livres... Les citoyens de riantes Tacquittèrent pour le gouvernement.

9 Nous armâmes et équipjimes à nos firais les deux bataillons qui partirent^ Tan poar Saint-Domingue, Taotre pour les Pyrénées-Orientales.

9 Toutes les compagnies francbes que nous envoyâmes sur les frontières du Nord, furent équipées aux firais collectifs de la commune et du département : il en fut ainsi de la cavalerie que la loi requérait.

» Depuis la guerre de Ja Vendée , nous avons fourni deux bataillons; le renouvellement de Tun d'eux a deux fois été nécessité par la destruction partielle et successive de ceux qui le composaient* Tous ces frais ont été supportés par notre commune. » La légion nantaise s*est armée et équipée â ses propres dépens. » Mous ne détaillerons pas les dons immenses faits dans le sdn des Sociétés populaires , ni ceux destinés à former Téquipement complet de 3000 hommes de la garde nationale , mis en réquisition par les Représentants du peuple.

» Les secours que nous avons toujours accordés aux réfugiés, au nombre de dix à douse mille dans nos mors » ont excédé la somme de 300 mille livres.

» La légion de Tylli manquait de capotes et de vêtements; elle fnt équipée en partie par les citoyens de notre commune , qui se dépouillèrent pour leurs firères : on pourvut à leurs besoins avec tant de zèle , que tout fut prêt eu 48 heures.

» Nous avons donné plus de 200 mille livres aux veuves et aux orphelins des défenseurs de la patrie.

9 L^exécution fidèle de la loi du maximum nous fait beaucoup souffrir de la disette: pour en connaître les raisons, il snflka de comparer notre tableau avec celui des départements qui nous avoi» sinent.

9 Quant aux denrées coloniales, elles sont tontes en réqnisi-

tions et vendoes dans les autres départements , à na prix double et souvent triple. La perte supportée par les citoyens de notre Commune est très-considérable.

» Nous avons envoyé à Paris, en argenterie et lingots, 41,469 marcs * dont 2100 et quelques marcs par la Commune , et 5000 par le département; en numéraire» 17,588 liv. en or et bijoux, 20 marcs 6 onces 9 etc.

9 Nous avons fourni , pour Tarmée, 11,700 paires de souliers; et, pour les hospices, plus de 30,000 chemises, 7000 paires dedraps> plus de 4000 matelas , 4000 couvertures. Nous ne parlons pas de Timmense quantité de linge pour le service de plus de 8000 malades, ni des secours en tout genre accordés à nos frères blessés. Les dons pécuniaires seuls sont montés à plus de 60 mille livres. La Société populaire vient d'ouvrir une souscription pour la levée de cavaliers jacobins , et déjà dix-huit sont armés et équipés, douze, aux frais des bons citoyens; et, six, il ceux des citoyennes.

» Nous offrons de construire et d'armer une frégate de 44 canons. Dans le cas où nous ne pourrions pas disposer des matériaux nécessaires à sa construction , tout étant en réquisition dans notre Commune, nous verserons le produit de la souscription dans le trésor national; c'est ainsi que nous prétendons nous venger de nos ennemis qui sont ceux delà patrie, en répondant par de nouveaux dons à de nouvelles calomnies. Les lâches! ils nous traitent d'égoistes, d'accapareurs! — Eh! qu'y a-t-il de commun entre ces hommes et nous, entre le vice et la probité, entre le crime et la vertu? — Tout le peuple de Nantes a porté sur l'autel de la patrie le denier du pauvre.

