CHAPITRE II
CAMPAGNES D'iTALlE ET D EGYPTE. — GUE BUE DE SYRIE.
Bonaparte avait vingt- six ans, l'âge d'Annibal au début de la première guerre punique. IL remplaçait à l'armée d Italie le général Schérer, homme de cœur, capable de vaincre , mais révoqué de son commaudement pour n'avoir point su tirer parti de la victoire.
Bonaparte fut mal accueilli par les soldats et les officiers : les uns se défiaient de son inexpérience , les autres étaient jaloux de sa fortune. Tous lui reprochaient de n'avoir conquis son grade qu'en triomphant d'une révolte de carrefours et en mitraillant le peuple de Paris. Qu'attendre d'ailleurs d'un homme si jeune , dont la taille était petite et grêle , et qui , sur ses joues creuses et livides, portait l'empreinte dune fatigue prématurée?
Si CAMPAGNES D'ITALIE
Que ne s'essayait- il encore à combattre des bourgeois, au lieu de venir se mesurer contre 1 élite des généraux et
des troupes de l'Empire ? À quoi songeait le Directoire d'envoyer un tel capitaine à l'armée d'Italie? N'était-ce pas la sacrifier avec un coupable dédain que de la confier à des mains si faibles , et de la faire servir à satisfaire l'ambition ou la vanité d'un courtisan de Barras ?
Mais ces inquiétudes s'évanouirent au premier rayon de génie que laissa percer le jeune chef. Il vint , et , s'il parla à l'armée le langage d'un aventurier qui a sa fortune à faire , ce fut celui d'un aventurier héroïque et dont la fortune se fera : « Soldais , leur dit-il en montrant du « haut des Alpes les fertiles plaines du Piémont et de Ja • Lonibardie, vous êtes mal nourris , vous êtes nus : le « gouvernement vous doit beaucoup, et ne peu t rien pour « vous. Votre patience, votre courage vous honorent, « mais ue vous procurent ni avantage ni gloire. Je vais « vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde; « vous y trouverez de grandes villes, de riches provinces ; « vous y trouverez honneur, gloire et fortune. Soldats « d'Italie, manqueriez- vous de courage? » Et le frémissement qui agita ces vieux guerriers , et les acclamations qui montèrent jusqu'au ciel lui apprirent que désormais , soldats et général , tous les acteurs de cette grande scène avaient l'intelligence de leur propre valeur et de leur avenir : dès ce moment il pouvait tout oser.
Le quartier général était à Nice ; l'artillerie se trouvait dépourvue de chevaux pour les attelages, et le manque de fourrages avait forcé Schérer d'envoyer les chevaux de la cavalerie paître sur les bords du Rhône. Les principaux généraux que Bonaparte avait sous ses ordres étaient Matséna , né à Nice ; Augereau, ancien maître d'escrime ;
Serrurier, ancien major; Laharpe, Suisse expatrié; Victor, soldat, de fortune, et avec eux Joubert, Cervoni et quelques autres déjà renommés par de brillants faits d'armes. Les forces que ces chefs pouvaient mettre en ligne s'élevaient à trente mille hommes en deçà de l'Apennin ; il y avait, en outre, à Garessio, une division de six mille hommes commandée par Serrurier, et chargée de surveiller les Piémontais.
Deux armées, Tune piémon taise et commandée par Colli, l'autre autrichienne, sous les ordres de Beaulieu, général célèbre, débordaient les troupes françaises et leur opposaient environ quatre vingt mille combattants bien disciplinés, bien pourvus de munitions et de vivres, deux cents pièces de canon et une forte cavalerie. Colli voulait couvrir le Piémont; Beaulieu cherchait à se mettre en communication , du côté de la mer , avec la république de Gènes et la flotte anglaise.
Bonaparte jugea que son plan de campagne devait consister à séparer les deux armées ennemies, en pénétrant dans leur centre par le col le plus bas de l'Apennin. Beaulieu avait prévu ce système d'opérations ; mais les dispositions qu'il prit pour le contrarier tournèrent à la gloire de l'armée française. D'abord les Autrichiens réussirent à enlever quelques postes et à gagner du terrain; mais ils ne purent parvenir à enlever la redoute de Montelegino, qui leur fermait la route de Montenotte. Cette position était défendue par le colonel Bampon , à la trie de douze cents hommes. Trois fois l'infanterie autrichienne, tout entière, s'élança pour s'en emparer; trois fois cette poignée d'hommes réussit à la repousser avec perte. Au milieu du feu le plus meurtrier, Bampon lit prêtrer à ses soldats le serment de mourir dans la redoute ;
ce sublime engagement fut suivi de prodiges de courage qui arrêtèrent l'armée autrichienne et permirent à l'armée française de prendre l'offensive (22 germinal. — 1 1 avril ).
Bonaparte était à Savone. Il donne Tordre à la division Laharpe de se replier sur la route de Montenotte, et à la division Augereau de soutenir ce mouvement. En même temps il envoie la division Masséna , par un chemin détourné, couper la retraite au corps d'armée que commande le général autrichien Ar^enteau. Le 23 germinal , le combat s'engage sur tous les points ; mais l'infanterie autrichienne, tournée dans ses positions 9 ne put que retarder sa défaite par une résistance inutile. Mise en déroute , elle s'enfuit sur Dego, laissant au pouvoir des Français plus de deux mille prisonniers et le champ de bataille couvert de morts. Telle fut la victoire de Montenotte : elle ouvrit à Bonaparte la route de l'Apennin.
Les Autrichiens s'étaient repliés sur Dego, gardant la route d'Acqui en Lombardie. Les Piémontais couvraient la route de Ceva et du Piémont. Bonaparte se trouvait dans la vallée de la Bormida , ayant les Autrichiens en face de lui et les Piémontais à sa gauche. Avec ses troupes fatiguées du glorieux combat de la veille, il lui fallait vaincre en même temps les deux armées coalisées. 11 n'hésita point à ordonner une double attaque. Par l'effet de ses dispositions, Augereau aborda les Piémontais retranchés dans les profondes gorges de Millesimo, et les chassa de cette position formidable après quarante-huit heures dune lutte à peine interrompue par la nuit; en même temps Laharpe et Masséna se précipitèrent , avec des forces très-inférieures , sur les Autrichiens rangés en bataille à Dego , et qui avaient reçu de nombreux
renforts. Dego fut enlevé ; mais les Autrichiens le reprirent à la faveur de la nuit. Le lendemain , le combat recommença avec plus d'acharnement; les Français, d'abord arrêtés par la résistance des grenadiers autrichiens, parurent hésiter; mais enfin ils redoublèrent d'énergie et de dévouement, et la victoire récompensa leur audace : partout l'ennemi fuyait devant eux ; on s'était battu durant cinq jours.
Les victoires de Moutenotte , de Dego et de Millesimo avaient coûté aux armées étrangères neuf mille prisonniers , trente-cinq pièces de canon , vingt drapeaux , un nombre très-considérable de blessés et de morts. Elles avaient eu des résultats stratégiques d'une importance plus grande encore. Une fois les Piémontais et les Autrichiens battus et contraints de fuir par des routes oppo sées , Bonaparte se trouvait en mesure de pénétrer au delà des monts et d'asseoir au cœur même de l'Italie la base de ses opérations militaires. Il avait conquis les chemins du Piémont et de la Lombardie , et , ce qui valait mieux peut-être, il était devenu en peu de jours l'objet de l'admiration commune des généraux et de l'armée. Quand ses troupes, des hauteurs de Monte- Zemoto, aperçurent derrière elles les Grandes-Alpes couvertes de neige, elles comprirent le plan de leur jeune général; Bonaparte lui-même s'écria avec enthousiasme : ■ Annibal avait franchi les Alpes; nous les avons tournées. » Ce peu de mots résumait tout le secret de la campagne. Mais le jour devait venir où il ne laisserait à Annibal le privilège d'aucune gloire, Le général Colli , retranché à Ceva avec ses Piémontais, avait été chassé de cette position et s'était replié d'abord derrière la Cursaglia, puis sur Mondovi. Il y fut battu et abandonna
le champ de bataille, après avoir perdu trois mille hommes tués ou prisonniers. La victoire de Mondovi livra aux Français la place de Cherasca.
