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CHAPITRE III

Que la France était changée ! le jour où les soldats de l'armée d'Italie firent voile pour l'Egypte , ils étaient fiers de la patrie, ils la laissaient puissante et victorieuse ; deux ans venaient de s'écouler, et déjà l'anarchie dévorait ce beau pays, l'agiotage le ruinait, la corruption le déshonorait, l'Europe l'étreignait dans le cercle d'une coalition nouvelle. Tout avait conspiré pour sa déchéance : les lois, les mœurs, les hommes.

La Constitution n'était qu'un résumé des théories stériles de l'école révolutionnaire , auxquelles on avait mêlé ça et là quelques traditions inapplicables de la Grèce et de Rome. Le gouvernement directorial , livré à des gens vicieux ou incapables, n'inspirait que le mépris; deux

chambres législatives , privées de direction et de chefs , consumaient leur temps à de vaines passes oratoires; l'administration languissait dégradée par les dilapidateurs qui en avaient le monopole ; le pays était à la merci des traitants , l'armée en proie aux fournisseurs ; nulle trace-de crédit public n'existait encore , et rien n'attirait les regards , sinon l'immoralité marchant tète levée , et la corruption se faisant appeler du nom pompeux d'habileté politique.

Pour comble de maux, les départements du midi étaient en proie à la guerre civile ; mais , là , les partis en étaient venus à se déshonorer comme les pouvoirs contre lesquels ils se mettaient en rébellion : l'administration spoliatrice et inique avait des ennemis formés à son image , des contrebandiers vulgaires, des chauffeurs et des bandits de grandes routes. Le pillage était organisé à tous les degrés : en haut , on rançonnait la nation ; au dernier échelon , on arrêtait les diligences. Non , certes , que le pays fût devenu un vaste cloaque où toutes les misères et toutes les hontes se fussent réfugiées; ce tableau serait trop chargé , et les masses , il faut le dire à leur louange, n'avaient point cessé d'être probes et honnêtes; mais le mal se produisait partout , et nulle part la main du pouvoir n'était assez pure ou assez forte pour le comprimer.

En face de cette impuissante anarchie, l'héroïque Vendée , la patiente Bretagne entrevoyaient des chances de salut pour leur cause ; elles appelaient à leur aide l'Anjou et le Maine, et ces provinces, enhardies parla mort de Hoche et parla faiblesse du gouvernement, voyaient fermenter dans leur sein les germes d'une nouvelle insurrection royaliste.

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Au dehors , la situation ne présentait pas de moindres sujets d'inquiétude : Cbampionnet , général sorti de l'armée de Sambre et Meuse , avait conquis le royaume de Naples et transformé ce pays en république parthénopéennc ; mais cette conquête échappait déjà à la France ; la bataille de Stockach nous avaitfait perdre l'Allemagne; les désastres de Magnano et de la Trébia nous enlevèrent l'Italie ; le farouche Suwarow, à la tête des Austro-Russes, avait vaincu à Novi l'armée des grandes Alpes, commandée par Joubert ; les Anglais et les Russes avaient envahi la Hollande , en dépit des efforts de Brune ; toutefois ils en furent repoussés , et nos frontières du nord se trouvèrent garanties , mais cet avantage eût été de peu de durée , et la république , livrée à ses dissensions intérieures , eût été la proie des armées confédérées , si la bataille de Zurich , gagnée par Masséna , n'avait point eu pour résultat de contenir Suwarow au pied des Alpes.

La république , un moment sauvée de l'invasion par cette victoire , ne fut pas rassurée , h l'intérieur, sur son avenir. Au milieu de l'immense décomposition sociale à laquelle présidait le Directoire , chacun se prenait à appeler de tous ses vœux un pouvoir fort et respecté , qui pût préserver la France de sa ruine et la sauver des théories dissolvantes auxquelles elle était exposée. L'opinion monarchique appelait de ses vœux le retour des Bourbons; mais elle n'avait de racines profondes que dans l'ouest ; à Paris et dans le reste de la France , elle était obligée de dissimuler ses espérances : la tentative de Pichegru avait été plus funesle à ce parti que le champ de bataille de Quiberon. De leur côté, les Jacobins luttaient contre les républicains modérés, qu'ils taxaient de trahison ; ils rêvaient le retour du système de la Terreur,

et si forte était la haine que leur inspirait le Directoire , que, pour le renverser, ils étaient disposés à s'allier avec toutes sortes d'auxiliaires, sauf à leur disputer, le lendemain du triomphe , quelques lambeaux de pouvoir. Cependant les Modérés reprochaient au Directoire son incurie , à la Constitution ses vices : ils demandaient ardemment que les intérêts et les droits de tous fussent enfin garantis et protégés. Mais en vain cherchait-on un homme qui pût réaliser tant d'espérances ; on n'en trouvait point , depuis que Bonaparte avait été , pour ainsi dire, déporté en Orient : Hoche venait de mourir; Moreau , Bernadotte, Brune, Jourdan, Augereau n'étaient que des chefs militaires , capables de commander un jour de bataille , inhabiles à dominer les passions qui se développent au milieu des discordes civiles et même au sein de la paix; Sièyes n'était qu'un idéologue discrédité; Cambacérès , un homme sensuel , un régicide dénué d'énergie; Carnot épouvantait par les souvenirs du Comité de Salut Public ; Barras représentait la corruption et le luxe ; Gohier et Moulins, deux républicains austères, n'avaient ni talent ni influence ; enfin , parmi les célébrités de tout ordre que la révolution avait fait surgir, nul n'apparaissait pour le salut du pays , hors celui dont on ne recevait aucune nouvelle, et qui , comme l'armée de Cambyse , semblait avoir été enseveli dans le désert. Soudain on apprend que cet homme a débarqué sur les côtes de Provence, et que, d'ovations en ovations , il est entré à Paris : jamais événement n'eut une signification plus grande. Le jour même de son arrivée, l'audacieux général se rend au Directoire sans avoir pris la peine de se faire annoncer ; la garde du gouvernement , qui le reconnaît , le salue des cris plusieurs fois répétés de

vive Bonaparte! Ses explications aux directeurs sont courtes. Il avait cru la France perdue , il arrivait pour la sauver; il se réjouissait de ce que les exploits de ses frères d'armes lui avaient épargné ce devoir. « Jamais, ajouta-t-il en mettant la main sur la garde de son épée, jamais il ne la tirerait que pour la défense de la république. > Le président le complimenta , et l'on s'embrassa de part et d autre. Au fond, on se détestait et l'on se craignait.

Retiré dans sa modeste habitation de la rue de la Victoire (l), Bonaparte en avait fait le .rendez-vous de tous' les ambitieux et de tous les mécontents : là se pressaient autour du général, impatients d'en unir avec le Directoire et ce qu'ils appelaient avec dédain le règne des avocats, Lannes, Murât, Berthier , compagnons fidèles de Bonaparte , et avec eux Àugereau , Macdonald , Beurnonville, Leclerc, Marbot, M or eau lui-même , parmi les militaires; dans Tordre civil, Talleyrand , Bœderer , Regnault de Saint-Jean-d'Angély, Cambacérès, Béai et quelques autres non moins connus; Foucbé, sidéplorablement fameux par les massacres révolutionnaires de Lyon, n'était point dans le secret du complot; mais, comme il occupait les fonctions de ministre de la police, les intrigues de Bonaparte et de ses amis ne lui avaient point échappé : quoique son devoir fût de les neutraliser, il y prêta son concours, d'abord tacite, puis avéré. D'ailleurs , dans le sein même du Directoire, on conspirait ouvertement contre la Constitution ; Sièyes , en dépit de sa répugnance pour Bonaparte , sentiment que le général lui rendait amplement, voulait s'entendre avec

(1) Elle s'appelait alors rue Chantereine.

lui , espérant bien demeurer seul au pouvoir ; Roger- Ducos se laissait entraîner par Sièyes ; Gohier et Moulins demeuraient à l'écart , s'abusant sur la force dont ils pouvaient disposer, et manifestant une scrupuleuse fidélité à la république; Barras, avec l'insouciance de la corruption et la conscience du mépris qu'il inspirait, se laissait lâchement aller aux événements , sans songer à s'y soustraire ; on dit néanmoins qu'il aspirait à se faire nommer président de la république.

Madame Bonaparte et les sœurs du général secondaient , dans les salons de Paris , les projets des conspirateurs. Les frères de Bonaparte , Joseph , Lucien et Louis, participaient activement à ces menées. On cherchait à se concilier des adhésions dans les conseils dos Anciens et dans celui des Cinq Cents : dans la première de ces chambres législatives le succès était assez facile, et la majorité se montrait fort disposée à un changement; dans l'autre les éléments révolutionnaires dominaient, et l'on avait à appréhender une lutte sérieuse.

11 est si difficile de renverser un gouvernement établi, que l'immense popularité de Bonaparte, jointe à l'empire qu'il exerçait sur l'armée et aux espérances de tous les hommes politiques de l'époque , ne suffisait pas pour substituer un nouvel ordre de choses à la Constitution de l'an ni. Un acte de vigueur ordonné à propos contre Bonaparte et ses complices eût suffi pour confondre leurs projets ; l'armée , quoique ébranlée par l'exemple de défections nombreuses , pouvait encore être rappelée à la discipline par Augereau ou Bernadotte ; la légion de police était assez forte pour enlever, au milieu de la nuit, Bonaparte , ses frères et leurs principaux adhérents, et le lendemain Paris et les agitateurs, consternés, seraient

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rentrés dans l'ordre. Au lieu d'agir, la majorité du Directoire attendit et temporisa : cette inertie inconcevable fut mise à profit par les partisans de Bonaparte.

