JOURNÉE DU 18 VENDÉMIAIRE
Le jour même où l'Église célèbre l'Assomption de la mère de Dieu, dans cette contrée peuplée d'une race plus dure que ses rochers, plus sauvage que ses bruyères, et que les Bomains n'avaient point osé appeler au honteux honneur de leur fournir des esclaves; plusieurs mois après que la Corse, soustraite à la domination génoise , eut été cédée à la France ;
pas l'oublier. On n'a pas besoin de songer à sa fortune ; il la fera lui-même. » Cette scène, selon la réflexion de Napoléon , rappelait la substitution du droit d'aînesse d'Esaù à son frère Jacob.
Membre de la cour souveraine d' Ajaccio et envoyé aux états généraux par la noblesse de Corse , Charles Bonaparte n'en était pas moins hors d'état de pourvoir à l'éducation de sa nombreuse famille. Par la protection de M. deMarbœuf, gouverneur de Pile, il obtint pour Napoléon une bourse à l'école militaire de Brienne. Il parait que la pauvreté de cet enfant lui fit éprouver, de la part de ses camarades , des humiliations que sa fierté dévora en silence; son accent corse, très-prononcé, était pour lui une source de moqueries (I). Ces épreuves donnèrent à son caractère une sorte d'àpreté et de concentration qui prédisposaient mal en sa faveur et lui conciliaient médiocrement la bienveillance de ses condisciples et de ses maîtres. Il savait néanmoins inspirer à ceux qui l'observaient de près une sorte de respect involontaire qui tenait autant à l'énergie de sa volonté qu'à la singularité de ses allures. Instinctivement passionné pour les traditions historiques de la Corse , il s'accoutumait avec peine à l'idée que son pays natal, désormais réuni à la France, était déchu de son indépendance nationale. Cette préoccupation rendait son abord sombre et difficile. Il vantait à tout propos la résistance patriotique de Paoli , et il lui arriva un jour de dire : « Jamais je ne pardonnerai à mon père , qui a été l'adjudant de Paoli , d'avoir concouru à la réunion de la Corse à la France. Il aurait
(1) Son nom, que l'accent corse lui faisait prononcer à peu près Napoilloné, lui valut de ses camarades le sobriquet de la paille au nez.
dû suivre sa fortune et succomber avec lui. » Ce respect pour la nationalité , cet instinct généreux de patriotisme ne se réveillèrent plus pour lui lorsque , dans le cours de sa vie, il abolit tant de fois la patrie, les traditions, les coutumes et jusqu'au nom des peuples subjugués par ses armes.
Bonaparte apprit assez promptement la langue française; mais , soit affectation de sa part, soit effet des impressions ineffaçables de son idiome paternel, il ne parvint jamais à s'asservir aux règles de l'orthographe. 11 moutra une telle répugnance pour le latin , qu'à l'âge de quinze ans il était encore très- faible en quatrième. Sa supériorité ne se manifestait que dans l'étude des sciences mathématiques; sous ce rapport, il surpassait tous ses camarades. Dédaigneux des lectures frivoles , il affectiqnnait l'histoire des grands hommes de l'antiquité. 11 lisait souvent Arrien , Polybe , surtout Plutarque, et ne faisait pas grand cas de Quinte- Curce. Il n'avait aucune disposition pour les belles-lettres, la musique et les arts d'agrément.
Un jour le maître de quartier , brutal de ?a nature , le condamna , pour une légère faute, à porter l'habit de bure et à djner à genoux à la porte du réfectoire : c'était une espèce de déshonneur. Napoléon avait dans le cœur un sentiment profond de sa dignité et de ses devoirs. 11 se soumit à Tordre; mais au moment de l'exécution il fut pris d'une violente attaque de nerfs. Le supérieur, qui passait par là , l'arracha au supplice en grondant le maître de son peu de discernement , et le père Patrault , son professeur de mathématiques, accourut, se plaignant de ce que, sans nul égard, on dégradait ainsi sou premier mathématicien.
Plus tard , Napoléon eut un maître de quartier bien autrement digne de lui. C'était un jeune homme, issu d'une famille de cultivateurs de Franche-Comté, et qui, après avoir été élevé comme par charité à Brienne , y était devenu répétiteur. Il songeait à entrer dans Tordre des minimes ; mais il en fut dissuadé par le père Patrault, qui l'engagea à s'enrôler dans l'artillerie, où la révolution le prit sous-officier. Ce maitre de quartier était le futur conquérant de la Hollande, et se nommait Pichegru.
