IV
Schbraz et d^Ispahan , tou$ ces àsUes des sciences , des arts, des plaisirs, et du goût ^ les chefsd'œuvre des artistes les plus célèbres, et les fruits de la munificence de tant de souverains. Mais les flammes qui dévorèrent les édifices, allumèrent la vengeance dans le cœur du peuple russe ; et son ardeur fut entreteaqe avec soin par les prédications des prêtres , par les discours du patriarche Platow, qui était âgé de près de cent ans , et par les proclamations énergiqncis du comte Bostopchin( i ).
(i) Il est probable que la résolution de brûler Moskoa avait ^lé cuncertée entre le général Koulouzoffet le gouverneur de cette capitale , et que ce dernier en fit part aux principaux membres de là noblesse , qui amoncelèrent dans leurs hôtels des matériaux combustibles, par lesquels les flammes se propagèrent en un instant.
Le comte de Rostopchin fit lui-même mettre le feu à deux maisons de campagne qu'il possédait. L'une était si— tuée près de Moskou , et l'autre à Woronowo , sur la vieille route de Kalouga. On ti-ouva , près de cette dernière , un écriteau ainsi conçu : « J'ai embelli pendant huit ans celte campagne, et j'y ai vécu heureux au sein de ma famille. Les habitans de cette terre , au nombre de mille sept- cent vingt, la quittent à votre approche; et moi , je mets le feu à ma maison pour qu'elle ne soit pas souiUëe par votre présence. Français , je vous ai abandonné mes deux maisons de Bloskou , avec un mobilier d'un den^i million de roubles ( il paraît qu'elles ne furent point incendiées ). Ici , TOUS ne trouverez que des cendres. »
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On arrêta quelques malheureux occupés à propager rincendie , à l'aide de pièces d'artifice. Buonaparte les fit fusiller (i) ; et leur supplice n'empêcha pas qu'ils ne trouvassent des imitateurs. On fit les plus cruelles menaces aux habitans de la/ campagne, qui livraient aussi aux fiammes}leurs propres villages. On les voyait, tenant d'une maiu leur femme ou quelqu'un de leurs enfans , eX de l'autre un flambeau allumé , mettre le feu à leurs chaumières , à leurs meubles , à leurs vibres. Us marchaient h la suite de l'armée , jusqu^à ce qu'ils eusfsent trouvé un lieu de sûreté où ils pus* sent déposer leur famille » puis ils se joignaient^ aux combattans, ou allaient massacrer les fran« çais sur les ruines de leurs habitations. Plusieurs starostes et notables furent traduits devant Buo-^ naparte , qui leur enjoignit de maintenir la tran* quillité dans leurs cantons , leur disant qu'il les en rendait responsables sur leurs têtes. Ces courageux et fidèles sujets lui répondirent qu'ils ne
(i) Il paraît que ces incendiaires étaient au nombre de trois mille , qu^il y en eut cinq cents de mis à mort , et que les autres furent conduits, comme prisonniers de guerre , sur les derrières de Tarmée. On avait donné l'ordce de tuer cea derniers, lorsque , épuisés de faligues , ils ne pourraient plua continuer leur route; et leurs cadavres jonchaient les ctiemins.
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pouvaient recevoir ses ordres , et qu'ils étaient liés par leur serment de fidélité' envers l'empereur Alexandre.
La ville de Moskou , quoique incendiée, renfermait encore des richesses immenses , fruits de son commerce avec l'Europe et l'Asie. Elles furent livrées au pillage (i) , ce qui n'empêcha pas ' que bientôt les vainqueurs ne fussent plongés dans la plus profonde misère. La plupart des soldats n'avaient que des lambeaux pour vétemens. La garde impériale seule conservait lin maintien mi* litaire. La famine ne tarda pas à faire éprouver ses horreurs , et elle s'accrut au point qu'il ne fut pas possible de se procurer un morceau de pain. Il y avait des luttes continuelles entre les français et les russes, dans les jardins et dans les champs où Ton pouvait recueillir encore quelque» racines.
11 serait difficile de croire que , sous un prince humain, tel que l'empereur Alexandre (2) , on eut pu ,^sans les moti& les plus puissans , ordonner une
(i) On trouva beaucoup de marchan[dise3 , telles que de l'huîle , de là viande et du poisson salés , des vins , de Teau-de-vie , et une prodigieuse quantité de sucre et de café.
(m) L'auteur de VExpéiUtion d& Russie, dép cité, dit qu'on n'eut pas le tems de consulter le prince.
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mesure aussi terrible que Tincendie de Moskou , dont on a cependant révoqué en doute l'utilité. On a prétendu qu'elle n'était point nécessaire pour forcer les français à la retraite. Un témoin oculaire de cette grande catastrophe , M. Labaume , qui a publié un livre intéressant sur la campagne de Russie , nous semble détruirç complètement cette objection. Moskou ^ dit-il , était approvisionné pour huit mois ; l'armée française , en l'occupant , pouvait attendre jusqu'au retour du printems, et rentrer en campagne avec les armées de réserve qui campaient à Smolensk et sur le Niémen : tandis qu'en brûlant cette capitale , on contraignait les français à faire une retraite précipitée au milieu de la saison la plus rigoureuse. Il n'y avait pas lieu de craindre non plus , poursuit le même auteur , qu'ils prissent position nulle part , puisque leurs raV^ages avaient fait un désert de tout le pays qu'ils avaient traversé, et que l'imprévoyance habituelle de Napoléon n avait rien rae'nagé pour faciliter leur retour. Il est donc très- Traisemblable que ce «acrifice , bien que l'humanité doive en gémir , fut une mesure utile à la Russie (i) et même à l'Europe entière , qui peut dater, de cette époque , le commencement de sa délivrance.
(i) On verra plus loin ce qu'en pensait Buonaparte luimême* ♦
Buonaparte , reèfei'mé dans le Kremlîn\ ou il revint après que Tincendie eut cessé d'exercer ses ravages» et dont les portes étaient pallssadées et, les remparts hérissés de canons,. eut recours à ses artifices accoutumés. Il fit croire à ses soldats qu'il allait prendre ses quartiers d'hiver, et que la paix était prochaine. Chaque jour on ré-r pandaitde faux hruits: Riga s'était rendu; le maréchal Macdonald était entré à Saint-Pétersbourg et l'avait livré aux flammes ; le chemin de Wilna à Smolcixsk était couvert d^irfnombrables chariots qui transportaient des vêtemens d'hiver et d'autres objets nécessaires à l'armée ; le maréchal Victor s'avançait avec de puissans renforts ;. dès le printem^. Tarmoé française devait se trouver
^ tout aussi formidable qu'elle l'avait été à Couverture de la campagne; si les russes ne faisaient^ point la paix , Napoléon partagerait leurs possessions d'Europe en deux grands duchés, sous
^ la dénomination de duché de Smolensk et de duché de Saint-Pétersbourg ; et enfla l'empereur Alexandre , si on daignait le laisser sur le trône ^ ne régaeraît- pltîs qu'en Asie,
Tandis qu'on débitait toutes ces impostures , Buonaparte faisait des propositions de paix qui étaient rejetées. Cependant il ne désespérait pa« encore de traiter à des conditions avantageuses. Aveuglé par ses anciens succès , réfléchissant qu^
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le gain d^iuxte seule bataille lui avait livre toute la monarchie prussienne*, et que deiix fois PAatriche, épQuvàniée parla conquête de sa capitalj^, avait somciit aux sacrifices les plus cboloureux ^ rien ne lui paraissait impassible. Cette confiance en son étoile explique en partie; le tems irréparable qu'il perdit sur les décombres^ d^unie ville anéantie* So|i::indotnptabIe oigûeil ne pouvait si tôt se réj^oudre. à plier sous le joug de la néces^ site : il le. fallut cependant. Buonapacté offrit de se retirer à Wlasma^i si Ton voulait conclure un armistice ; msûs oji lui répondit qu'on était sur? pris de receypir une telle proposition à T instant ou là guerre allait seulement, commencer pour les russes. . . : . . -. ..' . . ■•//■,. •■-"
Le prince Koutouj^ofF, ep sortant .de Moskou,^ ou il s'était retiré montentanéiàent après la bataille de la Moskowa i s'étaiit porté vèr^ le «ud par les routes de Kalouga , de Toula et d' Arel , couvrant ainsi les riches provinces méridionales de la Moscovic. Il av^it assis aon camp. sur la rive droite de la Nara : et , dans cette position , il recevait des vivres en abondance. Son armée ^*étaît renforcée de plusieurs régirtien» d'infanterie , de bataillons dé milice, et de quatre-vingts régîraens de cosaques du Don ,. ainsi qu^ des malades ^ des, blessés rétablis » et d'un nombrç infini de yoloatsdres. Il surveillait sann relâché les mouve-
mens de Buonaparte ; il le resserfait journellement dans les environs.de Moscou, qui n^étaient plus qu'un désert, et i) lui coupait- todsteé viyresi Chaque jour d«s milliers de soldats fran-^ çais' sortaient de leurs cantonneméns , les uns pour découvrir un peu d^or au milieu des ruines ^ Les autres pour chercher des subsistances et des fourrages ; mais les forêts et les lieux marécageux étaient remplis de paysans armés- qui foiidaient sor eux) à Timproviste; et , Vils en évitaient les coups, ce n^étaitk plus souvent que «pour tomber entre les mains des cosàqnes. La position de Buonaparte dève^iait donc tous les jours plus critique ; le mécontentement des soldats se déclarait hautement, et l'espoir d'obtenir la paix s'affaiblissait de plus en plus. Enfin , it'fallut, après un séjoiir de cinq semaines, se décider à quitter Mos-^ kou (i). Avant de commencer sa Retraite, Na-
' (i) I>e i^ octobre, à la j^oîhté du four , Murât , qui commandait un corps de quarante mille homèfies, posté près du bqurg de Tarputino , fut aUaqué à Timproviste par une ar*mée russe ^^élite, aux ordres du généralBefiningten. L'en* ne;ni tomba sur la cavalerie légère dans le tems qù elle était il pîed , occupée à recevoir des vivres. Cplte troupe aurait été entièrtment satré'e , si Murât nVtait accouru à son secours, k la tête de sa grosse cavalerie. Les français perdirent plus de deux mille hommes , tués ou blessées ;' et Tennemi
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poleoQ , ne voulant pas en faire l'aveu » dit aux troupes : « Je vais vous conduire en des quartiers » d'hiver ; si je rencontre les russes, je les battrai ; » si je ne les rencontre pas , tant mieux pour » eux ». Mais les russes, quelque formidables qu'ils fussent en ce moment, ne devaient pas être les ennemis les plus terribles pour l'armée française.