Ils y étaient lorsque le roi de Sardaigne , épouvante des succès rapides de Bonaparte, demanda un armistice : il ne l'obtint qu'en donnant pour garanties aux Français les places de Coni, de Tortone et d'Alexandrie, et eu mettant à la disposition de nos troupes des magasins immenses. Dès lors , l'armée de Bonaparte n'avait plus à redouter la faim, le froid et les privations de toute espèce ; elle se trouvait abondamment pourvue de vivres et de vêtements , et pour comble d'avantages , ses opérations étaient protégées par les trois plus fortes places du Piémont. Cependant Bonaparte l'exhorta à de nouveaux travaux et à de nouvelles fatigues. En même temps il annonça à la France les succès rapides de son armée et fit porter au Directoire , par son aide-de-camp Murât , avec le récit de ses triomphes, vingt-un drapeaux pris à l'ennemi. Les conseils de la république décidèrent par trois fois que l'armée d'Italie avait bien mérité de la patrie , et comme tout , dans cet hommage , devait rappeler l'antiquité païenne, ils décrétèrent une fêle à la Victoire.
Mais voilà que les plaines de la Haute-Italie sont ouvertes; Bonaparte laisse derrière lui le Piémont; il s'élance vers la Lombardie. Beaulieu , pour s'opposer à sa marche impétueuse , concentre ses forces entre laSesia et le Tesin ; une manœuvre habile lui donne le change , et Bonaparte franchit le fleuve non loin de l'Adda. Il occupe sans coup férir Plaisance, Fombio, Casai. Restait à traverser l'Adda , l'un des affluents considérables qui du haut des Alpes, descendent au Pô; Bonaparte ne recule point devant cet obstacle ; il se dirige vers le pont
Kteîs \
ïLJ^
jyj
pi
de Lodi; il atteint ce poste où doit s'opérer le passage de l'armée. L'armée autrichienne Fa devancé et couvre de ses nombreux bataillons la rivière, le pont, la ville. En quelques instants d'une attaque meurtrière , Bonaparte x chasse l'ennemi de Lodi; mais, sur l'autre rive, douze mille hommes d'infanterie, quatre mille cavaliers et vingt pièces de canon habilement dirigées faisaient du passage du pont une entreprise chimérique. Il fallait cependant le franchir ou se fermer les routes de la Lombardie. Bonaparte se porte sur les flancs du fleuve; au milieu d'une grêle de balles et de mitraille, il arrête son plan d'attaque : par ses ordres , la cavalerie remonte l'Âdda pour la passer à un gué, au-dessus de Lodi. En même temps six mille grenadiers, l'élite de l'armée, commandés par Masséna, se forment en colonne, serrent leurs rangs et s'élancent sur le pont au pas de course. L'ennemi dirige contre ces braves un feu épouvantable qui les arrête ; mais leur hésitation est de peu de durée. Soutenus par la voix et par l'exemple de leurs généraux, ils reprennent leur élan , se précipitent en aveugles sur les batteries ennemies, massacrent les canonniers et écrasent à la baïonnette la vieille infanterie autrichienne. En ce moment la cavalerie, qui avait réussi à trouver un gué, débouche sur la rive gauche de l'Adda et complète la victoire (30 germinal).
La bataille de Lodi livrait aux Français Crémone et Pavie; mais Bonaparte poursuivit sa route vers Milan. A son approche, l'archiduc abandonna cette capitale en versant d'impuissantes larmes; le parti qui, d'accord avec l'armée française, travaillait à révolutionner l'Italie, devint dès lors maître de cette ville : au lieu de la disputer à Bonaparte , il se disposa à l'y recevoir en libérateur.
Le 26 floréal ( 1 5 mai), un mois après l'ouverture de la campagne, Bonaparte fit son entrée à Milan, au milieu d'un peuple immense qui se livrait follement aux démonstrations de l'espérance et de la joie. On se pressait pour admirer, pour voir, même de loin, ce jeune capitaine, inconnu la veille , et qui , dès le début de sa carrière, avait grandi sa renommée à l'égal des hommes d'Homère. Bonaparte, à peine installé à Milan, organisa militairement le territoire conquis et le frappa d'une contribution de vingt millions de francs. Le duc de Modène fut trop heureux d'acheter un armistice ; le duc de Parme se soumit ; on espéra que Borne et Naples ne tarderaient pas à suivre son exemple.. Alors, dans l'ivresse de ses succès, Bouaparte adressa à ses soldats une nouvelle proclamation qui se terminait ainsi : « Vos victoires feront époque « dans la postérité ; vous aurez la gloire immortelle de « changer la face de la plus belle partie de l'Europe. Le • peuple français, libre, respecté du monde entier, don- « nera à l'Europe une paix glorieuse,... et, quand vous « rentrerez dans vos foyers , vos concitoyens diront en « vous montrant : // était de l'armée d'Italie. »
Bonaparte marchait vers l'Âdige, lorsqu'un événement imprévu le rappela à Milan. Une insurrection populaire venait d'éclater contre les Français dans la Lombardie : le peuple voyait avec effroi ces soldats de la république dont les victoires menaçaient le culte de ses pères ; les nobles cherchaient à reconquérir les droits dont ils avaient été dépouillés; les ministres du Seigneur tremblaient pour les autels ; à la faveur de ces sentiments qui se prêtaient uu mutuel appui, la population se souleva, et le tocsin sonna dans les campagnes. Les insurgés s'étaient retranchés à Binasco et à Pavie. Bonaparte agit
contre eux avec la dernière rigueur. Le village de Binasco fut livré aux flammes, et la malheureuse Pavie, prise d'assaut , eut à subir les horreurs du pillage ; le montde-piété ne fut point excepté de cette dévastation ; le vainqueur n'épargna que l'université et les maisons de Spalanzani et de Volta , deux noms chers à la science. Cette expédition mit fin au soulèvement , et Bonaparte profita du, retour du calme pour organiser la Lombardîe en une république qui prit le nom de Cisalpine.
Bonaparte entra ensuite sur le territoire de l'antique république de Venise. Le gouvernement de ce pays n'osa lui opposer aucune résistance ouverte , et Ton se con tenta, de.part et d'autre, de quelques assurances de neutralité. De Brescia , l'armée française se dirigea sur le Mincio, qui fut franchi à Borghetto, à la suite d'un combat qui rappelait celui de Lodi. Beaulieu, partout battu ou tourné, se replia sur le Tjrol, après avoir évacué Peschiera. Bonaparte prQfita de ses avantages pour asseoir ses opérations sur la ligne de l'Adige. Il songea ensuite à presser le siège de Mantoue , ville forte qu'entourait un lac et dont un territoire marécageux protégeait les abords. Beaulieu s'était réfugié dans cette ville à la tète de treize mille hommes, débris de ses troupes ; cette nombreuse garnison pouvait disposer de quatre cents pièces de canon ; mais déjà le maréchal Wurmser et le général Mêlas , à la tète de deux armées qui , réunies , formaient un total de plus de cent mille combattants, étaient descendus du Tyrol; en quelques jours ils avaient enlevé Brescia et repoussé la division Masséna ; fiers de ces premiers succès , ils marchaient en toute hâte pour secourir Mantoue. La renommée avait devancé l'arrivée de Wurmser. L'Italie , en apprenant
qu'il descendait du Tjrol, se crut délivrée du joug de la France. La république de Venise manifesta une joie perfide que ne cachaient pas ses apparences de neutralité ; la cour de Naples , qui s'était trouvée trop heureuse d'obtenir un armistice , s'empressa d'en oublier les conditions , et dirigea ses armées vers le nord. A Rome , les agents de la France furent insultés ; partout et avec des sentiments bien divers, on répétait le fameux adage historique , que l'Italie était le tombeau des Français. Les Autrichiens s avançaient forçant tous les obstacles ; ils s'étaient successivement rendus maîtres de plusieurs positions importantes d'où ils menaçaient Vérone et fermaient à Bonaparte sa retraite sur Milan. Le^péril était extrême : l'armée française avait perdu sa ligne défensive et sa retraite. Bonaparte, pour la première fois, assemble ses généraux en conseil. Tous demandent qu'on se retire. Augereau seul, plein de cet enthousiasme aveugle qui ne calcule ni les dangers ni les moyens , insiste pour qu'on marche à la rencontre de l'ennemi ; Bonaparte met fin à la délibération sans faire connaître lé plan qu'il a.adopté; mais les dispositions qu'il ordonne révèlent qu'il veut encore en appeler aux armes. Il prend la résolution désespérée de sacrifier Mantoue, et fait lever le siège de cette ville ; son armée abandonne devant la place un matériel considérable d'artillerie; mais les affûts sont brûlés et les poudres jetées à l'eau. Ensuite elle se porte en arrière sur le général ennemi Quasdanovich qui, établi sur les bords du lac de Garda, menaçait la communication avec Milan. A la suite de divers mouvements stratégiques heureusement combinés, un combat sanglant lui livra Lonato; le lendemain, 14 thermidor, Augereau reprit Brescia et en chassa les
Autrichiens, qui se replièrent eu bon ordre et sans avoir éprouvé de pertes considérables. Bonaparte ne gêna point la retraite de Quasdanowich , et ne songea qu'à se retourner pour faire face à l'armée de Wurmser.