Quoique peu remarqué dans ses études purement littéraires , Napoléon ne laissait pas de faire éclater dans ses compositions quelques étincelles de génie. M. Domairon, son professeur de belles-lettres, appelait les amplifications de son jeune élève du granit chauffé au volcan. En revanche, Napoléon ne faisait aucun progrès dans la langue allemande. Son inaptitude à cet égard avait inspiré à l'un des professeurs, M. Bauer, un mépris trèsprofond. Un jour que l'écolier était absent de la classe , H. Bauer demanda où il pouvait être; on répondit qu'il subissait en ce moment son examen pour l'artillerie. « Mais est-ce qu'il sait quelque chose? disait ironiquement le maître d'allemand. — Gomment! Monsieur, mais c'est le plus fort mathématicien de l'école, lui répondit-on. — Eh bien ! je l'ai toujours entendu dire et je l'avais toujours pensé, que les mathématiques n'allaient qu'aux bètes. » — Si M. Bauer vivait encore vingt ans après cette conversation, il est probable, disait Napoléon , qu'il aurait réformé son jugement.
La note suivante, extraite du rapport de M. de Keralio , inspecteur des écoles militaires , date de 1 784 ; elle peut donner une idée de l'opinion que Bonaparte avait laissée de lui à Brienne : « M. de Buonaparte (Napoléon),
PREMIÈRES ANNÉES. il
« né le 15 août 1 789 , taille de 4 pieds 10 pouces 10 li- « gnes, a fait sa quatrième ; de bonne constitution, santé h excellente, caractère soumis, honnête, reconnaissant ; « conduite très-régulière ; s'est toujours distingué par « son application aux mathématiques. Il sait très -passa- « blement son histoire et sa géographie. Il est assez faible « pour les exercices d'agrément et pour le latin, où il n'a « fait que sa quatrième. Ce sera un excellent matin; il c mérite de passer à l'école militaire de Paris. » Ce qui résulte bien clairement de ce peu de lignes, c'est que personne à Brienne n'avait compris ni pressenti l'avenir dujeuneNapoléon. Exceptons-en toutefois M. del'Éguitle, Son professeur d'histoire, qui rendait ainsi compte du caractère de son jeune élève : « Corse de naissance , il « ira loin, si les circonstances le favorisent. » Elles le favorisèrent. Mais, à cette période de sa vie, Napoléon se faisait lui- même peu d'illusions : il ne cachait à personne que le terme le plus exagéré de son ambition était d'arriver au grade de colonel d'artillerie. Et , en effet , sans la révolution , qui ouvrit une porte si large à toutes les carrières , il eût été heureux d'obtenir sa retraite avec ce grade et la croix de Saint-Louis.
Le jeune Bonaparte , voué à la carrière des armes , préludait , avec ses camarades de Brienne , aux guerres sérieuses par des guerres simulées. On connaît les gravures populaires qui le représentent livrant , avec ses condisciples, un combat dans les cours de Brienne, et n'ayant pour munitions et ouvrages de siège que des boules et des murailles de neige. Ce fait eut lieu dans l'hiver de 1 783 à 1 784 . D'après les conseils de Napoléon, les élèves creusèrent des tranchées, élevèrent des parapets, construisirent des redoutes; les uns furent prépo-
ses à la défense, les autres à l'attaque; Bonaparte dirigeait les opérations. Cette petite guerre dura environ quinze jours, et se termina à la fonte des neiges.
La sévérité de ses mœurs était remarquable. Un seul désir le tourmentait , celui de vivre dans le souvenir de la postérité : c'était là pour lui, disait-il, une nouvelle immortalité de lame. Le jour de sa première communion l'avait trouvé bien préparé à ce grand acte de la vie chrétienne. En sortant de l'église il écrivit à son oncle Fesch , depuis cardinal, une longue lettre qui contenait les épanchements si rares de son jeune coeur , et portait l'empreinte d'une pieuse exaltation. Les orages de la vie militaire et les funestes exemples du siècle n'effacèrent que trop ces sentiments du premier âge.
En 1 784, Bonaparte passa à l'École militaire de Paris. 11 fut remplacé à Brienne par Louis, son frère ; quelque temps après, sa sœur Marianne (Élisa) fut placée à Saint- Cyr. La pauvreté de son père trouvait dans ces bienfaits répétés du gouvernement de Louis XYI un remarquable soulagement.