Du i5au 19 octobre, cette armée , qui était réduite à environ cenl mille hommes , partit de Moskou et dirigea sa marche du côté de Kalouga.. Elle était suivie d'un nombre de voitures si prodigieux , que , marchant sur huit files , te qu'un chemin très-large permettait de faire , elles couvraient on espace de plus de quatre lieues. Toutes , excepté celles qui étaient consacrées au transport des munitions de jguerre, avaient été chargées d^e fourrage , de quelques comestibles et principalement de vins , de sucre , de café , de thé et de liqueurs. Elles emportaient aussi les riches dépouilles de Moskou , For , l'argent , les fourrures et toutes
s'empara d'un étendard d^honaeur , de trente-huit pièces de canoQ , jJe quarante chariots de munitions , et de tous les bagages , f compris même ceux de Murât. Les bruits de paix que Buonaparte avait fait circuler dans son armée, ne pouvant plus se soutenir après cette affaire , il en profita pour donner , le jour même-, Tordre du déps-t.
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les choses précieuses que Tincendie avait épargnées. •
La température xi^était pas^ encore fi^ide le jour du départ; mais la pluie qui survint le lende*main rendit les chemins très-diRicilés. Les chevaux, qui étaient mal nourris, n^avaietit point de force , et bientôt on fut forcé d'abandonner quantité de voitures. Le soldat manquait déjà de tout en arrivant, le 23 » à Borrowsk , lieu qui était entièrement désert , et dont toutes les mai7 sons furent livrées ^ au pillage.
Le 24, à la pointe du jour, unef<;>rte canonnade se fit entendre. L'ennemi avait été rencoiitré à Malo-Jaroslawetz, où il soutint un cotobat très- vif; et il fut impossible de le forcer à quitter la position formidable qu'il pccup^it.^ L'action fut renouvelée k lendemain., et dirigée en personne par Napoléon, dont la garde de service fut tout à-coup entourée d'une; nuée de cosaques , poussant des cris épouvantables. Ils traversèrent le chemin en un instant,, frappant de leurs lances tout ce qu'ils rencontraient , et leur impétuosité jfut telle qu'on n'eut pas le tems de se mettre en bataille. 11 paraît que cette charge» dont la hardiesse fut remarquable, puisqu'elle se fit sur le centre même de l'armée française y avait pour objet d*enlever Buonaparte ; ce qui fut sur le point d'éjtre exécuté. Plusieurs autres charges
de cavalerie eurent lieu sur les derrières de Tarmée, et les cosaques se montraient partout. Cependant le plateau de Malo-Jaroslawelz fut emporté après une Tive résistance de. la part des Fosses^ qui ne cédèrent le terrain que pied à pied. Les français eurent quatre mille hommes tués et un pareil nombre de blessés : « Encore deux » combats comme keluî-ci , disaient les soldats , » et Napoléon n^aura plus d^armée ». Les ennemis, à ce qu'on rapporte, furent plus maltraités encore. Le champ de bataille offrait un spectacle effrayant ; les coteaux et les ravins étaient couverts de morts et de mourans. Au milieu des décombres de la ville , qui avait été incendiée pendant le combat, on découvrait les cadavres torréfiés des malheureux blessés qui s'étaient réfugiés dans les maisons, et que le feu y avait surpris. On pouvait juger par Texpression de leur physionomie et l'affreuse contraction de leurs membres , des tourmens horribles qu'ils avaient soufferts.
Au lieu de poursuivre Tenaemi , comme tout semblait annoncer qu'on allait le faire , l'armée fit un mouvement en arrière et se porta, dans la nuit du 26 , vers Borl-owsk. Cette ville était en feu lorsqu'^on y arriva. L*armée eh partit le lendemain et s'achemina vers Mojaïsk « pour rejoindre la grande route de Moskou à Sqiolenslu.
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Comme Buénaparte avait gardé le silence sur ses intentions , ce fut seulement alors qu^on put juger que la retraite était décidée.
On franchit avec la plus grande célérité l'espace qui sépare Borrowsk de Mojaïsk. La mar- ! che fut si rapide ^ que les cosaques eurent à peine le tems d'inquiéter Tarmée , qui, de la sorte , gagna quinze lieues sur Tennemi. £Uc fut jointe à Mojaïsk par la jeune garde qui avait été laissée à Moskou, avec ordre défaire sauterie Kremlin. On avait rempli de poudre les cavies et les souterrains pratiqués sous les édifices renfermés dans cette vaste enceinte. Des mèches ^ dont on avait calculé la longueur de façon que le feu ne /gagnât les mines que lorsque les troupes setrient à une distance où elles ne pourraient être atteintes , furent cachées en différons endroîts.^ Les français se furent à peine éloignés , qu^attirée, par l'espoir du pillage, la populace se porta au Kremlin et ie répandit dans tous les appartemens (i). Bientôt les mines jouent, et des milliers de< malheureux sont lancés dans les airs ,
. (i) M. Bourgeois, Tableau de la campagne de Moskou, fn 1812., pag. 91 , est , je croîs, le seul qui rapporte cette particutarilé qu^l dit tenir d^un officier de la jeune garde» Il est à' remarquer, cependant, que cette garde était hot^ ùe Moskou lorsque le Kremlin sauta.
puis ènseycHs sous un amas de ruines. Ainsi disparut le Kremlin, ce monument singulier , d'un style à moitié oriental , à moitié italien. Le palais impérial de Péterskoé devint également l'objet des ordres barJ^ares du moderne Attila ; il fut réduit en cendres. Tîuonaparte , avant son départ'de Moskou , avait fait enlever la croix dorée de Te'glise d'îvan Weliki , Taigle qui surmontait la porte de Nikolski , et le Saint-Géorge du sénat. Il se proposait d'étaler à Paris ces monumens de SCS exploits; mais il n'y rapporta que la honte. Ces trophées d'une conquête extravagante furent repris par le général AVinzingerode , et on les a replacés au sommet des édifices élevés sur les ruines de ceux dont ils faisaient l'ornement.
Le pays que l'armée française avait à traverser dans sa retraite, était désert; et, depuis six. semaines, il avait été totalement dévasté, tant par elle-roéme que par les russes. De semblables ravages avaient été commis de chaque côté du cheniin à la distance de plus de dix lieues. Toutes 1^ mpnitions de bouche consistaient donc en ce qu'on avait emporté de Moskou , et même eïles étaient déjà fort réduites par la consommation ^u'on en avait faite depuis dix jours. On avait H forcé d^abandonner beaucoup de voitures chargées de vivres et de fourrages. Une grande partie de Tarmée , qui avsût occupé des positions
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autour de Mo&kou , n'avait pu se pourvoir de snbstaoces alimentaires ; car elle y avait éprouve des privations. Tous ceux qui sortaient de celte capitale étaient écrasés sous le poids de Tor , âe l'argent et de quantité d'objets précieux, dont ils fif'étaient chargés de préférence à des vivres. Ainsi, à vingt lieues seulement du point de départ , l'armée manquait des choses de première nécessité. Pour comble de misère , l'hiver s'annonçait d'une manière effrayante; et on n'avait, pour se soustraire à la rigueur du froid , que les fourrures qu'on avait trouvées à Moskou. A la vérité , il était peu d'officiers qui n'en fussent munis; mais la plupart des soldats n'avaient que leurs vêtemens ordinaires ; et un grand nombre d'entre eux manquaient de chaussures.