Un article de la Constitution permettait au conseil des Anciens de changer la résidence du corps législatif : les amis que Bonaparte comptait dans ce conseil obtinrent, le 18 brumaire an vin (9 novembre 1799), un décret qui transférait les deux couseils à Saint Cloud , et plaçait Bonaparte à la tète des troupes stationnées à Paris et dans la I T division militaire. Ce premier pas isolait le corps législatif des défenseurs qu'il aurait pu trouver à Paris, et donnait à Bonaparte les instruments nécessaires pour étouffer toute opposition par la force des armes.

Bonaparte passe en revue trois mille soldats rangés en bataille dans le jardin national (les Tuileries) , il leur lit le décret , et leur adresse cette courte harangue : • Sol-

• dats, l'armée s'est unie de cœur avec moi... Dans quel « état j'ai laissé la France , et dans quel état je l'ai re- « trouvée ! je vous avajs laissé la paix , et je retrouve la

* guerre ! je vous avais laissé des conquêtes, et l'ennemi « presse vos frontières ! j'ai laissé nos arsenaux garnis, « et je n'ai pas trouvé une seule arme! j'ai laissé les mil- « lions de l'Italie, et je retrouve partout des lois spolia- « trices et la misère ! nos canons ont été vendus ! le vol a « été érigé en système ! les ressources de l'État épuisées ! . . . « Où sont ils , les braves , les cent mille camarades que « j'ai laissés couverts de lauriers? que sont-ils devenus?

« Cet état de choses ne peut durer; avant trois mois « il nous mènerait au despotisme. Nous voulons la répu- « blique , la république assise sur les bases de l'égalité , « de la morale, de la liberté civile et de la tolérance po- « litique. Avec une bonne administration , tous les indi-

vidos oublieront les factions dont on les fit membres, et redeviendront Français. Il est temps enfin que l'on rende aux défenseurs de la patrie la confiance à laquelle ils ont tant de droits! A entendre quelques factieux , bientôt nous serions tous des ennemis de la république, nous qui l'avons affermie par nos travaux et notre courage ! Nous ne voulons pas de gens plus patriotes que les braves qui ont été mutilés au service de la république. »

Pendant que Bonaparte encourageait ainsi les troupes à seconder ses espérances, le général Lefebvre, commandant de Paris, ignorait les événements. Surpris des mouvements militaires dont il est témoin , il se rend chez Bonaparte , et lui demande avec aigreur l'explication de sa conduite. « Général Lefebvre, lui dit Bonaparte, vous êtes une des colonnes de la république, je veux la sauver avec vous et la délivrer des avocats qui perdent notre belle France. Prenez ce sabre dont je vous fais présent; je le portais à la bataille des Pyramides. » Et Lefebvre, subitement changé, s'écrie : « Oui, je vais vous aider à chasser les avocats. » Cependant Bonaparte n'était pas sans inquiétudes : comme il passait sur la place de la Révolution, à l'endroit même où Louis XVI fut mis à mort, et où s'élève aujourd'hui l'obélisque , il dit à son secrétaire: «Nous coucherons demain au Luxembourg, ou nous périrons ici. » On était au 19 brumaire; Bonaparte se rendait alors à Saint- Cloud, où les deux conseils étaient déjà installés.

Une révolution, destinée à changer la face de la France et de l'Europe, s'accomplit alors; mais, chose étrange, elle se fait sans grandeur, sans dignité, à l'aide de ruses mesquines etde paroles mensongères. C'est que, pour cette

révolution , il manquait un prétexte immédiat , et que Bonaparte , qui conspirait pour le seul intérêt de son ambition , était réduit à chercher de misérables subterfuges. Jamais, peut-être, il ne parut plus au-dessous de sa fortune : on ne demandait qu'à lui donner le pouvoir, et s'il ne l'acceptait point dans l'attitude d'un coupable, il semblait du moins le dérober avec une sorte de honte. Au lieu de prendre l'allure franche qui convenait à sa force et à sa gloire; au lieu de déclarer hautement qu'il avait osé assumer l'initiative du salut de la France , grande mission que personne ne voulait revendiquer , il feignit de croire à l'existence d'une conspiration contre la république ; il demanda , à l'appui de cette supposition , dont la fausseté était notoire, l'adoption de certaines mesures exceptionnelles destinées, selon lui, à préserver du naufrage la liberté et l'égalité. Autant Bonaparte était grand à la tète d'une armée , autant le rôle de conspirateur rapetissait sa taille ; et cependant , au milieu de l'anarchie directoriale, c'était avec raison qu'il se croyait suscité pour mettre un terme aux maux de la patrie.

La séance du conseil des Anciens s'ouvrit à une heure ; Bonaparte s'y présenta , suivi de Berthier. Il lui tardait d'étouffer la vive agitation que ses projets avaient soulevée ; aussi donna-t-il , avec le ton de la colère et la précipitation du soldat, quelques explications qui ne convainquirent et ne rassurèrent personne. Il parlait sans tenue et sans dignité, par phrases entrecoupées et ambiguës ; peu habitué à la présence d'une grande assemblée, et plusieurs fois interrompu par des interpellations pressantes, il hésitait, se livrait à des redites fatigantes, et décourageait ses propres complices. Il accusa les directeurs Barras et Moulins d'avoir voulu le mettre à la tête

d'une conspiration contre la liberté; il promit d'abdiquer le pouvoir dès que la république serait sauvée. Personne ne fut dupe de son langage; Bonaparte n'était plus le géant de Lodi et d' Aréole. Pour se soustraire aux reproches qui lui étaient adressés , il lui échappa de dire qu'il était accompagné du Dieu de la guerre et du Dieu de la fortune ; le président lui répliqua avec calme qu'il ne voyait rien sur quoi l'on pût délibérer, et l'invita à se renfermer dans des phrases moins vagues ; mais Bonaparte, après avoir répété en balbutiant ses premières accusations , prit le parti de sortir de la salle et de se rendre au conseil des Cinq-Cents ; dès qu'il parut dans la cour , la troupe fit entendre mille cris de : « Vive Bonaparte ! » et ces acclamations lui rendirent quelque présence d'esprit et quelque énergie (1).

Mais une résistance bien autrement vive attendait le général au conseil des Cinq-Cents : les députés , avertis de la révolution qui se préparait , s'étaient réunis à la hâte dans l'orangerie de Saint-Cloud , qu'on avait disposée pour les recevoir. Dès l'ouverture de la séance , les manifestations les plus hostiles à Bonaparte éclatèrent sans contrainte. « À bas les dictateurs ! point de dictaturc ! vive la Constitution ! la Constitution ou la mort ! ... » tels étaient les cris qui retentissaient dans la salle au milieu d'une confusion inexprimable. Lucien Bonaparte présidait, et s'opposait vainement à ce torrent de clameurs républicaines. Sur la motion d'un député nommé Grandmaison, on arrêta qu'il serait prêté serment à la Constitution de Tan m. Pendant qu'on prononçait la formule

(1) Le Moniteur raconte pompeusement cette scène, et met dans la bouche de Bonaparte un discours étudié : cette scène fut ainsi arrangée dans la nuit pour le public.

de ce serment sitôt oublié, et qu'on apprenait la démission du directeur Barras, Bonaparte parut, suivi de quelques grenadiers qui restèrent à l'entrée de la salle. Sa présence fit éclater le plus violent tumulte. On entendit de tous les bancs partir ces cris : « A bas le tyran ! à bas Cromwell ! à bas le dictateur! » Bonaparte voulut hasarder quelques mots pour sa justification ; mais sa voix fut à l'instant couverte par les cris unanimes de « Vive la Repu- • blique ! vive la Constitution ! hors la loi le dictateur! » et les députés s'empressèrent autour de lui, le repoussant de la voix et du geste. On dit même, et ce bruit fut accrédité par Bonaparte, que des poignards furent tirés contre lui ; mais cette circonstance a rencontré beaucoup de contradicteurs. Cependant, à la vue de cette scène qu'il avait provoquée, Bonaparte fut atterré ; il pâlit, chancela , et tomba entre les bras de ses grenadiers accourus pour le sauver. Les soldats l'entraînèrent hors de la salle.

Mais le départ du général ne calmait point le conseil des Cinq-Cents, et Ton vit se succéder l'une après l'autre les propositions les plus furieuses. Vainement Lucien Bonaparte cherchait-il à rétablir Tordre et à excuser la démarche de son frère, il était interrompu à chaque phrase par de vives clameurs; on voulait l'obliger de mettre aux voix le décret de hors la loi réclamé contre le général. Ces mots redoutables, hors la loi, avaient perdu Robespierre ; il suffisait de lancer un semblable arrêt contre une tête, quelque haute qu'elle fût, pour la faire tomber sans forme de procès. Aussi Lucien résistait-il avec énergie, donnant à son frère , par ces courageuses lenteurs , le temps de se remettre et de prendre les dispositions nécessaires. A la fin, Lucien ne pouvant prolonger cette lutte qu'il soutenait seul contre l'assem-

blée, déposa la toge et les insignes de la présidence , et sortit de la salle, escorté de quelques soldats. Dès qu'il fut arrivé dans la cour, il monta à cheval et harangua la troupe, l'excitant à rentrer dansl'enceinte où siégeaient les représentants , et à les en chasser par la force. La troupe hésitait; mais Lucien, tirant son épée, s'écria : « Je jure de percer le sein de mon propre frère, si jamais il porte atteinte à la liberté î » Cette scène produit son effet et lève tous les scrupules de l'armée : Murât , à la tête des grenadiers , s'élance dans la salle , et ordonne aux députés de sortir. À cette vue , les membres du conseil se dispersent épouvantés ; ils jettent loin d'eux leurs insignes, et se sauvent par les fenêtres. La révolution du 1 8 brumaire était terminée.

