LIVRE XXII
i8ia.
Tableau de Pempire napoléonien.-— Organisation de la garde nationale en plusieurs bans. — Buonaparte se rend à Dresde, puis sur le Niémen.— -Campagne de Russie. —Proclamation que Napoléon adre^e à son armée. -^ Prise de Wilna. — Proclamation de Tempereur Alexan*dre à ses sujets. — Conduite de Buonaparte eqvers les polonais.—Premières hostilités et combat d'Oslrownovo.-^ Combats de.Polotsk, d^nkowo et de Krasnoï. — Incendie et prise de Smolensk.— Combat de Valontina.— -Ba* taille de la Moskowa.—- Entrée des français à Moscou.-^ Incendie de cette capitale. — Buonaparte tente en vain la voie des négociations.*-*Évacuartion de Moscoa et re«trûte de Tarmé^s française.*— Combat de Maloï-Jaroslawetz et de Wiasma.— Retour à Smolensk.— Bataille de Krasnoï.— -Etat aflVeux où Tarmée française est réduite.—*
-' £lle arrive sur le Dniepr. — • Passage de la Bérézina cl combat livré sur le bord de cette rivière. — Découragement des troupes.— Rigueur du froid.— Buonaparte quitte son armée. — £U« arrive à Wilna»— Elle repasse le Niémen.
Avant de passer au récit des événemens me- "iorables qui font la matière de ce livre , nous jeteron* un coup d'œil sur le vaste çmpire soumis /
à la do];niiiatioo de Buonaparte , lorsqu'il fut par^ venu à son plus haut degré d'accroissement.
L'empire français , proprement dit , s'étendait . du hord-est au sud-ouest , depuis Travemunde , sur la mer Baltique » jusqu'au pied des Pyrénées , et du nord au midi, depuis Dunkerque jusqu'à Terracine, sur les confins du royaume de Naples. Une population de quarante-deux millions d'hjabitans , doués des qualités les plus propres à créer et à maintenir la prospérité d'un état, couvrait cet immense territoire , dont la plus grande partie est remarquable , soit par la fertilité du sol , soit par la beauté du climat , soit même par Tune et Vautre réunies. Telle était la base de la puissance de Napoléon , qui régnait immédiatement aussi sur toute la Lombardie , et possédait , sous le 4e nom de provinces III y rien nés , l'Istrie , la Carniole , la Dalmatie , T Albanie vénitienne , etc. Sous le titre de médiateur , il tenait dans sa dépendance , la république helvétique , toqjours si rçcommandable par la bravoure et la fidélité de ses guerriers. La confédération du Rhin , formée ' de l'Allemagne presque tout entière , lui était plus assujétie encore. A la première réquisition de son ministre , ces mêmes princes qui , autrefois , fournissaient ^ lentement et aivec si peu d'exactitude à leur empereur, de chéti& contingens, mettaient à la disposition de Buonaparte,
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les troupes qu'il exigeait d'eux pour Téxécution de ses projets ambitieux. Enfin , comme on Ta vu ci-devant , il avait placé le mari d'une de ses sœurs sur le trône de N^ples, et il combattait pour asseoir Joseph , son frère , sur le trône d'Espagne.
Les diverses parties de l'empire de Napoléon étaient distribuées de façon , qu^il confinait à la Prusse , au Danemarck ^ à la Suède , ou du moins à la Poméranie suédoise , à la Russie , à TAutriche, et même à la Turquie, seules puissances demeurées indépendantes de droit, mais non toutes de fait, sur le continent de l'Europe. Leur sort même était plus déplorable que celui des états qui faisaient , soit immédiatement , soit médiatement, partie de son empire. Il les enchaînait par des traités captieux, dont il interprétait à son gré les stipulations. A l'exception de la Turquie / que son éloignement exposait moins à ses coups , il menaçait chacune d'elles du poids accablant de sa puissance , et long-tems il sut les empêcher de se réunir pour lui opposer une résistance dont le succès même pouvait être douteux. Enfin , la population des diverses parties de l'empire napoléonien s'élevait à près de soixante - quatorze millions d'âmes, ce qui faisait presque les trois quarts de la population de l'Europe. C'est avec toutes les ressources qu'elle lui fournissait» qu'il a com- IV. 5
mencé soii expédition contre la Russie , à laquelle alors il ne restait pas un allié dont elle pût attendre des secours effectifs ; c'est avec ces forces immenses qu'il a succombé , vaincu par les éléitiens , par la constance d'un souverain ^u'il s'était flatlé d'intimider promptcment , et par l'héroïsrtiç de tout un peuple qu'aucun sacrifice ne put effrayer pour sauver la patrie.
Les hommes clairvoyans jugèrent long-tems d'avance qu'une nouvelle rupture entre Napoléon et la Russie était inévitable. Les journaux de Paris , dont l'indiscrétion n'était pas alors le défaut, annonçaient fréquemment que des vaisseaux anglais étaient admis dans les ports russes. C'était signaler une infraction aux engagemens ''que la Russie avait pris d'adhérer strictement au système continental. On alla même jusqu^à insulter , quoique sans le nommer , le comte de Tchernitcheff , aide - de - camp de l'empereur Alexandre , qui était venu plusieurs fois à Paris avec une mission de son souverain (i). Enfin ,
(i) La veille de Tarrivée de M. de Tchernitcheff à Paris , cVst-à-dire le. ii avril i8ii , on inséra dans le journal de l'empire ^ qui éraît semi- officiel, un article où l'on rappelait les courses d'un officier au service de Russie , nommé Bower , que Potemkin envoyait , tantôt choisir un dan»
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nne mesure prise , au mois de mars 181 2 , acheva de prouver que la mésintelKgence survenue entre les deux cours de France et de Russie , éclaterait bientôt par des hostilités. Le sénat ayant été assemblé, on lui communiqua un rapport fai( à Buonaparte par le duc de Bassano , ministre des relations extérieures , rapport hypocrite et mensonger, où Ton vantait les prétendus avantages du système continental , et les heureux effets que , disait-on , il avait déjà produits. « Pour mainte" » nir , sans atteinte , ce grand système , poursui* » vait le ministre, il est nécessaire que votre » majesté emploie les moyens puissans qui ap- » partiennent à son empire, et trouve dans ses » sujets cette assistance qu'elle ne leur demanda » jamais en vain; Il faut que toutes les forces » disponibles de la France puissent se porter par- » tout où le pavillon anglais et les autres pavily> loQs dénationalisés ou convoyés par les bâti-
seur à Paris , tantôt chercher de la boutarque en Albanie , des melons d'eau à Astrakan , et des raisins en Crimée. L'allusion était facile à saisir.
