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quelques régiments des soldats d'Eugène ramenés par la cavalerie d'Ouwaroff, il croit que tout le corps du vice-roi est en retraite,. et ordonne à la jeune garde de s'arrêter. Eu place de la jeune garde , il envoie à Ney et à Murat toute l'artillerie de réserve : cent pièces de canon s’élancent au galop, pour prendre place sur les hauteurs conquises.
Voici ce .qui s’est passé du côté d'Eugène ;
Après avoir été tenu près d une heure en suspens par 1 echauffourée de la brigade Plausonne , le vice-roi a passé la Kalouga sur quatre petits ponts jetés par le génie. A peine sur l'autre rive i il s'est hâté d'obliquer à droite pour enlever la grande redoute située entre Borodino et Semenôfskoé , qui couvre le centre de l'ennemi. La division Morand débouche la. première sur le plateau , lance le 50° régiment sur la redoute et s'avance , en colonnes profondes , pour le seconder : ceux qui les forment sont de vieux soldats , calmes au feu comme à la parade ; ils s'avancent l’arme au bras , et, sans tirer un seul coup de
fusil , ils pénètrent dans la redoute , malgré le feu terrible de la première ligne de Paskewitch. Mais celui-ci a prévu l’événement; il se jette avec la seconde ligne sur les flancs de la colonne : Iermoloff s’avance , avec une brigade des gardes , pour le seconder. En voyant le secours qui lui arrive, la première ligne fait volte-face : la division Morand est prise dans un triangle de feu : elle recule , laissant dans la redoute le général Bonami et le 30 e régir inent ; Bonami s’y fait tuer , la moitié du 30 e tombe autour " de lui. C’est eu ce moment que Napoléon a vu quelques régiments repasser la Kalouga ; il a cru la ligne de retraite menacée , et a retenu sa jeune garde. ** .
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Cependant, Kutusoff a profité du moment d’hésitation qu’il a vu dans Ncy et dans Murat : pendant qu’ils se roidissent pour conserver leurs positions , le général ennemi appelle au secours de sa gauche toutes ses réserves et jusqu’à la garde russe. Grâce à tous ces renforts, Konownilzin , qui a remplacé Bagration blessé , reforme sa ligne. Sa droite s’appuie à la grande redoute qu’attaque Eugène, sa gauche touche aux. bois ; 50,000 hommes s’amassent en bloc, et se mettent en mouvement pour nous refouler en arrière ; leur artillerie éclate , leur fusillade pétillé , balles et boulets déchirent nos rangs; les soldats de Friant, placés en première ligne , assaillis par une grêle de mitraille , hésitent , se troublent , un colonel se rebute et commande la retraite ; mais Murat , qui est partout , est derrière lui ; Murat l’arrête , le saisit au collet, et le regardant face à face :
— Que faites-vous ? lui dit-il.
— Vous voyez bien qu’on ne peut tenir ici , lui répond le colonel , en lui montrant la terre couverte de ses hommes.
— Eh f ! j’y reste bien, moi, répond Murat.
— C’est juste, dit le colonel; soldats, face en tête , allons nous faire tuer.
Et il reprend , avec son régiment , son poste sous la mitraille.
En ce moment, nos redoutes s’enflamment, quatrevingts nouvelles bouches à feu éclatent à la fois : le secours qu’attendaient Murat et Ney est arrivé; seulement il a changé de nature , mais il n’en est que plus terrible.
Néanmoins les masses épaisses et profondes , mises en mouvement , continuent de marcher , et l’on voit d’abord
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nos boulets faire dans leurs rangs de profondes trouées; n'importe , elles continuent. Mais aux boulets succède lamitraille : écrasées sous cet ouragan de fer , elles cherchent à se reformer , la pluie mortelle redouble : elles s’arrêtent, n’osent avancer davantage , et cependant ne veulent pas faire un pas en arrière. Ou elles n’entendent plus les commandements de leurs généraux , ou leurs généraux , inhabiles à manœuvrer de si grands corps , perdent la tête. Quoi qu’il en soit , 40,000 hommes sont là, qui se laissent foudroyer pendant deux heures : c’est un massacre effroyable , une boucherie sans fin : on vient dire à Ney et à Murat que les munitions s’épuisent. Ce sont les victorieux qui se lassent les premiers.