A dix heures du soir, le plus grand calme régnait dans le palais de Saint-Cloud, où venaient de se passer tant de scènes tumultueuses. Tous les députés y étaient restés; on les voyait errant dans le salon , dans les corridors , dans les cours ; la plupart avaient l'air consterné, d'autres affectaient une satisfaction calculée. Aucun d'eux n'osait retourner à Paris , où d'ailleurs , par suite des ordres de Fouché et de Bonaparte , nul député n'aurait pu être reçu. Une heure après , Bonaparte adressait une proclamation au peuple, dans laquelle, avec autant d'habileté que d'hypocrisie, il essayait de justifier sa conduite.

Cependant le conseil des Anciens était assemblé pendant la nuit; on parvint à réunir trente membres du conseil des Cinq-Cents , et à leur faire tenir une séance dans le lieu même où la représentation nationale avait été vaincue par les grenadiers de Murât. Ce simulacre de légalité était nécessaire pour pallier, aux yeux du

public, les événements delà journée. Sous l'empire de la trahison et de la peur , les deux conseils abolirent le Directoire, déclarèrent déchus de leurs mandats de députés ceux dont ils redoutaient les sentiments républicains , et décrétèrent que le pouvoir exécutif serait momentanément confié à trois consuls, savoir : Sièyes, Roger- Ducos et Bon aparté. Les consuls prêtèrent serment, et prirent immédiatement la route de Paris.

Un mois se passa à jeter les bases d'une constitution nouvelle, qui fut présentée le 22 frimaire, et acceptée par le peuple le 1 8 pluviôse ; elle prit le nom de Constitution de Tan vin. Elle établissait un gouvernement consulaire composé de Bonaparte, premier consul, nommé pour dix ans , et de deux autres consuls , qui furent dès lors Cambacérès et Lebrun. Elle fondait en outre un sénat conservateur, un corps législatif composé de trois cents députés, et un tribunat de cent membres. On adjoignit à ces trois corps , chargés d'attributions spéciales , un conseil d'État dont les membres étaient nommés par le premier consul ; Bonaparte , qui avait présidé à la confection de cette loi fondamentale , s'était réservé la plupart des droits attribués à la souveraineté suprême. Par ses soins on prit toutes les précautions qui pouvaient mettre sa puissance à l'abri de toute contradiction parlementaire. Le sénat fut composé de pes principaux partisans; le corps législatif se recruta par un double système de candidature qui laissait le ebamp entièrement libre au pouvoir; son rôle consistait d'ailleurs à voter ou à refuser en silence et en secret les projets qui lui étaient soumis par le gouvernement ; le tribunat avait seul conservé une ombre d'indépendance; mais on ne lui laissa ce privilège qu'un petit nombre d'années.

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La France voyait avec satisfaction ces changements : lasse des excès de l'anarchie , elle se jetait avec une confiance aveugle entre les bras du despotisme. Cette grande nation a toujours eu pour habitude de se laisser aller à des émotions exclusives. D'abord rien ne l'avait arrêtée dans les voies de la licence ; revenue de ces excès , elle n'aspirait qu'au retour de l'ordre , et sacrifiait tout à ce nouveau besoin , plus tard elle allait faire de plus grands sacrifices encore pour la gloire. Au moment où Bonaparte chassa le Directoire , elle s'inquiéta peu de la violence des moyens qu'il avait employés pour assurer sa puissance ; elle lui pardonna cette révolution prétorienne et la représentation nationale jetée par les fenêtres de l'Orangerie ; elle aurait pardonné davantage au prix du rétablissement du crédit . de la protection donnée à l'industrie , et du maintien de la tranquillité intérieure. Le Directoire , d'ailleurs , avait fait peser sur elle le joug qu'elle redoute davantage , celui de l'immoralité et de la honte : sa chute ne pouvait entraîner aucun regret.

Bonaparte fut donc salué comme une garantiede salut. Son premier soin fut d'organiser l'administration ; il y appela les hommes les plus marquants , parmi lesquels figuraient à dessein des émigrés et des régicides , voulant prouver par cet alliage que , sous son gouvernement, les partis devaient oublier le passé et s'unir dans la paix pour le salut commun. Ensuite ilrendit contre les hommes dont l'opposition pouvait le plus gêner ses vues , un décret de proscription qui porte la date du 26 brumaire, mais dont les dispositions furent sensiblement adoucies. Quelques jours après , il tourna ses regards vers les affaires du dehors. A cette époque , nous étions en guerre avec presque toutel'Europe ; il importait de s'assurer quelques alliés.

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Aussi Bonaparte songea- t-il à faire des ouvertures à l'Angleterre, afin de l'amener à mettre un terme aux hostilités; il écrivit au roi George 111 pour lui proposer la paix. Mais sa lettre , où la diplomatie parlait un langage assez noble, n'eutd'autre résultat que d'amener un échange de notesentreles deux cabinets; l'Angleterre refusa d'entrer en arrangements. Bonaparte, pour obtenir la paix , devait la conquérir par les armes.

L'un des premiers soins du premier consul fut de supprimer l'horrible fête du 21 janvier, instituée par la Convention pour célébrer chaque année le souvenir de de la mort de Louis XYI. Tel était encore l'épouvantable ascendant des régicides , que , pour se soustraire à leurs attaques, Bonaparte fut obligé d'agir indirectement dans cette circonstance, et d'ordonner que les seules fêtes nationales seraient désormais celles du 1 er vendémiaire et du 14 juillet, voulant ainsi consacrer provisoirement le souvenir de la fondation de la république et delà fondation de la liberté , qu'il se préparait à détruire de ses propres mains. Déjà Bonaparte s'était rendu dans les prisons de Paris , et , en entrant dans celle du Temple, il avait mis en liberté les otages , sortes de victimes politiques que le Directoire y avait enfermées. Ces deux actes commençaient à lui concilier l'estime dés royalistes.

Le 9 nivôse, les consuls décrétèrent de pompeuses obsèques pour honorer les restes du vénérable Pie VI , mort l'année précédente, à Valence en Dauphiné, à l'âge de quatre- fingt-deux ans. L'auguste vieillard , chassé de Borne par les armées républicaines , avait été d'abord confiné dans un couvent en Toscane , puis amené en France lorsque les Français évacuèrent l'Italie. Les respects et les sympathies du peuple le consolèrent des per-

séditions ordonnées par le Directoire , et , dans ces jours funestes où la religion était proscrite, la foi et la piété des familles condamnèrent énergiquement l'impiété du pouvoir et les excès de la loi.

Quelques jours plus tard, le 27 nivôse, les consuls rendirent, ou plutôt le premier consul rendit un arrêté qui supprimait la liberté de la presse, sous le prétexte , d'ailleurs fort juste, queles journaux de ce temps n'étaient que des instruments entre les mains des ennemis de la France. Cette mesure révolutionnaire , qui fut adoptée en haine de la révolution , ne devait durer que jusqu'à la paix ; mais Bonaparte se réservait de la prolonger pendant toute la durée de son pouvoir. Le premier consul établit ensuite l'usage d'accorder aux soldats des sabres et des fusils d'honneur ; c'était , dans ses vues , un acheminement au rétablissement des ordres de chevalerie militaire. Pour consoler les républicains de ces innovations, il Gt , en grande pompe, installer dans l'ancien palais des rois lebustedeJunius Brutus. Tl ordonna ensuite que, pendant dix jours, tous les drapeaux delà république resteraient voilés de crêpes noirs , en mémoire du célèbre Washington, dont on venait d'apprendre la mort. Une cérémonie funèbre fut , à cette occasion , célébrée à l'hôtel des Invalides , qu'on appelait alors le temple de Mars. M. de Fontanes prononça un discours académique en l'honneur du héros américain , et Ton eut recours , pour séduire le peuple , à tous les genres de charlatanisme. Ces vaines paroles endormirent les démocrates , et peu de jours après , Bonaparte , suivi d'un grand cortège, et aux acclamations de la multitude, se rendit aux Tuileries. Sur la façade de ce palais on lisait encore ces mots, tracés en gros caractères : « Le 10 août 1792, —

« la royauté en France est abolie. — Elle ne se relèvera « jamais. » Elle était déjà relevée, et Bonaparte fit effacer l'inscription. 11 traita de même les emblèmes républicains el les bonnets rouges qu'on avait peints avec "profusion sur les murs (30 pluviôse an vin). Bonaparte eut un moment de déplaisir : ce fut lorsque le tribunat , le seul corps un peu populaire que la Constitution consulaire eût établi , se fut installé au palais Égalité (Palais-Royal), dans le lieu de ses séances. Ce jour- là le tribun Duveyrier se plut à rappeler que le palais où Ton siégeait avait été le berceau delarévolution française, le foyer dans le sein duquel Camille Desmoulins avait arboré le premier signe de liberté. Il ajouta : « C'est le lieu où, siTon parlait d'une idole de quinze jours, on se rappellerait qu'une idole de quinze siècles a été brisée en quelques heures. » Cette phrase menaçante indisposa le premier consul , et donna quelque crédit au tribunat parmi les hommes du parti républicain. On ne tarda pas à y mettre ordre en limitant avec prudence les attributions de cette assemblée.

Le 2 ventôse , le corps diplomatique fut présenté au premier consul; c'était là une coutume monarchique qu'il essayait de faire revivre ; les mœurs s'y prêtaient. La Constitution ne donnait pas à Bonaparte le droit de faire grâce ; mais il se l'attribua et l'exerça immédiatement à l'égard de M. Defeu , émigré français , pris les armes à la main , et alors incarcéré à Grenoble. Il consentit également à accueillir les démarches qui furent 'aites en faveur de M. Louis de Frotté , un des chefs de Chouans, qui venait d'être fait prisonnier ; mais , quand Tordre de grâce arriva, il était trop tard, et M. de Frotté avait été fusillé. Quelques jours après il reçut en audience le fameux Georges Cadoudal ; mais cette entre-

vue n'amena aucun résultat politique, ces deux hommes étant, chacun de son côté, demeurés inébranlables dans leurs projets.