On disposa le corps d'armée avec tout Tordre possible; on forma une arrière-garde considérable ; les équipages marchèrent au centre , et l'on prit la route de Smolensk. Des instructions avaient été données pour que des colonnes parcourussent les campagnes en divers sens , afin d'incendier tout ce qui restait de bâtimens. On voulait , disait-on , combattre les russes avec leurs propres armes , et empêcher qu'ils ne se missent à \2t poursuite de l'armée. Cependant on révoqua bientôt ces ordres dictés par la colère , et dont, au surplus , l'exécution n'eût pas été facile.
VîNGT-DEUXIÈMK. III
Les troupes marchaient avec courage vers Wiasma , espérant y recevoir des vivres. Un violent incendie achevait, de consumer les restes de la ville lorsqu'on y arriva. L'administration n'avait point été avertie de Tapproche de Tarmce , . et Ton ne trouva, qu'une très-petite quantité de pain. Les magasins peu considérables de Carine et de riz qu'on y avait formés , furent la proie des premiers venus: Les autres n'eurent rien.
Le lendemain , 5 novembre, à l'instant ou l'on se disposait à se mettre en marche , on fut instruit que l'ennemi , arrivé par le chemin de Kalouga,. avait pris position en avant de Wiasma;
; il ialiot donc lui livrer un combat ; et ce combat fut sanglant ; mais on parvint à s'ouvrir un
i passage et. à éloigner les russes. On fut obligé ,
j toutefois y d'abandonner beaucoup d'équipages
j et de iianons. ^
A mesure que les chances de la guerre devenaient plus périlleuses, l'intempérie de la saison, le manque de vivres , les fatigues et le découragement rendaient de plus en plus désastreuse la position de l'armée française. Le thermomètre était descendu de dix degrés , jusqu a dix huit au-dessous de zéro. Après avoir été exposé toute la journée au froid le plus rigoureux, on arrivait le soir au bivouac , et Ion passait la nuit au mi-
; lieu d un champ , s^ns autre abri que quelques
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fourrures et un feu qu'on avait à peine la force d'entretenir. S'il existait encore quelques masure$\ elles étaient dévolues à la maison de Napoléon et aux officiers-généraux , qui s'en emparaient et qui écartaient avec violence tous -ceux . qui voulaient s'y réfugier.
Il était au-dessus des forces humaines de lutter long-tems contre de pareils fléaux : aussi les troupes ne tardèrent- elles pas à se débander. Les soldats ne pouvant plus supporter le poids de leurs armes , ni les tenir dans leurs mains glacées , lès jetaient sur les chemins. Ils étaient réduits à ne se nourrir que de chair de cheval et à ne boire -que de Teau de neige. Dès centaines d'hommes mouraient journellement d'inani- 'tion , de froid et d'épuisement. Une longue file de cadavres indiquait la route que suivait l'armée ; mais on ne les distinguait plus qu'aux tas de neige qui le^ recouvraient , et qui formaient des ondulations semblables à celles des tombeaux. On ne pouvait donner aux chevaux , pour toute nourriture , que quelques brins de paille enlevés aux toits du peu de maisons qui n'avaient pas été la proie des flammes , ou ramassés dans les champs , pourris et foulés aux pieds. Le verglas vint ajouter encore aux fatigues de ces ainimaux. Étant mal ferrés, ils glissaient au moindre mouvement , et , manquant de point d'appiii
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)iDQr Urer; îls s^épuisaient en efiforto impmssaiift. II (aUa^ en atteler douae ou quinze pour traîner une seute pièce de canon , et encore le, moin"are exhaussement du sol devenaU-il un obstacle itiTiQcible. Ke peu de tems il ne fut pl^s qjues^ tion d^ cavalerie. Les régimeus s'ëparpîUèrent ; Tordre cA la discipline ^sparurent; Iç . soldat pf reconnaissait plus ses ^ehefs ; rojSqer ne s%quîér tait plus de ses soldi^s.; cbacnn ne son|i;jeaîrf]u'à ' soi etmûi^àit ccunme ii rentendait»
L'armée ne :form^t dcinc plus qu'une Jf&9ts^^ dlionmes en tièrextieiirt d^sor^nisiéè « M '/el If offrait Tàj^pect le plus:bi8Hfr«. OlFiciecs^^ l^4fl(f étaient enveloppés de ibiiri^jrRI de tpu,te. esp^f^f ^ de >upons idie toutes couleurs , de graqUs Sflh*^^ , 4f jambeau^idie AT9^£>\i d'étoffe, et de (Jouv^rtu^'e^ de chevaL On s'en taur^ities. pieds de cUiSfo^n/i, d^ morqeauac^de Imbre .ou de, pe&uic de inoniout qu'on asdu^ettittait a^ec des \km de pAÎUe^ A Texceptibb de kgard^ , qui ^ttit encoure réuni? ^t nombreuse.; oo peut dire qa'il n-e^i^ait plys df troajpes. .Oa ayait perdu plus de qu^itrç cents canons et une quantité immense d'equip^g^^. Trente Vj^Ile hdmui^s au moin^ av^i^nt péri , M la moitié de ceuX qui restaient n^avaient p)|)$ d>croes*: ' • ^ . . •/...:
Telle était rarmée françijiise lorsque, le lî Aorembre , ëlk parvint à Smiotensk. Le btuij: IV. 8
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de s^W'elraite n'ayant ^as encofe gagné cette ville , où elle désirait si ardemment d'arriver, rien n'était prêt pour la recevoir. On Fy attendait si peu, qn'un corps de troupes , qui en composait là garnison , en était parti quelques* jours auparavant et avait dirigé sa marche vers Kalouga. LVnnemi , qui poursuivait les français clans toutes les directions , fit ce corps prisonnier*
L'armée demeura deux jours à 6mx>lehsk« et se porta à toutes sortes d'excès. Les ^magasins fufi^nt pillés, et les soldats se battirent entre eux pour 4'ârrâcher les vivres. Ils dévoraient en un ms'taht ce qui aurait pu les nourrir plusieurs jours, OU' itebrèlâient ce qu'ils ne pouvaient emporter. A peine l'arrière-garde fut-elle arrivée, que les cosaques , qui la suivaient ^^ans relâche , attaquèrent vivement les bivouacs établi» autour de la ville. On lecrr opposa ^vec précipitation tous ceux qui pouvaient combattre. Le fèù du peu de pièces qu'il fut possible de mefe* Ire en batterie parvint cependant à les contenir, et ils se retirèrent après avoii>i'fait quelques charges. » : ,
Mais les troupes chargéeni 4e * la foursuite , quelque suffisantes qu'elles fussent pour forcer toutes les positions que les français auraient pu prendre, ne composaient qu'une partie de cèllea qui agissaient contre eux. L'armée de Koutouzoff
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marchait sur là gauche de'Smalènsk, ét;i?iïvançBit'eh toute Mté pour ^iir'îwirrèr k ^àsëag^. La Itussie ayant faitjalorar^' paix avec fe-Pôi^iq-^ Ottomane ,'' son âtméë'^ Qéf ^TùBqùie -«€? dirigeait aussi vers Minsk ^âahsi*'ità«hl^'dfôS*fîft^N^^ lèonr^stTrtiït^'Jé^'îc& fnariaérurî?eb, 'se -Jj^ de coritîriaer,'ik retraité , dan$ l'tEls^ii* dl^rmcÉr^avant rehhéïÀi W^la 'B(?W4Srfa'. Illifllét clftnc prodeh der avec pTom{)fittider à r^éVatû^tîiin â'e 'la^plàce. Tô'tiS les ^àïïfls édifiées V touteà Ifes faisons qoe rincéndîd'^a^ît'ëfiaréhécsV'^ <Je itifr-
iadfei'ét Vie 'blHi&^à. Faute '«dié moyerts ^ie tràri*pdrt',' 2é itiéh} kyànUdiiilës^;'' ainsi qu-*nJ avant fâît^ Voiïf .tous- ceu^'^c^^ '^tàîeïft'^dahsi^te «némb état;; âvMak(ih'méinè'V'à-1E«ld^
L'il+Tère^gafile'kVktït Pfé 'Whfokéè âëVmct quVîi p^^î?odvër*d%^oràmés"iiito&,'^ étipkldes de Quelque ser^ce% IW *niâVéchial '^èy V rtjrtl ïh
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géoîs^) ; llÎ2hi^e4àfntpii^»èf|r;i^anti)iqâfikIeuBSfaQbà iccvi^ir* liettoûrioetis x}ii>Bies!àucsii}|tia[i(t iib ppA^aiônt pas être ^us^l . crHelf;..^&.teai||4>a)ix,lluek|avpieo^ si^^qQmbé Ips. malheureux qui;, lors^y^oïî.^aYiirt jélé forcé d^âhandonner les «juipages sur
niins,
poju^fai^ll çoB$i4çr^r co^iiie^ ]^ p,-ce»iyç . que Napojk'on. n'avait-pîjqf ençpcp ^ei^ioaçé à aes .projets 4'^Bif[ahî$deinQnt>i cpjelqme ii^nsé$ qo^ils fussent.