Il est à remarquer , cependant , que l'empereur Alexandre ne fut point insulté , comme l'avaient été les autres souverains à qui Buonaparte avait fait la guerre» On cessa seulement de le louer.
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» mens de guerre de T Angleterre, voudraient » aborder ».
Le rapport finissait ainsi : « La paix. Sire, que » Votre Majesté , au miÛeu de sa toute-puissance^ 3» a si souvent offerte à ses ennemis, couronnera » vos glorieux travaux, si l'Angleterre, exilée y> du continent avec persévérance , et séparée de » de tous les états dont elle a violé Findépen- » dance , consent à rentrer enfin dans les prin- » cipes qui fondent la société européenne , à rej> connsutre la loi des nations, à respecter les 7> droits consacrés par le traité d'Utrecht.
9 En attendant , le peuple français doit rester p armé. L'honneor le commande , Fintérét, les » droits , l'indépendance des peuples engagés » dans la même causç , et un oracle plus sûr en- » core , souvent émané de la bouche même de » Votre Majesté , en font une loi impérieuse et » sacrée »-
Le ministre de la guerre , à la suite d^un rapport également adressé à Buonaparte et lu au sénat, proposa l'organisation de la garde nationale , en la divisant en premier et second bans et en arrière-ban. Le premier devait se composer des hommes de vingt à vingt-six ans , qui n'avaient point été appelés à Tarmée. Tous les hommes valides , depuis Tâge de vingt-six ans jusqu'à celui de quarante , devaient former le second
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bm j et tous ceux de quarante ans à soixante, l'arrière - ban. Le premier ban ne devait pas sortir du territoire de i^empire. Il était exclusivement destiné à là garde des frontières , à la police intérieure et à la conservation des grands dépôts maritimes, arsenaux et places fortes. Enfin , cent cohortes (1) de ce ban devaient être mises à la disposition du ministre de la guerre. Le projet de sénatus^onsulte fut renvoyé à-une commission Sf^éciâle , dont te rapport fut fait . dans la séance du i3 mars, par le comta.de Lacépède. Le discours que le sénateur-nàturaUfite prononça à cette occasion , 0st trop remarquable pour que nous n^en citions pas .quelques passages , qui , d^ailleurs , serviront à démontrer sous quelles couleurs on présentait les meiures les plus désastreuses.
Après avoir rappelé les dispositions du projet , le rapporteur dit : « Voilà ce que le héros croît » devoir faire pour rendre les frontières inviola- » bles , pour tranquilliser- les esprits les plus » prompts à concevoir des alarmes , pour garan- » tir la sécurité publique de toutes les atteintes
(i) Chaque cohorte devait être conl posée de onze cent vingt hommes.
j> du faux zèle , de rimpéritie ou d^une malreU-* » lance perfide,
» Voîci ce que fait le père de ses sujets , pcmr f> que ce grand bienfait exige le moins de sacri- » fices. Les cohortes du premier ban, se renou- » yelarït par sixième chaque année , les jeunes » français qui en feront partie , connaîtront Té- » poque précise à laquelle, rendus sous le toit » paternel et à leurs affections , à leurs travaux » T» à leurs habitudes , ils jouiropt du prix de. leur » dévouement, :.
» Parvenus à l'âge où Tardeur est réunie à la » force , ils trouveront, dans leurs exercices mi- » litaires , des jeux salutaires et des délasseméns , >^ plutôt que des devcMrs sévères et des occupa- » tions pénibles. La surveillance , la direction, » Tadministration de leurs cohortes , porteront » Tempreinte de Tattention paternelle de l'empei> reur pour Its braves auxquels il confiera la » garde clu territoire de Tempire et de sespro- » priétés les plus précieuses. Ils ne seront étran- » gers à aucun des avantages dont jouissent les » anciennes phalanges de Napoléon ; et la défense » expresse que leur fait le sénatus-consulte , de » quitter les rivages et de firanchir les frontières * qu'ils doivent garder , sera , pour leur courage, » un frein que ne pourra briser Timpétuosité » française».
Il suiBra de peu de mots pour répondre à ce discours. Le sénat s'est empressé de lever la défense formelle qull avait faite aux cent cohor* tes , de sortir de France , et les infortunés qui les composaient sont morts sur un sol étran*-* ger, pour une querelle étrangère aux intérêts de' leur patrie, qui bientôt devait avoir un si pressant besoin de leurs services. 11 est même plus probable que Napoléon , par un motif que nous expliquerons plus loin , . les a sacrifiés à sa vengeance. D'après ce qu'on vient de dire, on pourrait se dispenser d'ajouter que le sénatus-consult^ devint loi de l'État
Cependant on gardait encore, soit en France , soit en Bussie , les dehors de la bonne intelligence. L'empereur Alexandre avait toujours son ambassadeur à Paris , où se trouvait aussi le comte de TchernitchefF, son aide-de-camp ^ qui , toutç-: fois , étant parvenu à se procurer , à prix d'argent , l'état de situation de tous les corps qui composaient l'armée d'Allemagne , s'empressa de partir. Une lettre qu'U eut Timprudence de laisser sous un tapis de son appartement , fit découvrir le coupable. C'était un commis des bureaux de la guerre , nommé Michel , qui bientôt paya de sa tête , soii infidélité , dont , au surplus , il paraît qu'il faisait un métier lucratif depuis neuf ans. L'ordre d'arrêter M. de Tchernitcheff fut luns-
mis par le télégraphe ; maïs cet officier avait fait une telle diligence , qu'il était hors de toute atteinte , lorsque la dépêche parvint à Textrëmité de la ligne. M. TchernitcliefF était ^destiné à rendre bientôt des services d'un genre plus noble à son souverain (i).
