CHAPITRE XVI
Retour de Napoléon à Paris.
Pendant \es deux ans que Napoléon venait de commander en Italie, il avait rempli le inonde de l'ëclat de ses victoires: la coalition en avait été divisée. L'empereur et les princes de l'Empire avaient reconnu la république. L'Italie tout entière était soumise à ses lois. Deux nouvelles républiques y avaient été créées dans le système français. L'Angleterre seule restait armée ; mais elle avait manifesté le désir de la paix, et si le traité n'avait point été signé, il fallait en accuser la folie du Directoire après le 18 fructidor.
A ces résultats si grands , obtenus sous le rapport des relations extérieures de la république , se joignaient tous les avantages qu'elle avait recueillis dans son adminisitration intérieure , et dans sa puissance mi •
Résultat
des campagnes ii'llalie.
( i68 ) litaire. A aucune époque de son liistoire , le soldat français n'avait éprouvé plus vivement le sentiment de sa supériorité sur tous les soldats de l'Europe. C'était à l'influence des victoires d'Italie que les armées du Pvhin et de Sambre-et-Meuse devaient d'avoir pu reporter les couleurs françaises sur les bords du Lach , oii Turenne , le premier, les avait arborées. Au commencement de 1796, l'empereur avait cent quatre-vingt mille hommes sur le Rhin , il voulait porter la guerre en France. Les armées de Sambreet-Meuse et du Rhin n'avaient point de forces suffisantes pour lui résister. Les journées de Montenotte , de Lodi , etc. , portèrent l'alarme à Vienne ; elles obligèrent le Conseil aulique à rappeler successivement de ses armées d'Allemagne, le maréchal Wurmser, l'archiduc Charles et plus de soixante mille hommes , ce qui rétablit l'équilibre de ce côté , et permit à Moreau et à Jourdan de prendre l'offensive.
Plus de cent vingt millions de contributions extraordinaires , avaient été levés en Italie ; la moitié avait servi à payer, nourrir et réorganiser l'armée dans tous ses services; les autres soixante millions envoyés
( i69 ) au trésor de Paris, rayaient aide à pourvoir aux besoins de l'intérieur et aux serviees de l'armée du Rhin. Mais le système des finances d'alors était si vicieux, l'administration si corrompue , la Trésorerie si mal gouvernée, que les armées en éprouvèrent peu de soulagement. Le Muséum national s'était enrichi des chefs-d'œuvre des arts qui embellissaient Parme , Florence et Rome, et qu'on évaluait à plus de deux cents millions. Les bâtimens conquis à Gènes, Livourne et Venise, avaient relevé la marine française. Les escadres de Toulon dominaient dans la Méditerranée, l'Adriatique et le Levant. Le commerce de Lyon , de la Provence et du Dauphiné commençail à renaître du moment oTi le grand débouché des Alpes lui était ouvert. De beaux jours paraissaient assurés à la France ; et c'était aux vainqueurs d'Italie qu'elle se plaisait à les devoir.
Cependant, le général auquel la France > g»devait tant d avantages et de richesses , re- de Napoiéo.. tournait en France aussi pauvre qu'il en était sorti. Il aurait pu accepter les millions qui lui furent offerts en Italie, il aurait pu s'approprier des sommes immenses , et il
à son retour d'ilalie.
revenait avec les économies faites sur ses appointemens , économies qui ne s'élevaient pas à cent mille écus. On avait cru un instant que la nation allait lui décerner quelque grande récompense ; le conseil des Cinq-Cents avait même rédigé l'acte , pour lui donner la terre de Chambord et un grand hôtel dans la capitale ; mais le Directoire s'alarma, on ne sait pourquoi, de cette proposition ; ses aflidés l'écartèrent. Ainsi Napoléon resta avec ses faibles économies 5 qu'il employa à l'achat de la Malmaison au nom de sa femme.