A peine arrivé à l'École militaire de Paris , le jeune Napoléon donna des preuves de son esprit organisateur. 11 s'aperçut que cet établissement était plus propre , par le luxe et la recherche qui présidaient aux mesures intérieures, -à fournir au roi des courtisans qu'à donner à la France de braves et utiles officiers. Dès lors, et quoique à peine âgé de quinze ans et deux mois , il rédigea un mémoire qu'il adressa à ses supérieurs, pour leur démontrer jusqu'à quel point le plan de cet établissement était vicieux. Dans cet écrit il s'élevait contre l'éducation donnée à l'école, affirmant « que les élèves du roi, tous « pauvres gentilshommes, n'y pouvaient puiser, au lieu
PREMIÈRES ANNÉES. 1t
• des qualités du cœur , que l'amour de la gloriole , ou « plutôt des sentiments de suffisance et de vanité, tels « que , en regagnant leurs pénates , loin de partager avec « plaisir la modique aisance de leur famille , ils rougi- <• raient peut-être des auteurs de leurs jours et dédai- « gner aient leur modeste manoir, »
Le caractère de Bonaparte lui fit autant d'ennemis à l'école de Paris qu'à celle de Bricnne; en 1785 on se trouva heureux de l'éloigner de cet établissement en lui donnant une sous-lieutenance vacante dans le régiment d'artillerie de la Fère. Il reçut sa commission avec une joie indicible. En 1787 , Bonaparte obtint le grade de lieutenant : il fut alors incorporé au régiment d'artillerie de Grenoble , et séjourna pendant plusieurs années à Valence.
On a dit que, dans ses moments de prédilection pour la cause de la Corse , il professait une grande admiration pour Paoli. Celui-ci lui rendait une partie de cette estime. « 11 est taillé à l'antique, disait- il en parlant de Napoléon ; je vois en lui un des grands hommes de Plutarque. » Tant que Paoli combattit contre la domination de la France , Bonaparte ne vit en lui qu'un héros ; quand plus tard le vieux général eut terni sa gloire en livrant la Corse à l'Angleterre, Bonaparte se mit au nombre de ses adversaires les plus ardents , et lutta énergiquement pour conserver sa patrie à la France. C'est de cette époque qu'on peut dire qu'il a adopté de cœur notre nationalité ; il en vint à aimer la France avec passion.
Madame Ducolombier, alors âgée de cinquante ans , mais qui , par son esprit et ses manières , était à la tète de la meilleure société de Valence , distingua sans peine le mérite du jeune Bonaparte parmi les personnes de toutes
conditions qui se pressaient dans ses salons. La recommandation de cette dame ouvrit au lieutenant corse les meilleures maisons de la ville ; il y dépouilla peu à peu cette humeur farouche ou chagrine qui jusque alors l'avait réduit à l'isolement. La société eut de l'attrait pour lui ; il attirait d'ailleurs l'attention par sa conversation brève, saccadée , incorrecte, mais spirituelle et incisive. Cependant les heures de la garnison étaient longues. Bonaparte employait ses loisirs dans la boutique d'un libraire de Valence. Il étudiait l'histoire du moyen âge et des temps modernes , et y cherchait sans cesse , parmi les héros des siècles passés , des exemples ou des maîtres. L'Académie de Lyon ayant mis au concours cette question posée par l'abbé Raynal : Quels sont les principes et les institutions à inculquer aux hommes pour Us rendre le plus heureux possible? un sujet si bien choisi pour enflammer les imaginations aventureuses fut abordé par un très-grand nombre d'écrivains. Bonaparte concourut et obtint le prix ; c'est à dix-huit ans qu'il remportait ses premières palmes. Je me trompe : déjà /eu 1 763 , le duc d'Orléans, étant venu présider à la distribution des prix de l'école de Brienne , avait posé sur la tète de Napoléon la couronne de chêne, quêtant d'autres diadèmes plus lourds ne lui firent point oublier. Qui aurait dit alors que , vingt ans plus tard , celui que la main d'un Bourbon ceignait ainsi d'un feuillage académique chargerait son front de la couronne de Louis XIV et de la vieille couronne de fer des rois lombards?...