Peu de tems après cet événement , Napoléon quitta Paris ( lo mai 1812). Voulant ne pas paraître l'agresseur, il fit annoncer simplement quM allait faire l'inspection de la grande-armée réunie sur la Vistule. Accompagné de Marie-Louise, il se rendit à Dresde, où l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse vinrent le trouver. Ces deux princes , qui n'avaient à redouter que lui seul , s'étaient engagés, par un^ traité prétendu défensif , à lui fournir un certain nombre de troupes, en cas d'agression de la part de la Russie , dont îk ne devaient rien appréhender (2). Quelque satisfaction qu'il dut éprouver à se voir erivironné
(i) M. Schoell fait la remarque judicieuse que le procès dé Michel a prouvé que si Tempereur Alexandre et Buooaparte paraissaient intimenient liés, au moins le ministère russe prévoyait , même k Tépoque de Tentrevue d^£rfùrl, laf possibilité d'upe rupture avec la France, (Histoire ahrégée de» traités de paix, tom. X , pag. 87 , note.^
(a) Ce fut seulement le 3 juillet , époque où l'on pensait que les hostilités devaient être commencées , que l'archi-
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de souverains qu'il avait réduits à n'étt^e plus que des auxiliaires soumis à ses volonte's , Buonaparle s^arracha prbmptement aux hommages et aux fé-
chadcelîer communiqua au sénat les traités conclus avec l'Autriche et la Prusse. On lut d^abord un rapport du duc de Bassano, contenant les griefs de son maître contre la Russie. A ceux que nous avons rapportés ci-devant, il faut ajouter le suivant : <( £n 1809, l'Autriche fit la guerre à la France, » dit le ministre; la Russie , contre le texte précis du traité, » ne fut d'aucun secours à Votre Majesté ; au lieu de cent » cinquante mille hommes qu'elle pouvait faire marcher , » quinze mille seulement entrèrent en campagne, et lors- » qu'ils dépassèrefit la frontière russe , le sort de la guerre » était déjà décidé.
Le même ministf-e fit un autre rapport sur la Prusse. Il y disait que cette puissance avait appris avec beaucoup de regret les agressions de la cour de Saint-Pétersbourg, à qui elle avait fait vainement des représentations ; que voyant cette fatalité, qui depuis dix ans avait entraîné l'Europe, peser aussi sur la Russie, elle avait dem:andé franchement, dès le mois de mai 181 1 , à s'unir à la France par un traité dalliance.
Ainsi deux puissances , qui n'existaient encore que parce que la Russie leur avait prêté son appui , s'armèrent contre «lie en faveur du conquérant farouche qui les avait dépouillées. Telle était cependant la position critique où elles se (rouraieiKt Tune ëi l'aiitre , qu'on ne pouvait guère les accuser d'ingratitude. C'était du moins à leur propre conservation qu'elles sacrifiaient leur reconnaissance ; mais ce ne devait pas être pour long-tems.
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tes qui lui fujrent prodigués à D;*esde (i). Les champs de bataille rattendaient, et luipromet-
> (i) M. de Pradt rapporte, dans son Ambassade à VarsoQie^ une conversation qu^il prétend avoir eue avec Buonaparte , et qui , dans le fait , offre tous les caractères de la vérité. Gomme elle expose en partie le plan que le grand homme avait conçu pour son expédition de Russie, nous croyons ne pouvoir nous dispenser d'en. citer quelques traits.
Après lui avoir annoncé qu'il se proposait de l'envoyer en ambassade en Pologne, Napoléon dit k M. l'archevêque de Matines, dans ce style burlesque qu'il employait si souvent : « Allez , faites , je vous essaie ; vous pensez bien que ce » n'est pas pour dire la mpsse (*) que je vous ai fait venir. » Il faut tenir un état immense* .. .Soignez les femmes; » c'est essentiel dans ce pays. Vous devez savoir la Pologne ; » vous avez lu Rulhières*. «.Dans quinze jours on a des » cuisiniers. Pour moi , je vais battre les Russes ; la chan-< » délie brûlé ; à la fin de septembre il faut avoir fini ; peut^ » être y a-t-il déjà du tems de perdu. Je m'ennuie ici. De- » puis huit jours je suis à faire le galant, le petit Narbonne » auprès de Timpératrice d'Autriche (♦*) . • • .Je vais » à Moscou ; une ou deux batailles en feront la façon. L'em- » pereur Alexandre se mettra à genoux. Je brûlerai Toula ; » voilà la Russie désarmée. On m^y attend. Moscou est le » cœur de l'empire. D'ailleurs je ferai la guerre avec du » sang polonaise' Je laisserai cinquante mille français en Po-
* Le jour de U Trinité , M. Tarclievèqae de Malincs célébra la messe ponûficalement à Dresde , dans la ohapelle de 1» cour. Napoléon j assista.
»♦ 11 la détestait.
talent de plus douces jouissances. Son instinct féroce remportait encore sur sa vanité , tout outrée qu^elle était.
De Dresde, Buonaparte se rendit par Posnanie , Thom » Dantadck et Kœnigsberg, à Gumbînen, ou il arriva , le 17 juin. Il adressa , le 22, aux polonais , une proclamation par laquelle il leur annonçait qu'il venait étendre les frontières de la Pologne ; que cet état serait plus considérable qu'il ne Tétait sous Je dernier Stanislas , et que le grand duc de W.urtzbourg en serait roi. U porta , le 23 , son quartier-général à Wilkowisky , ville située à l'extrémité du duché de Varsovie, et d'où il fit à son armée la proclamation suivante , qui lui servit de déclaration de guerre :
D Soldats ! ^
» La seconde guerro de Pologne est com- » meocée : la première s'est terminée à Fried- » land et à Tilsitt. A Tilsitt , la Russie a juré
« logne ; je ferai de Dantzîck^ un Gibraltar. Je donnerai > 5o,ooo,ooo de fr. par an de subside aux polonais ; ils n'ont
* point d'argent ; je suis assez riche pour cela. Sans la Kus- » sic, le système continental n'est qu'une bêtise. L'Espa-
* gne me coûte bien cher; sans elle je serais /maitre de
* PËurope. Quand cela sera £ait , mon fils n'aura qu'à s'y
* tenir ; il ne faudra pas être bien fin pour cela ».