n'avait: étié <|pe;'4'^Qtnines imjtiles.» qui. derajex^t .pbi^ «n çimi>9fîrM5fr I* Tp^rçJieiqqç^Jajfodliter;
fmjtfûstraUw *^ ^e^ i^y^nd^erf , et id>ut,re3 iuàjyh ^m Hm .4^s,ppécftl(a^iq«s.4e;f:Qi^ip^ a^'^jeftt
4^** , )et/ cmi M pgssçdait tf wlrp, Jtqraii^. cjt^pljï surface de la route. h}^ti\Uff^i^:fitj\^^^ frs>9kÀfm S0I^fen4tts;;^^ ipîji^.^e h ^o^^r, on
La» ti^ueur du frcud s'accpîssait sans ces&e. Le jour même du^'d^pan de^Siuoleusk , la mai être
' 'sbTdIfts pâi' Feffet; de la ifongëlalfiièiT^pIiie^obeiiiin ^èt^t très-moritùcùx ; fet îé verj^âs-^cfat leri(î*>i^v^^ rendait la /ma^xliéî 3eV'pîus dîïficîlefe." On laissa
iillerie ; et , après des efforts prodigieux , la, ^j^và^
vingt-beckième: ttj,
eUe^méiine ^^ rit obligée d'abandonner la plus grande partie ife la sienne. Le lendemaia^ ht eo^ lofine dès fuyards rencoiltra Tennemi qnt s'ëtait; porte dîrecteiltent sur Ki^asnoEi. 11 avait surpris; cette petite ville , et s'en était emparé après nW (xmbA de qdelcpies heures. La garde seiHiît; en. bataille pour protéger le cheoiin. Toute la journée du f6 novembre se passa en escarmouches > en marches ei en contre-^marches trè»-&tîgantes. On éprouva Surtout la plusgrandepetite à passer un ratin très^profond oà coule une {Petite rivière, et situé à une demi- lieue de Krasnoï. Tou^ les équipages s'y trouvèrent encombré en même tems. Leis cosaques avaien*! Inoiité sur des traî^ neaux des bouches à feu , c|uHls transportaient, partout avec la plus grande facilité. Db cl;»aque mameloti , où ih poyfX'Sfent décotiYrir l^ ckemîiy^ h lançaient àM béulets et faisaient un mal ai* freux ^ avant qu'il fAt possible de ledr répocKke avec une artillerie lourdd«t difficile à m»ier sur le verglas. Cependant , à:Ia faveur dés ténèbres ^ après des efforts inm»s et k\ travers mille dan-» gers ^ on gravit là iïioirta^ne , et un artivs^ dans lafilus grande confœiofk k KrasAbï , qui , la veiUe^ a?ait été pillé de fottd en comblé et était entière» ment désert.
11 fallut prendre position pour attendre Tar-* rière- garde et deux autres corps de Tarriiée
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qui soutenaient le combat. Il dura toute la journée dû in avec le' plus grand àcharaemeat. Les russes- déployèrent des forces . corfsidérables , et tout, ce qui restait de la jeune garde fut anéanti. L'action , cependant , se renouvela le lendemain et dura jusqu'à dix Heures du matins N'ayant alors aucune nouvelle de l'arrière-garde , on la crut perdue sans ressource , et on donna le signal du départ.; Commfe ^ de . coututne , les blessés restèrent abandonnés sur le champ de bataille ^ àiosi c^e dans leà décombres de Krasnoï où ils s^étaient traînés.
La garde s^étant mise en ligne pour donner le tems à tous les hommes isolés dépasser en avant ^ Napoléon fut alors forcé de les voir défiler. Tout le chemin de Krasnoï à Liadoui , qui en est éloigné de cinq lieues, était couvert de ces malheureux. Ils' étaient sans armés et pilongés dans un morne silence : cavalerie , artillerie , infanterie , tout était péte^méle ; généraux » offi** ciers et soldats marchaient confondus. I^ plupart aval^i^t sur répaole une besace remplie de farine,' et portaient à leur côté un pot attaché âvec une' corde.' D^autres traînaient par là bride des ombres de chevaux du. pays (i) , chargé^ de
(i) Appelés Cognas, nom qu^on donne aux ôlicyaux en Pologne, . '^ ' •
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Tàttirail de la cuisine et de chétives provisions. Lorsque ces animaux succombaient , ils servaient de pâture à leurs maîtres. Avant même qu'ils fussent morts , on se jetait dessus pour dépecer tout ce qui pouvait être dévoré.
Tous les corps de l'armée étant dissous , il s^était formé de leurs débris une multitude de petites associations de huit ou dix individus , qui marchaiélit ensemble, et qui mettaient toutes leurs ressources en comqiun. Ils prenaient le plus grand soin de ne pas se séparer les uns des autres. Malheur à qui s'était trop écarté ; il ne trouvait personne qui lui prêtât le moindre secours ; on le chassait sans pitié de tQus les feux , de tous \ei lieux dont il s*approchàit » et il ne cessait d'êtref assailli que lorsqu'il était parvenu à rejoindre les siens.
On vint, le 17 au soir» établir le^ bivouacs à liadoui. Comme rennêmi , pour arrêter Tarrière-garde , avaiè^essé de poursuivre le gros de Tarmée , beaucoup dé gens cdntinuèrent la marche pendant la iiuit , pour gagner un meilleor pte.Le pays était tout aussi ruiné ^qué celui qu'ion venait de traverser; mais il n'avait pas été incendié totalement, et Von trouvait encore, de distance en distance, des villages ou l'on pouvait s'abriter. C'était à, qui arriverait des pre- »aiers ; car oft ne reconnaissait d'autre droit que
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celui du premier occppant ; xjfi^s It» cosaques ayant passé sur la gauche , tombèrent k l^impr<> viste sur cette misérable avant-garde et la forcèrent à se réunir au gros de Tarmée.
liadoui futi livré aux flammes comme* tous les autres lieux que Tarmée traversa. Des malades et des blessés étaient renfermés dans des granges auxquelles le feu ne tarda pas à se conmiuniquer. Quelques-uns parvinrent à se sauver. Les autres , à demi-ensevelis sous des solives ardentes y supplièrent leurs camarades d^abrcger leur supplice. On crut devoir le faire par humaniiéé Plusieurs s'écriaient : « Tirez à la tête ! tirez à la » tête ! ne nous manques pas ! » Et les cris ne cessèrent que lorsque toutes les victimes eurent été consumées..
Le i8 , au point du jour, Fimmënse colonne se remit en moûveàient Buonaparte, vêtu comme à rprdinaire d'un h^bit de colonel de chasseurs et d'une redingotte grise , marchait \ pied à la tête de ses gardes et entouré d'un nombreux état- >ma|Or. Il paraissait extrêmement inqqiet ; il s'arré* tait à chaque instant , et , après une pause d'un quaii-d'heure ou d'une demi-heure , ii reprenait sa marche. Selon toute apparence il attendait Tarrière-garde dont on n'avait toujours point de nouvelles.
On allait péniblement au milieu des neig<^s«
VI N GT-^DÊtJllàME. 120
^or des chêiAii» ft f^efoie traces , à traders des* désmâ et d'ijQûiifietiMs tûftéts de sapins. Toute fratemîté d'armes ^ tout sentiment d'humanité et it cofnmisération avaient eédé , dans le cœur it chaeikn , à rimtinct Ae se |iropre conserva* tioa ;Mie voyant q«e Mi , on regardait tout autre comme un étranger. Lea infortunes ftigitife «è fai-> saient même entre èuk une gueirè cruelle ; et Ton peut dire, sans hyperbole « que Je plus fort dévorait le plus faible. Partout où Ton portait ses regards , on ne voyait que des figures simi»tres , effrayées et inutilées, que des scènes de carnage , que b famine et la mort. ^
Il semblait auilsi qu^on .(ot remonté. )usqu^au tcms ,de. la tour de Babel ^ tant on entendait de langues différentes. Ghafcune d'elles fut d^abord un motif parficnUer de liaison entre ceux i qui eHe était cemmune. Us fiormaient des associations qui ne se signalaient que par des témoignages d éloignement et de haine envers les autres nations. Les français y snrtodt, accoutumés à la domination , riè voulaient jpoint renoncer à leur supériorité. Ils Se croyaient en droit de sVmpa-^ w de tout ce qui leur convenait. Les étrangers ne cédaient qu'à la force , et il en résultait des loUes toujours plus ou moins âcheuses.
Ah poime dé jour, et sans aucun autre mgnal , k masse entière reprenait sa marche. Elle gar-
122 LIVEE
dait un moroe silence , qui H^était interrompu que par les gémissemens des moùran^. Sur le point de rendre le dernier soupir » ils recueil-* laient le reste de leurs forces , pour exhaler la haine qu'ils portaient à Napoléon. Us le décla* raient Fauteur de leurs ipaux et raccablaient des plus affreuses malédictions (i).