Cependant Bonaparte tint successivement garnison à Douai et à Auxonne ; il passait ses semestres à Paris , et l'abbé Baynal , qui l'avait pris en grande amitié , s'efforçait de l'initier aux désolants mystères de la philosophie
encyclopédique. A cette époque, Napoléon était moins un officier qu'un jeune écrivain , dont l'avenir littéraire laissait entrevoir des espérances. Le moment devait bientôt venir où l'histoire de son pays allait offrir un vaste aliment à son amour de la gloire et à son désir insatiable d'arriver à la postérité. La révolution française éclatait ; l'antique monarchie tombait en ruines.
Bonaparte , tout entier aux idées nouvelles qui réalisaient pour lui quelques-unes des rêveries auxquelles il s'était laissé aller en lisant Tite-Live et Plutarque , prit dès le premier jour parti pour la cause révolutionnaire. 11 résista aux instances qui lui furent faites pour le déterminer à émigrer. Ce fut d'ailleurs chez lui un calcul. « Les révolutions , disait-il , sont un bon temps pour les militaires qui ont de l'esprit et du courage ; si un maréchal de camp peut s'attacher au parti de la cour , un sous-lieutenant sans fortune doit se vouer à la révolution. • On doute qu'au temps où il essayait de relever les idées monarchiques il eût aimé dans ses lieutenants cette singulière théorie.
Il se trouvait à Paris en 1792 , et n'y tenait d'autre rang que celui d'un simple officier sans fortune ; chaque matin il inventait un projet pour améliorer sa position et se créer des ressources. Un jour, avec son camarade Bourrienne, il voulut spéculer sur la construction d'un nouveau quartier; mais les propriétaires des terrains et des maisons firent des conditions trop dures : il ne s'agissait d'ailleurs que de louer plusieurs habitations de la rue Montholon , et de les sous-louer à des prix plus élevés. Pendant ce temps d'une vie vagabonde , Bonaparte fut témoin de la trop fameuse saturnale du 20 juin, journée pendant laquelle la populace des faubourgs, suscitée par
la Gironde , avilit la royauté et plaça le bonnet rouge sur la tête de l'infortuné Louis XVI. Bonaparte, en voyant défiler les longues bordes de misérables déguenillés ? armés burlesquement et vociférant des cris de mort , eut le pressentiment des instincts anti-révolutionnaires qu'il devait plus tard manifester. Saisi d'un profond sentiment de mépris et d'indignatiou, il ne comprenait pas la résignation de Louis XYI , qui avait fait ouvrir ses appartements au peuple attroupé : « Eh ! comment , s'écria-t-il tout haut , a-t- on pu laisser entrer aux Tuileries cette canaille ? Il fallait en balayer quatre à cinq cents avec du canon , et le reste courrait encore. »
Bonaparte , ayant obtenu un congé , se rendit en Corse auprès de sa famille. Deux partis s'étaient formés dans nie : l'un tenait pour la France ; l'autre , qui devait plus tard se rallier à l'Angleterre, affectait de ne vouloir que l'indépendance de la Corse. Ce dernier parti avait pour chef le vieux Paoli ; Bonaparte se rangea sous le drapeau français. On voit qu'il avait déjà laissé bien loin ses préoccupations de l'école de Bricnne. Des troubles éclatèrent , et Bonaparte , à la tête d'un corps de volontaires corses , réussit à enlever Ajaccio , sa ville natale , aux partisans de Paoli. On lui fit néanmoins un crime de ce succès , et il fut rappelé en France pour se justifier.
De terribles événements s'étaient accomplis au dedans et au dehors de la France.
Les institutions monarchiques, battues en brèche depuis un demi- siècle, moralement désertées par ceux qui auraient dû les honorer ou les défendre , avaient été trouvées bien affaiblies par le jeune Louis X VI , le jour où il recueillit l'héritage dégradé de Louis XV. Le nouveau roi était dévoré de l'amour du peuple; ses intentions
étaient généreuses , son cœur droit, sa piété sainte. Ne faut il pas que les victimes, choisies pour être immolées en expiation des fautes de la multitude, soient innocentes et pures? Et comment, s'il n'en était aiusi, paraîtraient-elles un pieux holocauste et contribueraientelles à fléchir la colère de Dieu?...
Qù'est-il besoin de raconter par quelle tempête furent emportées la couronne et la tète du roi , par quels orages révolutionnaires furent déracinées la royauté, la noblesse, la magistrature, l'Église de France ? Ces grandes calamités sont présentes à tous les souvenirs. Jl serait superflu d'en retracer ici le tableau. Indiquons seulement à la hâte quelques époques saillantes et dont la mention est nécessaire à l'intelligence de ce livre.