» étemelle alliance à la France , et guerre à F An- » gleterre. Elle viole aujourd'hui ses sermens ; » elle ne veut donner aucune explication de son » étrange conduite , que les aigles françaises » n'aient repassé le Rhin , laissant, par-là, tios » alliés à sa discrétion.
» La Russie est entraînée par la fatalité / » ses deslins doivent s^ accomplir ! Nous croiraît- » elle donc dégénérés ? Ne seriotis-nous J)1hs les » soldais d'Austerlitz ? Elle nous place entre le To déshonneur et la guerre : lé choix ne saurait * être douteux. Marchons donc eri avant; pas- » sons le Niémen ; portons la guefre sur son » territoire. La seconde guerre de Pologne sera » glorieuse aux armes -françaises comme la pre- » mière ; mais la paix que nous conclurons , por- » tera avec elle sa garantie , et mettra un ternie » à cette orgueilleuse influence gue la Russie a » exercée , depuis cinquante ans , sur les affaires » de l'Europe. »,
Etait-ce à Napoléon qu'il appartenait de faire un pareil reproche ? Mais il croyait pouvoir tout se permettre , en se voyant à la tête de la plu^ belle armée qui ait jamais existé. Elle consistait en dix corps d'infanterie et en quatre corps de cavalerie , auxquels il faut ajouter le corps autrichien et la garde impériale ; le tout passait le nombre de quatre cent mille hommes de pied , et de
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soixante et dix mille chevaux. Cette armée immense traînait avec elle une artillerie de plus de treize cents pièces (i). Les troupes qui la composaient , étaient de la plus grande beauté ; presque toutes avaient fait la guerre ; et celles qui étaient de nouvelle levée , ne montraient pas moins d'ardeur ^ue les vieilles bandes. Les eonxmandans des divers corps d^trmée étaient , selon Tordre numérique, pour l'infanterie: les maréchaux Berthier, Davoust, Oudinot, Ney , le prince Eugène , le prince Poniatowsky , les généraux Gouvion , Reynier, Yandamme , les maréchaux Victor et Macdonaid ;• pour la cavalerie : les généraux Nansouty , Montbrun , GroucKy et Latour-Maubourg ; pour Tinfanterie de la garde : les maréchaux Lefebvre et Mortier ; le maréchal Bessières en commandait la cavalerie ; et Murât était l la tête de celle de toute l'armée.
(0 Selon le tableau donné par l'auteur de VExpédition à Russie, ouvrage qui vient de paraître, le nombre total <)^ hommes qui entrèrent en Russie au commencement de I2 campagne, était de 370,048 fantassins, et de 68,617 ca-«> Paliers; et Tartillerie comptait 1,872 pièces. Le 9«. corps ^ ?"> ne pénétra sur le territoire russe que le 3 septembre , ^4it fort de 3o,o23 hommes de cavalerie , et de a,474 chenux.
Le corps autrichien était commandé par le prince de Schwarlzenbe]^g (i),-
L'armée russe , que Tarniée française avait en tête , était divisée en deux parties , désignées souj^ les noms de première et de deuxième armée de l'ouest. L'une était sous le commandement du comte Barclhy de Tolly , et l'autre sous celui du prince Bagration. Celle que commandait Barclay , se composait de six corps d'infanterie et de quatre de cavalerie , et se montait à cent vingt mille hommes ; mais bientôt un corps de vingt mille hommes , sous le comte de "Witgenstein , en fut séparé. Au nord, elle communiquait avec un corps de dix mille hommes aux ordres du comte Essen ; et au sud , avec la seconde armée de l'ouest. Trois corps d'infanterie et trois de cavalerie, composaient celle-ci , qui était forte de quatre-vingt mille hommes. Le Hetman PlatofF était à la tête de douze mille cosaques. Le général Tormassoff , commandait une armée d'observation de vingt mille hommes. Le général Paulucci forrmait, à Nowgorod , la première armée de réserve ; et la seconde , s'organisait à Smolensk (2). Chacune était de vingt mille hommes. Ainsi , les trou-
(i) Les prussiens faisaient partie du lo^ corps d^armée. (2) La Russie n'avait pas encore achevé ses préparatifs lorsque la guerre commença.
pes réglées , qui entrèrent en campagne contre les français , se montaient à deux cent soixante mille hommes ; mais , plus tard , les russes mirent sur pied deux cent soixante et dix mille hommes de milice, et vingt mille volontaires, qui furent fournb par des corporations et des particuliers (i).
L^armée française passa le Niémen (2), le 24 juin , sans éprouver aucun obstacle. Elle continua sa marche ; et , en quatre jours , elle parvint à Wilna, capitale de la Lithuanie. Celte nlle renfermait de riches [magasins et des munitions ; mais les russes , avant de se retirer , brûlèrent les uns et jetèrent les autres dans la rivière. L'armée française avait eu déjà beaucoup à souffirir , en traversant un pays peu fertile et peu habité. Les pluies avaient rendu les chemins presque impraticables ; et ce ne fut qu'avec les plus grands efforts qu'on put transporter Tar-
(1) Histoire abrégée des traités de paix , tome X , page i36, par M. Scboell , qui a tiré ses renséignemens de Touvrage de M. Plotho , aide-de-camp du roi de Prusse , ouvrage qu'on dît être de la plus grande exactitude.
(2) Continuant à feindre qu'il ne voulait pas la guerre,. Buonaparte fit donner l'ordre à son ambassadeur , le comte de Lauriston , de se rendre vers l'empereur Alexandre , qui était à la tête de son armée. N'ayant pas été regu , Lauriston (demanda et obtint se% passe-ports* -
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tillerie et les équipages. Il périt un très-grand nombre de chevaux , dont une température humide et chaude putréfia b\f ntôt les corps , <re qui occasiona besiucoup de maladies. Enfin leâ pluies durèrent plusieurs semaines , et firent un mal considérable à Farmée.