Dans la situation désespérée où Ton se trouvait , le motif le plus léger suffisait pour occa* sioner des contestations ^ qui ^ le plus souvent, finissaient par des combats ; la rage était dans tous les cœurs : on aurait voulu s'entredéchîrer. Souvent y au miJiieu du désordre, les cosaques paraissaient : on ne les avait pas plutôt aperçus, qa^il se faisait un large vide dans cétte^partie de la colonne qu'ils menaçaient ; on se repliait , on courait en avant pour les éviter. On était d'autant plus. effrayé de tomber entre leurs mains, qu^a-
(i) Un xnalheureux employé d^adminîstratvîoQ avait eu les deux jambes fracassées par les roues d'une voiture ; ii était gissantsur le chemin à Tinstant oùBuonaparte passa à la télé de ses gardes ; il se souleva à sa vue, et s*écrîa : « Le voilà » ce misérable pantin , qui ^ depuis dix ans , nous mène » comme des automates ! Camarades , il est fou , défiest-vous ' 9 de lui. Cest un cannibale ; le monstre vous dévorera » tous. » Taèleau de la campagne de Moscou^ en i8i:i« ^ar René Bourgeois , pag. i88«
VINGT-îBEUXifeME. 1 23
près avoir accable de coups leurs mallieureux prisonniers , ils les dépouillaient de tous leurs vêlemens , et les exposaient entièrement nus à toute la rigueur de la Jsabon.
On marchait à grands pas et sans prendre aucun repos , tant que durait le jour , et Ton ne s^arrêtait qu'à la nuit close. Excédé de fatigue, il fallait que chacun s'occupât à trouver sinon un logement , du moins un abri contre le vent. On se jetait ea foule dans les maisons , les granges y les hangards et tous les bâtiinens qu'on rencontrait. En peu de tems on y était entassé de façon que personne ne pouvait plus ni. entrer ni sortir. Bientôt des feux étaient allumés dans ces demeures , et on les/ entretenait avec tout ce qu'oQ y trouvait de combustible.
Ceux: qui ne pouvaient s'introduire dans les maisons s'étanlissaient au dehors et contre les. murs. Leur premier soin était de se procurer de la paille et du bois. Dans ce dessein /ils enlevaient les toits des édifices voisins, et /quand cela ne suffisait pas, ils arrachaient les solives » les cloi-^ sons , et finissaient par d^i)3i^ir le bâtiment , çialgré l'opposition , les clameurs et les menaces de ceux qui s'y étaient réfugiés. Souvent on soutenait un véritable siég^. On faisait des sorties contre les assaillans. Oa les chassait à coups de poing ; mais bientôt ils revenaient^ à là charge , et il £illait né^
124 LIVHE '
der pour ne pas éfere eafooi souà les décombres. Si Ton nMtait pas expulsé des chaumières où Ton avait cherché un asife , on courmt k Irisque d'y être dévoré par les flammes. Il était' difficile que des'bâtim^ns construils en bois de sapin , et dans lesquels un allumaii de grands feux , ne fussent pas promptement réduits en cendres. Très^souvent aussi , quand on n€ pouvait titrer dans les matons , oh j mettait le feu pour enr faire sortir ceux qui les occupaieni, surtout lorsque c'étaient des officiers-généraux qui s'en étalent «mlparés de vive force. £n u|i instant toute la màisdn était embrai^e. Les malheureux qu^elle renfermait, se portaient tous à la fois vers tes issues , en poussant des cris affreux. Quelques-uns ^'échappaient sains et saufs; d^autres, atteints par les flammes, sortaient , le visage , le corps et les mainB brûlés ; mais le plus ^and nombre périssaient.
Ce fut ainsi que l'armée arriva sur ie Dhlépr , qu'elle passa à Orseha. Là , àà apprit vaguement que les corps qui av»ent été labséi sur la Dwina, avaient été attaqués à Polotsk par des forces itipérieures, et qu^aprèâ^^lu^ieur$ combats ti*ès^opiniâtres, ils avaient au($si été contraints de faire retraite. 11 en fut de même du corps qui faisait le siège de Riga. Quant à l'arrièté^ar^e , après avoir quitté Smolensk , eHe avait rencontré Tarmée russe à Krasnoï. Le maréchal Ncy avoit déployé
unsijg{:a;i4 cour^ge,et/mapdauvg[;é avec tant d'har bileté, qu'^^tajLt.p^vjBnu ^.^ej^rejour. Aumo^ mentott pn.s')ç allejn^ait Iç., p^oios, il parut ^ ^ bord du Dnjiép^,^ .qu'il .pa&sa $ur les g^çans ; mai$ il avait perdu J^ ,p^5 jgrande partie de • ses trour pcs, qqi ^ fijça^l.éjté dispersées» furent successif ven^çfl^ forcées dp se r^dre. Cette retraite a}o^uta iofi^iinent a la gloire du maréchal , qfif^ riei^ n^ ternir^jU.a^ofitdlhuiyS'il y avait laissé :1a vie.
Ajwçèsï ,c^ttç, j^çRçt,^oa ip/e^érée., . Tar^éçr jGranr
çaises^e.yit jgl^^ge^^tr^ trQÎ^^méesa^ises.: celles
de Witgeçi^t,eji^^r dV J^ ^e Tamiral
Ipt;it(:bak^;,f Ifl^^^ <^^J?î^ ^^P^^F^ Ap. ^\^J^
■ robqg^c^s,. .;J^e^,plus^ elùj^é^^^ pi>yiroim^, aussi dç
Oïi^'^'îait p^^pjiî^^pi;^ Jn.W<;evpir,à Orsqh* ( 19 novembre), que dans les.^]a^r^ phK2.es. Q^iif la-si^^t^p.^d^P^l^rabtc qù ^cl^fuéçaiftrç^ij^^ J?uo-. napartSjivp^ljàt ço.n^bjner ^nçjOf e de grfindf s 11147
surjarpi^ljç d^ Wij;epsk^; ^pjc^if .se po2;ter i^ur le$ derriè^«^^^p4'arjçaée dei,^l^^Çji^teig. fic^cprpj^^ ayaat pasjrcîj^e qfte|qjje ^jîins 4^^ .de^ i;be«iin$ qt;^ ^ ?î^: "^fiîî^^^t : tirè^-4î||Ç^Hfl«î à,i:çQonnaûï'e , . final» ^^?V.W[^]fJI?S^^ îi>^t ftffÇflt fçççéf de^re,Vfi|^irjj«î bi^*p^s,^\^rè?,,fi?^ou-,,la^ .dws,M i^avi^sitoiite lV%TÎe # ks J^agagef q^ils g^QHr îewr»ft«é$. t r,yeiH^t:^TW>lft P)liis;gr?nd jSoift h ce
126 LîvrfË
que le désordre ne se glissât pas dans àsi garde; et à ce qu'elle se- tînt toujours eh îc^ôiôhne* serrée. Il pourvoyait , autant q«e cela était pdsâblé , à ce qu'elle ne manquât de rièii ; et toutes les rèissonrîres qu'offrait chaque gîte lûi'ëtàieht exclusivement réservées. Mais pour se fôrhier des gardes encore ^îus dévoues', s'il se pouvatt, îl rassembla tous les y)fficîers^de cavalerie qui 'avaient cdrtsertS un theval , et il en fit qtratrje xdmpagrife'i décent tîriquahte îifottitoés chacune; quî'fireni! destinés à faire le service' aupïfèâ'de s(d'|»(^rsÔi^e. Cé^^orps , kuquel il dottnit le tik^tnM'eicaS^^ commandé par Mtirat* LtE^s offffibv-ôéncraux en étaient capîtâlnesfeé Keulèriatisv et tes ' croîbnels «bus-îoffîèfefsrmâî^^^fciiëVà^^^^ tkraèrent pai ^yiéHf ; et, an bôél de quelques 'JBift^i i^escadfon *aci-é n'é*îstîît pîttsr ;; ' '* '' ;> ' ^ ";' ' ''■' Lk rotité d^ÔMa'i 'ToîoiiîhV ^ôîht têts let^él cfh marcha ^suîtë,^ est uïie'dës ^lus belles «e^ rÈui'c^eVÏjHife^ii'; de fctiâqtiè èif^Vèv une 'double iiltéIMdef'ioulfcaux HtSM ies^bràtfcWs'î cHarèe'es'^^ ffta^ons :el.ae heîgé^\ï^ettihibaierit)tl^^ tllftis ces^ty^ôiift«iâaë.V foaj&tuiusès h''étaîent/pour iës taalh^Ui*ètix' fiigitîft' , qfiîi'Un Héa de làrmci' et de déséispdir. De' tous ttk^éù n^enten^àit que plaintes et g^missenléns. Oh *ne trouva pas'f^lus de secoui's à Tblôkzîhvq^ dans'^Iels autres 'lieux où iW ^vaît^&ér^tlil en fut de thème "à Bobfi
On approchait alors de la Bérëzina , rivière qui est peu large , mais rapide et profonde , et qui coale entre des mar^ds. Comme il y \vait eu un petit dëgel , elle charriait beaucoup de glaçons. C'était sut cette ligne que lès ari^iéeS' de Tchit«chakoff et de Witgenstem (1) devaient se rëunir pour couper la retraite à* Tarmée française. Nous ne pouvons entrer dans le détail des nKmvemens qui eurent lieu de part et d^aiitre^ po«ir effectoer ou prévenir' te passage (2); fmh la vérité bous fait un devoir de dire que Napoléon, à force de manoeuvres et de stratagèmes, trompa si bien la vigilance de rennéiûi;' qu'il parvint à s^ëtablir au village de Stcidzianca, isitué éur tme émtnence qui