Cependant les caisses publiques étaient vides ; à Pavénement du premier consul on n'avait pas trouvé dans le trésor douze cents francs pour payer un courrier. Grâce à la fermeté du premier consul et aux heureuses dispositions qu'il adopta , on rétablit un certain ordre dans les finances. Bonaparte était d'ailleurs dénué de fortune à ce point, qu'ayant donné en mariage au général Murât sa sœur Caroline, il ne lui accorda pour dot qu'une somme de trente mille francs. Une autre de ses sœurs, Élisa, avait épousé un simple officier nommé Bacciochi ; la dernière , Pauline , était mariée au général Leclerc. Toutes ces alliances étaient fort obscures. Bonaparte , pour se délasser de ses travaux , avait acheté la terre de la Malmaison, qui ne fut payée que plus tard. C'est sous les ombrages de cette villa qu'il se rendait à certains jours : madame Bonaparte faisait avec une grâce remarquable les honneurs de sa nouvelle demeure, et les jacobins ralliés y venaient avec les paysans deveuus généraux, pour s'y façonner ensemble aux allures du monde. C'était comme une répétition de la prochaine cour. Au surplus , ce temps dura peu , et Bonaparte ne tarda pas à trouver la Malmaison trop petite : ce fut alors qu'il se fit assigner, pour résidence d'été , le château de Saint-Cloud et ses admirables dépendances.

Il fut plus heureux auprès de l'empereur de Russie qu'auprès du cabinet anglais. Après avoir réuni tous les Russes faits prisonniers en Suisse, il les fit habiller, équiper, et les renvoya sans condition à leur souverain. Paul I er , touché d'un procédé aussi généreux, ordonna à

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ses troupes de rentrer en Russie , et se retira de la coalition formée contre la France. Il employa ensuite tonte son influence pour ramener les autres puissances à ses sentiments. Bientôt la Suède , la Prusse , le Danemarck et la Saxe l'imitèrent. La France , déjà en paix avec l'Espagne , le Portugal , la république batave (la Hollande ), et la Suisse , n'eut plus à combattre au dehors que l'Angleterre , la Bavière et l'Autriche. Au dedans , la Vendée et la Bretagne avaient relevé leur drapeau ; mais la mésintelligence des chefs et le découragement des paysans royalistes promettaient aux armées de la république de faciles mais douloureuses victoires. Brune, à la fois conseiller d'État et général , marcha, à la tête de soixante mille hommes, contre les départements de l'ouest . Comme Hoche , dont il n'avait d'ailleurs ni les talents ni la grandeur d'àme , il préféra la gloire du pacificateur à celle du guerrier ; et, assez fort pour combattre , il aima mieux concilier. MM. d'Auticbamp , Vernon , La Chevalerie, Chàtillon et de Bourmont déposèrent les armes et licencièrent leurs troupes, et la paix fut rendue aux deux rives delà Loire. Ce fut l'ouvrage de deux mois.

Délivré des inquiétudes que lui causait la renaissance des discordes civiles , Bonaparte dirigea tous ses efforts contre les ennemis du continent, sans cesse soulevés par l'Angleterre. L'armée du Rhin, placée sous les ordres de Moreau , fut portée à cent mille hommes ; Masséna , envoyé en Italie, y trouva à peine vingt-cinq mille soldats à demi nus, pâles, exténués par la fatigue et la faim; après une lutte désespérée , mais héroïque , il se vit réduit à s'enfermer dans les murs de Gènes. Il y soutint un siège rendu affreux par les horreurs de la famine, et qui rappela la résistance des antiques Nuraantins. Les armées

de T Autriche avaient reconquis l'Italie , et Naples s'était soustrait à notre puissance. Pour comble de désastres, les flottes anglaises couvraient la Méditerranée , et , pendant qu'elles prodiguaient For, les armes et les vivres à nos ennemis , elles privaient de tout espoir de salut les débris de l'armée d'Egypte.

On a vu que Bonaparte , désenchanté de l'Orient et rappelé en France par son ambition , avait abandonné cette malheureuse armée aux efforts réunis de l'Angleterre et des armées ottomanes. Kléber , refoulant au fond du cœur les craintes que lui inspirait cette désertion , parla aux troupes le langage du dévouement et de la confiance ; mais déjà l'Egypte pesait à nos braves soldats, et ils appelaient de tous leurs vœux le terme de ce glorieux exil. Eu attendant, ils signalaient leur présence sur la terre d'Afrique par de grandes et inutiles victoires. Un jour ce fut Desaix qui, à la tète de quatre mille Frauçais, mit en déroute, à Samalout, dans la Mo) enne-Égypte , une armée de cinquante mille Turcs , Arabes ou marnelucks, commandés par Mourad-Bey ; vers le même temps Verdier , avec une poignée d'hommes , refoulait et dispersait à Damiette un corps considérable de janissaires; un autre jour plus mémorable encore, Kléber, avec dix mille hommes , entouré par quatre-\ingt mille mahométans, remportait la grande victoire d' Héliopolis ( 30 ventôse — 20 mars). Desaix revint en France : les Arabes , qui symbolisent tout dans leur langue poétique, lavaient surnommé le sultan juste , tandis qu'ils appelaient Bonaparte kébir , c'est-à-dire le sultan du feu ( I ).

(I) Il faut d'ailleurs se défier des traditions qu'on recueille encore de nos jours, parmi les Arabes de cette contrée , sur Bonaparte et ses faits d'armes, considérablement exagérées par l'imagination orientale. Des voyageurs en qui

Hais bientôt une grande calamité frappa Tannée d'Egypte : le 25 prairial (14 juin), au moment où Kléber se promenait sur la terrasse de son palais , au Caire , il fut assassiné par un jeune Osmanlis, nommé Soleyman et natif d'Alep. Ce misérable fut condamné au supplice du pal , et subit sa peine , après avoir eu le poing droit brûlé. Kléber, que le fanatisme musulman avait enlevé à la France, était l'un des plus illustres capitaines que la révolution eût fait surgir. La beauté de sa taille, son esprit et ses talents militaires lui avaient assuré les respects et l'affection de l'armée. Cafarelli l'a dépeint en deux mots : « Voyez cet Hercule, disait -il; son génie le dévore. »

Kléber eut pour successeur le général Menou , qui fut trop heureux d'obtenir, pour lui et ses troupes , une capitulation honorable à l'aide de laquelle les débris de cette aventureuse armée parvinrent à revoir la France.

Cependant Moreau , docile au plan et aux ordres de Bonaparte, avait, dès le 25 avril , passé le Rhin à Kehl, à Brisach et à Bàle. Il gagna successivement les batailles d'Eugen , de Hockach , de Hœskirch , de Biberach et de Memmingen. Le 3 messidor, il livra à l'ennemi le combat d'Oberbausen , où la France perdit un homme qui valait à lui seul plusieurs légions , Latour d'Auvergne, le premier grenadier de la république , qui mourut frappé d'un coup de lance , à la tète de la 46 e demi-brigade. Pen-

nous avons foi , parce qu'ils ont vu sans prévention et avec un esprit de discernement assex rare, nous ont assuré que les Arabes, en parlant de kébiret du grand sultan des Francs, veulent surtout désigner Kléber, que sa haute taille et son courage héroïque désignaient le premier à leur admiration. C'est ainsi qu'ils s'obstinent a montrer le lieu où le sultan des Francs a été tué, et c'est la maison où Soleyimn poignarda Kléber. Nous devons cette observation à M. Marin l'Évéque , qui a bien voulu nous mettre sur la voie de quelques rectifications assez importantes.

90 CONSOLAT.

dant trois jours , en signe de deuil , les tambours tarent voilés d'un crêpe : le sabre d'honneur de Latour d'Auvergne fut déposé aux Invalides. Son cœur, renfermé dans une petite boite de plomb , fut donné à la 46 e demibrigade et suspendu au drapeau. La place de Latour d'Auvergne demeura vide ; à chaque appel de sa compagnie on rappelait son nom , et une voix répondait : Mort au champ d'honneur ! Un monument simple lui fut élevé sur le lieu même où il avait cessé de vivre , et l'inscription portait que cette tombe était placée sous la sauvegarde des braves de tous les pays ; les braves de tous les pays l'ont respectée.

Latour d'Auvergne , l'un des membres de la famille de Turenne , rappelait par ses mœurs les siècles antiques. 11 était modeste et austère, et ne vivait que de lait. 11 portait dans les camps un Tite-Live et un Horace, et se délassait de ses fatigues par l'étude de l'histoire et des sciences. On lui doit un livre sur les origines gauloises, et il avait commencé un dictionnaire archéologique où il comparait quarante-cinq langues anciennes et modernes. La race de ces héros semble s'être éteinte.