Dès l'arrivée de Napoléon , les chefs de tous les partis se présentaient chez lui : il refusa de les accueillir. Le public était extrêmement avide de le voir: les rues, les places par où l'on croyait qu'il passerait étaient pleines de monde ; il ne se montra nulle part. Il n'allait au spectacle qu'en loge grillée, et rejeta la proposition des administrateurs de l'Opéra qui voulaient lui donner une représentation d'apparat.
Le Directoire lui montrait les plus grands égards ; quand il croyait devoir le consulter, il envoyait un des ministres l'inviter à venir assister au conseil ; il y prenait place
Napoléon
membre
lie l'Iiislitut
iielle du Irailéde Canipo-Formio.
(17^) entre deux directeurs, et donnait son avis sur les objets du moment,
La proscription de Carnot ayant laisse 1798 une place vacante à l'Institut , ce corps s'empressa de la donner au général Bonaparte, qui , dès lors , en adopta le costume.
Le Directoire, voulant témoigner la re- Remise soien connaissance de la république au général de Tarmée d'Italie, lui donna une fête magnifique, dont le prétexte était la remise du traité de Campo-Formio. Des échafaudages furent élevés dans la place du Luxembourg, et les drapeaux, conquis en Italie, étaient groupés en dais au-dessus des cinq directeurs. Le discours de Napoléon fut simple ; il évita de parler de fructidor, des affaires du temps et de l'expédition d'Angleterre ; mais on remarqua les phrases suivantes : « Le peuple français , pour être libre, avait « les rois à combattre ; pour obtenir une « constitution fondée sur la raison , il avait « dix-huit siècles de préjugés à vaincre : la « religion, la féodalité, le despotisme, ont « successivement gouverné l'Europe ; mais ' de la paix que vous venez de conclure , « date l'ère des gouvernemens représenta- « tifs. Je vous remets le traité de Campo-
J,tlou&ie du Directuire.
« Formio ratifié par Fempereur. Cette paix « assure la liberté , la prospérité et la gloire « de la république. Lorsque le bonheur du « peuple français sera assis sur les meilu leures lois organiques, l'Europe entière « deviendra libre. »
Barras , chargé de répondre au nom du Directoire , dit «« que la nature avait épuisé « toutes ses richesses pour créer Bona- « parte. »
Les conseils , et le ministre des affaires étrangères , Talleyrand , lui donnèrent aussi des fêtes. Il parut à toutes , mais y resta peu de temps, C est dans une de ces fêtes qu'une femme célèbre (madame de Staël), déterminée à lutter avec le vainqueur d'Italie, l'interpella, au milieu d'un grand cercle, lui demandant quelle élait, à ses yeux, la première femme du monde , morte ou vivante : « C'est, lui répondit, en souriant, « Napoléon , celle qui a fait le plus d'en- « fans. »
Malgré tous les égards et toute la franchise que les Directeurs affectaient envers Napoléon , on apercevait aisément la peine qu'ils éprouvaient de sa grande popularité. Les troupes, en rentrant en France, le
( 17-^ ) portaient aux nues dans leurs chansons : elles proclamaient qu'il fallait chasser les avocats , et le faire roi. L'administration marchait mal; beaucoup d'espérances se tournaient vers le vainqueur d'Italie. Napoléon sentait toute la délicatesse et l'embarras de sa situation ; il refusa néanmoins de retourner à Rastadt , mais il consentit à accepter le commandement de l'armée d'Angleterre , pour en imposer à l'Europe.
C'est alors qu'il fît part au gouvernement Projet de
. ..| . . > l'expédition
d un projet qu il avait nourri secrètement d Egypte. au milieu de ses triomphes, et dont le savant Monge eut peut-être seul la confidence à Milan. Ce projet, qui devait affranchir Napoléon de la méfiance du Directoire et de la nullité du commandement dans lequel on prétendait l'exiler, était la mémorable expédition d'Egypte. Le plan de cette expédition, dont le succès, démontré infaillible, ouvrait la route de l'Inde à la gloire française , fixa toute l'attention du Directoire et lui parut satisfaire tous ses intérêts, dont le moindre , sans doute, était l'éloignement de rhomme qui lui portait ombrage.