Le 14 juillet 1789, la Bastille est prise; le 4 août, le soleil se lève sur les ruines du système féodal ; le 6 octobre, il éclaire les hideux massacres de Versailles , les tètes placées au bout des piques , sanglant et premier hommage que la révolution offre au roi déjà prisonnier ; l'année ne s'est point entièrement écoulée que la face de la France a été changée : les lois , les mœurs , les coutumes, tous les vestiges de l'histoire nationale sont effacés par les niveleurs. Au roi Louis XVI a succédé le roi Lafayctte, à celui-ci le roi Mirabeau, puis le roi Barnave, puis le roi Pétbion; viendra le tour delà commune-reine, de la guillotine-reine, du bourreau-roi. La guerre éclate : l'Europe en armes et la noblesse française campée à Cobleutz menacent la Jacquerie. C'est le sigual d'une formidable convulsion. La Montagne rein erse au 10 août le trône que la Gironde n'a pu qu'avilir le '20 juin. Les gens de cœur courent à la frontière ; les hyènes de la commune et des faubourgs, incapables d'imiter ce dévouement bel-
liqueux , versent le sang des prisonniers , et le boivent dans les journées éternellement honteuses et infâmes des 2 et 3 septembre. Comme pour laver cette tache qui souille le berceau de la république, nos armées remportent les deux triomphes de Valmy et de Jemmapes. L'héroïque population de Lille résiste aux horreurs d'un siège et d'un bombardement ; cependant la Convention Nationale , installée à la faveur de ces massacres et de ces victoires, inaugure le gouvernement de la Terreur en faisant tomber sur l'échafaud la tète du roi. Elle tue ensuite la reine , la pieuse Elisabeth , l'élite de la noblesse , tout ce qui est demeuré fidèle à la royauté et à Dieu : les fleuves regorgent de sang et de cadavres ; la mort plane sur la France, la victoire sur l'ennemi. Épouvantable convulsion devant laquelle tremble l'Europe; succession ininterrompue de criminelles œuvres et d'actions guerrières, d'égorgemeuts au dedans et de batailles homériques au dehors , qui n'a eu d'exemple dans l'histoire d'aucun peuple , et dont puisse Dieu, qui protège la France, nous épargner à jamais le retour!
Paoli venait de livrer la Corse à l'Angleterre. Au milieu des troubles que ces événements suscitèrent , la ville d'Ajaccio fut incendiée , et les flammes n'épargnèrent point la maison où Napoléon avait reçu le jour. Sa famille fut pour ainsi dire proscrite et réduite à chercher un refuge à Marseille : elle y trouva l'hospitalité, mais elle eut à subir de fort pénibles privations.
Bonaparte se rendit à Paris : il y sollicita du service. C'était à l'époque du siège de Toulon. Les ennemis de la république avaient livré cette ville aux Anglais : une armée, envoyée par la Convention Nationale et commandée par le général Cartaux, reçut ordre de la reprendre. C'é-
tait une opération dans laquelle l'artillerie devait jouer le prineîpal rôle. Bonaparte, à peine âgé de vingt-quatre ans, fut nommé chef d'escadron de cette arme, et désigné pour diriger, en second , les travaux du siège. Ici j'emprunte à Napoléon lui-même le récit des premières circonstances qui le mirent en évidence; cette citation donnera une idée des choses et des hommes de ce temps :
« Napoléon arrive au quartier général ; il aborde le général Cartaux, homme superbe, doré depuis les pieds jusqu'à la tète, qui lui demande ce qu'il y a pour son service. Le jeune officies présente modestement sa lettre qui le chargeait de venir, sous ses ordres , diriger les opérations de l'artillerie. « C'était bien inutile, dit le bel homme en caressant sa moustache ; nous n'avons plus besoin de rien pour reprendre Toulon. Cependant soyez le bienvenu , vous partagerez la gloire de le brûler demain, sans en avoir eu la fatigue. » Et il le fit rester à son souper.