Bonaparte était impatient de reparaître à la tète de ses troupes. Une armée de réserve fut formée à Dijon comme par enchantement, et le premier consul en prit le commandement à Genève le 19 floréal. Le même jour, Desaix, revenu d'Egypte, fut chargé de conduire aux combats deux divisions. Les troupes autrichiennes et les contingents des princes d'Italie fermaient tous les débouchés des Alpes. Bonaparte, aussi aventureux qu'Annibal, s'ouvre un chemin à travers les rochers couverts de glace du Saint-Bernard. Une nombreuse armée , un matériel immense , la cavalerie et l'artillerie

franchirent les ravins et les précipices. Pour traîner les canons, on les détacha de leurs affûts , et on les coula dans des troncs d'arbres creusés ; les roues et les munitions de guerre furent transportées à force de bras. Au sommet de la montagne , l'armée fit une halte au couvent du Saint- Bernard, où les religieux avaient préparé des vivres et prodiguèrent à nos troupes tous les secours de la plus généreuse charité. On était à plus de deux mille .quatre cents mètres au-dessus du niveau de la mer et sur la lisière des neiges éternelles. Après une halte de quelques heures, l'armée opéra sa descente du côté du Piémont : les pentes étaient fort rapides et fort escarpées; on s'avisa de se laisser glisser sur la glace , et cet expédient abrégea de beaucoup les lenteurs de cette étrange route. 11 fallait traverser la ville de Bard, dont la citadelle, assiégée depuis trois jours, fermait Tunique chemin ouvert aux Français. Pour dérober sa marche- aux Autrichiens , Bonaparte fit tailler un chemin dans le rocher ; on enveloppa de foin et de fumier les roues des canons et des caissons; on couvrit les rues de paille , et l'armée réussit à traverser la ville au milieu de la nuit à l'insu des troupes chargées de lui disputer le passage. Ce terrible défilé franchi, le fortde Bard tomba au bout de dix jours au pouvoir des Français; déjà Ivrée et sa citadelle s'étaient rendus, et dix mille hommes de l'armée de Mêlas avaient été culbutés sur les bords de la Chiusella. Le 2 juin, Bonaparte entrait à Milan après avoir traversé les vallées du Piémont et forcé les passages de Sésia et de Tésiu. Gomme il entrait en libérateur dans cette capitale, sa présence apprit aux populations que l'armée française avait commencé les hostilités ! Jusque-là elles avaient, pour ainsi dire, ignoré les événements de la guerre, et la marche du premier consul avait été plus

n CONSULAT.

rapide que la nouvelle de ses triomphes. Le premier soin de Bonaparte fut de rétablir et d'organiser de nouveau la république cisalpine.

Cependant l'armée reçoit l'ordre de franchir le Pô ; elle se répand entre ce fleuve et l'Adda : Bergame et Crémone sont emportées ; Murât enlève de vive force le pont et la ville de Plaisance; Lannes, digne lieutenant du premier consul, rachète par la victoire de Montebello la prise de Gènes, dont l'ennemi s'est enfin rendu maître, et où il ne trouve que des spectres affamés. Ces avantages en préparent d'autres. Mêlas, généralissime autrichien , avait concentré ses troupes entre le Pô et leTanaro; par de savantes manœuvres il attira les Français dans les plaines voisines d'Alexandrie, entre la Bormida et le village de Marengo, et le 25 prairial (14 juin 1800) il reprit l'offensive. Son armée , forte de quarante mille hommes et étendue sur une ligne de deux lieues, déboucha par trois colonnes sur l'armée française, qui comptait à peine vingt mille combattants. Il était huit heures du matin. Le village de Marengo fut plusieurs fois pris et repris ; à la Gn il resta au pouvoir de l'ennemi. Les colonnes autrichiennes s'avancèrent alors dans la plaine , manœuvrant sur les flancs de notre armée pour les envelopper et pour tourner nos positions. Quatre de nos divisions furent successivement repoussées ; l'armée française , accablée par le nombre et débordée sur ses ailes, perdait à chaque instant du terrain , et les généraux demandaient qu'on battît en retraite. Bonaparte parcourait les rangs, encourageant le soldat et affectant une confîauce qu'il n'avait point: « Sou venez- vous , disait-il , que mon habitude est de coucher sur le champ de bataille. » Ces paroles soutenaient à peine le moral de l'armée. La bataille semblait perdue.

CONSULAT. v 93

Mai* l'ennemi , impatient d'envelopper nos troupes et d obtenir une victoire décisive, avait commis la faute de trop étendre ses ailes : son centre était affaibli. Bonaparte juge l'instant favorable; par ses ordres, le général Desaix , à la tète de la division placée en réserve , s' élance au pas de charge sur les batteries ennemies et réussit à couper la droite des Autrichiens. Cette manœuvre habile, exécutée avec audace , change l'issue de la bataille et rappelle la victoire sous nos drapeaux. La mort de Dcsaix redouble le courage des soldats de toute l'énergie qu'ajoute l'amour de la vengeance au désir de la gloire : de son côté , le jeune Kellermann porte sa cavalerie sur le flanc de la colonne autrichienne , la brise , la disperse et l'enveloppe tout entière ; dès cet instant la bataille est gagnée ; l'armée ennemie , prise à revers, recule à la hâte, et le nom de Marengo s'inscrit en lettres de feu et de sang dans nos fastes militaires. Cette grande bataille rendait à la France la Lombardie , le Piémont , la Ligurie et ses places fortes. Non moins heureux sur les bords du Danube , Moreau poursuivait la série de ses triomphes , et ses victoires , digne complément de celles de Bonaparte, préparent la paix de Lunéville, qui ne tarda pas à être conclue entre la France et l'Autriche, lorsque le canon de Hohenlinden eut fait trembler les remparts de Vienne.

Cependant le premier consul revenait à Paris , où l'attendait l'enthousiasme delà population. En passante Lyon, son premier soin fut de relever les ruines de cette grande cité , dont la Convention avait voulu raser les édifices et effacer le souvenir. Bonaparte s'attachait par tous ces actes à réparer les traces de la tempête révolutionnaire , et la France, lasse de bouleversements et de misères, saluait de ses acclamations l'œuvre du jeune gé-

néral. C'est vers cette époque que Louis XVIII, du fond ' de son exil , écrivit au premier consul les deux lettres suivantes :

Au général Bonaparte.

« Quelle que soit leur conduite apparente, des hommes « tels que vous , Monsieur, n'inspirent jamais d'inquié- « tudes ; vous avez accepté une place éminente , je vous « en sais gré : mieux que personne, vous avez ce qu'il « faut de force et de puissance pour faire le bonheur « d'une grande nation ; sauvez la France de ses propres « fureurs , et vous aurez rempli le vœu de mon cœur ; « rendez-lui son roi, et les générations futures béniront « votre mémoire. Vous serez trop nécessaire à l'État pour « que je songe à acquitter, par des places importantes, « la dette de mon aïeul et la mienne.

« Louis. »

« Depuis longtemps , général , vous devez savoir que « mon estime vous est acquise ; si vous doutiez que je « tusse susceptible de reconnaissance, marquez votre « place, fixez le sort de vos amis. Quant à vos principes, « je suis Français; clément par caractère, je le serais « encore par raison.

« Non, le vainqueur de Lodi , de Castiglione et d'Ar- « cole, le conquérant de lltalie, ne peut pas préférer à « la gloire une vaine célébrité. Cependant vous perdez - un temps précieux. Nous pouvons assurer la gloire de « la France; je dis nous, parce que j'aurais besoin de • Bonaparte pour cela , et qu'il ne le pourrait pas sans « moi.

• Général , l'Europe vous observe , la gloire attend, et • je suis impatient de rendre la paix à mon pays.

c Louis •

Bonaparte remplissait le rôle de Cronwell; on loi proposait celui de Monck, il refusa. Mais ce ne fut point saus avoir résisté à des luttes intérieures et aux conseils de Joséphine et d'Hortense Beaubarnais : Joséphine, qui appartenait par sa naissance à la noblesse , représentait auprès de Bonaparte les espérances de l'émigration et les vœux de la Vendée. Après de longues hésitations, le premier consul répondit en ces termes au royal exilé :

Paris , 20 fructidor an vm.

« J'ai reçu, Monsieur, votre lettre; je vous remercie des choses honnêtes que vous m'y dites ; vous ne devez plus souhaiter votre retour en France : il vous faudrait marcher sur cent mille cadavres ; sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la France, l'histoire vous en tiendra compte. Je ne suis pas insensible au malheur de votre famille ; je contribuerai avec plaisir à l'adoucir et à la tranquillité de votre retraite. »

Dans une autre circonstance et pendant son consulat , Bonaparte écrivit à Louis XVIII pour lui proposer de renoncer en sa faveur au trône de ses ancêtres, lui faisant les offres d'uue principauté et d'un revenu considérable pour lui et sa famille. Lorsque l'illustre exilé reçut eette missive, H en conçut une indignation profonde; dans son premier mouvement il fit une réponse qu'il détruisit ensuite et qu'il remplaça par la lettre suivante :

« Je ne confonds pas monsieur Bonaparte avec ceux

qui l'ont précédé; j'estime sa valeur et ses taleuts militaires; je lui sais gré de quelques actes d'administration, car le bien que Ton fera à mon peuple réjouira mon cœur.

« Mais il se trompe, s'il croit m' engager à renoncer à mes droits ; non , certes , il les établirait lui-même , s'ils pouvaient être litigieux , par la démarche qu'il fait en ce moment.

« J'ignore les vues de Dieu sur moi et mon peuple; mais je connais les obligations qu'il m'a imposées; chrétien , j'en remplirai les devoirs jusqu'à mon dernier soupir; fils de saint Louis, je saurai comme lui me respecter jusque dans les fers; successeur de France çois 1 er , je veux pouvoir dire avec lui : Tout est perdu,

« for$ Vhonmur.

« Louis. »

Bonaparte , à la réception de cette lettre si pleine de dignité et de convenance, affecta une indifférence qui n'était point sincère; il ne tarda pas d'ailleurs à prendre sur le noble exilé une déplorable et sanglante revanche; mais n'anticipons point sur les événements.

