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Grouchy ne les a nullement inquiétés ; c’est ensuite qu’H n’y a aucun Français devant eux , puisqu’une patrouille de son régiment a poussé cette nuit même une reconnaissance jusqu’à deux lieues de Wavre sans avoir rien rencontré.
Napoléon se retourne vers le maréchal Soult : « Ce matin , lui dit-il , nous avions quatre-vingt-dix chances pour nous , l’arrivée de Bulow nous en fait perdre trente : mais nous en avons encore soixante contre quarante , et si Grouchy répare l’horrible faute qu’il a commise hier, de s’amuser à Gembloux, s’il envoie son détachement avec rapidité , la victoire en sera plus décisive, car le corps de Bulow sera entièrement perdu. Faites venir un officier, *
Un officier d’état-major s’avance aussitôt : il est chargé de porter à Grouchy la lettre de Bulow et de le presser d’arriver. D’après ce qu’il a dit lui-même , il doit , à cette heure , être devant Wavre. L’officier fera un détour et le joindra par ses derrières : c’est quatre ou cinq lieues à faire par d’excellents chemins ; l’officier , qui est bien * monté , promet d’être près de lui en une heure et demie. Au même instant, le général Domont envoie un aide de camp qui confirme la nouvelle : ce sont les Prussiens qu’il a devant lui , et de son côté il vient de lancer plusieurs patrouilles d’élite pour se mettre en communication avec le maréchal Grouchy.
L’empereur ordonne au général Lobau de traverser avec deux divisions la grande roule de Charleroy , et de se porter sur l’extrême droite pour soutenir la cavalerie légère : il choisira une bonne position où il puisse avec dix mille hommes en arrêter 30,000. Tels sont les ordres que Napoléon donne quand il connaît ceux auxquels il les
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adresse. Ce mouvement est exécuté sur-le-champ : Napoléon ramène ses yeux sur le champ de bataille.
Les tirailleurs viennent de commencer le feu sur toute la ligne, et cependant, à l'exception du combat qui continue avec le même acharnement dans le bois de Goumont, rien n’est sérieux encore. A l'exception d'une division que l’armée anglaise a détachée de son centre et fait marcher au secours des gardes, toute la ligne anglo-hollandaise est immobile, et, à son extrême gauche , les troupes de Bulow se reposent et se forment en attendant leur artillerie , encore engagée dans le défilé. En ce moment, Napoléon envoie au maréchal Ney l'ordre de faire commencer le feu de ses batteries , de marcher sur la Haie-Sainte , de s’en emparer à la baïonnette , d'y laisser une division d'infanterie , de s’élancer aussitôt sur les deux fermes de la Papelotte et de la Haie et d'en débusquer l'ennemi , afin de séparer l’armée anglo-hollandaise du corps de Bulow. L’aide de camp porteur de cet ordre part, traverse la petite plain equi sépare Napoléon du maréchal , se perd dans les rangs pressés des colonnes qui attendent le signal. Au bout de quelques minutes, quatre-vingt canons éclatent à la fois et annoncent que l’ordre du chef suprême va être exécuté.
Le comte d'Erlon s’avance avec trois divisions, soutenu par ce feu terrible qui commence à trouer les lignes anglaises, lorsque tout à coup , en traversant un bas-fond , l’artillerie s’embourbe. Wellington, qui, de sa ligne de hauteurs, a vu cet accident, en profite et lance sur elle une brigade de cavalerie qui se divise en deux corps et charge avec la rapidité de la foudre , partie sur la division Mar-, cognet , partie sur les pièces éloignées de tout secours ,
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et qui, ne pouvant manœuvrer, non-seulement ont cessé d’attaquer , mais ne sont même plus en état de se défendre : l’infanterie, trop pressée, est enfoncée et deux aigles sont prises; l’artillerie est sabrée, les traits des canons et les jarrets des chevaux sont coupés : déjà sept pièces de canon sont hors de service, lorsque Napoléon s’aperçoit de cette bagarre et ordonne aux cuirassiers du général Miihaud de courir au secours de leurs frères. La muraille de fer se met en mouvement , secondée par le 4 e régiment de lanciers, et la brigade anglaise, surprise en flagrant délit , disparait sous ce choc terrible , écrasée , écharpée , mise en pièces ; deux régiments de dragons , entre autres, ont entièrement disparu : les canons sont repris et la division Marcognet est dégagée.
Cet ordre , si admirablement exécuté , a été porté par • Napoléon lui-même, qui s’est élancé à la tête de la ligne, au milieu des boulets et des obus , qui tuent à ses côtés le général Devaux et blessent le général Lallemand.
Cependant Ney, quoique privé d’artillerie, n’en continue pas moins à s’avancer; et, tandis que cet échecs 1 fatal , quoique si promptement réparé , a lieu sur la droite de la chaussée de Charleroy à Bruxelles , il a fait avancer, par la grande route et dans les terres à gauche , une autre colonne qui aborde enfin la Haie-Sainte.
Là, sous le feu de toute l’artillerie anglaise, à laquelle la nôtre ne peut plus répondre que faiblement , se concentre tout le combat. Pendant trois heures, Ney , qui a retrouvé toute la force de ses belles années , s’acharne à cette position , dont il parvient enfin à s’emparer , et qu’il trouve encombrée de cadavres ennemis. Trois régiments
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écossais y sont couchés côte à côte, à leur rang, morts comme ils ont combattu , et la deuxième division belge , les cinquième et sixième divisions anglaises , y ont laissé un tiers de leurs hommes. Napoléon lance sur les fuyards les infatigables cuirassiers de Milhaud , qui les poursuivent, le sabre dans les reins, jusqu’au milieu des rangs de l'armée où ils viennent mettre le désordre. De la hauteur où il est placé , l'empereur voit les bagages , les chariots et les réserves anglais , s’éloigner du combat et se presser sur la route de Bruxelles. La journée est à nous si Grouchy paraît. #
Les yeux de Napoléon sont constamment tournés du côté de Saint-Lambert , où les Prussiens ont enfin engagé le combat , et où , malgré la supériorité de leur nombre , ils sont contenus par les 2,500 cavaliers de Domont et de Subervic, et par les 7,000 hommes de Lobau , qui lui seraient si utiles à cette heure pour soutenir son attaque du centre , vers laquelle il ramène les yeux , n’entendant rien, ne voyant rien qui lui annonce l'arrivée tant attendue de <irouchy.
Napoléon envoie l’ordre au maréchal de se maintenir , coûte que coûte, dans sa position. 11 a besoin de voir clair un instant sur son échiquier.