« On s'assied trente à table ; le général seul est servi en prince , tout le reste meurt de faim ; ce qui , en ces temps d'égalité , choqua étrangement le nouveau-venu. Au point du jour, le général le prend dans son cabriolet pour aller admirer, disait-il, les dispositions offensives. A peine a-t-on dépassé la hauteur et découvert la rade, qu'on descend de voiture et qu'on se jette sur les côtés dans les vignes. Le commandant d'artillerie aperçoit alors quelques pièces de canon , quelque remuement de terre auxquels , à la lettre , il lui est impossible de rien comprendre. « Sont-ce là nos batteries? dit fièrement le général, parlant à son aide- de- camp, son homme de confiance. — Oui , général. — Et notre parc? — Là, à quatre pas. — Et nos boulets rouges? — Dans les bas-
tides voisines, où deux compagriies les chauffent depuis ce matin. — Mais comihent porterons- nous ces boulets tout rouges?... • Et ici* les deux* hommes de s'embàr^ rasser et de demander àh officier d'artillerie si , par ées principes, il ne saurait ptfs quelque remède à cela. Celuici, qui eût été tenté de prendre le tout pour une mystification, si les deux interlocuteurs y eussent mis moins de naturel (car on était au moins à une lieue et demie de l'objet à attaquer), employa toute la réserve, le ménagement • la gravité possibles, pour leur persuader, avant de s'embarrasser de boulets rouges, d'essayer à froid pour bien* s'assurer de la portée ; il eut bien de la peine à réussir, et encore ne fut-ce que pour avoir très -heureusement employé l'expression technique de coup d'épreuve, qui frappa beaucoup , et les ramena à son avis. On tira donc ce coup d'épreuve ; mais il n'atteignit pas au tiers de la distance, et le général et son aide-de-camp de vociférer contre les Marseillais et les aristocrates , qui auront , malicieusement sans doute , gâté les poudres. Cependant arrive à cheval le représentant du peuple : c'était Gasparin , homme de sens , qui avait servi. Napoléon, jugeant dès cet instant toutes les circonstances environnantes , et prenant audacieusement son parti, se rehausse tout à coup de six pieds, interpelle le représentant, le somme
de lui faire donner la direction absolue de sa besogne , démontre sans ménagement l'ignorance inouïe de tout ce qui l'entoure , et saisit dès cet instant la direction du siège , où dès lors il commande en maître. »
L'armée était absolument dépourvue du tnatériel et du personnel d'artillerie indispensable pour mener à terme le siège d'une ville inabordable du côté de la mer, et que protégeaient, sur le continent, une enceinte formidable
et plusieurs forts établis sur les hauteurs. Toulon semblait délier pour toujours les armées de la république ; mais Bonaparte se mit à l'œuvre. En moins de six semaines,' il eut créé les ressources quklui manquaient et rassemblé l'artillerie nécessaire. L'inapte Cartaux trouvait néanmoins. que le siège allait endongueur. Pour y mettre fin, il prïUin arrêté par lequel. il était enjoint à Bonaparte de foudroyer la ville et de brûler la flotte ennemie, se chargeant Ipi-mème de se Prendre maître de Toulon, tout cela dans l'espace de trois jours. Le jeune commandant , qui savait qu'une place forte ne peut être enlevée que ; par les moyens ordinaires de la guerre, et non en vertu d'un morceau de papier ou d'un décret, ne tint nul compte de cet ordre absurde , et continua ses opérations. Par bonheur pour lui , Cartaux fut destitué , et la Convention mit h sa place le général Dugommier, militaire capable et intrépide; celui-ci laissa le champ plus libre à Bonaparte. Le représentant du peuple Gasparin protégea d'ailleurs le jeune officier contre tous les obstacles qui lui furent suscités.
La ville et la plaine étaient commandées par le fort Mulgrave, citadelle réputée imprenable et que les Anglais, qui s'étaient attachés à la rendre telle, avaient surnommée le Petit-Gibraltar. Bonaparte éleva contre elle une batterie destinée à la foudroyer : les Anglais, pour éteindre le feu de cette batterie , dirigèrent contre les artilleurs français une grêle incessante de boulets et de mitraille. Le poste était devenu si dangereux, que nul n'osait s'y tenir ; mais Bonaparte ordonna que cette batterie fût surnommée Batterie des hommes sans peur , et, la crainte d'être taxé de lâcheté surmontant toute autre crainte, le service des pièces ne fut point interrompu
n SIÈGE DE TOULON.
jusqu'à la prise du fort. Bonaparte, debout sur le parapet , encourageait lui-même les artilleurs et dirigeait leur tir. Il n'était pas seul à donner l'exemple de l'intrépidité. Un jour qu'il avait à transmettre un ordre, il demanda quelqu'un de bonne volonté pour écrire sous sa dictée. Un jeune sergent se présente. Comme ce dernier écrivait , un boulet lancé par les batteries anglaises le couvre de terre, lui et son papier. Le sergent se borne à dire en riant : « C'est bon , je n'aurai pas besoin de sable. » Un tel sang-froid annonçait une Âme fortement trempée; Bonaparte le comprit et fit la fortune militaire du jeune sergent. Le nom de ce dernier était Junot; plus tard nous le verrons figurer dans cette histoire sous le titre de duc d'Àbrantès , conquérir le Portugal et gouverner rillyrie.