Le 3 nivôse , comme le premier consul se rendait à l'Opéra et tournait l'angle de la rue Saint-lN'icaise , une explosion épouvantable se fit entendre ; c'était un tonneau de poudre placé sur une charrette et que des assassins avaient fait éclater. La Providence déjoua leur crime; par une circonstance futile, il arriva que la voiture du premier consul avait dépassé de quelques pas le lieu de l'explosion, lorsque la machine infernale fit sauter quelques maisons du quartier. Bonaparte dormait lorsque la détonation se fit entendre et imprima à sa voiture une oscillation rapide ; brusquement réveillé , il se

H me ville prise d'assaut, et s'écria : « Nous

^ * ! » Puis il ordonna à son cocher de pour-

^omme il arrivait dans la salle du théâtre,

\f 'nement avait déjà circulé, et le public

• *-* ., uvait rassemblé manifesta par un

^ i, ♦ ne son mépris pour les assassins

^ A le premier consul.

uu pour Bonaparte de ce qui pouvait

.i ambition ; il sentait que les complots dirigés

c sa personne fortifiaient pour lui l'assentiment du

peuple, et lui donnaient de nouveaux titres à ce pouvoir

qu'on lui disputait d'une manière si odieuse.

L'attentat du 3 nivôse avait coûté la vie à près de cinquante personnes ; il excita dans Paris et dans la France une horreur universelle. D'abord Bonaparte s'en prit à la faction des Jacobins ; sans écouter les représentations du ministre de la police, qui lui dénonçait le parti contraire comme le véritable auteur du crime, il en fit peser la responsabilité sur les républicains. Impatient d'en finir avec les hommes de ce parti, il fit rendre un sénatus-consulte par lequel cent trente individus, au nombre desquels se trouvaient quatre anciens membres de la Convention nationale, furent condamnés sans enquête à la déportation. Ces hommes n'avaient point participé au crime; mais la justice qui les frappa ne tomba pas à faux. Bonaparte lavait dit lui-même : « Si on ne les condamne point pour l'attentat du 3 nivôse , on les condamne pour le 2 septembre et pour le 31 mai. » Quelques jours plus tard, les véritables chefs du complot furent découverts; c'étaient des agents de la contre- révolution et de l'Angleterre; ils furent à leur tour suppliciés, et les républicains déportés ne subirent pas moins leur peine.

L'instinct de Bonaparte ne l'avait point d'ailleurs entièrement trompé en lui révélant la haine des Jacobins contre sa personne et les projets que ce sentiment pouvait enfanter. Il est certain qu'un petit nombre de démagogues, voués à leur exaltation, tramaient en secret la mort du premier consul. Comme il fallait à tout prix les épouvanter en faisant un exemple sévère , on accueillit avec empressement des révélations émanées de source équivoque, et qui signalaient un complot républicain. Fou ché, qui dirigeait la police et cherchait à se rendre nécessaire , parvint à donner un corps à cette ombre de conspiration : ses agents tendirent des pièges , se livrèrent même à des provocations, et l'on finit par mettre la main sur un petit nombre de républicains , qu'on accusa d'avoir voulu assassiner Bonaparte au foyer de l'Opéra. Bien de moins prouvé que ce crime ; mais il fallait à tout prix des coupables , afin de servir les plans de Fouché et l'ambition du premier consul. Parmi les accusés se trouvaient deux Corses, l'ex-conventionnel Arena et le sculpteur Ceracchi. Ils portaient à Bonaparte cette haine dont les âmes corses ont seules le secret, et Bonaparte les rc doutait et les détestait. Après trois jours de débats trèsanimés, Arena, Ceracchi, le peintre Topino- Lebrun et Demerville , ancien employé des Comités de Salut Public , furent déclarés coupables , condamnés à mort et exécutés. L'opinion n'a voulu voir en eux que les victimes d'une machination ténébreuse.

Vers le même temps, Bonaparte érigea la Toscane en royaume d'Étrurie; c'était un premier essai de restauration monarchique ; toutefois , comme s'il eût voulu affaiblir encore chez les peuples le respect des grandes races, il confia ce trône à don Louis I er , prince bourbon de la

maison d'Espagne , homme incapable et qui ne pouvait que déconsidérer la royauté dont il était revêtu. Bonaparte fit venir le nouveau roi à Paris , et le peuple put à loisir comparer ce prince décrépit et sans forces au vainqueur de Lodi et de Marengo. Le. premier consul savait bien que tout l'avantage de cette comparaison serait pour lui; ainsi disposait-il d'avance les esprits à voir s'élever près de l'arbre renversé des Capétiens le tronc nouveau d'une quatrième dynastie.

Après la paix de Lunéville, il ne restait plus à la France d'autre ennemi que la Turquie et l'Angleterre. L'Italie septentrionale jusqu'à l'Adige était soumise aux Français ; le royaume de Naples subissait nos garnisons , et le souverain pontife donnait des gages à la république en interdisant l'accès de ses ports au commerce anglais. On a vu plus haut par quelle générosité calculée Bonaparte avait réussi à se concilier l'empereur de Russie. Déjà même les flottes russes étaient près de se réunir aux autres marines de la mer Baltique contre l'Angleterre, lorsqu'une escadre danoise fut surprise par l'amiral Nelson et incendiée dans la rade de Copenhague. Quelques jours après, l'Europe apprit avec effroi que Paul I er avait péri à la suite d'une conspiration dont le crime est encore un impénétrable secret. Cet événement plaça sur le trône de Russie le jeune Alexandre , fils de Paul , qu'animait un sentiment profond de jalousie contre la France. L'alliance fut rompue.

Le consulat est l'ère delà restauration socialeenFrance. Une pensée d'ordre et de régénération présidait à tous les actes de Bonaparte. Déjà il avait rouvert les portes de la France aux proscrits de toutes les causes , et parmi eux au général Lafayette, à Malouet , à Cazalès. Il avait rendu

France , et fort disposé à perpétuer le schisme constitutionnel , pour peu que le souverain pontife se montrât trop exigeant. Il fallait doue accorder, autant que le permettaient les canons de l'Église catholique , tout ce que réclamait le premier consul.. Au surplus, Bonaparte n'était point libre lui-même de céder du terrain. Les générations qui peuplaient la France étaient encore imbues si profondément des maximes du xvui e siècle , et de la désolante incrédulité que la philosophie avait mise en honneur , qu'elles se refusaient à renouer des rapports que la persécution avait violemment interrompus. La jeunesse , formée depuis quinze ans daus les camps ou dans les saturnales révolutionnaires, n'avait reçu aucun enseignement qui lui rappelât le culte de ses pères, et lui fit sentir le besoin de reprendre le chemin du temple si longtemps oublié. Tous les éléments révolutionnaires sur lesquels Bonaparte avait assis son pouvoir, et qu'il ne se trouvait point en mesure de comprimer, se réveillèrent donc avec énergie lorsqu'il fut question de rendre à Dieu les hommages qu'on lui avait si longtemps disputés. Pour donner une idée du délire de cette époque et de l'incroyable puissance qu'exerçait l'athéisme , il suffira de rappeler qu'un membre de L'Institut, Bernardin de Saint - Pierre , ayant osé, en pleine séance, présenter Dieu comme l'auteur de je. ne sais quelle harmonie naturelle dont il signalait les avantages , fut accueilli par une explosion de murmures et par de violentes menaces; on lui demanda s'il avait vu Dieu , comment Dieu était fait. Il fallait donc à Bonaparte beaucoup de hardiesse et de courage pour entreprendre de réhabiliter, dans les lois et dans les mœurs dépravées, une religion que toutes ces tentatives criminelles en avaient pour ainsi

dire chassée; sa vie même fut plus d'une fois menacée par les énergumènes qui l'accusaient de fanatisme , et qui se révoltaient contre la seule idée du rétablissement du culte; il dut mettre en œuvre toute la force de cette volonté qu'on ne pouvait braver impunément, pour contraindre la plupart de ses généraux et de ses compagnons d'armes à le suivre à la cérémonie qui eut lieu à l'église de Notre-Dame pour inaugurer ce grand événement. Augereau et Lannes ne cédèrent, pour ainsi dire , que devant la menace d'un conseil de guerre» Il faut reconnaître d'ailleurs que ces sentiments hostiles n'étaient point partagés par l'unanimité de la population ; dans cette vieille ville de Paris il se trouvait, en dehors des pouvoirs publics, de l'armée et de la foule délirante , un peuple d'élite qui avait conservé pieusement dans son cœur les souvenirs et le respect des saints mystères ; ceux-là applaudirent à Bonaparte lorsqu'il eut la consolante pensée de relever les autels. Mais ce fut surtout dans le reste de la France , au sein de ces provinces que les excès de l'impiété avaient épouvantées sans les corrompre, que la reconnaissance fut sincère et profonde; les peuples s'unissaient aux ministres du Seigneur pour appeler la bénédiction de Dieu sur la tète de l'homme que , dans son langage figuré , le clergé comparait à Cyrus.

Si le parti philosophique fut consterné en apprenant que la France était enfin réconciliée avec l'Église , il sut gré au gouvernement d'avoir fait ses réserves contre Borne en promulguant, sous le titre de loi organique des cultes, une série de dispositions qui atténuaient de beaucoup la joie des chrétiens et l'indépendance du clergé. On fit revivre avec soin, dans ces articles organiques , toutes

les traditions des anciens parlements et toutes les entraves que l'ancienne monarchie , avant et depuis Louis XIV, avait opposées au développement de l'Église de France, sous prétexte d'assurer sa liberté.