À l'extrême gauche, Jérôme s’est emparé d’une partie du bois et du château de Goumont, dont il ne reste plus que les quatre murs, tous les toits ayant été enfoncés par v les obus ; mais les Anglais continuent de tenir dans le chemin creux qui longe le verger : ce n’est donc , de ce côté , qu’une demi-victoire.
En face et vers le centre , le maréchal s’est emparé de
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la Haie-Sainte et s’y maintient, malgré l’artillerie de Wellington et ses charges de cavalerie , qui viennent s’arrêter sous le feu effroyable de notre mousquelerie. Il y a ici victoire complète.
A droite de la chaussée , le général Durutte est aux prises avec les fermes de la Papelotte et de la Haie ; et là, il y a chance de victoire. ?
Enfin , à l’extrême droite , les Prussiens de Bulow , qui se sont enfin mis en bataille , viennent de s’établir perpendiculairement à notre droite. 50,000 hommes et 60 bouches à feu marchent contre les 40,000 hommes j des généraux Domont , Subervic et Lobau. C'est donc là que , pour le moment , est le véritable danger.
Le danger grandit encore des rapports qui arrivent : les patrouilles du général Domont sont revenues sans avoir aperçu Grouchy . Bientôt on reçoit une dépêche du maréchal lui-même. Au lieu de partir de Gembloux au point du jour, comme il avait promis de le faire dans sa lettre de la veille, il n’en est parti qu’à neuf heures et demie du matin : cependant , il est quatre heures et demie de l’après-midi ; le canon gronde depuis cinq heures; Napoléon espère encore , qu’obéissant à la première loi de la guerre , il se ralliera au canon. A sept heures et demie , il peut être sur le champ de bataille : il faut redoubler d’efforts jusque-là, et surtout arrêter les progrès des 50,000 hommes de Bulow , qui , si Grouchy débouche enfin , se trouveront , à cette heure , pris entre deux feux.
Napoléon ordonne au général Duhesme , qui commande les deux divisions de la jeune garde, de se porter sur Planchenois , vers lequel Lobau , pressé par les Prussiens ,
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exécute sa retraite en échiquier. Duhesme part avec
8.000 hommes et vingt-quatre canons, qui arrivent au grand galop , se mettent en batterie , et commencent leur feu au moment où l'artillerie prussienne laboure de sa mitraille la chaussée de Bruxelles. Ce renfort arrête le mouvement progressif des Prussiens , et paraît même un instant les faire reculer. Napoléon profite de ce répit : l’ordre est donné à Ney de marcher au pas de charge vers le centre de l’armée anglo-hollandaise et de l’enfoncer; il appelle à lui les cuirassiers de Milhaud , qui chargent en télé pour ouvrir la trouée ; le maréchal les suit , et bientôt couronne le plateau avec ses troupes. Toute la ligne anglaise s’enflamme et vomit la mort à bout portant ; Wellington lance tout ce qui lui reste de cavalerie contre Ney, pendant que son infanterie se forme en carré. Napoléon sent la nécessité de soutenir le mouvement, et envoie l’ordre au comte de Valmy de se porter avec ses deux divisions de cuirassiers sur le plateau , pour appuyer les divisions Milhaud et Lefèvre-Desnouettes. Au même moment , le maréchal Ney fait avancer la grosse cavalerie du général Guyot : les divisions Milhaud et Lefèvre- Desnouettes sont ralliées par elle et ramenées à la charge;
3.000 cuirassiers et 3,000 dragons de la garde , c’est-àdire les premiers soldats du monde , s’avancent au grand galop de leurs chevaux et viennent se heurter aux carrés anglais, qui s’ouvrent, vomissent leur mitraille, et se referment. Mais rien n’arrête l’élan terrible de nos soldats. La cavalerie anglaise , repoussée , la longue épée des cuirassiers et des dragons dans les reins , repasse dans les intervalles , et va se reformer en arrière , sous la -prolcc***
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lion de son artillerie : aussitôt , cuirassiers et dragons se ruent sur les carrés , dont quelques-uns sont enfin entrouverts , mais meurent sans reculer d’un *pas. Alors commence une terrible boucherie , qu’interrompent de temps en temps des charges désespérées de cavalarie , contre lesquelles nos soldats sont obligés de se retourner et pendant lesquelles les carrés anglais respirent et se reforment, pour être rompus de nouveau. Wellington, poursuivi de carrés en carrés , verse des pleurs de rage en voyant poignarder ainsi sous ses yeux 12,000 hommes de ses meilleures troupes ; mais il sait qu’elles ne reculeront pas d’une semelle , et , calculant le temps matériel qui doit s’écouler avant que la destruction soit accomplie , il tire sa montre et dit à ceux qui l’entourent : « Il y en a pour deux heures encore, et avant une heure la nuit sera venue, ou Blücher. » Cela dure ainsi trois quarts d’heure.
Alors , de la hauteur d’où il domine tout le champ de bataille , Napoléon voit déboucher une masse profonde par le chemin de Wavre... Enfin Grouchy , qu’il a tant attendu , arrive , tard il est vrai , mais encore assez à temps pour compléter la victoire. A la vue de ce renfort , il envoie des aides de camp annoncer dans toutes les directions que Grouchy parait et va entrer en ligne. En effet , des masses successives se déploient et se mettent en bataille : nos soldats redoublent d’ardeur , car ils croient qu’ils n’ont plus qu’un dernier coup à frapper : tout à coup, une formidable artillerie tonne en avant de ces nouveaux venus , et les boulets, au lieu d’être dirigés contre les Prussiens , nous emportent des rangs entiers. Chacun , autour de Napoléon , se regarde avec stupéfaction : l’empereur se
frappe le front : ce n’est point Grouchy , c’est Blüclier.
Napoléon juge du premier coup d’œil sa position : elle est terrible. 60,000 hommes de troupes fraîches, sur lesquelles il ne comptait pas, sont tombées successivement sur ses troupes, écrasées par huit heures de lutte : l’avantage se maintient pour lui au centre , mais il n’a plus d’aile droite : s’acharner pour couper l’ennemi en deux serait maintenant chose inutile et même dangereuse. L’empereur conçoit et ordonne alors une des plus belles manœuvres qu’il ait jamais rêvées dans ses combinaisons stratégiques les plus hasardées : c’est un grand changement de front oblique sur le centre, et à l’aide duquel il fera face aux deux armées. D’ailleurs , le temps s’écoule , et la nuit, qui devait venir pour les Anglais, vient aussi pour lui.