On trouva affiché sur les murs de "Wilna une proclamation que Fempereur Alexandre avait adressée à ses sujets. Après avoir rappelé tous lesr efforts qu^l avait faits pour maintenir la paix, ce prince disait : « Il ne nous reste plus , en in vo- » quant à notre secours le Tout-Puissant, té- » moin et défenseur de la vérité , qu'à opposer » nos forces aux forces de l'ennemi. Il n'est pas » nécessaire de rappeler aux cotnmahdans , aux » chefs des corps et aux soldats , leur devoir et » leur bravoure ; le sang des valheureux Slavons » coule dans leurs veines. Guerriers ! vous dé- » fendez la religion , la patrie et la liberté. Je » suis avec vous. Dieu est contre l'agresseur. » Quel contraste entre ce ton religieux , noble et calme , et la présomption , l'arrogance et la for* fanlerie qu^ caractérisaient les discours et les écrits de Napoléon !
Cependant la diète de Varsovie s'était constituée en confédération générale , et elle avait déclaré le rétablissement du royaume de Pologne. La première démarche de cette assemblée fut d'en-
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voyer des députés vers Buonaparte , pour lui demander sa sanction et solliciter sa puissante protection. « Sire , dites le royaume de Pologne » existe y ^i ce décret sera pour le monde Té- » qùivalent dé la rcalité ! » s'écrièrent les ambassadeurs. Napoléon , malgré sa proclamation , fit à la députation une réponse entortillée et ambiguë. « Polonais , dit-il , je penserais et j'agi- » rais comme Vous; j'aurais voté, comme vous, » dans rassemblée de Varsovie : Tamour de ]a » patrie est la première vertu de l'homme ci-
» vilisé ^•. J'aime votre nation. Depuis seize
» ans, j'ai vu vos soldats à mes côtés , sur les », champs d'Italie comme sur ceux d'Espagne. » J'applaudis à tout ce que vous- avez fait. J'au- » torise tous le^ efforts que vous voulez faire. » Tout ce qui dépendra de moi pour seconder » vos résolutions , je le ferai. » Il recommanda ensuite l'unanimité , de façon à faire juger qu'elle n'existait pas parmi les polonais. Il dit aussi qu il avait garanti à ^empereur d'Autriche l'intégrité de ses états. C'était là que sa mauvaise foi perçait ; car dans le traité d'alliance, qu'il venait de conclure avec ce monarque , il s'engageait par des I î^rlicles secrets à lui rendre les provinces Illyrien- I nés en échange de la plus grande partie de la Gallicie. Peut-être ne s eloignerait-on pas de ^ vraisemblance en supposant que Buona{iarte IV. 6
ne sVtait proposé de rétablir le royaume de Pologne , que pour en joindre la couronne à celles dont sa tête était déjà surchargée , et quUl fut piqué qu'on ne la lui eût pas offerte (i).
Ce fut à Ostrowno, à six lieues de Witepsk, que le premier combat remarquable fut livré. Le 26 juillet , on rencontra l'ennemi qui était en position devant cette ville. On l'attaqua vigoureu-' sèment, et, malgré tous ses efforts pour résister à l'impétuosité des troupes françaises , il fut culbuté eu peu de temps ; mais il fit §a Retraite avec beaujcoup d'ordre , et on ne put lui enlever ni artillerie ni équipages. Le lendemain , on l'atteignit encore. Il était h une lieue de sa première position , entre des bois qui rendaient l'attaque très-difficile. Cependant, après une défense opiniâtre , il fut forcé de céder le terrain. On le poursuivit très-vivement, et, le 28 juillet, l'armée française , après une affaire peu sérieuse , entra dans Witepsk, où le quartier-général s'établit. Presque lous les habitans s'étaient enfuis , emportait ;avec eux autant de vivres qu'ils l'avaient pu ; et les misses , en se retirant, avaient brûlé
(1) On rapporte qu'il se reprochait d'avoir fait deux grandes fautes relativement à la Pologne , Tune d'y avoir .envoyé M. de Pradt , l'autre de ne pas s'en élre déclaré roi.
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tous les magasins. Aussi la disette commençaitelle à se faire sentir./
La Lithuanie se trouvait alors entièrçment conquise; l'aile droite de l'armée était entrée à MohilofF, et la gauche s'étendait jusqu'à Riga. Poursuivis dans toutes les directions , les russes avaient été rejetés jusqu'au-delà de la Dwina , d'un côté, et du "Dniepr de l'autre. Cependant , quoique battus et forcés partout , ils étaient parvenus à se concentrer sans avoir perdu ni artillerie , ni équipages ; partout ils brûlaient les magasins , coupaient les ponts , ruinaient le pays , et mettaient tout en œuvre pour jfalentir les progrès de l'ennemi.
L'armée française , qui avait besoin de repos après une marche de quatre-vingts lieues , durant laquelle elle avait manqué de beaucoup de choses , fit quelque séjour à Witepsk , où l'on s'occupa avec activité à pourvoir à ses besoins. Les forces prinx;ipales des russes * étaient réunies sur la rive droite du Dniepr , et couvraient Smolensk. Le comte de Barclay de Tolly , qui commandait leur armée, fut rtmplacé, à cette e'poque , par le prince KoutouzofF, qui arrivait de l'armée de Turquie. Ce général était âgé de soixante-quinze ans , et jouissait d'une grande réputation militaire parmi ses compatriotes. Il conservait tout le feu de la jeunesse , et était doué
, d'une grande présence d'esprit. Koutouzoff apportait la ratification d'un traité de paix qu'il venait de conclure avec la Porte-Ottomane , et qui permettait d'employer , contre l'armée française , les troupes qui avaient combattu les turcs. Enfin , un corps nombreux, aux ordres de Witgenstein , couvrait le chemin de Saint-Pétersbourg.