(0 Tarme de WitgensleiQ , renforcée pûif.4?> fj^visioi» yenuef de Fînlami^ , tysit , daos diyers combats livrés du 18 au 21 octobre, i Polotsk , battu le général Gouvion Saint* Cyr. Elle marchait vers le sud poui: opére^r sa jonction avec l*arméed«ramîral Tchitchakoff. Celle-ci, gui était l'armée de Turquie, et revenait de la Moldavie, Vétaît réonte i Tarmée de Tonusiato/f ; et étja&t fepte albtsâe cii^uamemille bommes. C'étuit^^tofr»! qw.^vbit qoDçh le pifçj^ ^Vrrêtejp reone^î sut la9^ipé%ina«.pQ|ur en inslruire le craite de Witgenstein, M. dé.TchernitchefF, à la tête d'un régiment de cosaques ^ partit de Minsk et fit , ep quatre jours , quatre* V'ngt-dîx lîeues ', à travers* un pays occupé par l'es français»
W Voyez la Relation du passagedê /« Btriùnapar u%
doimné la rivière, Là , il fit cô^ftrMire.en 591 préaeoccet malg^ré Toppo^sHion des ruj^es^ deui jpoQto sur lesquels )e passfige de Targiéa ^* effectua lies 25 , .21^6 et ^7 novembre. Ce £atla gardé îm|)ëriale qui passa U dernière. Tant <|ue ceUe-a êtai? restée: à St'i»4zianca , la masèe , râssoree pai «a plrésfiînce , n'ataît fiit aucune ientatire séiieusi pour frafiçkii* la riyièr^;; pm^ %^^}iA% qM'.Qff Teui Tue dé rwtre.cdtjB, ofi sp porta .^i| foulp .re«| ]espônti$..Tp|]s.YO^aiexit pa)»ser «n, niémp tems» «e froissai€;i:it);,$e<pressâMlent, se çulbi^taient ; iesl caydiîers^ r^nMen^aîent hs fantassins ; je^ ycûturei' âe £»i$iiien& Iilac0 ^.eq éx^ra^ai^it tput ce <iumj9 trou'| Yfl|it sur Ipfw pacage:; qn ii>ptend|iii;;qiie4?s imH précations et des cris. Des gendarmes gardaient les ponts; mais bientôt ,* ne pouvant plus resîs^î itr ii la foulas ils quittèrent içùrs posté» pour nt paà être' massacrés. Beauctotip' de ëjébéràux tentèrent de rétâïilîr Tordre : de fiil inqfitemcînf ; la .voix de Napoléon lui-même , . qui.ayaïj; ic^agne ia ;C:Ç)|i6ai>.ce d,u,sp^at , eût^été m<^qQnu§, .Qqaud «Ih' avait passé la ri^ièmvil Caillait i^rav^rser un iiiârais d^crn: quart de Keue de loii^ et couwrt de saules et ifë roseaux; les chcVacti y eflfon^àierit jusqu'^au ventre ; et, à chaque instant, on' était menacé d.'çl|;e eng.loùti. Beaucoup ae^v^ |u>re«t être tirées <?e ce clf)^^p,^ qui^4fiYint^e plus en plus dangereux , à.iiie9qK:e q^^'aioi i^. ti^vefça. ,
ViNGT-DEUXiÈME. . ^39
Le 28 , k la pointe du jour , Tarmée de Turquie se présenta en ligne de bataille ^ et 'o^archa coatre le 2?, corps , en roéme tems que Tarmée russe de la Pwina s'avançait contre lé 9% Le combat s'engagea, avec fureur. Le a^ cAirps^, soutenu par la garde , tint rennemi e» échec toute la: journée, et lui fit même éprojay.pjr des pertes: con- ' sidérables. M^is^ il n'en était pas ainsi de Fautrer corps : les russes le repoussàiesit dé position ea: position. Enfm , assailli p»r des fortes trop 4upcrieures • il se vit contraint ^ s^ès Une Mgoiù**-: reuse. résistance , de se replier jusqu'à la rivière. J)H le matin , aussitôt que l'épouvantable' ^ai noûnade qui avait annoncé l'approche de Fennemi, s'était fait entendre, toute la mas^e^ restée I encore sur la rive gauche , s'était portée en désor-^ dre \^ers le$ poats> Les pli^s robustes s 'ouvraient j lia passage' à coups de sabre , et ^en renversant i tout ce qui était devant eux. Les voitures, b^ur*- : tées les unesi cor^re les autres , étaient culbutées I sur les Qxalbeureux donjt elles se trouvaient entourées. Leâ chevaux qui s'abattaient , les bornâmes qui tombaient étaient écrasés impitoyable*ment. Grand nombre de passagers furent poussés dans la rivière ; d'autres s'y jetèrent vjalûntairer ment dans l'espoir de se sauver à la nage : mais il y en eut peu qui parvinrent à gagner la rive opposée ; la plupart furent emporté? par les glaces. IV 9
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LVnncmî arriva , sur le soir, à peu de distance de la Êérëaiaa ^ et fit pleuvoir sur la foule , qui , depuis trois jours , attendait Tinstant du passage , une grêle de boulets et de mitraille. Ce ne fut plus alors qu^un massacre ëpouvaniable , qu'ufie véritable boucherie; et* beaucoup d'entre ceux qui ne furent pas atteints pânr le feu des russes, périrent assomméS'pàr lie tirs camarades , tant la concision et le délire étsàent extrêmes.
La nuit vint enfin mettre un terme à ces calamités. QuelqueiSi' parties du 9*. corps passèrent la Bérézina I mais presque tout le reste fut anéanti. Une division entière se rendit à discrétion. Les ponts furent bréMs, et tous les malheureux qui se ti-ouvaient encore sur la rivé gauche , furent sacrifiés.
Ce fut alors que les russes reconquirent tous les trophées , toutes les richesses qui avaient été emportées de Moskou. Us s'emparèrent aussi des' dépouilles des malheureuses familles de négocians et d'artistes français , qui, n'ayant pas quitté cettfe capitale à l'approche de leurs compatriotes^ avaient pris le parti de se retirer avec eux (i). Enfin, on fut forcé d'abandonner tout ce qui restait du ma-
{i) Les femmes qui faisaient partie de ces familles furent les êtres qui eurent le plus à souffrir. La pluj^art étaient ^ pied , en souliers minces ^l vêtues de robes légères: Elles «^berchaient à se dérober à Pexcessive rigueur du froid ave«
VlNGT-DEUXtfeMt:. 1 3 1
lériel de l'armée , ainsi que la caisse , el , ce qui e'iait Lien plus précieux encore>Ues vivres qu'on avait transportés jusque-là.
Lorsqu'on eut cessé de se battre, on revint au village où le quartier-général était établi. On le trouva encombré de ceux des blessés qui avaient pu s'y traîner. En peu d^instans tous les bâtimens où ils s'étaient réfugiés furent abattus pour fournir aux feux des bivouacs; et Ton ensevelissait sans remords , sous les décombres , tous les malheureux qui ne pouvaient se transporter ailleurs. Où. fit pourtant , à Buonaparte , la grâce de lui laisser le grenier de la maison qu'il occupait ; on se contenta d'en arracher le faîte. \
La nuit du 28 au 29 fut des plus funestes : il faisait , au milieu des marais dont on était environné , un froid humide et pénétrant , et on manquait entièrement de vivres. Le lendemain, les bivouacs furent jonchés de cadavres. Cepeiidant on se trouvait encore à quatre-vingts liepeà de Wilna. La grande route de cette ville était ocupée ; et Minsk , où il y av^it des magasins considérables , était au pouvoir de l'ennemi. Il fallut donc suivre une sorte de chemin de traverse , qui
des lambeaux de pelisses ou de capotes enlevées aux cadavres des soldats. Souvent même il fallait qu'elles portassent encore leurs enfans entre leurs bras. '^
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conduisait en ligne droite à Wilna. Tous les blessés furent encore abandonnés , sans aucun secours» et au milieu des cadavres , à leur malheureux sort.
Pendant les premiers jours, on suivît un chemin fort étroit , élevé sur un terrain marécageux et coupé par des ponts de bois de plus de quatre cents toises de longueur. Il est inconcevable que Fennemi ait négligé de brûler ces ponts : il eut suffi d'en détruire un seul pour que l'armée française eût été dans Fimpossibilité absolue de continuer sa retraite.
Des fossés très-profonds bordaient le chemin de chaque côté ^ et le^sépàraient des marais fan-^ geux <Ju'il traversait. On allait péle-méle sur cet espace étroit et obstrué par Tartillerie et les voitures des équipages. Si par malheur quelqu'ua était jeté sous les roues ^ les conducteurs ne daignaient pas ralentir un instant leur marche , pour lui donner le tems de se dégager. Un grand nombre d'hommes furent précipités dans les fossés ^ et périrent dans la boue dont ils étaient pleins. D'autres ayant voulu se frayer un passage au milieu des marais, qu'ils croyaient assez fortement gelés pour les soutenir , enfoncèrent jusqu'à mi^ corps dans la fang.e , et ne purent s'en tirer. La température était devenue humide depuis quelques jours; on était même menacé d'un dégel complet; mais le froid reprit bientôt avec une nouvelle force.