Alors , il donne l’ordre à sa gauche de laisser derrière elle le bois de Goumont et les quelques Anglais qui tiennent encore à l’abri des murs crénelés du château , et de venir remplacer les premier et deuxième corps, qui ont beaucoup souffert , en même temps qu’elle dégagera la cavalerie de Kellermann et deMilhaud, trop engagée sur le plateau du mont Saint Jean. Il ordonne à Lobau etàDuhesme de continuer la retraite et de venir se ranger en ligne audessus de Planehenois, au général Pelet de tenir fortement dans ce village , afin d’appuyer le mouvement : le centre pivotera sur lui-même : en même temps un aide de camp reçoit l’ordre de parcourir la ligne , et d’annoncer l’arrivée du maréchal Grouchy.
A cette nouvelle , l’enthousiasme se ranime : tout s’ébranle sur l’immense ligne : Ney, démonté cinq fois, met l’épée à la main : Napoléon prend la tête de sa réserve,
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et s'avance de sa personne par la chaussée. L’ènnemî continue de plier à son centre : sa première ligne est percée ; la garde la dépasse et enlève une batterie dentelée. Mais là , elle tombe sur la seconde ligne , qui se compose d’une masse terrible : ce sont les débris des régiments culbutés par la cavalerie française deux heures auparavant , et qui se sont reformés : ce sont les brigades des gardes anglaises , le régiment belge de Chassé et la division de Brunswick. N'importe ! la colonne se déploie comme à une manœuvre : mais , tout à coup r dix pièces en batterie éclatent à portée de pistolet et emportent sa tête tout entière r tandis que vingt autres bouches à feu la prennent en biais , et plongent dans les masses entassées autour de la Belle-Alliance , que leur mouvement vient de mettre à découvert. Le général Friand est blessé ; le général Michel , le général Jamin et le général Mallet sont tués ; les majors Augelet , Cardinal et Agnès tombent morts ; le général Guyot , en ramenant pour la huitième fois à la charge sa grosse cavalerie , reçoit deux coups de feu ; Ney a ses habits et son chapeau criblés de balles ; un moment d’hésitation se fait ressentir sur toute la ligne*
En ce moment, Blücher est arrivé au hameau de la Haie , et en a débusqué les deux régiments qui le défendent : ces deux régiments , qui ont tenu une demi-heure contre d 0,000 hommes, se mettent en retraite ; mais Blücher appelle à lui 6,000 hommes de cavalerie anglaise qui gardaient la gauche de Wellington , et qui sont devenus inutiles depuis que cette gauche est occupée par les Prussiens. Ces 6,000 hommes, qui arrivent pêle-mêle avec ceux qu’ils poursuivent , font une trouée horrible au
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cœur de Farinée même. Cambronne se jette alors avec le deuxième bataillon du 1 er régiment de chasseurs entre la cavalerie anglaise et les fuyards , se forme en carré , et soutient la retraite des autres bataillons de la garde. Ce bataillon attire à lui tout le choc ; il est entouré , pressé , attaqué de tous les côtés : c’est alors que , sommé de se rendre , Cambronne répond , non pas la phrase fleurie qu’on lui a prêtée , mais un seul mot , un mot de corps de garde , il est vrai , mais auquel son énergie n’ôte rien de sa sublimité , et , presque aussitôt , tombe de son cheval , renversé par un éclat d’obus qui le frappe à la tête.
Au même instant Wellington fait avancer toute son extrême droite , dont il peut disposer, puisque , par notre mouvement, elle cesse d’être contenue, et, reprenant l’offensive à son tour, il la lance comme un torrent des hauteurs du plateau. Cette cavalerie tourne les carrés de la garde , qu’elle n’ose point attaquer, puis fait un à-droite et revient percer notre centre au-dessous de la Haie-Sainte. Alors on apprend que Bulow dépasse notre extrême droite, que le général Duhesme est blessé dangereusement , que Grouchy, enfin , sur lequel on comptait , ne vient pas. La fusillade et le canon éclatent à cinq cents toises sur nos derrières : Bulow nous a débordés. Le cri de : Sauve qui peut! se fait entendre ; la déroute commence. Les bataillons qui tiennent encore sont désorganisés par les fuyards ; Napoléon , au moment d’être enveloppé , se jette dans le carré de Cambronne avec Ney, Soult , Bertrand , Drouot, Corbineau , Flahaut , Gourgaud et Labédoyère , qui se trouvent sans soldats. La cavalerie multiplie ses charges;
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l'artillerie anglaise , de la crête de ses hauteurs , balaye toute la plaine : la nôtre , qui n’a plus d’hommes pour la servir, reste muette ; ce n’est plus un combat , c’est une boucherie.
En ce moment , il se fait une éclaircie de nuages; Blücher et Wellington , qui viennent de se joindre à la ferme de la Belle-Alliance, profitent de ce secours du ciel pour mettre leur cavalerie à la poursuite de nos troupes ; les ressorts qui faisaient mouvoir ce corps gigantesque sont rompus , l’armée est dispersée; seuls, quelques bataillons de la garde tiennent et meurent.
Napoléon tente en vain d’arrêter ce désordre : il se jette au milieu de la déroute , trouve un régiment de la garde et deux batteries en réserve derrière Planchenois , et essaye de rallier les fuyards : malheureusement, la nuit empêche de le voir, le tumulte de l’entendre. Alors , il descend de cheval , se jette l’épée à la main au milieu d’un carré; Jérôme le suit, en disant : c Tu as raison , frère , ici doit tomber tout ce qui porte le nom de Bonaparte. 1 Mais il est pris par ses généraux et ses officiers d’état-major, repoussé par ses grenadiers , qui veulent bien mourir, mais qui ne veulent pas que leur empereur meure avec eux : on le remet à cheval , un officier prend la bride et l’entraîne au galop ; il passe ainsi au milieu des Prussiens , qui l’ont débordé de près d’une demi-lieue. Ni balles, ni boulets ne veulent de lui. Enfin, il arrive à Jemmapes, s’y arrête un instant , renouvelle ses tentatives de ralliement, auxquelles la nuit , la confusion, la déroule générale , l'encombrement et, plus que tout cela, la poursuite acharnée des Anglais s’opposent encore. Puis, convaincu
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que , comme après Moscou , tout est fini une seconde fois , et que c’est seulement de Paris qu’il peut rallier l’armée et sauver la France, il continue sa route, fait une halte à Philippeville , et arrive le 20 à Laon.
Celui qui écrit ces lignes n’a vu Napoléon que deux fois dans sa vie, à huit jours de distance , et cela pendant le court espace d’un relais ; la première fois lorsqu’il allait à Ligny, la seconde fois lorsqu’il revenait de Waterloo; la première fois à la lumière du soleil , la seconde fois à la lueur d’une lampe ; la première fois au milieu des acclamations de la multitude , la seconde fois au milieu du silence d’une population.