Les troupes qui composaient la préten-
( '74 ) due expédition d'Angleterre, étaient cantonnées en Noimandie , en Picardie et en Belgique. Leur nouveau général fut les inspecter sur tous les points , mais il voulut parcourir les déparlemens incognito. Ces courses mystérieuses inquiétaient d'autant plus à Londres , et masquaient davantage les préparatifs dans le Midi. C'est en faisant ces courses que Napoléon conçut les grands projets d'établissemens maritimes qu'il fit exécuter à Anvers , sous l'empire , et qu'il reconnut les avantages que Saint-Quentin retirerait du canal, ouvert depuis , sous le consulat; c'est aussi dans ce voyage qu'il fixa ses idées sur la supériorité que la marée donnait à Boulogne sur Calais, pour tenter, avec de simple péniches , une entreprise contre l'Angleterre.
Soulèvement Pendant que l'on s'occupait en secret de l'expédition d'Egypte , l'aristocratie de la Suisse faisait des efforts pour conserver la prépondérance que le Directoire voulait lui ravir, en donnant à cette république fédérative , une constitution unique , semblable à celle de la France. Les petits cantons se soulevèrent à l'aspect d'un bouleversement qui froissait leurs intérêts: il fallut faire
de la Suisse.
Re'lablisscraent
lie la république
romaine.
mlervenir les troupes françaises ; le sang coula, l'Europe fut alarmée.
D'un autre côte', la Cour de Rome, plutôt aigrie que corrigée par le traité de Tolentino, persistait dans son système d'aversion contre la France. Ce cabinet de faibles vieillards sans sagesse, fit fermenter autour de lui l'opinion. Des scènes tumultueuses eurent lieu dans cette capitale : le jeune Duphot, général de la plus belle espérance, qui devait épouser une des sœurs de Napoléon, fut assassiné, en cherchant a empêcher le désordre : l'ambassadeur dut se retirer à Florence. Napoléon, consulté sur cette affaire, répondit qu'il fallait corriger la Cour de Rome, et non pas renverser le St.-Siége ; mais La Reveillère, entouré de ses théophilantropes , fit décider qu'on détrônerait le pape. Berthier reçut l'ordre de marcher sur Rome avec une armée , et de rétablir la république romaine ; ce qui fut exécuté. Le capitole vit de nouveau des consuls, un sénat , un tribunat. Le peuple , enivré par l'idée de l'indépendance, entraîna la plus grande partie du clergé.
Enfin, pour mettre le comble aux em- Bemadone barras du moment , une imprudence du
insiillé a Vienne
( «76 ) général Bernadette , ambassadeur à Vienne, qui arbora le drapeau tricolore au haut de son hôtel, faillit à compromettre la paix entre l'Autriche et la république française. La population de Vienne avait arraché le drapeau tricolore, et insulté Bernadotte. Le Directoire voulut déclarer la guerre à l'Autriche ; mais l'empereur donna des satisfactions.
Cependant , Napoléon commençait à craindre qu'au milieu de ces orages, une entreprise en Orient ne fût devenue contraire aux vrais intérêts de la patrie. Il demanda au gouvernement d'ajourner l'expédition d'Egypte. Le Directoire , alarmé , craignant qu'il ne voulût se mettre à la tête des affaires , n'en fut que plus ardent à presser cette expédition.
Napoléon se Un parti , composé des députés influens
décide à partir - 11 "1 1 r • 1 •
pour l'Egypte daus Ics dcux conseils, les tructidoriens qui cherchaient un protecteur, les généraux les plus marquans et les plus éclairés, pressèrent long-temps Napoléon de faire un mouvement , et de se mettre à la tête de la république. Il s'y refusa ; il ne se croyait pas encore assez populaire pour marcher seul : il craignait de compromettre son ca-
( 177 ) raclère. Il se détermina à partir pour l'Egypte ; mais avec la résolution de reparaître dès que les circonstances viendraient à rendre sa présence nécessaire: il sentait que pour qu il fût maître de la France, il fallait que le Directoire éprouvât des revers en son absence , et que son retour rappelât la victoire sous nos dmpeaux.
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