Il était temps. Déjà Wurmser , après avoir franchi l'Adige etle Mîncio, était entré en triomphateur dans Mantoue. Bonaparte envoie le général Guyeux sur Salo tenir en échec Quasdanovich. En même temps Augereau marche sur Castiglione , Masséna sur Lonato , dont les ennemis se sont de nouveau rendus maîtres. Lonato fut reprisa la suite d'une bataille meurtrière; cette victoire prépara celle de Castiglione , où la valeur brillante d' Augereau assura l'accomplissement des plans de Bonaparte, la prise de Vérone et l'occupation de l'Italie. Wurmser et Quasdanovich avaient été successivement chassés de leurs positions, vaincus et mis en fuite; cette campagne avait duré moins de six jours. Dans ce court espace de temps, soixante mille Autrichiens avaient été dispersés ou taillés en pièces. Wurmser avait perdu vingt mille hommes, parmi lesquels sept à huit mille tués ou blessés, les autres faits prisonniers. Il était rejeté dans les montagnes avec les débris de ses troupes. Quasdanovich faisait une retraite pénible derrière le lac de Garda. Les Français avaient reconquis toutes leurs positions , et les Autrichiens fuyaient partout , saisis d'épouvante.
C'est dans le cours de ces rapides expéditions que Bonaparte courut un grand danger dont son audace le sauva. Comme il était entré à Lonato , à peine défendu par un millier d'hommes, il fut tout à coup investi par un corps de quatre mille Autrichiens. Les ennemis lui envoyèrent un parlementaire pour le sommer de se fendre, lui et sa faible troupe. Sur-le-champ Bonaparte
tt CAMPAGNES D'ITALIE.
fait monter à cheval tous les officiers dont il peut disposer, puis il ordonne qu'on amène le parlementaire et qu'on lui débande les yeux. Celui-ci est saisi d'étonnément à la vue de ce nombreux état-major : « Malheu- « reux, lui dit Bonaparte, vous ne savez donc pas que « vous Mes ici en présence du général en chef et de toute « son armée? allez dire à ceux qui vous envoient que « je leur donne cinq minutes pour se rendre , ou que je « les ferai passer au fil de l'épée, pour les punir de Fou- ■ trage qu'ils osent me faire. » Sur-le-champ il ordonne de faire approcher l'artillerie, afin de foudroyer les colonnes autrichiennes. Le parlementaire, effrayé, va rapporter la réponse , et les quatre mille hommes mettent bas les armes devant une poignée de Français. Si la ruse n'eût tiré d'affaire Bonaparte et sa troupe , l'issue de la campagne eût été bien différente , et la carrière de cet homme extraordinaire se fût peut-être terminée par une escarmouche sans gloire.
Cependant Wurmser, quoique repoussé versleTyrol , pouvait encore reprendre l'offensive. Pendant que l'armée française , affaiblie par ses victoires et épuisée par les maladies gagnées dans les marais de Mantoue , travaillait à compléter ses cadres, Wurmser obtenait de nombreux renforts et se disposait à reparaître sur l'Adige , en arrivant par la vallée de la Brenta dans le Vicentin et le Padouan. Bonaparte, ayant laissé une garnison à Vérone, partit avec vingt huit mille hommes, se dirigeant par trois routes sur le Tyrol.
L'armée française suivait une vallée étroite et profonde, resserrée entre l'A dige et une chaîne de montagnes escarpées. Le 18 fructidor (4 septembre), elle força les défilés de San-Marco et le camp retranché de
Mori; le général Victor se fit remarquer dans cette journée par son courage intrépide : à la tète de la 18 e demi-brigade, il emporta le défilé et entra au pas de charge dans la ville de Roveredo , pendant que le brave Kampon, qui commandait la 32 e , occupait Tes* pacequi sépare cette ville de l'Adige. Le château de la Piétra , qui commandait le défilé, fut pris après une série de combats de montagnes, dans lesquels Tannée eut à surmonter les obstacles multipliés du terrain et de l'ennemi. Le lendemain, la ville de Trente, capitale du Tvrol italien, tomba au pouvoir de Bonaparte. Les jours suivants, le camp retranché de Primolano et le fort de Covelo tombèrent au pouvoir de nos troupes, et l'ennemi, battu sur la Brcnta et à Bassano , fut poursuivi jusqu'à Citadella. Ces divers succès livrèrent aux Français Padoue et Vicence. Le 24 fructidor ( 10 septembre) , l'Adige fut franchi à Ronco. Le lendemain Pavant-garde de Masséna, ayant affaire à Wurmser et à ses nombreuses troupes, fut mise en déroute à Cerea ; ce léger échec fut compensé par le combat de Legnago , dans lequel Augereau fit seize cents prisonniers. Enfin , le 3 e jour complémentaire de Pan iv ( 19 septembre), Bonaparte attaqua Wurmser, lui fit éprouver une perte de deux mille hommes , et le contraignit à se réfugier dans Mantoue avec les débris de sou armée.
Les deux armées que l'Autriche avait envoyées pour délivrer Mantoue avaient donc été détruites comme celles de Golli et de Beaulicu ; mais le cabinet autrichien , attachant avec raison une grande importance à la conservation de cette forteresse , profita des revers que nos troupes venaient d'éprouver en Allemagne pour faire passer une quatrième armée en Italie. Elle se composait
de quarante-cinq mille hommes commandés par les généraux Davidowich et Âlvinzi. Bonaparte, suivant sa tactique ordinaire, se disposait d'abord abattre Alvinzi et à écraser ensuite Davidowich ; mais les événements de la guerre, n'ayant pas concordé avec ce plan, amenèrent, après de pénibles efforts, Tune des plus mémorables actions de celte guerre , une bataille de trois jours.
D'une part , les manœuvres habiles de l'ennemi et sa supériorité numérique avaient rendu inutiles , sur quelques points, les sacrifices et le dévouement de nos troupes ; de l'autre , l'armée s'était de jour en jour amoindrie par des combats meurtriers , par des marches forcées et des souffrances de tout genre. Déjà les soldats éclataient en murmures , et Bonaparte , dès le 24 brumaire an v , écrivait au Directoire: « Tous nos officiers supérieurs, « tous nos généraux d'élite sont hors de combat ; l'armée « d'Italie , réduite à une poignée de monde , est épuisée; « les héros de Millesimo , de Lodi , de Gastiglione et de « Bassano sont morts pour la patrie ou sont à l'hôpital. « Il ne reste plus aux corps que leur réputation et leur
• orgueil. Joubert, Lannes, Lamare , Victor, Murât,
• Chariot, Dupuis, Rampon , Pigeon, Ménard, Chabrand « sont blessés. Nous sommes abandonnés au fond de l'I- « talie ; ce qui me reste de braves voit la mort infaillible « au milieu de chances si continuelles et avec des forces « si iuférieures. Peut-être l'heure du brave Augereau, de « l'intrépide Masséna est près de sonner... Alors que « deviendront ces braves gens? Cette idée me rendré- « serve ; je n'ose plus affronter la mort , qui serait un « sujet de découragement pour qui est l'objet de mes « sollicitudes , etc. » On verra bientôt s'il n'osait point affronter la mort.
La nuit même qui suivit le jour où il écrivait ainsi , il donna ordre à l'armée de repasser l'Adige sur les ponte de Vérone, et de se diriger vers Milan. Ce n'était là qu'une retraite simulée. A quelque distance de Vérone, on tourne à gauche et Ton descend pendant quatre lieues le cours de l'Adige ; on passe ce fleuve à Ronco. L'armée, réduite à treize mille hommes , ne tarde pas à se trouver entre Arcole et l'Adige, au milieu dévastes marais traversés par de longues chaussées , dont elle s'empare , et qui lui permettent d'attendre avec une sorte de sécurité les nombreuses troupes d' Alvinzi , réduites , par la situation des lieux, à ne pouvoir attaquer que de front. Alvinzi n'avait point songea garder les marais, ne pouvant croire qu'une armée osât s'y engager.