Chaque fois Napoléon était assis dans la même voiture, à la même place , vêtu du même habit ; chaque fois c’était le même regard vague et perdu ; chaque fois c’était la même tête, calme et impassible: seulement, il avait le front un peu plus incliné sur la poitrine en revenant qu’en allant.
Était-ce d’ennui de ce qu’il ne pouvait dormir, ou de douleur d’avoir perdu le monde ?
Le 21 juin , Napoléon est de retour à Paris.
Le 22 , la chambre des pairs et la chambre des députés se déclarent en permanence , et déclarent traître à la patrie quiconque voudra les suspendre ou les dissoudre.
Le même jour, Napoléon abdique en faveur de son fils.
Le 8 juillet , Louis XVIII rentre à Paris.
Le 14, Napoléon, après avoir refusé l’offre du capitaine Baudin, aujourd’hui vice-amiral, qui lui propose de le
conduire aux États-Unis , passe à bord du Bclléro'phon ,
commandé par le capitaine Maitland , et écrit au prince régent d’Angleterre :
« Altesse Royale,
< En butte aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des plus grandes puissances de l’Europe, j’ai consommé ma carrière politique. Je viens, comme Thémistocle , m’asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celle du plus puissant , du plus constant , du plus généreux de mes ennemis.
< Napoléon. >
Le 16 juillet, le Bcllérophon fit voile pour l’Angleterre.
Le 24 , il mouilla à Torbay, où Napoléon apprit que l£ général Gourgaud , porteur de sa lettre , n’avait pu communiquer avec la terre, et avait été forcé de se dessaisir de ses dépêches.
Le 26 au soir, le Bellérophon entra dans la rade de Plymouth. Là , les premiers bruits de déportation à Sainte- Hélène se répandirent : Napoléon ne voulut pas y croire.
Le 30 juillet, un commissaire signifia à Napoléon la résolution relative à sa déportation à Sainte-Hélène. Napoléon indigné, prit une plume et écrivit:
« Je proteste solennellement ici , à la face du ciel et des hommes, contre la violence qui m’est faite, contre la violation de mes droits les plus sacrés, en disposant, par la force , de ma personne et de ma liberté. Je suis venu
librement à bord du Bellérophon ; je ne suis pas le prisonnier, je suis rhôte de l'Angleterre. J’y suis venu à l'instigation même du capitaine , qui a dit avoir des ordres du gouvernement de me recevoir, et de me conduire en Angleterre avec ma suite , si cela m’était agréable. Je me suis présenté de bonne foi, pour venir me mettre sous la protection des lois de l'Angleterre. Aussitôt assis à bord du Bellérophon, je fus sur le foyer du peuple britannique. Si le gouvernement, en donnant ordre au capitaine du Bellérophon de me recevoir, ainsi que ma suite , n’a voulu que tendre une embûche , il a forfait à l’honneur et flétri son pavillon.
< Si cet acte se consommait , ce serait en vain que les Anglais voudraient désormais parler de leur loyauté , de leurs lois et de leur liberté : la foi britannique se trouvera perdue dans l'hospitalité du Bellérophon .
« J’en appelle à l'histoire : elle dira qu'un ennemi , qhi fit longtemps la guerre au peuple anglais , vint librement , dans son infortune , chercher un asile sous ses lois : quelle plus grande preuve pouvait-il lui donner de son estime et de sa confiance? Mais comment répondit-on, en Angleterre , à une telle magnanimité? On feignit de tendre une main hospitalière à cet ennemi ; et quand il se fut livré de bonne foi , on l'immola !
« Napoléon. »
« A bord du Bellérophon , en mer. i f
Le 7 août , malgré cette protestation, Napoléon fut forcé de quitter le Bellérophon pour passeràbord du Northum -
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berland : Tordre ministériel portait d’ôter à Napoléon son épée ; l'amiral Keith eut honte d’un pareil ordre et ne voulut pas le mettre à exécution.
Le lundi, 7 août 181 S, le Northumberland appareilla pour Sainte-Hélène,
Le 16 octobre, soixante et dix jours après son départ de l’Angleterre, et cent dix jours après avoir quitté la France, Napoléon toucha le rocher dont il devait faire un piédestal.
Quant à l’Angleterre , elle accepta dans toute son étendue la honte de sa trahison : et , à compter du 16 octobre 181 5 , les rois eurent leur Christ et les peuples leur Judas.
L’empereur coucha le même soir dans une espèce d’auherge où il se trouva fort mal. Le lendemain , à six heures du matin , il partit à cheval avec le grand maréchal Bertrand et l’amiral Keith , pour Longwood , maison que ce dernier avait arrêtée pour sa résidence , comme la plus convenable de l’Ile. Et revenant , l’empereur s’arrêta à un petit pavillon dépendant d’une maison de campagne qui appartenait à un négociant de File , nommé M. Balcombe. C’était son logis temporaire , et il devait demeurer là tant que Longwood ne serait pas en état de le recevoir. Il avait été si mal la veille , que , quoique ce petit pavillon Jïit presque entièrement dégarni , il ne voulut pas revenir à la ville.
NAPOLÉON A SAINTE-ÏÏÉLÈNE.
Le soir, quand Napoléon voulut se couclier, il se trouva qu’une fenêtre, sans vitrages, sans contre-vents et sans rideaux, donnait sur son lit. M. de Las-Cases et son fils la barricadèrent de mieux qu’ils purent , et gagnèrent une mansarde , où ils se couchèrent sur chacun un matelas ; les valets de chambre , enveloppés de leurs manteaux , s’étaient jetés en travers de la porte.
Le lendemain, Napoléon déjeuna sans nappe ni serviette, avec le reste du dîner de la veille.
Ce n’était que le prélude de la misère et des privations qui l’attendaient a Longwood.
Cependant , peu à peu cette position s’améliora : on fit venir du Norlhumberland le linge et l’argenterie : le colonel du 53 e avait fait offrir une tente , que l’on dressa en prolongement de la chambre de l’empereur ; dès lors, Napoléon , avec sa régularité ordinaire , songea à mettre un peu d’ordre dans ses journées.
