ET DE POLOGNE. — PAIX DE TILSITT
« Tout ce qui peut contribuer au bien de la patrie est essentiellement lié à mon bonheur ; j'accepte le titre que vous croyez utile à la gloire de la nation. Je soumets à la sanction du peuple la loi de l'hérédité ; j'espère que la France ne se repentira jamais des honneurs dont elle environnera ma famille. Dans tous les cas , mon esprit ne sera plus avec ma postérité, le jour où elle cesserait de mériter l'estime et la confiance de la grande nation. »
Ainsi parla Napoléon lorsque le président du sénat, Gambacérès , lui présenta à Saint-Cloud le sénatus-consulte du 28 floréal. Voici par quelles autres paroles Louis XVIII, du fond de son exil, protesta contre le même décret :
« En prenant le titre d'empereur, en voulant le rendre « héréditaire dans sa famille , Bonaparte vient de mettre « le sceau à son usurpation. Le nouvel acte d'une ré- « solution où tout , dans l'origine , a été nul , ne peut « sans doute infirmer mes droits ; mais, comptable de ma
- conduite à tous les souverains , dont les droits ne sont « pas moins lésés que les miens , et dont les trônes sont
- tous ébranlés par les principes dangereux que le sénat « de Paris a osé mettre en avant ; comptable à la France, « à ma famille , à mon propre honneur , je croirais tra- « hir la cause commune en gardant le silence en cette « occasion. Je déclare donc (après avoir au besoin re- « nouvelé mes protestations contre tous les actes illégaux « qui , depuis l'ouverture des états généraux de France , « ont amené la crise effrayante dans laquelle se trouvent « la France et l'Europe), je déclare, en présence de tous « les souverains , que , loin de reconnaître le titre impé-
- rial que Bonaparte vient de se faire déférer par un corps « qui n'a pas même d'existence légale (le sénat), je pro- « teste contre ce titre et contre tous les actes subséquents
- auxquels il pourrait donner lieu. »
A peine une quatrième dynastie était-elle sur le pavois, qu'aussitôt des décombres de la république s'élève, comme par enchantement , une cour splendide , avec son connétable , son grand électeur , son arebi-chancelier , son archi-trésorier, ses chambellans, ses écuyers et ses pages. Le titre de maréchal de l'empire est conféré à dixhuit généraux issus de la révolution ; ce sont Berlhier , Murât , Moncey , Jourdan , Masséna, Augereau , Bernadotte, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ney , Davout , Bessières , Kellermann , Lefebvre, Pérignon et Sérurier ; les évèques saluent par de nombreux mandements l'avé-
nement à l'empire, et peut-être le bonheur qu'ils ressentent en voyant le nouvel ordre de choses garantir la paix à la religion leur fait-il trop perdre de vue que le nouveau Cyrus , le nouveau Mathathias , le nouveau Josaphat , n'a voulu se servir de l'autel , comme de la tombe sanglante du duc d'Enghien , que pour en faire une base plus sure à sa puissance.
Cependant l'empereur signale par un acte de clémence le premier moment de son règne. Georges Cadoudal attendait la mort avec ses complices , au nombre de vingt , parmi lesquels on comptait Armand de Polignac , le marquis de Rivière , Bouvet de Lozier , le général Lajolais, Russilion, Rochelle , Gailliard et Charles d'Hozier. L'impératrice Joséphine joignit ses larmes à celles de madame de Polignac : « Je puis pardonner à votre mari , dit Napoléon , car c'est à ma vie qu'on en voulait. » La grâce d'Armand de Polignac fut prononcée. Madame Murât se chargea de celle de M. de Rivière, et l'obtint. Le général Rapp, aide-de-camp de Napoléon, alla à Saint- Cloud solliciter celle de Russilion; il réussit comme madame Murât. L'empereur remit encore leur peine à cinq autres ; ainsi huit des conjurés échappèrent à l'échafaud. Georges , n'ayant pas voulu demander sa grâce , périt avec douze autres conjurés. Napoléon commua la détention prononcée contre Moreau en un exil aux États- Unis.