Le village d'Arcole était situé au milieu d'un marais dont les Français ignoraient encore l'étendue et la profondeur. Tout ce pays est entrecoupé de ruisseaux et de torrents ; le plus considérable est l'Alpon , qu'il fallait traverser sur un pont de bois derrière lequel l'armée autrichienne avait pris possession , et que défendaient des barricades et une formidable artillerie. Les grenadiers français tentent le passage , mais leur courage s'épuise en vain à cette œuvre; pendant un jour entier ils sont repoussés : Belliard , Lannes 9 Hasséna se placent à la tète des colonnes et donnent l'exemple du dévouement. L'entreprise parait impossible; en vain Augereau prend un drapeau et s'avance sur le pont suivi d'une foule de braves , le feu de l'ennemi renverse la tète de la colonne , et le reste se replie. Cependant Bonaparte parait : « Grenadiers ,. s'écrie- 1- il en saisissant un étendart, n'êtesvous plus les vainqueurs de Lodi? Suivez-moi ! » Et il se précipite à travers une grêle déballes et de mitraille.
Lannes, déjà blessé, et qui néanmoins a voulu suivre son exemple , tombe à côté du général en chef, atteint de trois nouvelles blessures ; Muiron , aide-de-camp de Bonaparte, voit le danger qui menace l'homme dont le salut est nécessaire à l'armée; il le couvre de son corps, et tombe frappé d'un coup mortel. Bonaparte, protégé par ce dévouement , allait enfin parvenir jusqu'à l'extrémité du pont; mais l'ennemi fait une nouvelle décharge à mitraille , et le cheval qui porte le général se jette avec lui dans le marais. Les grenadiers accourent alors en s'écriant : a Sauvons notre général ! » Ils réassissent à l'entraîner; mais tant d'héroïsme avait été inutile, et Bonaparte, rendu injuste par ce résultat, s'était écrié : « Je ne commande plus à des Français ! »
La nuit arrive : Bonaparte renonce à passer l'Alpon sur ce point, et se détermine à le franchir à son embouchure. Jl fait allumer des feux sur la digue, et dérobe ainsi sa marche à l'ennemi. Le deuxième jour , les divisions françaises passent le torrent sur un pont construit à la hâte, et l'ennemi est rejeté sur Aréole. Alvinzi et deux divisions autrichiennes sont enfoncés au pas de charge et refoulés dans les marais. Le lendemain , la bataille recommence : elle est d'abord indécise ; mais un lieutenant , suivi de vingt-cinq cavaliers et de douze trompettes, ayant exécuté Tordre de tourner l'ennemi et de sonner la charge , le bruit des clairons fait croire à l'armée autrichienne qu'elle est attaquée par derrière; alors elle hésite, elle fait de fausses manœuvres qui décident sa défaite.
L'armée française, après trois jours de combat , rentra triomphante à Vérone ; David owich prit la route des montagnes , après avoir perdu deux régiments dans une
C4MPAGNES D'ITALIE. 47
affaire d'arrière -garde. La campagne était terminée; Bonaparte , victorieux sur tous les points , prit ses quartiers d'hiver : ce repos ne fut pas de longue durée. Cependant la nouvelle de nos succès , portée à Paris , y causa un enthousiasme général , et le Directoire arrêta que les deux drapeaux portés sur le pont d'Arcole par Augereau et Bonaparte leur seraient donnés à titre de récompense nationale.
Bonaparte ne demeura point inactif : il s'occupa sans relâche à consolider ses victoires en s'assurant des alliés et en donnant à l'Italie septentrionale une sorte d'existence politique. Déjà deux nouveaux États avaient été organisés le long du Pô, sous le nom de républiques Cispadane et Transpadane. Les Alpes furent purgées des barbets , bandes de brigands qui s'étaient formées à la suite de la guerre et qui massacraient nos détachements. Un traité fut conclu avec le roi de Naples , et une expédition, partie de Livourne, enleva la Corse aux Anglais. Enfin l'armée complétait ses cadres autant que possible, et recevait dans ses rangs des bataillons levés dans les nouvelles républiques d'Italie.
Encouragée par les succès qu'elle avait obtenus sur le Rhin , l'Autriche ne pouvait tarder à reprendre l'offensive au delà des Alpes. De puissants renforts furent envoyés par le cabinet de Vienne au général Alvinzi : une brillante jeunesse accourait se ranger sous les ordres de ce vieux général , impatiente de se mesurer avec les Français, et portant avec orgueil des drapeaux que l'impératrice avait brodés doses mains. Le pape, de son côté, envoya cinq ou six mille hommes au secours d' Alvinzi. A laide de ces auxiliaires et de ces renforts, (armée ennemie l'emportait des deux tiers sur l'armée
française. La délivrance de Mantoue était toujours l'objet des efforts de l'Autriche.
Le 23 nivôse , les Autrichiens s'avancent sur six colonnes. La gauche de cette armée s'appuyait sur Mantoue, la droite sur Vérone; le centre, commandé par Alvinzi , suivait ia vallée de l'Adige pour déboucher par le plateau de Rivoli. D'abord Joubertfut tourné dans ses positions et réduit à effectuer sa retraite ; mais Bonaparte lui enjoignit de se maintenir en avant de Rivoli ; luimême accourut pour soutenir son lieutenant. L'armée française n'avait en ligne, à Rivoli, que vingt mille soldats ; les ennemis étaient deux contre un ; mais leur artillerie et leur cavalerie n'étaient point encore entièrement réunies; Bonaparte jugea que le moment était favorable pour l'attaque. Dès le lendemain, au point du jour, la bataille fut livrée et gagnée par l'armée française. Elle fut décisive : Alvinzi , qui était arrivé plein de confiance dans le nombre de ses troupes et dans la sagesse de ses dispositions , se vit réduit à battre en retraite sur la Piave ; son artillerie n'arriva que pour tomber au pouvoir des Français. La bataille avait duré douze heures; Bonaparte avait eu plusieurs chevaux tués sous lui. Cette victoire était à peine remportée, que le jeune vainqueur chargea Joubert de la compléter en poursuivaut Alvinzi , lui-même se portant au-devant du général ennemi Provera , qui se dirigeait à marches forcées sur Mantoue. Provera perdit une partie de ses soldats dans une affaire d'arrière garde engagée avec Augereau; mais il réussit à combiner avec Wurmser une attaque sur la Favorite. Wurmser fut partout repoussé, et se renferma dans Mantoue ; Provera , demeuré seul, déposa les armes. Ainsi en huit jours deux corps d'armée avaient été dé-
truits , deux batailles gagnées ; l'Autriche avait perdu trente -cinq mille hommes, dont vingt -cinq mille prisonniers , soixante pièces de canon et un pareil nombre de drapeaux , qui furent portés au Directoire par Augereau. Peu de jours après, Wurmser rendit Mantoue après avoir obtenu une capitulation honorable. Tant de succès amenèrent la conquête de la Romagne, du duché d'Orbin et d'Ancône , et le traité de Tolentino , qui fut conclu avec le pape. Ces avantages ne furent point purs de tout excès : l'armée républicaine, imbue des idées délirantes que l'impiété avait mises à l'ordre du jour, se livra plus d'une fois à de coupables exactions , et l'Italie eut à gémir du pillage de l'église de Notre-Dame de Lorette, objet traditionnel de la vénération des fidèles.
Depuis le 5 avril, quatre armées formidables, plusieurs fois augmentées par des renforts , avaient été battues el détruites par une armée qui , d'abord à peine composée de trente-six mille hommes , n'en avait reçu que vingt mille pour réparer ses pertes. Cette armée, à jamais mémorable, avait, en moins de dix mois, mis eu déroute trente mille Piémontais et plus de deux cent mille Autrichiens, en avait pris plus de quatre- vingt-dix mille , tué ou blessé plus de trente mille ; elle avait livré soixante combats meurtriers et douze grandes batailles , franchi des chaînes de montagnes, des défilés hérissés d'artillerie, et plusieurs fleuves larges et rapides protégés par des armées entières. Le bruit de ces travaux sans nombre retentissait à Paris et à Vienne , et les yeux de l'Europe se tournaient vers Bonaparte , comme pour surprendre d'avance les grandes choses que lui réservait l'avenir.