A dix heures , l’empereur faisait appeler M. de Las-Cases , pour déjeuner avec lui : le déjeuner fini , et après une demi-heure de conversation , M. de Las-Cases relisait ce qui lui avait été dicté la veille : cette lecture achevée , Napoléon continuait de dicter jusqu’à quatre heures. A quatre heures, il s’habillait et sortait, pour qu’on pût faire sa chambre , descendait dans le jardin , qu’il affectionnait beaucoup , et au bout duquel une espèce de berceau recouvert en toile , comme une tente , lui offrait un abri contre le soleil ; il s’asseyait ordinairement sous ce berceau , où l’on avait apporté une table et des chaises ; là , il dictait à celui de ses compagnons qui arrivait de la ville pour ce travail , jusqu’à l’heure du dîner, qui était
fixée à sept heures. Le reste de la soirée , on lisait , ou du Racine, ou du Molière, car on n’avait pas de Corneille : Napoléon appelait cela aller à la comédie ou à la tragédie. Enfin , il se couchait le plus tard qu’il pouvait , attendu que , lorsqu’il se couchait de bonne heure, il se réveillait au milieu de la nuit et ne pouvait plus se rendormir.
En effet , quel est celui des damnés de Dante qui eût voulu troquer son supplice contre les insomnies de Napoléon?
Au bout de quelques jours, il se trouva fatigué et malade. On avait mis trois chevaux à sa disposition , et , pensant qu’une promenade lui ferait du bien , il arrangea , avec le général Gourgaud et le général Montholon , une cavalcade pour le lendemain ; mais , dans la journée , il apprit qu’un officier anglais avait ordre de ne pas le perdre de vue : aussitôt , il renvoya les chevaux, en disant que tout était calcul dans la vie , et que dès que le mal d’apercevoir son geôlier était plus grand que le bien que pouvait procurer l’exercice , c’était un gain tout clair que de rester chez soi.
L’empereur remplaça cette distraction par des promenades de nuit qui duraient quelquefois jusqu’à deux heures du matin.
Enfin, le dimanche 10 décembre, l’amiral fit prévenir Napoléon que sa maison de Longwood était prête : et , le même jour , l’empereur s’y rendit à cheval. L’objet qui lui causa le plus vif plaisir , dans son nouvel ameublement* fut une baignoire en bois , que l’amiral était parvenu à faire exécuter, sur scs dessins, par un charpentier de la
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ville , une baignoire étant un meuble inconnu à Longwood ; le même jour , Napoléon en profita.
Le lendemain , le service de l'empereur commença à s'organiser : il se divisait en trois séries , chambre , livrée et bouche , et se composait de onze personnes.
Quant à la haute maison, tout fut à peu près réglé comme à l’ile d'Elbe : le grand maréchal Bertrand conserva le commandement et la surveillance générale, M. de Montholon fut chargé des détails domestiques , le général Gourgaud eut la direction de l'écurie, et M. de Las-Cases surveilla l'administration intérieure.
Quant à la division de la journée , c'était à peu près la même qu'à Briars. A dix heures , l'empereur déjeunait dans sa chambre sur un guéridon, tandis que le grand maréchal et ses compagnons mangeaient à une table de service , où ils étaient libres de faire des invitations particulières. Comme il n'y avait pas d'heure fixe pour la promenade , la chaleur étant très-forte le jour , l'humidité prompte et grande le soir , et que les chevaux de selle et la voiture, qui devaient toujours venir du cap , n’arrivaient jamais , l'empereur travaillait une partie de la journée , soit avec M. de Las-Cases , soit avec le général Gourgaud ou le général Montholon. De huit à neuf heures on dinait rapidement , la salle à manger ayant conservé une odeur de peinture insupportable à l'empereur : puis on passait au salon , où était préparé le dessert. Là , on lisait Racine, Molière ou Voltaire , en regrettant de plus en plus Corneille. Enfin, à dix heures, on se mettait à une table de reversi , jeu favori de l'empereur , et auquel on restait ordinairement jusqu'à une heure du matin.
Toute la petite colonie était logée à Longwood , à l'exception du maréchal Bertrand et de sa famille , qui habitaient Hut's Gâte, mauvaise petite maison située sur la route de la ville.
L'appartement de l'empereur était composé de deux chambres , chacune de quinze pieds de long sur douze de large et environ sept de haut : des pièces de nankin, tendues en guise de papier , les garnissaient toutes deux : un mauvais tapis en couvrait le plancher.
Dans la chambre à coucher était le petit lit de campagne où couchait l'empereur , un canapé , sur lequel il reposait la plus grande partie de la journée , au milieu des livres dont il était encombré ; à côté , un petit guéridon sur lequel il déjeunait et dînait dans son intérieur , et qui , le soir, portait un chandelier à trois branches recouvert d'un grand chapiteau.
Entre les deux fenêtres , et à l’opposite de la porte , était une commode contenant le linge de l'empereur , et sur laquelle était son grand nécessaire.
La cheminée , surmontée d'une fort petite glace , était ornée de plusieurs tableaux. A droite , était le portrait du roi de Rome , à cheval sur un mouton ; à gauche , et en pendant, était un autre portrait du roi de Rome , assis sur un coussin et essayant une pantoufle ; au milieu de la cheminée , était un buste en marbre du même enfant royal ; deux chandeliers, deux flacons et deux tasses de vermeil, tirés du nécessaire de l'empereur , complétaient la garniture de la cheminée.
Enfin , auprès du canapé , et précisément en face de l’empereur quand il y reposait étendu , ce qui avait lieu
une grande partie du jour , était le portrait de Marie- Louise , tenant son fils entre ses bras , peint par Isabey.
En outre , sur la gauche de la cheminée , et en dehors des portraits , était la grosse montre d’argent du grand Frédéric , espèce de réveille-matin pris à Postdam , et , en regard , la propre montre de l’empereur , celle qui avait sonné l’heure de Marengo et d’Austerlitz , recouverte en or des deux côtés , et portant la lettre B.
La seconde pièce , servant de cabinet, n’avait d’abord pour tout meuble que des planches brutes , posées sur de simples tréteaux, supportant un bon nombre de livres épars et les divers chapitres écrits par chacun des généraux ou secrétaires sous la dictée de l’empereur ; ensuite, entre les deux fenêtres , une armoire en forme de bibliothèque ; à l’opposite , un lit , semblable au premier , et sur lequel l’empereur reposait parfois le jour et se couchait même la nuit , après avoir quitté le premier dans ses fréquentes et longues insomnies : enfin , dans le milieu était la table de travail , avec l’indication des places qu’occupaient ordinairement l’empereur , lorsqu’il dictait , et MM. de Monlholon , Gourgaud ou de Las-Cases , lorsqu’ils écrivaient.
Tels étaient la vie et le palais de l’homme qui avait tour à tour habité les Tuileries, le Kremlin et l’Escurial.