L'empereur Alexandre , afin de ranimer l'esprit de ses troupes , qu'une retraite si prompte avait découragées , fit répandre le bruit qu'elle entrait dans le plan qui avait été conçu pour la délivrance du pays , et déclara qu'il était, plus que jamais , déterminé à le suivre (i). Les habi-
(i) La procUnxation qui fut faite à celte occasion finissait pac le passage suivant , qu^un caractère antique et religieux rend des plus touchans :
« Noblesse russe , c'est toi qui ^ dans tous les tems , a }> sauvé la patrie ! Saint synode et clergé , ce sont vos fer- » ventes prières qui ont aussi , dans tous les tems, fait des- » cendre sur la Russie les^ bénédictions du CtelPËt toi, na-* j» tion russe , illustre descendance des valeureux Slaves , M souvent tu as fait trembler les tigres et les loups prêts à M te dévorer ! Aujourd'hui que vous vous réunissez tous , la » croix du Sauveur dans le cœur et le glaive à la main , aup cune force humaine ne pourra vous résister. »
Cette proclamation produisit le plus grand effet sur la nation russe. Pour Tallénuer^ Buonapartc fit répandre Iç
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tans furent sommés en même teips d'abandonner leurs maisons , et de tout détruire à la première apparition des français. Des officiers furent envoyés en différentes provinces pour enlever les subsistances qui excéderaient les besoins du moment. Toutes les récoltes sur pied devaient être sacrifiées, ainsi que les magasins particuliers de marchandises et de provisions , que le gouver-* nement promettait de rembourser ; et les magistrats étaient responsables de l'exécution de ces mesures rigoureuses. Enfin , les russes ne négligeaient rien non plus pour débaucher les allemands et autres étrangers qui servaient dans l'armée française ; et , en peu de tems , ils en comptèrent un grand nombre dans leurs rangs.
Le 2 août, le comte de "Witgenstein attaqua , en avant de Polotsk, le deuxième corps de Tarmée française , qui était commandé par le maréchal duc de Reggîo. Le combat se soutint avec acharnement durant trois jours , au bout desquels les russes furent enfin obliges de céder le terrain.
bruit que Tempereur Alexandre avait été assas&îné par ses courtisans, qbi étaient mécbntens de ce qull demandait la paix. Napoléon y lui-même , annonça cette nouvelL; comme positive, dans une des audiences qu'il donna lors de son passage à Witepsk. li paraît que ce mensonge n'abusa que quel- ^lues individus de l'armée française.
Le i , dix mille hommes de cavalerie russe tombèrent sut le village d'Inkowo , où se trouvait une partie du troisième corps de la cavalerie française , qui fut forcée de se retirer avec précipitation. Cette attaque inopinée porta Napoléon à lever ses quartiers pour marcher à l'ennemi. Deux jours après , tous les corps , formant le centre de Tarmée , furent dirigés vers le Dniepr , l'ancien Borysthènes , qui fut franchi dans la nuit du j^3 au i4 , sans aucune opposition. La cavalerie, soutenue par le troisième corps, s^avança sur-lechamp vers Krasnoï. Une forte division russe , postée en avant de cette ville , voulut arrêter la marche de Tavant-garde française ; mais on l'attaqua si vivement , qu'elle fut forcée de se replier sur Krasnoï, où elle se défendit encore. Plusieurs charges de cavalerie eurent lieu de patt et d'autre. Les russe^ se battirent ^vec acharnement , et ce ne fut qu'après avoir disputé long-tems le terrain , qu'ils se retirèrent ; ce qu'ils firent avec ordre et sans avoir été enfoncés. L'armée française , après cette affaire , qui fut assez sérieuse , ne rencontra plus d'obstacles jusqu'au i6, qu'elle arriva sur les hauteurs qui avoisinent Smolensk. Cette ville, l'une des (ilus belles et des plus considérables de la Russie , était considérée comme le boulevard de Moskou. Elle est entourée d'une ehceinte de murailles, hautes de vingt-cinq pieds.
construites en briques , créneléeSk et fl4nquëes de grosses tours. Trente mille hommes en composaient la garnison. Les forces principales de Tarmée russe , placées sur la rive droite du fleuve , couronnaient le» hauteurs qui dominent cette ville, avec laquelle elles entretenaient une communication facile , au moyen de plusieurs ponts. • L'armée française demeura en observation pendant la moitié de la journée du 17. Buonaparte reconnut la place , ainsi que la position de Tennemi, et fit tous ses préparatifs pour attaquer. Le but de ses manœuvres était de couper la communication entre la ville et Tarmée russe. Une canonnade terrible s'engagea d^une rive du fleuve à Fautre. Une battepé de soixante pièces de canons , dressée sur un plateau dont les' fi'afnçais s'étaient emparés , et d'où ils pouvaient battre le premier pont, vomissait perpétuellement une grêle de boulets contre les maitees de troupes ennemies postées à Topposite. Deux faubourgs retranchés , qui étaient à deux cents toises des remparts, furent attaqués avec une vivacité incroyable , et emportés à la baïonnette après une longue canonnade. Les assaillans dirigèrent ensuite tous leurs efforts contre le corps de la place. Des batteries de pièces d'un gros calibre , placées sur les points dominans, battirent les murs eu brèche. Enfin, des bombes et des obus, lancés
dans la ville sans interruption « y mirent le fett
de toutes parts.
Cependant , des troupes fraîches étant venues, de la rive droite du fleuve , renforcer celles qui défendaient la place , le combat se soutint opiniâtrement. Les russes s^obstinaient à tenir dans une ville embrasée, sous le feu d'artillerie le plus meurtrier, et quoique les mineurs fussent déjà ^ attachés aux remparts. Des tourbillons de flammes et de fumée s^élevaicnt du sein de la mal- ^ heureuse Smolensk , spectacle qui devint plus effrayant encore lorsque la nuit fut vernie. Le bruit du canon ne couvrait qu*imparfaitement le fracas épouvantable qu^occasionait la chiite des édifices. Enfin , à une heure après minuit , la garnison , reconnaissant l'impossibilité de se maintenir dans la place , passa le fleuve pour aller rejoindre son corps d'armée sur la rive droite , et brûla les ponts. Ce mouvement n'ayant point été aperçu , à deux heures on donna l'ordre de livrer Tassant. Les soldats s'élancèrent sur les brèches ; mais ils n'éprouvèrent aucune résistance; et entrèrent dans la ville. On n'y trouva pas un seul habitant , et les magasins immenses , qu'elle contenait quelques heures auparavant, étaient devenus la proie des flammes. Les français eurent six mille hommes de tués et plus de dix millt blessés. La perte fut à peu près la même pour les rus-
seSf qui firent leur retraite sur la route de Moslou, av€fc beaucoup d'ordre et de lenteur, emmenant leurs blessés et leurs équipages. Ils prirent ensuite position sur les fiauteurs de Yalontina; qui commandaient la route , et aboutissaient , de chaque côté y à des bois. Il s'engagea une forte canonnade ; et , après deux heures d'un combat indécis , deux divisions françaises reçurent j'ordre de se porter, au^pas dexharge, sur le centre de la position de l'ennemi. Ce mouvement fut exécuté avec succès , et les hauteurs furent enlevées, non sans un carnage affreux.