Le Petit-Gibraltar était pris : Bonaparte jugea que la position était bonne pour foudroyer la flotte ; mais les vaisseaux anglais se hâtèrent de gagner le large ; l'ennemi, dans sa fuite , incendia tous les navires français qu'il ne put emmener. L'armée française entra alors dans Toulon, et les commissaires envoyés par la Convention y exercèrent les plus épouvantables représailles. On comprit dans les vengeances de la république les innocents et les traîtres , et l'échafaud ayant paru trop lent pour les détruire , on y suppléa par la mitraille. On fit plus : on ordonna que le nom même de Toulon cesserait d'exister, et la malheureuse ville fut appelée Port de la Montagne. Bonaparte ne prit aucune part à ces mesures sinistres ; il n'était que soldat , et laissait à d'autres le rôle déjuge. On sait, au contraire, qu'il profita de l'ascendant que ses services lui avaient acquis pour sauver un certain nombre de malheureux émigrés, parmi lesquels
se trouva la famille Chabrillant. Il faut dire néanmoins que , dès cette époque , il s'était concilié l'estime de Fréron et de Robespierre le jeune, et qu'il affichait hautement des opinions favorables au Comité de Salut Public. C'est vers cette époque qu'il publia un petit opuscule intitulé Le Smiper de Beaucaire. C'est un dialogue entre un militaire , un Nimois, un Marseillais et un fabricant de Montpellier. 11 est entièrement rédigé dans le sens du gouvernement de la Convention Nationale , contre les partisans de la Gironde , les aristocrates et les fédéralistes ; à son premier avènement au pouvoir, Bonaparte fît acheter • par la police et détruire soigneusement les exemplaires de cet écrit qu'on parvint à lui signaler.
Dugommier, dans ses rapports au Comité de Salut Public , rendit justice aux talents qu'avait déployés Bonaparte devant Toulon : le grade de général de brigade, commandant l'artillerie de l'armée d'Italie , fut donné au jeune officier. Il s'en montra digne par de nouveaux services. Cependant les événements du 9 thermidor avaient enlevé la puissance et la vie à Robespierre et aux autres chefs de la Montagne : cette journée amena dans les comités de laConvention divers changements qui influèrent sur l'avancement de Bonaparte. Il fut arrêté par ordre des représentants du peuple Albitc et Salieetti, auprès desquels il avait été calomnié ; mais sur les représentations énergiques qu'il leur adressa, sa conduite fut examinée de près, et il fut remis en liberté. Quelques jours après, le gouvernement, à l'instigation du représentant Aubry , voulut l'envoyer dans la Vendée comme général de brigade et d'infanterie ; il s'y refusa obstinément , et fut destitué par le Comité de Salut Public le 29 fructidor an ii (15 septembre 1794). Frappé de ce coup , auquel
il ne s'attendait pas , Bonaparte rentra dans la vie privée, et se trouva réduit à une inaction intolérable pour l'ardeur de son caractère.
D'abord il se lia avec quelques mécontents, parmi lesquels se trouvait Salicetti , l'un des auteurs de la journée révolutionnaire du 1 er prairial, pendant laquelle le peuple des faubourgs envahit la Convention Natiouale et fit des victimes. Néanmoins les relations de Bonaparte avec les Montagnards lie furent jamais poussées au point de le compromettre : ce n'était pas par cette voie qu'il voulait parvenir. Cependant le temps se passait sans qu'il pût obtenir du service; on n'écoutait aucune de ses demandes; l'injustice aigrit son esprit. Il était tourmenté du besoin de faire quelque chose : rester dans la foule lui était insupportable. Tl résolut de quitter la France, et l'idée favorite qui l'a toujours poursuivi depuis, que l'Orient est un beau champ pour la gloire , lui inspira le désir d'aller à Constantinople et de s'y vouer au service du Grand Seigneur ( I) : c'était un rêve qu'il ne réalisa pas plus que tant d'autres. Dans ces intervalles , Bonaparte fréquentait quelques salons , et entre autres ceux de M me Tallien , si célèbre pour la part qu'elle avait prise à la chute de Robespierre, au renversement des échafauds et à la réaction qui s'opéra contre la Terreur. Les émigrés et les royalistes, dans leur reconnaissance, l'appelaient Noire-Dame de Thermidor. Bonaparte, obscurément introduit dans cette société , y rencontra souvent le représentant du peuple Barras ; mais le moment approchait où ce jeune officier allait encore être tiré de l'oubli.