Une cinquième armée autrichienne s'avança pour réparer les désastres des troupes impériales. Elle était com-
mandée par l'archiduc Charles , l'an des plus habiles capitaines de l'Allemagne, qui venait de se rendre célèbre par sa campagne du Rhin. Bonaparte, de son côté, avait reçu un renfort de dix-huit mille hommes commandés par Bernadotte. Le prince Charles, maître du Tyrol et comptant sur l'appui de Venise , était retranché derrière le Tagliamento et appuyé sur le Frioul ; l'armée française occupait la rive gauche de l'Arizio, jusqu'à son embouchure dans l'Adige , et la rive droite de la Piave, depuis les Alpes jusqu'à la mer Adriatique.
Les opérations commencèrent le 19 ventôse par l'occupation de Feltre et d' A solo. Le 20, on se battit sur la Piave ; le 22 , cette rivière fut franchie sur deux points; et l'ennemi vaincu dans plusieurs combats partiels; le 25 , l'armée autrichienne , commandée par le prince Charles, fut mise en déroute derrière le Tagliamento; deux jours après, nos troupes avaient emporté Palma- Nova , San-Danielo , Osopo et Gemona ; le 28 , l'armée française passa l'Tsonzo et prit Gradisca; le 30, elle enleva Goritz , à la suite de plusieurs engagements ; le 2 germinal, elle entra dans Trieste, ajoutant ainsi le Frioul autrichien à ses conquêtes d'Italie. Elle avait livré huit combats en deux jours. Le 3, elle attaqua les gorges du Tyrol , et le 8 , après plusieurs affaires honorables pour nos troupes, l'Istrie autrichienne, le Frioul, la Carniole , une partie du Tyrol et de la Carinthie étaient soumis aux forces de la république. Le 10, Bonaparte établit son quartier général à Clagenfurt. En moins de vingt jours l'archiduc avait perdu la moitié de son armée, et Bonaparte, après avoir franchi la barrière des montagnes, se trouvait au milieu des États de la maison d'Autriche.
Le 1 2 germinal, l'armée française se remit en marche, après s'être emparée de Neumark, de Freisaeh et de Laybach ; le 14 , le combat de Kumdemarch lui livrait Kintenfeld ? Muran , Jundenbuch et Scheffling ; le 15, elle poursuivait sur la route de Vienne, l'armée du prince Charles, réduite à abandonner le T y roi . Trois jours après, l'Autriche, épouvantée, réclamait et obtenait du vainqueur une suspension d'armes, et le 28 les préliminaires de la paix étaient, de part et d'autre, signés à Léoben. Quinze jours ne s'étaient pas écoulés après cette convention, que Bonaparte renversait par la force le gouvernement de Venise ; cette vieille république , qui durait depuis tant de siècles, fut justement punie d'avoir profité des dangers où l'armée française était engagée pour fomenter contre elle, dans toute l'Italie, une vaste insurrection à laquelle on avait préludé- par des massacres.
L'Autriche était plus habile à négocier qu'à vaincre. Les débats des agents diplomatiques assemblés à Campo- Forinio , pour traiter de la paix , durèrent six mois , et encore ne se seraient -ils pas terminés si promptement sans l'énergie de Bonaparte , qui imposa par la menace les conditions qu'on lui disputait par la ruse. Ce traité, qui fut enfin signé le 17 octobre, cédait à la France le Brabant et proclamait l'indépendance du Milanais. L'Italie septentrionale formait une république à laquelle on donnait, comme dépendances, le Mantouan, le duché de Modène , une partie des États vénitiens et des trois légations ; la France n'obtint guère que Corfou et des établissements en Albanie ; l'Autriche , qui avait à réparer plus de désastres, se fit céder Venise.
Bonaparte, après avoir conquis une paix honorable, mais peu fructueuse pour la république, sentit que sa
présence n'était plus nécessaire en Allemagne , et revint en France , où son retour eut tout l'éclat d'un triomphe. Partout , sur sa route , les populations se pressaient en foule pour l'admirer. Cet enthousiasme excitait la sollicitude des amis delà république et la jalousie du Directoire : on appréhendait que cette force , si merveilleusement appliquée à la guerre , ne se tournât contre le gouvernement et la révolution. Personne ne s'exprimait tout haut à cet égard ; mais, pour tout le monde , Bonaparte était un sujet de crainte et d'espérance. Chacun, comprenant d'ailleurs que le moment n'était point venu de manifester de pareilles émotions , cachait de son mieux sa pensée secrète, et Bonaparte, le premier, participait à cette dissimulation générale. Le Directoire, pour donner le change à l'opinion , résolut de recevoir le vainqueur d' Arcole en grande pompe et au milieu des apprêts d'une fête politique et militaire. Cette cérémonie eut lieu le 20 frimaire an vi ( 10 décembre 1797), en présence des ambassadeurs et des ministres des Etats étrangers. Les généraux Joubert et Andréossy y tenaient le drapeau donné par le corps législatif à l'armée d'Italie. Les cinq Directeurs étaient drapés à l'antique et avec magnificence; Bonaparte, quoique vêtu de l'austère uniforme de Montenotte et de Bivoli , attirait sur lui tous les regards.
D'autres fêtes furent données à Bonaparte; mais, soit affectation, soit prudence , il évitait souvent de paraître à ces réunions où l'attendait la foule. Son instinct l'avertissait qu'il ne fallait pas se prêter à un enthousiasme irréfléchi, et qu'en s'isolant il arrivait plus sûrement au but qu'il s'était proposé, d'appeler à lui la popularité et l'opinion publique. L'hommage auquel il fut le plus sen-
sible fut celui que lui décerna l'Institut, en le choisissant pour faire partie de la classe des sciences mécaniques, à la place demeurée vide depuis que Garnot avait été proscrit le 18 fructidor. Bonaparte, déjà tourmenté d'une ambition sans bornes , s'attachait à rassurer le Directoire sur ses intentions , en paraissant exclusivement voué à la méditation et à l'étude. Il était d'ailleurs avide de toutes les gloires, et le modeste costume de membre de l'Institut ne flattait pas moins sa vanité que les insignes du commandement militaire.
Bonaparte supportait impatiemment les loisirs de la capitale ; il lui tardait d'occuper de nouveau les imaginations par des actions d'éclat , et de se frayer ainsi plus sûrement la^route du pouvoir. « On ne conserve à Paris le souvenir de rien, disait-il; si je reste longtemps inactif, je suis perdu. Une renommée dans cette grande Babylone en remplace une autre ; on ne m'aura pas vu trois fois au spectacle que l'on ne me regardera plus » Et à ceux qui lui faisaient observer qu'il devait pourtant être heureux de voir ses concitoyens se porter en foule au-devant de lui , il répondait : « Le peuple se porterait avec autant d'empressement au-devant de moi si j'allais à l'échafaud . »
Bonaparte tournait ses regards vers l'Orient , berceau des grandes choses et théâtre des grandes gloires. Il pensait, et les événements commencent à justifier aux yeux de tous cette idée que les hommes de sa trempe perçoivent cinquante ans avant le peuple , que la puissance de la France devait être assise sur la Méditerranée, et que le point le plus sûr par où elle pouvait atteindre TAngler terre était l'Egypte ; c'est par l'Egypte que la France peut toucher aux Indes orientales , et tenir en échec la Bussie
Si EXPÉDITION D'EGYPTE.
par Constantinople. Aussi le jeune vainqueur d'Arcole rèvait-H une expédition vers ces parages. Le Directoire avait ses raisons pour ne pas s'opposer à l'exécution de ce plan ; en attendant, on donnait le change à l'opinion en faisant croire à une prochaine descente sur les côtes de l'Angleterre. Cependant Bonaparte, auquel tous les soins de la prochaine expédition avaient été remis , envoyait partout ses ordres et réunissait les vaisseaux , les frégates, les bâtiments de transport et les armées de terre et de mer nécessaires à l'entreprise ; il eut l'heureuse pensée de s'adjoindre, pour la future campagne, des hommes distingués dans les sciences et les arts , et dont les travaux devaient faire connaître , dans son état actuel et ancien, une contrée dont le nom n'est jamais prononcé sans réveiller de grands souvenirs. Bonaparte ne perdait point de vue les intérêts de son ambition et de sa gloire; il lui semblait qu'un avenir mystérieux l'attendait en Orient. Quelquefois il rêvait pour lui la couronne d'Egypte ou celle de Jérusalem ; souvent aussi, revenant à des idées plus exécutables, il pensait, à l'influence que cette expédition lointaine allait donner à sa renommée : « J'ai tout tenté, disait-il; les Directeurs ne veulent pas de moi : il faudrait les renverser et me faire roi ; mais il n'y faut pas penser encore , les nobles n'y consentiraient jamais; j'ai sondé le terrain ; le temps n'est pas venu : je serais seul. »
Bonaparte arriva à Toulon le 20 floréal an vi ( 9 mai 1798); il y trouva son armée, et lui tint un langage digne d'elle et de lui : « Soldats , dit- il dans une procla- « mation , apprenez que vous n'avez point encore assez « fait pour la patrie, et que la patrie n'a poiut encore ■ assez fait pour vous.