Cependant , malgré la chaleur du jour , malgré l’humidité du soir , malgré l’absence des choses les plus nécessaires à la vie commune , l’empereur eût supporté avec patience toutes ces privations si l’on n’avait pris à tâche de l’entourer , de le traiter, non-seulement comme prisonnier dans Pile , mais encore comme prisonnier dans sa
maison. On avait décidé, comme nous l’avons dit, que lorsque Napoléon monterait à cheval , un officier l’accompagnerait toujours : Napoléon avait pris le parti de ne plus sortir. Alors sa constance avait lassé ses geôliers , et on avait levé cette consigne , pourvu qu’il demeurât dans certaines limites ; mais, dans ces limites il était enfermé par un cercle de sentinelles : un jour , une de ces sentinelles coucha l’empereur en joue , et le général Gourgaud lui arracha son fusil au moment où probablement elle allait faire feu. Cette enceinte ne permettait guère, au reste, qu’une demi-lieue de course , et comme l’empereur ne voulait pas la dépasser , pour s’épargner la compagnie de son gardien , il prolongeait sa promenade en descendant , par des chemins à peine frayés , dans des ravins profonds où il est incroyable qu’il ne se soit pas dix fois précipité.
Malgré ce changement dans ses habitudes , la santé de l’empereur se maintint assez bonne pendant les six premiers mois.
Mais l’hiver suivant , le temps étant devenu constamment mauvais , l’humidité et la pluie ayant envahi les appartements de carton qu’il habitait, il commença à éprouver de fréquentes indispositions, qui se manifestaient par des lourdeurs et des engourdissements. Au reste, Napoléon n'ignorait pas que l’air était des plus insalubres , et qu’il était rare de rencontrer dans l’ile une personne ayant atteint l’âge de cinquante ans.
Sur ces entrefaites , un nouveau gouverneur arriva et fut présenté par l’amiral à l’empereur : c’était un homme d’environ quarante-cinq ans, d’une taille commune , mince, maigre , sec , rouge de visage et de chevelure , marqueté
de taches de rousseur , avec des yeux obliques , se fixant à la dérobée , ne regardant que rarement en face , et recouverts de sourcils d'un blond ardent , épais et fort proéminents. Use nommait sir Hudson Lowe.
A partir du jour de son arrivée , de nouvelles vexations commencèrent , qui devinrent de plus en plus intolérables. Son début fut d’envoyer à l'empereur deux pamphlets contre lui. Puis il fit subir à tous les domestiques un interrogatoire , pour savoir d'eux si c'était librement et de leur pleine volonté qu’ils demeuraient avec l'empereur. Ces nouvelles contrariétés lui occasionnèrent bientôt une de ces indispositions auxquelles il devenait de plus en plus sujet : elle dura cinq jours , pendant lesquels il ne sortit pas , mais cependant continua de dicter sa campagne d'Italie.
Bientôt , les vexations du gouverneur s’augmentèrent encore : il porta l’oubli des plus simples convenances jusqu’à inviter à dîner chez lui le général Buonaparte , pour le faire voir à une Anglaise de distinction qui avait relâché à Sainte-Hélène. Napoléon ne répondit pas même à l’invitation. Les persécutions redoublèrent.
Personne ne put désormais écrire sans avoir préalablement communiqué la lettre au gouverneur, et toute lettre donnant à Napoléon le titre d’empereur était confisquée.
On fit signifier au général Buonaparte que la dépense qu'il faisait était trop grande, que le gouvernement n’avait entendu lui donner qu'une table journalière de quatre personnes au plus, une bouteille de vin par jour pour chaque personne , et un dîner prié par semaine : s’il y avait des dépenses excédantes, le général Buonaparte et les personnes de sa suite devaient les payer.
L’empereur fit briser son argenterie et l’envoya à la ville : mais le gouverneur fit dire qu’il entendait qu’elle ne fût vendue qu’à l’homme qu’il présenterait; l’homme qu’il présenta donna six mille francs du premier envoi qui avait été fait : c’étaient les deux tiers à peine de la valeur de cette argenterie prise au poids.
L’empereur prenait un bain tous les jours : on lui fit . dire qu’il devait se contenter d’un bain par semaine , l’eau étant rare à Longwood. 11 y avait quelques arbres sous lesquels il allait parfois se promener , et qui donnaient la seule ombre qu’il y eût dans la limite assignée à ses promenades : le gouverneur les fit abattre ; et comme l’empereur se plaignait de cette cruauté , il répondit qu’il ignorait que ces arbres fussent agréables au général Buonaparte , mais que , du moment qu’il les regrettait , on en planterait d'autres .
Alors , Napoléon avait parfois des mouvements d’emportement sublime. Cette réponse en excita un.
— Le plus mauvais procédé des ministres anglais , s’écria-t-il , n’est plus désormais de m’avoir envoyé ici , mais de m’y avoir placé en vos mains. Je me plaignais de l’amiral; mais au moins, il avait du cœur, lui : vous, vous déshonorez votre nation , et votre nom restera une flétrissure.
Enfin , on s’aperçut à la qualité de la viande qu’on fournissait à la table de l’empereur des bêtes mortes et non tuées. On fit demander à les avoir vivantes : cette demande fut refusée.
Dès lors, l’existence de Napoléon n’est plus qu’une lente et pénible agonie , qui cependant dure cinq ans : pendant
cinq ans encore , le moderne Prométhée reste enchaîné sur le roc où Hudson Lowe lui ronge le cœur. Enfin , le 20 mars 1821 , jour du glorieux anniversaire de la rentrée de Napoléon à Paris, Napoléon éprouva, dès le matin, une forte oppression à l’estomac et une sorte de suffocation fatigante à la poitrine ; bientôt une douleur aiguë se fit sentir à l’épigastre , dans l’hypocondre gauche , et s’étendit sur le côté du thorax jusqu’à l’épaule correspondante. Malgré les premiers remèdes , la fièvre continua , l’abdomen devint douloureux au tact et l’estomac se tendit. Vers cinq heures de l’après-midi, il y eut un redoublement, accompagné d’un froid glacial , surtout aux extrémités inférieures , et le malade se plaignit de crampes. En ce moment, madame Bertrand étant venue lui faire une visite. Napoléon s’efforça de paraître moins abattu , et affecta même un peu de gaieté; mais bientôt, sa disposition mélancolique reprenant le dessus : c II faut nous préparer à la sentence fatale : vous , Hortense et moi], sommes destinés à la subir sur ce vilain rocher. J’irai le premier, vous viendrez ensuite, Hortense vous suivra. Mais nous nous retrouverons tous les trois là-haut, > Puis il ajouta ces quatre vers de Zaïre :
Mais à revoir Paris je ne dois plus prétendre :
Vous voyez qu’au tombeau je suis prêt à descendre.