Depuis qu'uu long cri d'épouvante et de pitié avait
(1) Mémoires de Bourrienne.
répond a , dans le monde civilisé , au dernier soupir de Louis XVI , la guerre était devenue générale sur toutes les frontières de la république. Ce fut d'abord à la Prusse de faire franchir le Rhin aux vieilles légions du gran<) Frédéric, les plus redoutables de l'Europe par leur science et leur discipline. L'empereur d'Allemagne se joignit à cette puissance avec ses troupes et ses généraux , et tous les Etats de l'Italie se virent entraînés dans le même mouvement. La Hollande et l'Angleterre menaçaient la France au nord et sur toute la ligne de l'Océan ; l'Espagne lançait ses armées contre nous du haut des Pyrénées; la Russie formait l'immense réserve de cette coalition continentale qui menaçait d'efl'acer la France du rang des peuples.- L'avant-garde se composait des émigrés et des princes armés pour relever la monarchie et les droits que la révolution avait abolis. Telle était la tempête qui s'était formée au dehors.
Au dedans, la situation était plus grave encore. Le crime du 21 janvier avait soulevé les provinces de l'ouest et les deux rives de la Loire. Le Poitou , l'Anjou , la Bretagne et le Maine avaient été envahis par les armées royales delà Vendée , et, sur tous les points , les troupes républicaines avaient dû céder au nombre ou à l'impétuosité de ces paysans , qui marchaient à la victoire en récitant les litanies et en invoquant le nom de ce Dieu dont l'impiété renversait partout les autels. La chute des Girondins retentit en Normandie , et y souleva une partie des populations. Les mômes causes armèrent Lyon et créèrent des insurrections partielles depuis les Vosges jusqu'aux Bouches-du-Rhône. Partout la guerre civile, partout la famine , partout la mort. Pour résister à tant d'obstacles et combattre des ennemis si nombreux et si
divers , la Convention Nationale n'avait sous ses ordres qu'un peuple ruiné par les assiguats et déchire par les querelles de partis. Elle-même perdait son temps à se décimer, et néanmoins elle ne recula point devant les extrémités de sa situation : le désespoir lui donna des forces.
Quatorze armées furent créées; l'ennemi, vaincu à Jeromapeset à Valmy, mais plus heureux sur d'autres points, grâce à l'inexpérience des troupes et à de fausses combinaisons ordonnées par nos généraux , envahit plusieurs provinces du nord, de Test et du midi. Il en fut chassé. La Belgique fut conquise et incorporée à la France ; déjà la Savoie avait eu le même sort ; il en advint autant de Nice, de son territoire et de la Bavière rhénane. Les batailles de Fleuras , de Wattignies , de Hondschoote , la reprise des lignes de Weissembourg, le siège de Mayence, et d'autres actions d'éclat trop nombreuses pour qu'il soit possible de les énumérer ici , avaient contenu la coalition au nord et sur le Rhin; au midi, ou a déjà vu comment Toulon fut délivré des Anglais; le Piémont fut envahi ; les Espagnols furent battus et refoulés au delà des Pyrénées. La Hollande fut conquise par Pichegru,et Ton vit une grande flotte , que retenaient les glaces, enlevée parla cavalerie française : cent mille hommes rassembles autour de Lyon s'emparèrent de cette ville héroïque après un siège à jamais mémorable; enfin la Vendée , aussi terrible à elle seule que tous les autres adversaires de la république , fut à son tour écrasée par les armées révolutionnaires et noyée danslc sang de ses enfants. A Paris, la lutte ne fut pas moins giganleFque. Les partis se faisaient la guerre la plus meurtrière dans les clubs et à la Convention, et chaque jour le tombereau de Fouquier-