» Les esprits superficiels' jugent des citoyens d'une commune par les intrigants qui les entourent^ et des mœurs et des vertus de nombreux habitants d'une grande cité, par les sottises de quelques imbécilles qui choquent leur vanité. — Ils déclament» dans un délire qui n'est pas patriotique, quelques accusations irréfléchies contre

l'esprit public de tel département Le sage rejette avec indignation

l'homme vicieux , tend une main fraternelle au vrai républicain , et la vérité, brillante de ses feux immortels, paraît sans voile et sans effroi.... On nous a appelés des traîtres à la patrie.... Leur sang coule, sous le glaive de la justice, sur nos places publiques. Nous dévouons lenrtôte à l'échafaud^ et leur mémoire à l'infamie.

» L'erreur ou la perfidie cherche à établir des points de compa-

raison entre Nantes , Toulon , Lyon , etc. Toalon , Tinfâme Toalon a livré lâchement son port et ses yaisseanx , ses richesses et ses arsenaux à Tanglais corrupteur. Les ISantais ont défendu leurs mors avec ce désespoir généreux de rhorome libre écrasé par la force. — Les hordes innombrables des brigands conjnrés contre la République, sont venues se briser à nos portes, comme le flot impuissant qui frappe et meurt au pied de rochers inébranlables.

» Lyon a méconnu la voix sacrée de la patrie , a déployé Tétendard sinistre de la rébellion.... Les couleurs nationales ont toujours flotté sur nos tètes , les drapeaux de la République ont été défendus an prix de tout notre sang » et les lois fidèlement exécutées.

D On nous accuse de fédéralisme! — Pions Fayons étouffé dans nos murs.

» Oserait-on nous taxer d'ôtre amis des Royalistes? — Nos épées fument du sang de ces ennemis de la liberté. — Notre colère leor a creusé dix mille tombes dans les plaines de la Vendée.

» On a appelé Nantes une ville infâme! — Bans notre commune , le vice est abhorré, le crime pnni« le pauvre en honneur, la yerln triomphante.

» On nous appelle des contre-révolutionnaires I Ici nous croyons entendre la voix des héros que nous regrettons. Ils nous disent: nous sommes morts pour l;^ patrie» et des hommes qui n*ont rien fait poor elle, veulent flétrir notre mémoire! Vous, qui partageâtes nos travaux; vous, qui vivez pour nous défendre: — Parlez de notre dévouement généreux. Montrez les cicatrices honorables dont vos corps sont sillonnés. — Montrez au juste vos membres mutilés... vos calomniatenn méprisés seront condamnés à Toubli.

« Hommes vertueux! jugez de nos principes! Nous rendons hom* mage à la Convention Nationale, aux Comités de Salut Public et de Sûreté Générale qui doivent consolider le bonheur des Français et changer la face du monde.

» Nous jurons que nous mourrons pour les défendre.

D Nous voulons la République une et indivisible, la liberté, Tégalité^ la Fraternité ou la mort.

» Nous jurons d'assurer les droits du peuple par nos victoires , et de les éterniser par nos vertus.

» Nous croyons qu'il n'es( point de patrie sans liberté , de liberté sans mœurs, de gloire sans justice , de bonheur sans vertu.

XYIII.» SIÈGLB. 489

j» GomiBe de faibles météores les hommes brillent an instant et s*éteignent dans nne nait éternelle. — Les empires tombent en raines et les nations s'effacent ... Vapinion reste et sarrit aux générations qa*elle a ynes naître.

» nous Tonlons tons être honorés dans topinian publique, et monrir sans ignominie comme nous avons yécn sans reproche. — IHons roulons tons partager les destinées de gloire et de bonheur auxquelles la patrie appelle ses enfants.

» Représentants du peuple! Républicains de la France entière J TOUS avez entendu nos serments et nos rœux... nous syous dit.

» Pbtlst, président; FoBGST, Paul Métbybb fils, Lbhinihy, secrétaires ; Houdbt , secrétaire-perpétuel. »

Quelques erreurs matérielles se trouvent dans la pièce qui précède: ces erreurs ayant été commises à dessein , nous devons les signaler ainsi que plusieurs omissions.