Je vais au Roi des rois demander aujourd’hui Le prix de tous les maux que j’ai soufferts pour lui.
La nuit qui suivit fut agitée, les symptômes devinrent de plus en plus graves : une boisson émétisée les fit disparaître momentanément , mais ils reparurent bientôt. Une
consultation eut lieu alors , presque malgré l'empereur, entre le docteur Antomarchi et M. Arnott, chirurgien du 20 e régiment en garnison dans l'ile. Ces messieurs reconnurent la nécessité d'appliquer un large vésicatoire sur la région abdominale , d'administrer un purgatif, et de verser d'heure en heure du vinaigre sur le front du malade. La maladie ne continua pas moins à faire des progrès rapides.
Un soir, un domestique de Longwood dit qu'il avait vu une comète: Napoléon l'entendit, et ce présage le frappa.
« Une comète ! s’écria-t-ii , ce fut le signe précurseur de la mort de César. »
Le 11 avril, le froid aux pieds devint excessif. Le docteur essaya des fomentations pour le dissiper. < Tout cela est inutile , lui dit Napoléon , ce n’est point là , c'est à l’estomac , c’est au foie , qu’est le mal : vous n'avez
point de remède contre l’ardeur qui me brûle , point de
préparation , point de médicaments pour calmer le feu dont je suis dévoré. »
Le 45 avril , il commença à rédiger son testament , et ce jour-là l’entrée de sa chambre fut interdite à tout le monde , excepté à Marchand et au général Montholon , qui restèrent avec lui depuis une heure et demie jusqu’à six heures du soir.
A six heures , le docteur entra : Napoléon lui montra son testament commencé et chaque pièce de son nécessaire étiquetée du nom des personnes auxquelles elles étaient destinées. « Vous voyez, lui dit-il, je fais mes apprêts pour m’en aller. » Le docteur voulut le rassurer: Napoléon l'arrêta : « Plus d’illusion , ajouta-t-il ; je sais ce qu'il en est, et je suis résigné. »
Le 19 amena un mieux sensible qui rendit l'espérance à tout le monde , excepté à Napoléon : chacun se félicitait de ce changement : Napoléon nous laissa dire , puis en souriant : « Vous ne vous trompez pas , je vais mieux aujourd’hui, mais je n’en sens pas moins que ma fin approche. Quand je serai mort ,. chacun de vous aura la douce consolation de retourner en Europe. Vous reverrez les uns vos parents , les autres vos amis. Moi , je retrouverai mes braves au ciel. Oui, oui, ajouta-t-il en s’animant et en élevant la voix avec un accent inspiré, oui , Kléber , Desaix , Bessières , Duroc , Ney , Murat , Masséna, Berthier, viendront à ma rencontre. Ils me parleront de ce que nous avons fait ensemble, je leur conterai les derniers événements de ma vie : en me revoyant, ils redeviendront tous fous d’enthousiasme et de gloire. Nous causerons de nos guerres avec les Scipion , les César, les Annibal, et il y aura plaisir à cela... À moins, continua-t-il en souriant, qu’on ne s’effraye là-haut de voir tant de guerriers ensemble, *
Quelques jours après , il fit venir son chapelain Vignali. « Je suis né dans la religion catholique , lui dit-il , je veux remplir les devoirs qu’elle impose et recevoir les sacrements qu’elle administre. Vous direz tous Jes jours la messe dans la chapelle voisine, et vous exposerez le saint-sacrement pendant les quarante heures. Quand je serai mort , vous placerez votre autel à ma tête , dans la chambre ardente, puis vous continuerez à célébrer la messe. Vous ferez toutes les cérémonies d’usage, et vous ne cesserez que lorsque je serai enterré. *
Après le prêtre , vint le tour du médecin. « Mon cher
docteur , lui dit-il , après ma mort , qui ne saurait être éloignée , je veux que vous fassiez l’ouverture de mon cadavre , mais j’exige qu’aucun médecin anglais ne mette la main sur moi. Je souhaite que vous preniez mon cœur , que vous le mettiez dans de l’esprit-de-vin , et que vous le portiez à ma chère Marie-Louise : vous lui direz que je l’ai tendrement aimée , que je n’ai jamais cessé de l’aimer, vous lui raconterez tout ce que j’ai souffert ; vous lui direz tout ce que vous avez vu ; vous entrerez dans tous les détails de ma mort. Je vous recommande surtout de bien examiner mon estomac , et d’en faire un rapport précis et détaillé que vous remettrez à mon fils. Puis, de Vienne, vous vous rendrez à Rome : vous irez trouver ma mère , ma famille ; vous leur rapporterez ce que vous avez observé relativement à ma situation ; vous leur direz que Napoléon , celui-là même que le monde a appelé le Grand, comme Charlemagne et comme Pompée , est mort dans l’état le plus déplorable , manquant de tout , abandonné à lui même et à sa gloire. Vous leur direz qu’en expirant, il lègue à toutes les familles régnantes l’horreur et l’opprobre de ses derniers moments. »
Le 2 mai , la fièvre arriva au plus haut degré d’intensité qu’elle eût encore atteint : le pouls donna jusqu’à cent pulsations à la minute , et l’empereur eut le délire : c’était le commencement de l’agonie. Mais cette agonie eut encore quelques moments de relàch#. Dans ces courts moments de lucidité. Napoléon revenait sans cesse à la recommandation qu’il avait faite au docteur Àntomarchi : a Faites avec soin , lui disait-il , l’examen anatomique de mon corps , de l’estomac surtout. Les médecins de Montpellier m'ont
annoncé que la maladie du pylore serait héréditaire dans ma famille ; leur rapport est , je crois , dans les mains de Louis : demandez-le , comparez-le avec ce que vous aurez observé vous-même : que je sauve au moins mon enfant de cette cruelle maladie !... »
La nuit fut assez bonne ; mais le lendemain , au matin , le délire reparut avec une nouvelle force. Cependant, vers les huit heures , il perdit un peu de son intensité ; vers trois heures, le malade reprit sa raison. Il en profita pour appeler les exécuteurs testamentaires, et leur recommanda, dans le cas où il viendrait à perdre complètement connaissance, de ne laisser approcher de lui aucun médecin anglais autre que le docteur Arnott. Puis, il ajouta , dans toute la plénitude de sa raison et dans toute la puissance de son génie :
— Je vais mourir : vous allez repasser en Europe ; je vous dois quelques conseils sur la conduite que vous avez à tenir. Vous avez partagé mon exil , vous serez fidèles à ma mémoire, vousne ferez rien qui puisse la blesser. J’ai sanctionné tous les principes, je les ai infusés dans mes lois , dans mes actes ; il n’y en a pas un seul que je n’aie consacré. Malheureusement , les circonstances étaient graves : j’ai été obligé de sévir , d’ajourner ; les revers sont venus , je n’ai pu débander l’arc, et la France a été privée des institutions libérales que je lui destinais. Elle me juge avec indulgence , elle me tient compte de mes intentions, elle chérit mon nom, mes victoires; imitez-la. Soyez fidèles aux opinions que vous avez défendues , à la gloire que nous avons acquise : il n’y a hors de là que honte et confusion.