Ni le pape ni les évèques ne furent consultés pour l'adoption de ces mesures , au nombre desquelles il s'en trouve une qui interdit aux évèques le droit de correspondre entre eux et de se concerter , une autre qui subordonne à l'autorisation du gouvernement la publication et l'exécution de tout acte de la cour de Rome d'autres enfin qui créent pour les ecclésiastiques un délit spécial, Y abus, et qui, soit défiance, soit prévention, restreignent, limitent , dénaturent même d'une manière grave les concessions faites à l'Église par la convention du 2b messidor an ix, conclue entre le premier consul et le pape , et revêtue de la sanction légale par les pouvoirs législatifs. Le pape protesta contre ces dispositions prises en dehors de son consentement dans des matières ecclésiastiques; mais le gouvernement maintint, sauf quelques modifications, la loi organique du 18 germinal an x , actuellement encore invoquée et appliquée comme loi de l'État.

Le concordat fut inauguré à Notre-Dame le jour de Pâques , au bruit de l'artillerie et au son mille fois répété de ces cloches que la révolution avait fait taire pendant dix ans. Le premier consul, à l'occasion dé cette cérémonie, affecta de s'entourer d'un cortège presque royal; ses voitures furent les anciens carrosses du roi, et l'orateur désigué pour monter dans la chaire fut ce même archevêque qui avait prononcé à Reims le serment du sacre devant Louis XVI.

Le jour même de cette mémorable solennité , l'Angle-

CONSULAT. i0&*

terre, se trouvant enfin réduite à ses propres ressources , signa à Amiens le célèbre traité de paix qui fut de si courte durée , mais qui sembla ouvrir pour la France et pour l'Europe une ère brillante de prospérité et de repos. La république française avait dès lors pris place dans la grande famille des puissances; elle le devait au génie de son chef.

Le premier qp»** * continua ses efforts , si heureuse* ment coi*»*" K>ur relever pierre à pierre l'édifice

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de l'époque où il fut promulgué : c'est une pensée de matérialiste qui respire dans ses dispositions ; c'est une pensée révolutionnaire qui, dans cette même loi, a si gravement altéré les deux premières bases de la société : la propriété et la famille.

Bonaparte envoya , sous les ordres du général Leclerc, son beau-frère , l'armée d'Allemagne , victorieuse à Hohenlindeu , faire la guerre aux nègres qui s'étaient révoltés dans notre colonie de Saint-Domingue ; mais cette nouvelle entreprise ne fut point heureuse , et la république d'Haïti, plus secondée dans cette lutte par l'influence maligne de son climat que par le courage de ses habitants, rendit inutiles les efforts de la mère patrie. La fièvre jaune fit périr notre armée , et l'on ne gagna à cette expédition que la prise du vieux chef mulâtre Toussaint- Louverture : cet homme, qui de la condition de gardeur de bestiaux s'était élevé au rang suprême et tenait Saint- Domingue sous son joug de fer, fut enfermé dans une prison d'État , et mourut, par l'effet du chagrin et du climat, quelques mois après son arrivée en Franee. Sur cinquante mille hommes qui avaient pris part à cette désastreuse campagne, il en survécut deux mille cinq cents valides et six mille malades , dont les deux tiers moururent en revenant en France. Au nombre des morts se trouva le général Leclerc , commandant de l'armée.

Ce fut pour la France une grande perte que celle de l'élite de ses troupes, ainsi décimées loin de la mère patrie et par une mort sans gloire. Bonaparte , en ordonnant la guerre de Saint-Domingue et en la confiant à un général dont Tunique mérite était d'appartenir à sa famille, fit preuve d'une coupable insouciance ou d'une folle présomption. Mais tant d'espérances s'étaient

ralliées à lui, que l'ppinion publique, si facile à décevoir, se montra peu émue des funestes résultats de cette expédition. Le bruit de nos triomphes sur le continent empêchait de parvenir jusqu'à nous les plaintes et les soupirs des compagnons de Moreau et de Latour d'Auvergne ; la France se consolait d'ailleurs d'avoir perdu une colonie lointaine en ajoutant à son territoire la repu* hlkjue Cisalpine (ancien royaume du Piémont), qui forma au delà des Alpes six nouveaux départements; elle s'était eo outre agrandie de l'île d' Elbe , et avait occupé les principautés de Parme et de Plaisance.- Mais plus elle se montrait puissante sur le continent , plus elle soulevait contre elle la jalousie et les inquiétudes de l'Angleterre. Cette dernière nation ayant refusé , malgré les stipulations du traité d'Amiens , de rendre Malte à la France , la guerre fut de nouveau déclarée , et d'immenses pré* paratifs furent faits pour porter le théâtre des hostilités dans le cœur même de la Grande-Bretagne.

Le 22 mai 1 803, un statut des consuls prescrivit d'arrêter tous les Anglais commerçant ou voyageant en France, et de les constituer prisonniers de guerre. L'histoire des nations civilisées n'offre point d'exemple d'une semblable atteinte portée au droit des gens ; ce fut l'acte d'une tyrannie sauvage, d'autant plus odieux , que peu de jours auparavant les Anglais résidants à Paris avaient été l'objet des prévenances du gouvernement français. Bonaparte , pour justifier cette violence, allégua que lAngleterreavait capturé sur les mers les vaisseaux de commerce appartenants aux particuliers , pendant qu'il naviguaient sur la foi du traité d'Amiens. Sans doute c'était là aussi un attentat contre le droit des nations , mais l'honneur de la France ne lui permettait pas d'exercer des représailles.

Quelques jours après, Mortier envahit le Hanovre , et un traité d'alliance défensive fut signé , le 27 septembre , entre la France et la Suisse . L'Espagne et le Portugal consentirent à demeurer neutres , et la Russie fit offrir sa médiation, qui fut refusée par l'Angleterre.

La puissance de Bonaparte se fortifiait tous les jours ; H n'y avait pas encore deux ans qu'il avait été investi du consulat, lorsqu'un sénatus- consulte prorogea de dix ans entre ses mains cette magistrature populaire. « La fortune a souri à la république, répondit-il au message du sénat, mais la fortune est inconstante; eh! combien d'hommes qu'elle avait comblés de sa faveur ont vécu trop de quelques années ! L'intérêt de ma gloire et celui de mou bonheur sembleraient avoir marqué le terme de ma vie publique au moment où la paix du monde est proclamée. Mais vous jugez que je dois au peuple un nouveau sacrifice : je le ferai si le bien du peuple me commande ce que votre suffrage autorise. »

Deux mois plus tard , aux termes d'un décret du sénat, Bonaparte fut proclamé consul à vie; ce sénatus-consulte avait été soumis à la sanction du peuple : sur 3,557,885 votants, 3,368,259 s'étaient prononcés pour l'affirmative. « La vie d'un citoyen est à la patrie, répondit le premier consul au président du sénat ; le peuple français veut que la mienne tout entière lui soit consacrée ; j'obéis à sa volonté. La liberté , l'égalité , la prospérité de la France seront assurées... Le meilleur des peuples sera le plus heureux. . . Content alors d'avoir été appelé par Tordre de celui de qui tout émane à ramener sur la terre Tordre et l'égalité, j'entendrai sonner la dernière heure sans regret. »

Par ce même décret , qui porte la date du 1 6 thermidor

an x , le sénat complaisant apportait de graves modifications aux lois organiques de la France. Bonaparte, premier cousul à vie, fut investi des droits les plus exorbitants; le tri bunat fut réduite cent membres , le corps législatif à deux cent cinquante - huit , le peuple n'intervenait plusdans les affaires ; de sa souveraineté, inaugurée au 14 juillet 1789 , il ne lui restait plus qu'un lambeau , et ce dernier débris même lui fut arraché.

Des écharpes , des fusils , des sabres d'honneur avaient été réservés dans l'armée aux actes éclatants de bravoure. Ce mode de récompense ne suffisait plus à l'instinct monarchique de Bonaparte ; un ordre de chevalerie fut proposé: c'était l'institution fameuse de la Légion d'honneur, le germe d'une nouvelle noblesse. Cette autre usurpation, tentée contre les principes républicains, fut prématurée ; elle souleva de graves mécontentements , et Bonaparte, qui savait au besoin attendre , différa d'un petit nombre d'années le moment où il en tirerait parti.

Les États soumis à ses lois dépassaient de beaucoup par leur étendue la vieille France de Louis XIV. Bornés au nord par le Bhin , ils s'appuyaient au midi sur les États du pape et la Toscane. La Lombardie formait une république italienne, vassale de la ré publique française, et Bonaparte en avait été proclamé président par une consulta convoquée à Ljon. Le royaume d'Étrurie était un grand fief qui rendait hommage au premier consul. Sur la frontière de l'est , la Suisse avait gardé le dépôt de son indépendance nationale ; elle portait ombrage à Bonaparte; par ses ordres, une armée de trente mille hommes , commandée par le général Ney , entra dans ce pays, et lui imposa, sans éprouver la moindre opposition, un nouvel acte fédératif qui rattachait sa fortune au gou-

reniement français. Le premier consul se déclara médiateur de la confédération suisse.

Cependant la rupture avec la Grande-Bretagne portait ses fruits. Depuis l'embouchure de l'Elbe , sur les confins du Danemark , jusqu'au détroit de Sicile et au port deTarente, Bonaparte avait fermé le ri vage aux Anglais; par ses ordres on s'occupa avec une prodigieuse activité de préparer une descente sur les côtes de la Grande-Bretagne. Le point de départ de cette expédition fut la ville de Boulogne ; toute la face de la France que baigne la Hanche et la mer du Nord se trouva hérissée d'artillerie et couverte de légions. L'Angleterre , de son côté , émue jusqu'au cœur par le sentiment du danger , couvrait la mer de ses vaisseaux et se levait tout entière pour combattre la France dans une nouvelle bataille de Hastings. Afin de prévenir les tentatives que l'Angleterre ne manquerait pas de faire du côté de la Vendée , Bonaparte eut la courageuse pensée de se confier au patriotisme des Vendéens : des hommes qui avaient survécu aux immolations de Quiberon et aux massacres de Nantes , il forma une légion, qui répondit par sa loyauté et son dévouement à la confiance du premier consul. Ces événements remplirent Tannée 1 803 et les premiers mois de Tannée suivante.