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Aptes avoir franchi les marécages de la BcrémnSL j on entra dans un pays montueux et couvert cle forêts de sapins , au milieu desquelles le chemin se trouvait souvent resserré « sur un espace plus ou moins long. Toutes les fois qu^on arrivait à ces défilés , la précipitation que chacun mettait à s^y engager , occasionait bientôt Tencombrement et toutes les misères qui en étaient la suite.
De jour en jour la position des malheureux débris de Tarmée française devenait plus affreuse. Les corps de la Pwina étaient déjà tout aussi désorganisés que ceux qui revenaient de Moskou. A chaque instant on abandonnait des canons et des équipages. Les soldats jetaient leurs fusils, leurs gibernes et leurs sacs. L^argent n^exerçait plus sa puissante influence ; étant devenu un fardeau inutile , c^était la première chose dont on se débarrassait. La route en était semée , .ainsi que d^autrès objets de prix. Toutefois , par un contraste remarquable , il y eut des hommes qui préférèrent mourir accablés sous le poids de leur or , plutôt que de s^en dessaisir.
Le froid devenait cependant toujours plus vif, et Ton était dépourvu de ce qui pouvait en adoucir la rigueuf . On manquait surtout de Souliers et de bottes , et l'on ne pouvait y suppléer que très-imparfaitement. L'habillement répondait à la cbaus^ lure. Chacun était surchargé des guenilles les plus
l34 LIVRE
sales, et disposées de la manière la plus grotesqye. On n'apercevait, sous les coiffures les plus bizar-' rcs , que des cheveux en désordre , que des yeux caves, des joues décharnées et une barbe longue et dégoûtante. L'armée, etifin, semblait n'être plus composée que de spectres cffrayans. Malgré tout ce qu'on faisait pour la prévenir , peu de personnes échappèrent à la congélation.
L'état moral n'était pas moins déplorable que l'état physique. L'armée ne formait plus qu'une bande d'hommes abrutis et dégradés. On était devenu cruel par calcul. Quand un malheureux succombait, on était sur qu'il ne se relèverait plus; et avant qu'il eût rendu le dernier soupir, on lui arrachait les misérables vêtemens qui le couvraient. En peu d'instans il était dépouillé de tout , et on le laissait expirer dans cet alTreux état de. nudité. Un très-grand nombre d'hommes étaient réellement en démence, A leur regard fixe , hébété , on. les reconnaissait facilement dans la foule , au milieu de laquelle ils marchaient en gardant le plus morne silence. On ne pouvait en tirer que des réponses sans suite et dépourvues de sens. Ils semblaient impassibles. l-*es outrages , les coups même don{ on les accablait souvent (i), ne pou-
(i) M. Labaume y Campagne de Russie, impute à plusieurs de ces malheureux , et encore à d^autres , d^avoir d6«
TINGT-DEUXIÈME. l35
Talent les faire sortir de cet état de stupidité <}ui , chez plusieurs , s est prolongé jusqu^après leur retour en France.
Le découragement s'était emparé de tous. On n'avait plus qu'une seule pensée, celle de sauver ses jours. Pour tout dire , en un mot, cette bravoure même , dont on avait donné tant et de si grandes preuves , avait fait place à la plus insigne lâcheté. A l'apparition de quelques cosaques , ou plutôt de paysans armés de longs bâtons , une terreur panique saisissait tous les esprits. Ceux qui avaient encore des armes les jetaient , où pour fuir plus promptement , ou pour qu'on ne pût leur supposer l'intention d'avoir voulu se défendre , s'ils étaient pris. Cent grenadiers se seraient laissé arrêter et conduire par quelques-uns de ces paysans , sans songer à résister ; mais les barbares dédaignaient d'emmener les malheureux tombés en leur pouvoir , et ils les chassaient à coups de bâton , quand ils les avaient mis entièrement à nu.
L'excès de Pinfortune avait banni tout sentiment d'honneur et de probité. Le vol , llnceiidie ,
voré des raJavres. Un autre témoin oculaire , M. Bourgeois ne nie pas la possibilité du fait ; mais il déclare ne pas en avoir été témoin. Un auteur que nous citerons plus loin , ne laissé point de doute à ce sujet*
i36 riva»
le meurtre , n'étaient plus que des choses ordinaires. De même .qu'on brûlait Une maison pour se chauffçr un instant , on enlevait sans scrupule à un malheûreu]^ les seules ressourcée qu'il eût pour soutenir son existence. On Taurait assassiné sans plus de remords t si on aVait pu s^en promettre quelque avantage.
Au milieu dé ce désastre inexprimable, la garde, quoique affaiblie , avait conservé Ses rangs , ses armes et ses drapeaux. Buonaparte marchait à la tête des grenadiers, et entouré d'un nombreux état-major. Comme la plupart des officiers-généraux qui raccompagnaient, il était couvert d'une pelisse et coiffé d un bonnet foarré à la polonaise. Le froid était trop vif pour qu'on pût tenir long-tems à cheval, et il cheminait presque toujours à pied. Il avait conservé tout son embonpoint , et aucune altération ne paraissait sur sa figure de marbre ainsi que son cœur.
On s'avançait de la sorte et à grands pas vers 'Wilna , qu'on croyait devoir être le terme de tant jde maux.. Le pays qu'on avait parcouru en approchant de cette ville , n'était plus aussi dénué de ressources , et la poursuite de Tennemi n'était plus assez vive pour qu'il fût impossible de s'étendre sur les côtés du chemin. En conséquence, on se procura quelques vivres. Mais si , sous ce rapport ,' on éprouva un pe,u de soulagement , kSi
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souffrances salaient encore accrues par la rigueur du froid , dont ^intensité devenait toujours plus forte. Â Smorghony , ville où Ton rejoignit la grande route , il se fit sentir avec une telle violence, que dans les journées des 6, 7 et S décembre , le thermomètre descendit jusqu'à 26 et 27 degrés au-dessous du point de congélation. Peu de personnes en évitèrent les atteintes, et chaque jour il moissonnait un grand nombre de victimes. Les nuits , surtout , étaient très-meurtrières. Pour ne pas succomber y il ne fallait rien moins qu'un exercice continuel. Si , abattu par la fatigue , ou se laissait aller au sommeil loin du feu , le sang se glaçait en peu de tems dans les veines , selon racceplion rigoureuse du terme , et Ton passait , sans s'en apercevoir , d'un engourdissement lé,thargique à la mort.
Tandis que les élémens étaient conjurés contre les malheureuses victimes de son insatiable ambition , Buonaparte formait le projet de les abaiydonner , pour aller en France aviser aux moyens de réparer ses pertes et d'effacer sa honte. En arrivant à Smorghony , il apprit que le chemin était sûr jusqu'au Niémen. Après avoir fait venir les chefs des corps d'armée , il sortit de son cabinet , suivi de quelques-uns de ses grands-officiers. En traversant un salon , il rencoiitra Murât, son beaufrère , et lui dit d'un ton léger : j4 çoiis \ roi de
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tapies ! Il monta ensuite en voiture , et prit la route de Wilna.
A la nouvelle de cette fuite précipitée , il y eut uri cri général d'indignation. On n'eut pas d'expression assez forte pour exhaler toute la fureur qu'inspirait une conduite que Ton considérait comme une lâche trahison. La garde , qui jusque-là était restée réunie , se débanda aussi , et bientôt il fut imposable de reconnaître, parmi la foule , ceux qui Tavaient coniposée* Quant à Murat , mécontent , peut-être , du commandement qu on lui avait remis , il affecta de ne se mêler de rien , et il ne voulut donner aucun ordre. \
On avait trouvé à Osmiana , environ dix mille hommes de troupes fraîches , venus à la rencontre de l armée , à laquelle ils avaient aniené un convoi de vivres , qui lui fut d*un grand secours. Au bout de trois jours , cette belle division , qu' était composée de jeunes allemands , fut réduite, par. les fatigues de la marche et la rigueur du froid , à moins de trois mille hommes. On les voyait d'abord chanceler quelques instans ; bientôt ils étaient comme frappés de paralysie ; ils laissaient Tctomber leurs bras ; leurs armes s'échappaient de leurs mains; leurs jambes fléchissaient , et ils succombaient. I! semblait que tout leur sang fût refoulé vers la tête , tant ils avaient la figure rouge
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et gonflée ; et , ce qui est à la leltre , des larmes de sang s'échappaient de leurs yeux (i).
Cependant on approchait de Wilna , que Ton considérait comme le port oi Ton espérait trouver repos et sûreté , après tant de calamités. C'était à qui arriverait le premier. On voyait des malheureux, dont les pieds et les mains étaient gangrenés par 1^ gelée, se traîner, presque sans connaissance, sur le chemin » dans Tespoir de gagner cette ville où, disaient-ils, ils mourraient conlens. On y parvint enfm. Durant plusieurs jours , l'armée y entra par portions plus ou ihoins considérables. En peu ^e tems toutes les maisons furent encombrées. Les hangars , les cours,, les rues même, furent couvertes d'hommes épuisés et mourans qui ne pouvaient aller plus loin. '
Wilna renfermait des ressources immenses , dont on ne retirai que peu d'avantages. On éluda, par de vaines formalités, de faire des distributions; mais les, soldats découvrirent quelques magasins de l^cuit et d'éau-de-vie , qui furent livres au pillage et procurèrent quelques secours.