Les hommes qui y en 1788 , protestèrent courageusement à Rennes et à Nantes contre les privilèges abusifs de la noblesse et du clergé étaient les mômes que nous retrouvons plus tard à la tête du mouvement fédéraliste. Or, si les députés Girondins de la Convention s'allièrent à Wimpfen et à Puisaye « ceux-ci restèrent constamment fidèles aux opinions démocratiques.

Plus loin , la Société établit une distinction entre les Sans-culottes et les Républicains. C'est qu'en effet, Baco, Bougon, Athénas, Clavier, Beaufranchet, Yillenave, Peccot, Sottin, Leminihy, Méteyer, étaient républicains, tandis que la plupart des autres membres du petit clsb des Carmes et de la Société Vincent-la-Montagne étaient sansculottes , ce qui nous permet de dire que les premiers étaient le parti gouvernemental. Ils l'ont prouvé, du reste, en gouvernant sans violence, en alliant ensemble la fermeté et la modération.

Les paragraphes qui concernent les Girondins et leur expulsion de la Convention sont injustes. Méteyer et Leminihy , nous en avons en la preuve, partageaient complètement, en mai 1793, la manière de voir de Yillenave et de Baco. Ils ont manqué de courage , en signant un compte-rendu qui les accusait. Minée , d'abord évéque , dont les premiers actes forent si honorables, a commis la même lâcheté. Mais pouvait-on s'attendre à autre chose de la part d'un prêtre qui avait fait abjuration an club Sainte-Croix ?

La Société Vincent , dans le récit de la défense de Nantes , ne rend pas justice à Baco, alors maire de la Tille; elle oublie qne les députés de la Convention , GiUet et Merlin , Toolaient fuir devant le péril. Elle ne fait aucune allusion à une accusation aussi grave que yiolente portée après le siège par le maire Baeo , contre ces deux conventionnels. Toute cette partie du compte-rendu est injuste et fort incomplète.

Appelé à expliquer sa conduite devant la Convention , Baco parla an nom de la mairie , sans y avoir été autorisé , et dépassa les bornes de son droit ; mais nous devons ajouter que le mouvement insurrectionnel en faveur des Girondins avait été général dans FOuest, que plusieurs députés en mission , parmi lesquels Gavaignac, avaient partagé Topinion du pays ; il existe encore des pièces signées , qui confirment qu^ils avaient vu ajassi eux avec peine les événements du 31 mal» et qu'ils avaient partagé , dans le principe , Topinion de Baco.

Dans ces derniers temps ^ une école qui a pour chefs Bûchez et Roux a voulu systématiser tous les événements de la révolution ; mais les faits viennent démentir les doctrines auxquelles on voudrait les subordonner; parmi les membres du Comité fédéraliste de Rennes, plusieurs étaient catholiques très-sincères; les autres, voltairiens ou indifférents ; à Nantes , il y avait au club de la Halle et parmi les autorités qui prirent parti en faveur des Girondins , des spiritualistes et des matérialistes; c'était la même chose au club Vincent, même après les épurations.

Maintenant , sans prétendre infirmer en aucune façon le jugement de Thistoire, sur la nature des services rendus à Paris par le jacobinisme , nous croyons pouvoir affirmer que , dans nos contrées , les hommes qui prirent parti pour les Girondins, et qui les eussent soutenus plus fortement , si les Girondins ne s'étaient suicidés en s'alliant aux royalistes, comprenaient en général beaucoup mieux les affaires, et la direction qu'il convenait de leur donner, que les patriotes, qui eurent la direction des mairies et des clubs, après la défaite des fédéralistes; quelques-uns de ces derniers montrèrent une intelligence supérieure, et firent preuve de lapins grande capacité ; mais la plupart, au sortir des clubs, oii leurs extases de sans-culottisme les avaient fait remarquer, n'apportèrent aux administrations que de grands mots vides de sens qu'ils prononçaient à tout propos. Ajoutons qu'à Nantes,

Page 1