Ney se rejette en avant , étendant sa ligne droite , afin de tourner la gauche de l’ennemi ; Murat et Davoust secondent ce mouvement : la baïonnette et la fusillade détruisent ce qui a échappé à l'artillerie : la gauche de l'armée russe est anéantie. Les vainqueurs, tout en appelant à grands cris la garde , se retournent vers le centre , et accourent à l’aide d'Eugène : tout se dispose pour l’attaque de la grande redoute.
Montlirun , dont le corps est placé directement en face du centre ennemi , marche sur lui au pas de charge ; à peine a-t-il fait le quart du chemin ,. qu’il est coupé en deux par un boulet ; Caulaincourt le remplace : il se met à la tête du 5 e de cuirassiers * et se précipite sur la redoute, en même temps que les divisions Morand , Gérard et Bourcier , soutenues par les légions de la Vistule , l’attaquent de trois côtés à la fois. Au moment où il y pénètre , il
tombe blessé mortellement : à l’instant même , son brave
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régiment, abîmé par le feu de l'infanterie d’Ostermann et de la garde russe , placées derrière l’ouvrage , est obligé de reculer, et va se reformer sous la protection de nos colonnes. Mais , en ce moment , Eugène l’aborde à son tour, à la tête de ses trois divisions , s’en empare et y prend le général Lichatschefs. Aussitôt , tout en s’y établissant , il lance le corps de Grouchy sur les débris des bataillons de Doctoroff : les chevaliers gardes et la garde russe s’avancent au-devant des nôtres : Grouchy est obligé de faire un mouvement rétrograde ; mais ce mouvement a donné le temps à Belliard de ramasser trente pièces d'artillerie, qui sont déjà en batterie dans la redoute. '
Alors, les Russes se reforment avec la même opiniâtreté qu’ils ont déjà montrée , leurs généraux les ramènent : ils se rapprochent en colonnes serrées, pour reprendre la redoute qu’ils nous ont fait payer si cher. Eugène les laisse approcher à portée de fusil, et démasque ses trente pièces ; elles s’enflamment toutes à la fois : les Russes tourbillonnent un instant et se reforment encore : cette fois , ils approchent jusqu’à la bouche des pièces , qui les écrasent en éclatant. Eugène , Murat et Ney envoient courriers sur courriers à Napoléon : ils demandent à grands cris la garde ; l’armée ennemie tout entière est détruite , si Napoléon la leur accorde : Belliard , Daru , Berthier le pressent. « Et s’il y a une seconde bataille demain, répond-il, avec quoi la livrerai-je? > La victoire et le champ de bataille sont à nous; mais nous ne pouvons pas poursuivre l’ennemi, qui se retire Sous notre feu , sans discontinuer le sien , et bientôt s’arrête et se retranche dans une seconde position.
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Alors , Napoléon monte à cheval , s’avance vers Semenofskoë, visite tout le champ de bataille, où viennent encore , de temps en temps , ricocher quelques boulets perdus. Enfin , appelant Mortier, il lui ordonne de faire avancer la jeune garde , mais de ne pas dépasser le nouveau ravin qui le sépare de l’ennemi ; puis il revient sous sa lente.