Une conspiration s'était formée contre les jours du premier consul ; elle avait été ourdie en Angleterre et avait à sa tèteTancien chouan Georges Cadoudal , homme intrépide et dévoué en aveugle aux opinions royalistes. Cette tentative fut découverte par la police. Cadoudal fut arrêté avec ses principaux complices, au nombre desquels on trouva moyen d'impliquer Moreau etPichegru. Peu de jours après , ce dernier fut trouvé mort dans sa

CONSULAT A VIE. Ml

prison; on accusa le premier consul de ravoir fait étrangler; l'histoire ne parviendra jamais à éclaircir les ténèbres de cette mort, et la seule justification qu'on puisse alléguer en faveur de Bonaparte , c'est qu'il n'avait pas besoin de ce crime , la trahison de Picbegru était manifeste. On dit que le premier consul essaya de déterminer la cour de justice à prononcer la condamnation de Moreau, promettant de lui faire grâce. « Eh ! q ni nous la donnera , à nous, notre grâce? » répondit un des courageux magistrats dont il avait fait sonder les intentions. Les accusés se défendirent avec énergie; il parut évident que, si le complot était réel , la police de Bonaparte avait fait beaucoup pour lui donner une grande extension , afin de concilier au premier consul une plus grande somme de popularité. Georges Cadoudal fit preuve d'une fermeté inébranlable; mais l'opinion publique se montra surtout favorablement disposée pour Moreau ; on sentait que Bonaporte voulait à tout prix se débarrasser d'un rival dont la gloire lui faisait ombrage. Le peuple de Paris attendait donc avec une vive anxiété l'arrêt qui allait intervenir. Horeau fut déclaré coupable d'avoir écouté des propositions de complot, et condamné à deux ans de prison, que Bonaparte convertit à deux aunées d'exil. Vingt autres accusés , et parmi eux Georges Cadoudal , furent condamnés à mort ; mais déjà une tête plus illustre avait servi de marchepied à l'ambition de Bonaparte.

Le premier consul , au milieu des embûches que dressait contre lui l'Angleterre , n'entendait parler que de conspirations; cette situation habituait son espril à de farouches pensées ; il attendait un instant propiee pour rendre à ses ennemis sang pour sang ; d'un autre côté , avant de monter sur le trône , objet de ses vœux , il

il* CONSULAT A VIE.

voulait donner un gage terrible aux républicains et placer entre lui et les Bourbons l'abîme infranchissable d'une tombe. Ayant appris que l'héritier de la race des Coudé , le duc d' Enghien , résidait à Ettenheim , dans le grand-duché de Bade , au milieu d'un cercle d'émigrés, etdesrapportsde police lui annonçant qu'un prince français était l'âme des projets dirigés contre sa personne, il conçut la résolution funeste de frapper un coup qui portât l'épouvante dans la cour de Londres , et consolât , en les rassurant , les assassins de Louis XVI. Eu conséquence, il donna Tordre d'enlever le duc d' Enghien sur le territoire étranger. Cet infortuné prince, quoi qu'on ait pu dire , n'entretenait aucune intelligence avec les conspirateurs de Paris et de Londres ; il n'aspirait qu'à prendre les armes loyalement dans une nouvelle guerre , et à sortir du repos auquel la paix l'avait condamné. Sa prétendue complicité avec Georges fut imaginée plus tard par Bonaparte > en proie aux remords et redoutaut la justice des siècles. Le duc d'Eughien avait l'âme trop noble pour s'associer à un assassinat. Au moment où Bonaparte faisait son plan pour assurer l'enlèvement du duc d'Eughien, le conseiller d'État Kéal, chargé de la police, entra dans son cabinet : « Eh quoi ! lui dit le premier consul , vous ne me dites point que le duc d'Eughien est à quatre lieues de ma frontière, organisant des complots militaires... Suis-je donc un chien qu'on peut assommer dans la rue ?. . . tandis que mes meurtriers seront des êtres sacrés ! On m'attaque au corps, je rendrai guerre pour guerre! » Rajouta : « Je saurai punir leurs complets; la tête du coupable m'en fera justice. »

Le second consul Cambacérès, le même qui dans le procès de Louis X VI avait voté la mort du roi , prit alors

la parole, et demanda que le duc d'Enghien fût traité avec moins de rigueur. Pour toute réponse , Bonaparte le mesura des yeux , et lui adressa cette apostrophe amère : « Vous êtes devenu bien avare du sang des Bourbons. »

Après une conférence à laquelle étaient présents les trois consuls , le grand juge , Talleyrand et Fouché , le premier consul donna Tordre d'enlever le duc d'Enghien. Ce fut le général Ordener qui reçut la mission de se rendre sur le Rhin , et d'y donner à la gendarmerie les ordres nécessaires pour l'arrestation du prince. Le malheureux duc , mal protégé par le droit des gens , fut arrêté dans la nuit du 15 mars. On le transféra dans la citadelle de Strasbourg , puis à Vincennes, où il arriva le 20 mars , à sept heures du soir : le concierge du fort avait déjà reçu l'ordre de faire creuser une fosse. Le prince était mourant de faim et de froid. A peine avait-il pris une nourriture grossière et s'était-il couché, que ses gardes le firent lever et le traînèrent , au milieu de la nuit , devant un conseil de guerre. Le jugement , rédigé d'avance, et dont on ne se donna point la peine de remplir les blancs , énonçait six chefs d'accusation pour la forme. Après avoir subi quelques interpellations dures et dérisoires, le prince fut déclaré coupable sur tous les points , et condamné à mort. Ainsi l'avait prescrit Bonaparte. Vainement l'héritier des Condé demanda-t-il une audience du premier consul ; elle lui fut refusée. Aucun témoin ne fut entendu , aucune preuve ne fut éclaircie. Comme il était cinq heures, les soldats s'emparèrent du prince et le firent descendre à l'étage inférieur. « Me conduirait- on dans un cachot ! » s'écria le duc en tressaillant à la seule pensée de cet outrage. On le conduisait dans les fossés de

Vincennes , où il devait être fusillé... Comme on brouillard épais ne permettait pas de le distinguer , on attacha une lanterne sur son cœur ! Le duc d'Enghien , résigné à son sort , recommanda son âme à Dieu, et tomba percé de plusieurs balles. Le général Murât avait présidé à ce meurtre. Lorsqu'au point du jour la capitale apprit en même temps le jugement et le supplice de l'héritier des Condé , elle fut saisie d'une morne stupeur. Le nom do premier consul et celui de la victime étaient répétés tout bas au milieu d'une horreur mêlée d'épouvante. On avait honte pour Bonaparte d'un événement qui flétrissait sa gloire ; on se demandait où s'arrêterait cette tyrannie inaugurée par un lâche assassinat.

Cette tyrannie avait à passer par de nouveaux degrés avant d'atteindre son terme extrême ; si le meurtre du duc d'Enghien n'avait inspiré que la pitié ou l'effroi; si, selon l'expression d'un des courtisans de Bonaparte , cet événement avait été plus qu'un crime, une faute, les dangers que la conspiration de Cadoudal avait fait courir au premier consul étaient habilement exploités par les partisans de ce dernier ; on insinuait à toutes les classes de la société , au peuple , à l'armée , à la magistrature, à tous les corps constitués , que la France était exposée à une ruine prochaine; qu'il suffisait du poignard d'un assassin pour la replonger dans les misères de l'anarchie ; qu'un pouvoir électif plaçait sans cesse une nation de quarante millions d'àmes à la merci du délire d'un obscur fanatique; que le seul gage de stabilité et d'avenir devait être l'hérédité royale; que la république n'était qu'un accident historique , une situation transitoire dont il fallait au plus tôt sortir , si on voulait consolider les principes de la révolution de 1789 sans en renouveler les ca-

lamités et les horreurs. Le Moniteur était plein d'adresses émanées des régiments , des tribunaux et des assemblées municipales , et qui toutes suppliaient le premier consul de ne point hésiter davantage à accepter l'hérédité du pouvoir suprême , et à sauver la France en se déclarant le chef d'une quatrième dynastie. Il faut le dire , d'ailleurs, ces manœuvres, bien qu'elles fussent dictées par une servilité complaisante , n'en correspondaient pas moins à des besoins sentis ; aussi les corps législatifs ne voulurent-ils pas rester en arrière de ce mouvement. Dans les premiers jours du mois de floréal an xn ( 30 avril 1804) , le citoyen Curée, membre du tribunat, présenta à ce corps la proposition de nommer empereur le premier consul 9 et de fixer l'hérédité dans sa famille ; ce fut à qui monterait à la tribune pour appuyer cette grande motion : un seul homme osa élever une dernière protestation en faveur de la liberté républicaine : ce fut le régicide Carnot , qui avait été , au Comité de Salut Public , le complice de Robespierre et de Couthon. Aussi hardi que ces hommes que Tacite appelle les derniers des Romains , il vota contre le rétablissement de la monarchie , en prononçant ces paroles , qui furent comme le dernier soupir de la république : « La liberté fut-elle donc montrée à l'homme pour qu'il ne pût jamais en jouir? fut-elle sans cesse offerte à ses vœux comme un fruit auquel il ne peut porter la main sans être frappé de mort? »

Peu de jours après, le corps législatif s'associa au xœu du tribunat ; le sénat le ratifia à son tour , et rendit , le 28 floréal an xn , un sénatus-consulte organique qui « confiait le gouvernement de la république à Napoléon « Bonaparte, empereur héréditaire. » L'œuvre de l'ambition de cet homme était enfin consommée.

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