EXPEDITION D'ÈGYPTB. 55
« Je vais actuellement vous mener dans un pays où , « par yos exploits futurs , vous surpasserez ceux qui « étonnent aujourd'hui vos admirateurs , et rendrez à « la patrie les services qu'elle a droit d'attendre d'une « armée d'invincibles.
• Je promets à chaque soldat qu'au retour de cette « expédition il aura à sa disposition de quoi acheter six « arpents de terre. »
Ailleurs il disait : • Soldats , vous êtes une des ailes
• de l'armée d'Angleterre. Vous avez fait la .guerre de « montagnes , de plaines et de sièges ; il vous reste à « faire la guerre maritime.
« Les légions romaines , que vous avez quelquefois « imitées , mais pas encore égalées , combattaient Car-
• thage tour à tour sur cette mer et aux plaines de Zama. « La victoire ne les abandonna jamais , parce que con-
- stamment elles furent braves , patientes à supporter la « fatigue, disciplinées et unies entre elles.
« Soldats, l'Europe a les yeux sur vous ! vous avez de « grandes destinées à remplir... Le génie de la liberté, « qui a rendu dès sa naissance la république l'arbitre de
- l'Europe , veut qu'elle le soit des mers et des nations « les plus lointaines. » Ces paroles avaient un caractère d'éloquence antique et frappaient merveilleusement les esprits. Nous les mentionnons souvent, parce qu'elles tiennent une grande place dans la vie et la fortune de Bonaparte.
Bonaparte fit alors une démarche honorable qui , pour d'autres que lui, n'eût pas été sans danger. A peine arrivé à Toulon, il y apprit que la loi de mort, rendue contre les émigrés, y régnait dans toute son affreuse rigueur, et que naguère un vieillard de quatre-vingts ans
avait été fusillé; indigné de cette barbarie, il écrivit la lettre suivante :
« Bonaparte, membre de l'Institut national, aux corn- « missions militaires delà neuvième division.
« J'ai appris , Citoyens , avec la plus grande douleur, « que des vieillards âgés de soixante-dix à quatre-vingts « ans , de misérables femmes enceintes ou environnées « d'enfants en bas âge , avaient été fusillés comme préc venus d'émigration.
« Les soldats de la liberté seraient-ils donc devenus « des bourreaux? la pitié qu'ils ont portée jusqu'au « milieu des combats serait-elle donc morte dans leurs « cœurs?
« La loi du 1 9 fructidor a été une mesure de salut pu- « blic ; son intention a été d'atteindre les conspirateurs, « et non de misérables femmes et des vieillards caducs.
« Je vous exhorte donc , Citoyens , toutes les fois que - la loi présentera à votre tribunal des vieillards de plus « de soixante ans , ou des femmes , de déclarer qu'au « milieu des combats vous avez respecté les vieillards « et les femmes de vos ennemis.
« Le militaire qui signe une sentence contre une per- « sonne incapable de porter les armes, est un lâche.
♦ Signé Bonaparte. »
Cette lettre sauva la vie à un malheureux émigré , et causa une grande satisfaction dans l'armée.
L'armée de terre s'élevait a trenle-six mille hommes ; elle avait pour chefs les généraux Berthier, Cafarelli- Dufalga, Dammartin, Kléber, Desaix, Régnier, Bon, Pugua, Menou, Vaubois, Demouy, Lannes, Dumas, Lanusse Murât et Davout. L'armée navale était de dix
mille hommes ; elle obéissait au vice-amiral Brueys , qui avait sous ses ordres les contre- amiraux Villeneuve , Blanquet Duchayla , Decrès et Ganteaume. L'escadre se composait de treize vaisseaux de ligne , dont un, Y Orient, de cent vingt canons; il y avait de plus deux vaisseaux vénitiens , quatorze frégates et soixante-douze navires de guerre de moindre importance. Les bâtiments de transport s'élevaient à quatre cents, ce qui portait la flotte à plus de cinq cents voiles. Jamais pareil armement n'avait couvert les mers. On s'éloigna de France le 30 floréal ( 19 mai). Vingt jours après seulement, par suite des vents contraires , on se trouva en vue de Malte.
Cette île fut conquise après un combat sans importance. L'ordre des chevaliers de Malte, Tune des plus fortes institutions du moyen âge, fut déclaré aboli. Après ce premier succès, qui en présageait d'autres, la flotte fit voile pour Alexandrie , et arriva en vue de la ville le 1 3 messidor (1 er juillet). Les Anglais cinglaient dans ces parages ; Bonaparte , pour soustraire son armée à ses ennemis, ordonna que le débarquement fût effectué sans retard. Comme il s'opérait , au milieu des plus grandes difficultés, une voile parut à l'horizon, et Ton crut qu'elle précédait la flotte anglaise. « Fortune , s'écria Bonaparte , tu m'abandonnes ! Quoi ' pas même cinq jours! «C'était le cri d'un fataliste, et Bonaparte se piquait souvent de l'être. Pour le moment le danger était imaginaire, et l'armée française réussit à prendre terre sur une plage aride de l'Égy pte.
Bonaparte, sentant que son année allait se trouver au milieu de peuples étrangers à la France , autant par les mœurs et les usages que par la religion , adressa à ses soldats une proclamation nouvelle , dans laquelle on re-
marque ce passage : • Agissez avec eux comme vous avez « agi avec les Juifs et les Italiens ; ayez des égards pour « leurs muphtis et leurs imans, comme vous en avez eu « pour les rabbins et les évèques. Ayez , pour les céré- « monies que prescrit le Coran , pour les mosquées , la « même tolérance que vous avez eue pour les couvents,
• pour les synagogues , pour la religion de Moïse et celle
• de Jésus-Christ : les légions romaines protégeaient - toutes les religions. Vous trouverez ici des usages dif- « férents de ceux de l'Europe, il faut vous y accoutumer. » On voit , dans ces instructions , une prévoyance qui fait plus d'honneur à la politique du général Bonaparte qu'à ses sentiments religieux ; mais, en lisant l'histoire de cette époque , il ne faut pas oublier que le gouvernement de la France était livré au déisme, et que l'indifférence absolue en matière de cultes était à l'ordre du jour. Bonaparte n'osait encore heurter de front les préjugés de la philosophie et de l'armée, et peut-être, en se berçant de l'espoir de conquérir pour lui-même une des couronnes de l'Orient , voulait-il d'avance ne pas effaroucher la religion musulmane.
C'est sans doute aussi aux rêves de son ambition démesurée qu'on doit attribuer les passages d'une autre proclamation adressée au peuple d'Egypte , et dans lesquels , pour se concilier la bienveillance des mahométans, il faisait un mérite à la révolution française de ses persécutions contre le pape et l'Église.
La première opération de Bonaparte fut d'emporter d'assaut la ville d'Alexandrie; les Français, maîtres de ce point d'appui, s'enfoncèrent alors dans le pays et prirent la route du Caire. Ils marchaient au milieu d'un pays dépouillé de toute culture, sous un ciel de feu et sur
des sables brûlants. Privés d'eau , exténués de fatigue , sans abri pour s'y reposer , ils eurent à endurer les plus pénibles souffrances; et déjà s'évanouissaient pour eux les espérances poétiques , mais décevantes, qu'ils avaient fondées sur la conquête de l'Orient. Soudain parurent à l'horizon de frais ruisseaux , des lacs tranquilles et de vastes forêts ombreuses; l'armée redoubla d'efforts en poussant des cris de joie ; elle pressa sa route vers ces belles contrées, où elle allait enfin se désaltérer et obtenir le terme de ses dures privations ; mais, quand elle fut arrivée au soir, poursuivant toujours cette terre délicieuse étalée à ses regards , voilà que ces collines , ces forêts et ces lacs parurent se détacher du sol et se dissiper dans les airs. C'était le mirage.
Cependant on atteignit les rives du Nil, et l'armée, que le désespoir commençait à gagner , reprit toute sa confiance. Après un engagement assez sérieux àChébréiss, Bonaparte , chassant devant lui quelques mameluks , parvint à Giseh, village auprès duquel s'élèvent les grandes pyramides. C'était là que Mourad-Bey l'attendait à la tète d'une formidable cavalerie et de hordes nombreuses accourues de tous les points de 1 Egypte et du désert.