A dix heures du soir , Murat , qui se bat depuis six heures du matin, accourt pour annoncer que l’ennemi passe en désordre la Moskowa , et qu’il va lui échapper de nouveau; il redemande encore cette garde qui n’a pas donné de la journée, et avec laquelle il promet de surprendre et d’achever les Russes. Mais cette fois, comme les autres, Napoléon refuse, et laisse s’échapper cette armée qu’il avait si grande hâte de rejoindre. Le lendemain elle avait entièrement disparu, laissant Napoléon maître du plus horrible champ de bataille qui ait peut-èlre jamais existé. 60,000 hommes, dont un tiers nous appartenait , étaient couchés dessus ; nous avions 9 généraux tués, et 34 blessés. Nos pertes étaient immenses et sans résultats proportionnés.
Le septembre , l’armée entra à Moscou.
Tout devait être sombre dans cette guerre, jusqu’aux triomphes : nos soldats étaient habitués à entrer dans des capitales , et non dans des nécropoles : Moscou semblait une vaste tombe , partout déserte et partout silencieuse. Napoléon s’établit aü Kremlin , et l’armée se répandit dans la ville : puis la nuit vint.
Au milieu de la nuit, Napoléon fut éveillé par le cri : Au feu ! Des lueurs sanglantes pénétraient jusqu’à son lit*
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Il courut à sa fenêtre : Moscou était en flammes : Érostrate sublime , Rotopschin avait à la fois immortalisé son nom et sauvé son pays.
11 fallut échapper à cet oçéan de flammes qui montait comme une marée. Le 46, Napoléon, entouré de ruines, enveloppé par l’incendie, fut forcé de quitter le Kremlin et de se retirer au château de Peteroskoï. Là commence sa lutte avec ses généraux , qui lui conseillent de se retirer pendant qu’il en est temps encore et d'abandonner sa * fatale conquête. A ce langage étrange et inaccoutumé , il hésite et tourne alternativement les yeux vers Paris et vers Saint-Pétersbourg : cent cinquante lieues seulement le séparent de l’une , huit cents lieues de l’autre : marcher sur Saint-Péterbourg , c’est constater sa victoire ; reculer sur Paris , c’est avouer sa défaite.
Pendant ce* temps , l’hiver arrive qui ne conseille plus ; mais qui ordonne. Le 45 , le 46 , le 47 et le 18 octobre , les malades sont évacués sur Mojaisk et Smolensk; le 22 Napoléon sort de Moscou ; le 23 le Kremlin saute. Pendant onze jours la retraite s’opère sans trop grands désastres, quand tout à coup , le 7 novembre, le thermomètre descend de 5 degrés à 48 au-dessous de la glace ; et le vingt-neuvième bulletin,, en date du 44, apporte à Paris* la nouvelle de désastres inconnus auxquels les Français ne croiraient pas, s’ils ne leur étaient racontés par leur empereur lui-même.
A compter de ce jour , c’est un - désastre qui égale nos plus grandes victoires : c’est Cambÿse enveloppé dans les sables d’Ammon ; c’est Xercès repassant l’Hellespont dans une barque ; c’est Varron ramenant à Rome les débris de
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l'armée de Cannes. De ces 70,000 cavaliers qui ont traversé le Niémen , à peine peut-on former quatre compagnies de 150 hommes chacune, pour servir d'escorte à Napoléon. C'est le bataillon sacré : les officiers y prennent le rang de simples soldats , les colonels y sont sousofficiers , les généraux capitaines. 11 y a un maréchal pour colonel, un roi pour général; et le dépôt qui lui est confié , le palladium qu'il conserve , c’est un empereur.
Quant au reste de l'armée , voulez-vous savoir ce qu'il devient dans ces vastes steppes détrempés , entre * ce ciel de neige qui pèse sur sa tête et ces lacs glacés qui s'enfoncent sous lui ?
Écoutez :
f Généraux , officiers et soldats , tous étaient dans le même accoutrement et marchaient confondus : l'excès du malheur avait fait disparaître tous les rangs : cavalerie , artillerie * infanterie , tout était péle-mêlè.