Les habitans ne pouvaient revenir de la surprise que- leur causait le retour désastreux de cette armée , qu'ils avaient vue naguères si^flo-
(0 M. Bourgeois y pag. ijS.
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rbsante et si bellie. En général , ils ne fureni point sourds à la voix de la pitié , et on ed obtint des vivres en les payant ; car Vargent avait recouvré là toute sa valeur. Les jui& , surtout J ne manquèrent pas de s^approprier , au plus vil j>rix 9 les effets précieux qu^on avait sauvés du naufrage.
On espérait demeurer quelque tems à Wilna, pour se remettre d^ tant de fatigues ; mais à peine y avait-il douze heures que toute Tarpée y était réunie , que le canon se fit entendre, et que le cri, cosaques ! retentissant à toutes les oreilles, porta la consternation dans les cœurs. On ne songea plus alors qu'à la fuite. L'approche des russes changea aussi bientôt les dispositions deshabitans. Craignant que leur ville ne devînt le théâtre d^un combat , ils témoignaient hautement l'intention qu'ils avaient de tomber sur les français pour les expulser.
Tandis que le trouble régnait dans Wilna , les faibles restes de la division qui avait fait l'arrièregarde depuis Osmiana , soutinrent un combat dont le résultat fut leur anéantissement. Cependant on ne donnait' aucun ordre pour l'évacuation de la place. Un grand nombre de maraudeurs se précipitaient dans les 'magasins qui n'étaient plus gar? dés , et prenaient tout ce dont ils pouvaient se charger. Le manque de moyens de transportât II-
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?rer a peu près au pillage toutes les caisses miiilaires ; et chaque individu de rarmée , put ,' sur un simple reçu , toucher la somme qu^il voulait.
Toute la soire'e et une partie de la nuit se passèrent dans cet état d'agitation et de désordre. Enfin , à deux heures du matin , ceux auxquels il restait encore assez de force, moralement et physiquement , pour continuer leur route , étaient sortis de Wilna et s'enfuyaient vers Kowno. Lorsqu'il n'y eut plus rien à craindre de la part des. français , la populace de la première de ces villes se livra à toutes sortes d'excès envers les malheu-* reux traîneurs qui tombèrent entre ses mains , et dont un grand nombre furent massacres. Les juife surtout se signalèrent par les actes les plus atroces. Beaucoup d entr'eux , sous prétexte de ne pas s'exposer à la vengeance de leurs anciens maitces , jetèrent par les fenêtres les soldats français, ma- I lades et mourans , qui s'étaient réfugiés dans leurs maisons. D'autres les exposèrent dans les rues, après les avoir entièrement dépouillés. Itidignés d'une telle conduite, les russes; quelque tems après , firent pendre quelques-uns de ces infamies israélites.
On laissa à Wilna plus de vingt mille hom* mes (i) , dont* moitié au moins étaient des olïi-
I 0) On ne lirasans doute qu^ayec horreur l'extrait suîVaul
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ciers de tout grade, qui , la plupart j aimèrent mieux se constituer prisonniers , que d aller plus loin. Cette ville échappa , comme par miracle , au
du Tableau de la puissance militaire et politique de la Riessie , eniSï'j . par sir Robett^Wilson , page 27.
w Plus (le dix sept mille hommes morts et mourans , grlt's el gelans, furent laissés da ils les hôpitaux de Wilna. Lt's corps des premiers, rompus, servaient à boucher les ouvertures des fenêtres , des planchers et des murs. Dans un des corridors du grand couvent , plus de quinze cents corj.s étaient entassés transversalement les uns sur les autres comme dés lingojts de fer^ou de plomb. Quand on les emporta sur des traîneaux pour les brûler, la variété de leurs attitudes présentait les figures les plus extraordinaires ; aucun d'eux ne paraissait avoir été gelé dans un éfat de repos ; chacun était fixé dans la derni^Te action de sa vie, dans la dernière direction donnée à ses membres; les yeux mêmes retenaient encore leur dernière expression de rage , de douleur ou de supplication. Sur les routes , les bommes étajent rassemblés autour des ruines brûlantes des chaumières, qu^un mauvais esprit de destruction avait incendiées; là, ils nettoyaient et mangeaient les corps brûlés de leurs semblables; tandis que des milliers de chevaux expiraient en gémissant , déchirés , hachés en lambeaux pour satisfaire une faim terrible qui ne connaissait plus la pitié. Sous la plupart des hangars, des hommes , à peine vivans , avaient entassé sur leurs corps gelés des carcasses humaines , que la communication de la chaleur animale corrompait, et qui mêlaient les morts et les mourans dans une masse de putréfaction. »
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pillage et a Tincendie. Depuis Moskou, c était la seule qu'eu n'eût pas saccagée.
Oq ne conduisit pas loin les bagages qu'il avait été possible de sortir de "Wilna ; ils furent tous arrêtés à une lieue de la ville, au bas d une pente fort Foide qui élait couverte de verglas. Les chevaux j glissant à chaque' pas , ne purent tirer les voitures qui se culbutèrent les unes sur les autres, et il n'y en eut pas une seule de sauvée. Là, furent abandonnés tous* les équipages de la maison de Napoléon. Ils furent livrés au pillag^é , et on y trouva une foule de choses précieuses , et , en-, tr'autres , les marques de la dignité impériale.
Tout le matériel étant perdu , on poursuivit la marche avec rapidité. Le 12 décembre, on repassa le Niémen à Kowno , ville qui fut aussi livrée au pillage ; après quoi on y mit le feu. L'armée était réduile à trente mille hommes. (i) ,
(i) IVote officielle contenant le nombre de cadavres , d hommes et de chevaux <jui ont été brûlés en Russie, après la retraite des français.
Dans le gouvernement de Minsk, jusqu'au hommes, chevatug.
i5 janvier i8i3 j* • • • ^^i797 ^,746
Pans le même , il restait à brûler à la même
4z\s. .^^ 3o,io6 a7,3i6
A reporter . . • 48,903 3o,o6a
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épuises de fatigue , minés par. 1rs prlralioiiis / et
la plupart portant en eux le germe d'une mort
hommes, chevaux.
Report d'autre part • • • V^^^9^ 3o,o(^ia Dans le gouvernement de Moskou , jus«-
qu^au 3 février. •••••*«••• 49?7^4 ?^7»8S9 Dans le gouvernement de Smolensk , jus-
tju'au 20 février • . • 71,735 5i,4^o
Dans le gouvernement de Wilna. • • • 72,203 9^407
Dans le gouvernement de Kalougha . .. I1017 49^^4
Total * . 243,612 123,142
Nota. Lg note ofBcielle, insérée dans la gazette àé Saint- Pétersbourg , ajoute que ce dénombrement est \>\en loin d'être complet, parce que les gouverneurs avaient déjà fait brûler un grand nombre de cadavres , avant de recevoir Tordre de la cour d'en faire le compte. Elle porte , de plus , que les 3a, 106 cadavres humains et lès ^17,3 16 cadavres de chevaux , qui restaient à brûler dans le gouvernement de •Minsk, avaient été trouvés, presque tous, sur laBérézina. ( Recueil des Pièces officielles publiées par M. Sckoell, tome IF y page 3o4. )
Ce même auteur dit, dans son Histoire abrégée dès traités de paix j tam. X , pag* 17^» que plus de 100,000 prisonniers, parmi lesquels étaient 5o généraux, ont été faits, dans la retraite, depuis Moskou jusqu'au. Niémen» et que 90* pièces de canon ont été abandonnées. Il rapporte au5si un tableau tiré dt l'ouvrage de M* ile Plotho , aide-de-
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prochaine» Durant quatre mois, les malheureux qui la ((Composaient , errèrent encore de contrée en contrée , en butte aux outrages des habitans , qui leur témoignaient , sans ménagement , la haine qu'ils portaient à la nation française et à son in^ digne chef.
Les annales du monde ne contiennent pas ^ depuis les tems fabuleux juSqu^à nos jours , le tableau d'un désastre aussi épou^vafn table que celui dont nous venons de retracer les horribles particularités. L'expédition , dont il est le résultat , fondée sur un faux calcul et conseillée par une ambition en délire , n*a pas , selon les hommes versés dans Part de la guerre , été. conduite avec Thabilete qui avait signalé jusqu'alors les opérations militaires de Buonaparte. On lui reproche principale-* ment," comme général, d'avoir trop étendu sa ligne, et d'avoir négligé d'assurer ses derrières et^ ses flancs , avant de s'enfoncer dans un pays tel que la Russie, dont les habitans, quelque accueil. qu'ils lassent aux étrangers, sont- extrêmement attachés à leur religion , à leur prince , à l'hon-
dfr-camp^u roi de Prusse , et de qui nous avons déji parlé , tableau d'où il résulte qu^au i*'. janvier i8i3, le noinbr« <ies français revenus de Russie, ne se montait qu'à i8,8o« hommes , et celui de leurs alliés , qu'à 421^00.