Après cette affaire , ]N[apoléon reporta son quartier-général à Smolensk, ce qui fit croire qu'il voulait cesser la poursuite. Son armée , qui s'affaiblissait journellement par 4es combats et les maladies, se trouvait dans un pays désert et complètement ruiné. Il éfait impossible qu'elle s'y arrêtât long-tems, et il devenait urgent de prendre des mesures pour lui assurer des subsistances. On neltarda pas à être détrompé sur les intentions qu^on prétait si gratuitement à Buonaparte , qui , peu de jo«rs après le combat de Yalontina, fit repreiauire l'offensive et continuer la marche sur la route de Moskou.
Jusqu'au 3o du mois d'août, il y eut plusieurs combats dont le succès fut toujours favorable à l'armée française , qui , ce jour même i entra
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dans Wiasma , ville considérable et bien bâtie^ à laquelle les russer, comme ils le faisaient partout en se ré tirant , avaient rais' le feu. Oh parvint cependant à arrêftr Tincendie et à sauver quelques maisons.
Les français , presses parla faim , poursuivaient leur marche avec la plu« grande vitesse, et ne laissaient pas aux russes un instant de repos. Le 4 septembre , une forte reconnaissance fut poussée en avant. Ayant rencontré des forces supé^ rieures , elle se retira en désordre , et vint annoncer que l'ennemi, posté sur la Kolotcha^ paraissait disposé à conserver sa position.
Le lendemain , à cinq heures du matin , toutes les colonnes de l'armée française s'ébranlèrent. Elles continuèrent leur marche jusqu'à deux heures après-midi , qu'on découvrit l'armée russe retranchée sur la rive gauche de la Kolotcha. Sa droite s'étendait vers la Moskwa , et sa gauche s'appuyait sur des hauteurs garnies de bois et dé^ fendues par des redoutes formidables.
• Buonaparte, ayant reconnu la position de l'ennemi, fit attaquer sur-le-champ un mamelon fortifié , qui fut enlevé au bout de deux heures d'un combat très-vif. Toute la journée du 6 se passa en reconnaissances dé part et d'autre , et en dispositions d'attaque de la part des français. Les deux armées étaient à peu près de force égale „
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chacune d'elles se composant d'environ cent trente mille combattans.
Lie 7 , à deux heures du matin , Napoléon réunit ses maréchaux. Il leur donna ses instructions ; puis on lut à l'armée , qui était sous les armes , Tordre du jour suivant :
€c Soldats !
» Voici la bataille que vous avez tant désirée ! » Désormais la victoire dépend de vous ; elle vous » est nécessaire ; elle vous donnera l'abondance , » de bons quartiers d'hiver, et un prompt retour » dans la patrie. Conduisez-vous comme à Aus- » terUtz ; à Friedland , à "Witespk , à Smolensk ; » que la postérité la plus reculée cite avec or- » gueil votre conduite dans cette journée , et » qu'on dise de vous : Ils étaient à cette grande » bataille sous les murs de Moskou. »
A six heures du matin, l'artillerie donna le signal du combat. L'astre du jour se leva radieux, et Buonaparte s'écria, dit-on : C'est le soleil iAusierlitz ! C'était celui , du moins , qui devait éclairer son dernier triomphe (i). Tous les
(i) Les avantages que Napoléon a obtenus les deux années taWantes, en Allemagne et en France , ne peuvent être
efforts des français furent dirigés d^abord contre la gauche des russes, qui fut tournée. La gauche de Tarmée française s^ étant portée en avant marcha contre le village de Borodino, dont elle s'empara. A sept heures, Ney (i) attaqua le centre de la position de Fennemi. Alors raffaire devint générale , et , de chaque côté , mille pièces de canon vomirent la mort avec un fracas épouvantable. Après quatre heures d'un combat opiniâtre et des plus sanglans, les russes furent enfoncés et chassés des redoutes qu'ils avaient élevées en avant de leur gauche et de leur centre. Cependant ils parvinrent , après le premier choc , à se remettre en ligne sous le canon même des français , et ils s'avancèrent en colonnes serrées pour reprendre leurs retranchcmens. Trois cents bouches à feu , et plusieurs charges de cavalerie, portèrent la mort dans leurs rangs; et , malgré des efforts prodigieux , ils furent repousses de nouveau.
Les positions de droite de l'ennemi furent attaquées ensuite ; on les enleva en peu d'instans;
comparés aux victoires quMl avait remportées auparavant f et n'ont fait que retarder sa chute.
(i) Ce maréchal , qui contribua éminemment au succès de la journée , fut en conséquence créé prince de la Mo&' kowa.
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mais bientôt , assaillis par des forces supërieurest les français en furent chassés à leur tour. Les russes , encouragés par ce succès , se précipitèrent sur le centre de l'armée française ; et le combat se ranima avec furie. Des troupes fraîchesse portèrent contre les colonnes ennemies , qui restèrent long-tems immobiles et indécises sous le feu de cent pièces de canon. La cavalerie française les ayant alors chargées , se fit jour à travers leurs rangs, et les mit en déroute (i).
Telle fut cette bataille mémorable de la Moskowa, à laquelle les russes donnent le nom de Borodino , et dont le gain fut plus funeste aux vainqueurs , que Teût été la défaite la plus san-
(i) Buonaparte a évalué sa perte dans cette bataille h dix mille hommes taés et blessés , et celle des russes, à quarante ott cinquante mille hommes. Les russes, au contraire, ont porté la perte des français, h quarante mille hommes et réduit la lejur k vingt-cinq mille. Jamais on ne vit spectacle aussi afFretfk que celui que présentait le champ dé bataille. Des témoins oculaires ont assuré que Buonaparte , \ê parcourant le lendemain , donna f au milieu des cadavres amoncelés, des signes d'insensibilité, ou pour nous servir de^ l'expression de Tauleur qui nous fournit ce trait, des signes di abrutissement ^ qui firent* horreur à tous deux qui Raccompagnaient.