Le 5 au matin, le mal était parvenu à son comble : la vie n'était plus chez le malade qu'une végétation haletante et douloureuse ; la respiration devenait déplus en plus insensible ; les yeux, ouverts dans toute leur grandeur, étaient fixes et atones. Quelques paroles vagues, dernière ébullition de son cerveau en délire , venaient de temps en temps mourir sur ses lèvres. Les derniers mots que l'on entendit furent ceux de tête et d "armée. Puis, la voix s'éteignit, toute intelligence parut morte, et le docteur lui-même crut que le principe de la vie était éteint. Cependant , vers les huit heures , le pouls se releva : le ressort mortel qui fermait la bouche du moribond sembla se détendre , et quelques soupirs profonds et sifprêmes s'exhalèrent de sa poitrine. A dix heures et demie , le pouls était anéanti : à onze heures et quelques minutes, l'empereur avait vécu...
Vingt heures après la mort de son illustre malade , le docteur Antomarchi procéda à son ouverture , ainsi que Napoléon le lui avait si souvent recommandé : puis, il détacha le cœur , qu'il mit , selon les instructions reçues, dans de l'esprit-de-vin , afin de le rendre à Marie- Louise. Mais en ce moment les exécuteurs testamentaires survinrent avec le refus de sir Hudson Lowe de laisser sortir de Sainte-Hélène, non-seulement le corps, mais aucune partie du corps. Il devait rester dans l'ile. Le cadavre était cloué à l'échafaud.
On s'occupa dès lors de choisir la place de la sépulture de l'empereur, et la préférence fut donnée à un lieu que Napoléon n'avait vu qu'une fois , mais dont il parlait toujours avec complaisance : sir Hudson Lowe consentit à ce que la tombe fût creusée en cet endroit.
L’autopsie terminée, le docteur Anlomarchi réunit par une suture les parties séparées , lava le corps , et l’abandonna au valet de chambre qui le revêtit du costume que l’empereur avait l’habitude de porter , c’est-à-dire , d’une culotte de Casimir blanc , de bas de soie blancs, de longues bottes à l’écuyère avec de petits éperons, d’un gilet blanc , d’une cravate blanche recouverte d’une cravate noire bouclée par derrière , du grand cordon de la Légion d’honneur , de l’habit de colonel des chasseurs de la garde décoré des ordres de la Légion d’honneur et de la Couronne de fer, enfin, du chapeau à trois cornes. Ainsi vêtu , Napoléon fut enlevé de la salle , le 6 mai , à cinq heures trois quarts , et exposé dans la petite chambre à coucher, que l’on avait convertie en chapelle ardente. Le cadavre avait les mains libres ; il était étendu sur son lit de campagne ; son épée était à son côté ; un crucifix reposait sur sa poitrine , et le manteau bleu de Marengo était jeté sur ses pieds. Il resta ainsi exposé pendant deux jours.
Le 8 au matin, le corps de l’empereur, qui devait reposer sous la colonne, et le cœur, qui devait être envoyé à Marie- Louise , furent déposés dans une caisse de fer-blanc , garnie d’une espèce de matelas et d’un oreiller recouverts de satin blanc. Le chapeau ne pouvant , faute d’espace, rester à la tête du mort, fut placé à ses pieds. Autour de lui on sema des aigles et des pièces de toutes les monnaies frappées à son effigie pendant le cours de son règne : on y déposa encore son couvert , son couteau , et une assiette à ses armes. Cette première caisse fut enfermée dans une seconde caisse en acajou , que l’on mit dans une
troisième en plomb, laquelle fut enfin placée dans une quatrième caisse en acajou , pareille à la seconde , mais de plus grande dimension : puis , on exposa le cercueil à la même place où avait été exposé le corps.
A midi et demi , le cercueil fut transporté par les soldats de la garnison dans la grande allée du jardin , où le corbillard attendait : on le couvrit d’un velours violet , sur lequel on jeta le manteau de Marengo , et le cortège funèbre se mit en route dans l’ordre suivant :
L’abbé Vignali , revêtu des ornements sacerdotaux , ayant à ses côtés le jeune Henri Bertrand , portant un bénitier d’argent avec son goupillon :
Le docteur Antomarchi et le docteur Arnott :
Les personnes chargées de surveiller le corbillard , traîné par quatre chevaux conduits par des palefreniers , et escorté par douze grenadiers sans armes de chaque côté : ceux-ci devaient porter le cercueil sur leurs épaules dès que le mauvais état du chemin empêcherait le char d’avancer :
Le jeune Napoléon Bertrand et Marchand, tous les deux à pied et sur les côtés du corbillard :
Les comtes Bertrand et Montholon , à cheval , immédiatement derrière le corbillard :
Une partie de la suite de l’empereur :
La comtesse Bertrand, avec sa fille Ilortensc, dans une calèche attelée de deux chevaux conduits a la main par ses domestiques , qui marchaient du côté du précipice :
Le cheval de l’empereur, conduit par son piqueur Archambaud :
Les officiers de marine , à pied et à cheval :
Les officiers de l’étal-major, à cheval :
Le général Coffin et le marquis de Monchenu , à cheval :
Le contreramiral et le gouverneur, à cheval :
Les habitants de l’ile :
Les troupes de la garnison.
La tombe était creusée à un quart de mille à peu près au delà de Hut’s Gâte. Le corbillard s’arrêta près de la fosse , et le canon commença à tirer cinq coups par minute.
Le corps fut descendu dans la tombe pendant que l’abbé Vignali disait les prières; ses pieds tournés vers l’Orient, qu’il avait conquis ; sa tête tournée vers l’Occident , où il avait régné.'
Puis, une énorme pierre, qui devait servir à la nouvelle maison de l’empereur, scella sa demeure dernière , et passa du temps à l’éternité.
Alors on apporta une plaque d’argent sur laquelle était gravée l’inscription suivante :