< La plupart avaient sur leurs épaules une besace remplie de farine , et portaient , pendu à leur côté , un pot attaché avec une corde : d’autres traînaient par la bride des ombres de chevaux , sur lesquels étaient chargés ^'attirait de la cuisine et les chétives provisions.
* Ces chevaux étaient eux-mêmes des provisions , d'autant plus précieuses qu'on n'était point obligé de les transporter, et que , lorsqu’ils succombaient , ils servaient de pâture à leurs maîtres. On n'attendait pas qu'ils eussent expiré pour les dépecer : dès qu’ils tombaient , on se jetait dessus pour en enlever toutes les parties charnues.
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c La plupart dos corps de l’armée étaient dissous. U s’était formé de leurs débris une multitude de petites corporations , composées de huit ou dix individus , qui s’étaient réunis pour marcher ensemble , et chez lesquels toutes les ressources étaieni en commun. .
< Plusieurs de ces coteries avaient un cheval , pour porter leurs bagages , l’attirail de la cuisine et les provisions : ou bien chacun des membres était muni d’un bissac destiné à cet usage.
i c Ces petites communautés , entièrement séparées de Ifcsmassfe générale * avaient un mode d’existence isolé, et repoussaient de leur sein tout ce qui ne faisait pas partie d’elles-mêmes. Tous les individus de la famille marchaient serrés les uns contre les autres , et prenaient le plus grand soin de ne pas se diviser au milieu de la foule. Malheur à celui qui avait perdu sa coterie : il ne trouvait en aucun lieu personne qui prît à lui le moindre intérêt , et qui lui donnât le plus léger secours : partout il était maltraité et poursuivi durement ; on le* chassait sans pitié de tous les feux auxquels il n’avait pas de droit, et de tous les endroits où il voulait se réfugier : il ne cessait d’être assailli que lorsqu’il était parvenu à rejoindre les siens. Napoléon vit passer devant ses yeux cette masse , vraiment incroyable , de fugitifs et d’hommes désorganisés.
c Qu’on se figure, s’il est possible, cent mille malheureux , les épaules chargées d’un bissac , et soutenus par de longs bâtons , couverts de guenilles les plus grotesquement disposées , fourmillant de vermine , et livrés à toutes les horreurs de la faim. Qu'à ces accoutrements , indices de la plus affreuse misère , on joigne des physiono-
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mies affaissées sous le poids de tant de maux ; qu’on se représente ces hommes pâles, couverts de la terre des bivouacs , noircis par la fumée, les yeux caves et éteints, les cheveux en désordre, la barbe longue et dégoûtante ; et Ton n'aura qu’un faible aperçu du tableau que présentait l’armée.
€ Nous cheminions péniblement , abandonnés à nousmêmes au milieu des neiges, sur des routes à peine tracées , à travers des déserts et d’immenses forêts de sapins. ;
« Ici , des malheureux , minés depuis longtemps par la maladie et par la faim , succombaient sous le poids de leurs maux , et expiraient au milieu des tourments et en proie au plus violent désespoir. Là , on se jetait avec fureur sur celui à qui L’on soupçonnait des provisions , et on les lui arrachait , malgré sa résistance opiniâtre et ses affreux jurements.
« D’un çôté , on entendait le bruit que faisait le broiement des cadavres , déjà morcelés , que les chevaux foulaient aux pieds ou qu’écrasaient les roues de voitures; de l’autre, les cris et les gémissements des victimes auxquelles les forces avaient .manqué , et qui, gisant sur le chemin , et luttant avec effort contre la plus effrayante agonie , mouraient dix fois en attendant la mort.
< Plus loin , des groupes réunis autour du cadavre d’un cheval , se battaient entre eux pour en disputer les lambeaux. Pendant que les uns coupaient les parties charnues extérieures , les autres s’enfoncaient jusqu’à la ceinture dans les entrailles , pour en arracher le cœur et le foie.
i De toutes parts , des ligures sinistres , effrayées ,