Une loi de l'an x avait créé l'ordre de la Légion d'honneur : Napoléon , qui se souciait peu désormais de froisser les susceptibilités révolutionnaires, songea enfin à distribuer solennellement les croix et les cordons de cette nouvelle chevalerie. Comme par un défi jeté aux idées de 1789, l'empereur choisit l'anniversaire de la prise
de la Bastille pour inaugurer eette institution monarchique. La fête eut lieu sous le dôme des Invalides. Pour la première fois depuis leur avènement au trône , l'empereur Napoléon et l'impératrice Joséphine se montrèrent au peuple, à la tête d'un cortège déjà digne des Césars. Un des premiers soins de l'empereur avait été de rétablir toutes les formules d'étiquette de l'ancienne cour des Bourbons.
Napoléon partit ensuite pour Àix-la- Chapelle; cette vieille résidence de Charlemagne , qui n'était plus pour l'Europe moderne que le chef-lieu du département de la Roër, retrouva pour quelques heures son antique splendeur et son importance historique. Napoléon y reçut pour la première fois l'ambassadeur de l'empereur d'Autriche; c'était comme la reconnaissance de ce fait, que l'empire français , sous la dynastie de Bonaparte comme sous celle de Charles le Grand , était devenu l'empire d'Occident , le Saint-Empire. Bientôt tous les gouvernements catholiques saluèrent à leur tour Napoléon du titre impérial.
Le 10 frimaire (1 er décembre) , le sénat présenta à Napoléon le plébiscite qui reconnaissait l'hérédité de la dignité impériale dans sa famille. Soixante mille registres avaient été ouverts dans les départements : leur dépouillement constata trois millions cinq cent vingt-un mille voles en faveur de l'empire, et seulement deux mille cinq cent soixante-dix-neuf suffrages négatifs. • Je monte au trône, dit Napoléon au sénat, au trône où m'ont appelé les vœux unanimes du sénat , du peuple et de l'armée , le cœur plein du sentiment des grandes destinées de ce peuple que, du milieu des camps, j'ai le premier salué du nom de grand. Depuis mon adolescence, mes
pensées tout entières lui sont dévolues. . . Mes descendants conserveront longtemps ce trône. »
Napoléon, ayant sans cesse devant les yeux l'exemple de ce même Gharlemagne , dont nous venons de prononcer le nom, voulut, comme lui , mais sans imiter sa mu- I nificence pour l'Église , ajouter à ses droits impériaux la . consécration du souverain pontife. Dès son avènement à I l'empire, il avait fait présent au pape Pie VII du brick le Saint-Pierre; quelques mois plus tard il demanda I au saint-père de venir à Paris , comme autrefois le pape Etienne , oindre de l'huile sainte la tête du fondateur d'une nouvelle dynastie. Le pape hésita longtemps; mais n'écoutant que les intérêts de l'Église en souffrance, il consentit enfin à se rendre au vœu de l'empereur; il traversa donc la France , où la présence d'un souverain pontife était, depuis le moyen âge, un spectacle inaccoutumé : les peuples s'étonnèrent de l'involontaire respect dont les saisissait la vue de ce pauvre vieillard , débile de corps , courbé sous les années , et que le monde catholique saluait du nom de vicaire de Jésus-Christ.
L'empereur se rendit à Fontainebleau pour y recevoir lui-même le pape. Pie VII, à son arrivée à Paris, occupa un logement aux Tuileries; par suite d'une attention délicate de Napoléon, la chambre qu'occupa Sa Sainteté était distribuée et meublée absolument de la même manière que celle qu'elle occupait à Rome , au Monte-Cavallo , sa résidence habituelle.
Pie VII avait la figure empreinte du double caractère de la noblesse et de la bonté ; on remarqua, pendant son séjour à Paris, qu'il parlait peu, mais toujours avec dignité : indulgent pour les autres , il usait pour lui , selon la coutume des saints , d'une rigueur extrême ; il