Bonaparte , sur ce terrain sablonneux et uni , où l'infanterie ne pouvait se retrancher derrière aucun accident du sol et se trouvait débordée de toutes parts par la cavalerie arabe , sentit qu'il fallait imaginer un ordre tout particulier de bataille. 11 prescrivit à son armée déformer six grands carrés, présentant chacun une face àl'ennemi, et ayant à chacun des angles une pièce d'artillerie, la cavalerie était abritée derrière ces carrés , attendant le signal convenable pour charger les mameluks. Un mo-
ment avant l'attaque , Bonaparte se tourna vers ses soldats , et , leur montrant les pyramides , leur adressa pour toute proclamation cette phrase si connue : « Songez que « du haut de ces monuments quarante siècles vous con- « templent ! » L'armée se tint prête à soutenir dignement sa gloire, comme si les paroles de son général devaient être acceptées sérieusement , et que les Pharaons et les Ptolémées se tinssent debout sur leurs tombeaux pour considérer le combat.
La cavalerie musulmane chargea avec l'impétuosité des vents du désert; mais les grenadiers de la république se contentèrent de croiser la baïonnette aux premiers rangs, pendant que des derniers partait un feu continu sur les barbares. Ce double rempart d'acier et de feu rendit inutile le courage aveugle des mameluks : vainement ils redoublèrent d'efforts , s'élançant par grandes masses et essayant d'entamer les carrés ; ceux-ci demeurèrent immobiles, et triomphèrent par leur impassible tactique du dévouemeutde leurs adversaires. A la fin, les carrés s'ouvrirent par les angles , et ce fut pour laisser à l'artillerie le temps de foudroyer l'ennemi. La victoire fut complète; Mourad , avec les débris de sa cavalerie, se replia vers la Haute-Egypte ; Ibrahim prit la route de Syrie. La bataille des Pyramides, qui eut lieu le 3 thermidor, ouvrit à Bonaparte lesporlesdu Caire. Ce triomphe fut cruellement compensé par la perte de la flotte, que les Anglais détruisirent après un combat naval , devant la rade d'Aboukir. Les marins français se défendirent avec un courage héroïque ; mais les mauvaises combinaisons de l'amiral Brueys rendirent leurs sacrifices inutiles; Brueys racheta sa faute par une mort glorieuse , à bord de r Orient.
Bonaparte , à la nouvelle de cette catastrophe , comprit que son armée avait perdu les moyens de revenir dans la patrie ; il frémit en songeant aux dangers auxquels elle se trouvait exposée ; mais il surmonta sa douleur» et n'en laissa rien paraître : « Nous n'avons plus de flotte , dit-il, eh bien ! il faut rester ici ou en sortir grands comme les anciens. »
Bonaparte , pour frapper vivement les imaginations orientales , présida à plusieurs solennités publiques, auxquelles la présence de son armée donnait un grand appareil. L'une de ces fêtes fut célébrée en L'honneur du débordement du Nil : c'était une cérémonie presque païenne ; l'autre, qui arriva deux jours après , était celle de l'anniversaire de la naissance de Mahomet. Invité par les Turcs à assister à ces solennités , le général en chef contribua à les rendre plus pompeuses ; mais il est faux qu'il ait récité aucune des prières prescrites parle Coran. Ces cérémonies , auxquelles il prenait part pour satisfaire, selon lui, à des nécessités politiques, n'étaient à ses yeux et à ceux de l'armée que des nouveautés curieuses ; du reste , il se montrait à ce point pénétré d'indifférence pour la religion de ses pères et identifié avec les opinions musulmanes, qu'il écrivait à Kléber : « Les chrê- « tiens seront toujours nos amis ; il faut les empêcher « d'être trop insolents (envers les Turcs) , afin que les «.Turcs n'aient pas contre nous le même fanatisme que • contre les chrétiens, ce qui nous les rendrait inconci- « liables. » Plus tard il mandait à Menou : « Je vous « remercie des soins que vous avez rendus à notre Pro- - phète. » Le général Menou , à qui il adressait de semblables remerciements , se fit plus tard mahométan , et prit le nom d'Abd- Allah.
Le I er vendémiaire , l'armée française fêta, an Caire et à Alexandrie, la fondation de la république. Les noms d'un certain nombre de braves morts aux débuts de l'expédition furent gravés sur la colonne de Pompée. Le jour de la fête , plus de cent cinquante convives , choisis parmi les Français et les Turcs , assistèrent à un magnifique festin; le drapeau musulman flottait à côté du drapeau de la république ; le croissant figurait à côté du bonnet de la liberté; le Coran faisait le pendant des Droits de Thomme , seul évangile que reconnût le gouvernement d'alors , et encore ne craignait-il pas d'en fouler aux pieds les plus importants préceptes. Les Turcs furent assez insensibles à toutes ces choses ; mais ce qui les frappa et fit sur eux une profonde et salutaire impression, ce furent le nombre, les manœuvres des troupes françaises, les évolutions de l'artillerie, Tordre et la tenue qui régnaient dans tous les corps.
Un soin plus digne de Bonaparte fut la création de l'Institut d'Egypte , qu'il composa des savants dont il s'était entouré ; il leur confia la mission d'étudier les monuments du pays et la configuration du sol. Dans cette réunion illustre figuraient Fourier , Costaz , Conté , Berthollet, Dolomieu, Vincent, Say, Lepère, Jomard, Monge, et beaucoup d'autres personnages dont les noms sont chers à la science. Monge présidait cet Institut; Bonaparte n'en était que le vice-président.
Trois mois s'étaient écoulés , pendant lesquels Bonaparte organisait la partie de l' Egypte qu'occupaient ses armes, et envoyait des expéditions dans la Haute-Egypte, lorsque soudain une révolte éclata au Caire. Le signal de l'insurrection fut donné aux Turcs du haut des minarets. Du un moment les Français se virent attaqués partout ,
et le général Dupuis, commandant la place , fut tué d'un coup de lance. Le général en chef monta sur-le-champ à cheval, suivi seulement d'une trentaine de guides. 11 se porta sur tous les points menacés , donna ses ordres , et parvint à contenir les révoltés. Cependant la populace, refoulée autour de la grande mosquée , s'y était barricadée dans des rues étroites ; des mortiers , placés sur une hauteur, la foudroyèrent pendant deux jours. Le troisième jour tout rentra dans Tordre; mais il en coûta la vie à un grand nombre de rebelles. Vers le même temps une tribu d'Arabes, qui avait massacré des Français, fut surprise et détruite. Les tètes coupées des hommes de cette tribu furent exposées , sur une place du Caire , aux regards de tout le peuple.
Le général en chef n'avait point renoncé au projet d'aller attaquer l'Inde britannique par la Perse : il lui tardait de déployer son génie sur les champs de bataille où avait combattu Alexandre. Pour s'ouvrir la porte de l'Asie, il fallait se rendre maître de la Syrie. C'est là que ses efforts vinrent échouer.
Bonaparte , suivi d'une escorte , partit pour l'isthme de Suez , afin de reconnaître la route et d'étudier le problème du canal qui réunirait les deux mers. 11 passa la mer Bouge à l'endroit voisin de la côte où cette mer est guéable à marée basse ; là , s'étant écarté de la route , il courut les plus grands dangers , et faillit d'être englouti dans les flots comme Pharaon. Bonaparte se rendit ensuite aux sources appelées Fontaines de Moïse , qui sont situées près de la côte orientale , et un peu au-dessus de Suez. C'est par cette route que passent les caravanes de Tor et du mont Sinaï. Cette dernière montagne était à six jours de marche , et le général français ne put s'y
rendre , bien qu'il en éprouvât le désir. Il se borna à envoyer aux moines schismatiques grecs , qui habitent le couvent Sinaï , une sorte de firman au moyen duquel ces religieux étaient déclarés exempts de tribut. 11 le fit vraisemblablement à la . sollicitation des moines de cet ordre, dont la maison mère existe au Caire; mais on peut croire qu'une pensée d'orgueil le porta à cette démarche , afin que les moines du Sinaï inscrivissent son nom parmi ceux de leurs protecteurs, à la suite des noms d'Ali , de Salah-Eddin et d'Ibrahim , si révérés des Orientaux.
Quelques jours après , Bonaparte , suivi cette fois de son armée, entrait en Syrie, par Gaza, après s'être emparé de la forteresse d'El-Arich. La Syrie était défendue par le féroce Djezzar-Pacha ; elle allait avoir pour auxiliaires encore plus redoutables le génie anglais et la peste.