M. Schoell , Histoire abrégée des traités de paix , tome X , paijc i6o.j
glante, puisqu'en leur livrant Moskpu , celte fatale victoire leur a fait perdre le tems nécessaire pour opérer leur retraite.
Le i4 septembre , l'armée française parut devant l'ancienne capitale de la Moskovie , que les russes 'révéraient à un tel point , qu'ils la qualifiaient de ville sainte et de Jérusalem nouvelle. L'ordre de l'évacuer entièrement avait été donné par le gouverneur comté de Rôstopchin , et^resque tous les habitans avaient obéi. Le petit nombre de ceux qui étaient restés ^ et qui étaient ou des français , bu d'autres étrangers , s'étaient barricadés dans leurs maisons. Si quelques créatures humaines se trouvaient encore dans les rues, c'étaient des vieillards , des enfans , ou des hommes de la lie du peuple. Les églises étaient ouvertes et les autels parés comme aux jours de» plus grandes solennités. Mille flambeaux y brûlaient en l'honneur des saints , sous le nom desquels ces temples étaient consacrés , et ils attestaient que , jusqu'à leur départ, les pieux moskovites n'avaient cessé de les invoquer.
Buonaparte , qui s'était arrêté à l'une des portes ' de la ville , où il attendit que les magistrats vinssent le c«ipplimenter , n'ayant vu paraître personne, remit son entrée au lendemain. Elle se fit sans aucun appareil et par un tems nébuleux , ce qu'il fut loin , sans doute , de considé-
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rer comme un sinistre présage. Il n'en connaissait encore que de favorables , quoique déjà la fortune l'eût abandonné.
Les russes , en se retirant , avaient mis le feu à la Bourse , vaste et superbe édifice qui renfermait quantité de marchandises de prix. Dans la nuit du 14 au iS , un autre incendie éclata; mais on parvint à l'éteindre. Peu de tems après, des flammes s'élancèrent de toutes parts , et un vent violent, qui s'éleva le i6, à neuf heures du matin , en favorisa les progrès , auxquels les français, étonnés de Tapathie que montraient le peu dhabîtans restés dans la ville ,^ n'opposèrent plus aucun obstacle.
L'embrasement alors devint général , et il dura six jours consécutifs. L'atmosphère était transforme'e en une voûte de feu, sous laquelle s'élevaient continuellement des tourbillons de fumée. Différent effets de lumière se succédaient rapidement sur ce vaste théâtre , dont l'embrâsemeiit offrait un caractère surprenant de majesté et de désolation. Mais ce n'était pas une vaine illusion ; partout on entendait les cris des malheureux atteints par les flammes , ainsi que les rugissemens des chevaux et des autres animaux domestiques qui se débattaient au milieu des habitations enflammées.
Buonaparte , qui s'était logé au Kremlin, put;
comme un autre Ne'ron , suivre des yeux les progrès de rincendie qu'il avait , sinon ordonné , da moins occasioné ; mais lorsqu'on lui eut annoncé qu'on venait d'arrêter de^ misérables qui cherchaient à mettre le feu en plusieurs endroits de ce palais, il se retira dans celui de Péterskoé , qui était situé hors de la ville.
On avait présumé d'abord que l'incendie de Moskou était occasioné, soit par quelque accident, sôit par l'imprévoyance des habitans qui avaient laissé du feu dans leurs maisons , soit par là" négligence des soldats; mais on ne tarda pas à reconnaître que cette catastrophe était l'effet d'un calcul suggéré^ par le désespoir. Le gouverneur comte de Rostopchin , avait formé un corps d'incendiaires , composé d'agens de la pohce , de cosaques déguisés , de malfaiteurs à qui on avait rendu la liberté , et même , dit-on , de quelques étudians en théologie , à qui l'on avait persuadé qu'ils feraient une action méritoire en livrant la ville sainte aux flammes, pour empêcher qu'elle ne fût profanée (1). On rapporte aussi que le pre- " ■—————.-. .- I
(i) Malgré le nombre de personnes qui se réfugiaient journellement à Moskou , les habitans de cette ville furent tenus long-tems dans Terreur sur la situation des cboses. Le gouverneur leur protestait que , si le péril devenait imminent, il les en instruirait, 11 avait coutume de leur dire : « Soyez tranquilles ; jamais les français ne verront la tour
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mier qui, dans la nuit des i4 ^t 1 5 septembre, s'arma d'une torche enflammée , fut yn carrossier , possesseur d'une immense quantité de voilures , auxquelles il mit le feu , afin qu'elles ne pussent élre utiles à reniiemi. Les deux tiers (l'une des plus grandes cités du monde ne tardèrent donc pas à être réduits en cendres. Moskou vit disparaître ses édifices fastueux , ses coupoles dorées, les flèches de ses nombreuses e'glises, $es couvens, ses palais, (es hôtels magnifiques (i) , ses bibliothèques , ses musées, et ses jardins délicieux tracés à l'imitation des jardins de
» d'Ivan i». La bataille de la Moskowa fut livrée, et, loin qu'on en fît connaître le véritable résultat , des salves d^artiilerie et des réjouissances publiques annoncèrent une vic-^ toire éclatante. LorsquMl ne fut plus possible de dissimuler, et que le général en chef eut réclamé rexécution des mesures secrètes qui avaient été concertées d'avance, le^ou*verneur publia U marche victorieuse des français, et ordonna à lous les habitans de se retirer, sous peine d'encourir la dis-» grâce de l'empereur et d'être conaidérés cornue trattres à la' patrie. Il paraît qu'on est peu de tems pour se préparer :* car on trouva une in6nitéde maisons ou tout annonçait qu'on ne faisait que de les quitter. Ce fut seulement après iVvacuation qu'on ou%Tit les prisons, et qu'on remit aux malfaiteurs ii^s mèches au moyen desquelles ils durent mettre le feu.
(i) Il y avait à Moskou seize cents églises , mille palais et hôtels en pierre , et huit mille maisons en bois.