L'armées'avançait lentement sur Jaffa, l'antique Joppé. Le 4 mars 1799 , elle mit le siège devant cette ville, qui fut prise d'assaut le 6 mars. Au moment de l'attaque , la population chrétienne se réfugia dans les rangs français , portant pour emblème de fraternité et de paix un crucifix. Elle fut bien accueillie; mais on ne fit point de grâce à la garnison musulmane , et le massacre fut horrible. Un certain nombre d'Albanais et d' Arnautes furent épargnés par les aides-de-camp Beauharnais et Croisier , qui leur firent mettre bas les armes en leur promettant qu'ils auraient la vie sauve. Cette promesse , faite de bonne foi , ne pouvait être tenue que par l'armée française, et l'armée refusa de la ratifier. Souvent les privations que la guerre impose exaltent le cœur du soldat jusqu'à la férocité, et ce ne fut qu'un cri, parmi la
troupe , pour que les prisonniers fussent mis à mort. Le nombre de ces malheureux , réunis aux prisonniers qu'on avait faits les jours précédents , s'élevait à environ deux mille.
Bonaparte assembla le conseil des généraux pour délibérer sur ce qu'il fallait faire. Sauverait-on les prisonniers? mais alors comment les nourrir , puisqu'il y avait à peine de quoi suffire aux besoins de l'armée ? Les renverrait-on libres? mais ces hommes sauvages allaient se jeter dans les montagnes , et , postés dans les défilés , faire expier aux Français leur générosité? Les embarquerait-on pour l'Egypte ou la Grèce? mais on n'avait aucun moyen de transport. Pendant trois jours , Bonaparte résista aux cris de la troupe et aux conseils des officiers ; enfin , ne pouvant trouver aucun moyen de laisser la vie aux prisonniers , il donna à regret l'ordre, tant de fois réclamé, de les fusiller. Ce déplorable massacre fut exécuté ; mais le sang de tant de malheureux cria justice et retomba sur l'armée; on ne tarda pas à le reconnaître.
Les Français poursuivirent leur marche jusqu'à Saint- Jean- d'Acre (Ptolémaïs); déjà la peste faisait dans leurs rangs de sinistres progrès; d'un autre côté, l'ennemi, retranché dans les montagnes , harcelait l'armée et lui tuait du monde. A Saint-Jean-d'Acre les difficultés redoublèrent. La ville , quoique mal fortifiée , était défendue par une garnison intrépide et surtout par l'Anglais Sidney- Smith , récemment évadé de la prison du Temple. Cet habile officier , bien secondé par l'émigré Phélippeaux , ancien camarade d'école de Bonaparte, mit en œuvre toutes les ressources de la science pour faire échouer l'entreprise des Français. Le siège dura soixante jours , pendant lesquels, faute d'artillerie et de munitions, on ne
parvint pas à réduire la place. Dans cet intervalle il y eut buit assauts et douze sorties. Si Bonaparte ne se fût point abusé sur la faiblesse de l'ennemi, 'et s'il eût réuni devant Saint- Jean-d' Acre les moyens de siège suffisants , on n'eût pas tardé à se rendre maître de la place. Cette faute sauva la ville, et contraignit l'armée française à se retirer en Egypte. Ainsi l'expédition de Syrie et les vastes plans de Bonaparte venaient d'échouer. La tentative faite sur Saint- Jean-d'Acre avait coûté trois mille hommes tués ou morts de la peste. « Les plus petites circonstances entraînent les « plus grands événements, a dit Napoléon à Sainte-Hé- • lène; si Saint-Jean-d'Acre fût tombé , je changeais la « face du monde. -Mais Dieu, qui dispose des événements selon les vues de sa providence, ne permit pas que Bonaparte surmontât cet obstacle, après avoir souffert qu'il vint à bout de difficultés et de dangers d'un ordre bien supérieur. Il confondit les projets de cet homme, et pour châtier l'armée, et pour que Bonaparte, destiné à être en Europe l'instrument de ses desseins , ne se trouvât point à jamais engagé dans les affaires de l'Orient où son génie semblait l'emporter.
Ainsi se termina cette désastreuse expédition : elle n'eut pour résultat que de beaux faits d'armes tels que les combats de Nazareth et de Cana , et la bataille du mont Thabor , où vingt-cinq mille cavaliers et dix mille fantassins ennemis , vaincus et mis en fuite par quatre mille Français, furent refoulés au delà du Jourdain ou noyés dans le saint fleuve ! D'autres affaires glorieuses pour le drapeau français eurent lieu à Tyr , à Géhémi , au mont Carmel et sur quelques points de la Syrie ; mais elles ne purent consoler le général en chef du premier revers qui affligeait sa renommée. L'armée, affaiblie par ses corn-
bats , par les maladies et les souffrances de tout genre, opéra péniblement sa retraite par Césarée et Jaffa.
Dans un couvent d'Haïfa(l), petite ville voisine du Carmel et de Saint-Jean-d'Acre , on avait établi un hôpital pour les pestiférés. Bonaparte s'y rendit un jour: comme les malheureux qui se trouvaient atteints de la peste étaient parvenus au dernier période de cette maladie, Bonaparte, quoiqu'on ait pu dire, passa rapidement près de leur lit de mort, et ne s'arrêta pointa toucher leur corps : cet acte de témérité n'aurait pu avoir d'autre résultat que d'exposer une vie nécessaire au salut de l'armée; il convient donc de le révoquer en doute, bien qu'il ait été jusqu'à ce jour célébré par la peinture et la poésie. L'inflexible histoire ne se nourrit pas de mensonges. Un fait plus avéré fut la nécessité où se trouva l'armée d'abandonner, à Jaffa, une partie des moribonds. Pour les soustraire aux horreurs du sort que leur réservait l'ennemi , on eut la coupable pitié d'abréger leur vie par le poison.
Cependant Bonaparte , à peine de retour au Caire , y apprit qu'une escadre de cent voiles turques, après avoir essayé d'attaquer Alexandrie, venait de débarquer sur la côte d' Aboukir une armée considérable , forte eu chevaux et en fantassins. Impatient de relever l'éclat de ses armes, il se dirige à marches forcées sur les troupes ottomanes commandées par Mustapha, pacha de Romélie.
(1) Et non Jaffa , comme on l'imprime communément, à canse de la ressemblance des deux noms. L'hosp'ce des pestiférés était établi dans un couvent d'Halfa, à quelque distance au sud de Saini-Jean-d'Acre. Jaffa, par où l'armée dut également repasser en continuant sa retraite, esUimée beaucoup plus au midi. Un hôpital de pestiférés y avait aussi été établi , et comme plusieurs des malades laissés à Haïfa avaient été massacrés par Us Turcs, on crut pouvoir sans crime donner de l'opium à ceux qu'on était forcé d'abandonner à Jaffa.
CS GCEMtE DR STBK.
Cette fois encore la discipline el la braToore savante de l'année française triomphèrent de la résistance intrépide, mais ignorante, des niasses turques. L'ennemi , habilement refoulé de tous les points, fut écrasé par Murât et sa cavalerie. Foudroyé par la mitraille et sabré par les dragons , il ne lui resta d'antre voie de salut que de se précipiter dans la mer. Dix mille hommes y trouvèrent leur tombeau ; le reste fut taillé en pièces.
Mais l'expédition d'Egypte avait trompé les espérances de Bonaparte : depuis dix mois le général en chef était sans nouvelles de la France ; il lui tardait d'y reparaître et d'y jouer le rôle auquel son ambition l'appelait. 11 abandonna 1 armée que la France avait confiée à ses soins, et , sous prétexte d'aller en Europe réclamer pour elle des renforts , il la plaça sous le commandement du général Rléber ; puis , sans ordres et ne prenant conseil que de ce qu'il appelait son étoile, il s'embarqua la nuit, et seulement avec cinq cents hommes , sur deux frégates françaises.
Cette flottille avait à traverser une mer sillonnée de croiseurs anglais ; elle ne pouvait espérer de se soustraire à leurs attaques; mais Bonaparte osa tenter le passage , et son espérance ne fut point trompée. La grande mission que Dieu lui avait réservée ne pouvait être retardée dans son accomplissement par la captivité des pontons. Le jour viendra , dans un prochain avenir , où la main qui maintenant le pousse vers le rivage de France , se retirera de lui , et alors encore il repassera deux fois la mer , mais ce sera deux fois pour l'exil.