‹ Histoire de Napoléon d'après lui-memeChapitre 41 sur 52 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Querelles de Napoléon avec Pie P^Il. — Incorporation de Rome à l'Empire. — Enlèvement du Pape. — Projets de Napoléon sur les Papes.

LiE second événement important de l'année î8io fut la réunion de Rome et des Etats de l'Eglise à l'Empire français. Elle eut lieu en vertu du sénatus-consulle du 17 février 18 10, qui fixa, en même temps, ce qui était relatif au temporel des Papes.

deiacuereiie ^" originc de la qucrelle qui dura si tongavec ikI'.iim; tcmps cntrc Napoléon et le Pape , datait de i8o5. Lorsque Pie VII quitta la France, après le couronnement, il partit avec le secret dépit de n'avoir pas obtenu de Napoléon les récompenses qu'il croyait avoir méritées ; mais l'Empereur ne pouvait pas trafiquer des intérêts de l'Empire pour l'ac- C[uit de ses propres scntimens: et d'ailleurs sa fierté ne lui permettait pas de laisser croire qu'il avait acheté ses complaivsances.

A peine le Pape eut-il mis le pied sur le sol italien, que les inlrigans, les brouillons, les ennemis de la France, profilèrent de ses dispositions pour s'en saisir, et dès cet instant, tout fut hostile de sa part. Ce n'était plus le doux , le paisible Chiaramontl, cet e'véquc d'Imola, qui s'était montré de si bonne heure digne des Id^mières de son siècle; sa signature n'était plus apposée qu'a la suite d'actes tenant bien plus des Grégoire et des Boniface que de lui : Rome devint le foyer de tous les complots tramés contre la France. Napoléon essaya vainement de le ramener par la raison, il n'était plus possible d'arriver jusqu'à ses sentimens. Les torts devinrent si graves , les insultes si patentes que l'Empereur dut agir à son tour. Il se saisit donc de ses forteresses, s'empara de quelques provinces, et finit même paroccuperRome, tout en déclarant que le Pape demeurait sacré pour lui dans ses attributions spirituelles, ce qui était loin de le satisfaire, regardant toujours sa qualité de souverain de Rome comme confondue et inhérente avec son caractère spiriluel.

La circonstance de la guerre dans la-

i8o9 quelle la France se trouvait engage'e avec Bniic rAutriclic et FEspasiic parut favorable au «'"" Saint-Sie'gc : il lança sa bulle d'excommunication dont on ne sut aucun mauvais gré au Pape, mais dont on fit tomber la resj)onsabilité sur le cardinal Pacca, qui l'avait signée. L'inlention de Napoléon était , si quelque individu eût été assassiné à Piome, par suile de cette bulle, de prendre ce ministre à partie ; mais elle excita partout le plus profond mépris, ce qui fut un grand bonheur pour les cardinaux et les prélats de la Cour de Rome.

Enièvemnii -^ ccUc cpoquc, Ics troupcs françaises dans

tiup-ipe. ]^.g Etats romains étaient peu nombreuses, et la bataille d'Essling ayant jeté quelques doutes sur l'issue de la guerre , la population de Rome était agitée: le Saint- Père, renfermé au fond de son palais, avait fait élever des barricades autour; elles étaient gardées par quelques centaines d'hommes armés qui exerçaient la plus grande surveillance. Les troupes françaises qui occupaient les postes ejitérieurs se prirent de querelle avec celles du Pape; elles se crurent bravées : tout cela excilait leurs sar- ( asmos. La situation du Pape élail dange-

reuse ; il elail à craindre que d'un moment à Tautrc, on en vînl aux mains: les balles ne respeclent personne. Le général commandant à Home fit les plus vives remontrances; il ne put faire cxiraprendrc que le Pape serai tbe aucoup plus en sûreté, gardé par la sainteté de son caractère , et que d'opposer la force à la force pouvait avoir les effets les plus funestes. ÎS'étant pas écouté , il prit alors conseil des circonstances : il adopta le parti de faire transférer le Pape à Florence : il le devait au Saint- Pèi'e, il le devait à la nation française, il le devait à l'Europe : qu'eût-clle dit si un sang si précieux eût été versé dans une rixe?

Un courrier de Piome instruisit l'Empereur à Schœnbrunn de l'enlèvement du Pape. Quoique mécontent de ce qui venait d'arriver. Napoléon ne pouvait pas désavouer son général à Piome ; sa conduile avait été obligée. Des eslafeltes furent aussitôt expédiées à Florence , à Turin , à Grenoble ; tous les. cas avaient été prévus par Napoléon , qui voulait que l'on eut les plus grands égards ])our Pie VIÏ. Il était impossible de le renvoyer à Piome sans s'exposer à des événemens dont les résultats

Inlrigues de la Cour lie Rome

pouvaient être encore plus fâcheux. On était à la veille de la bataille de Wagram , qui devait décider de la paix , et il aurait été temps alors de négocier avec le Saint- Siège, et de mettre un terme à ces fâcheuses affaires.

Le Pape fut envoyé à Savone , où il resta plusieurs mois , pendant lesquels on lui offrit de retourner à Rome , s'il consentait à ne point y troubler la tranquillité publique , à reconnaître le gouvernement établi , et à ne s'occuper que d'affaires spirituelles ;mais s'apercevant qu'on voulait le prendre par lassitude , et que le monde continuait à marcher sans lui, il adressa des brefs aux chapitres métropolitains de Florence et de Paris, pour troubler l'administration des diocèses , pendant les vacances des sièges, en même temps que le cardinal Piétro expédiait des vicaires apostoliques dans les diocèses vacans. Alon^ , pour la première fois, la discussion qui exislait depuis cinq ans , cessa d'êlre temporelle et devint spirituelle : ce qui donna lieu plus tard à la première et à la seconde réunion des évêques au concile de Paris, et à la bulle de 1811.

Kien n'était décidé encore sur Tétai tem- r '«"!«

Réunion des

porel du pape; et cette incertitude encourageait sa résistance. Napoléon se dé- F.iaisromjn. cida enfin à faire pour toujours la séparalion de la puissance temporelle d'avec la puissance spirituelle, et à ne plus souffrir le pape pour souverain. Le sénatus-consulle du 7 février 1810 , réunit les étals de Rome à l'Empire, et fixa ce qui était relatif au temporel des papes.

A toutes les époques, les dépulaiions des évêques ont toujours eu l'instruction d'offrir au pape son retour à Rome , pourvu qu'il reconnût le gouvernement temporel qui y avait été établi , et s'occupât exclusivement des affaires spirituelles ; mais il s'y refusa constamment.

Amené dans le palais de Fontainebleau , Arr;>ée pour mettre sa personne à l'abri d'une ten- ^ Fj„',l,„eUeau. talive qui devait avoir lieu par mer, il y occupa le logement qu'il avait habité précédemment , et ne cessa d'y être traité de la manière la plus grande. Sa cour était aussi bien qu'au Vatican. Napoléon ne le vit qu'en janvier i8i3, en compagnie de l'Impératrice. Pendant les trois jours qu'ils passèrent dans ce palais, et qui furent employés

CunfOïdat d F^nlaÎDeLlea

( 45o ) à la négociation du concordat de Fontainebleau , tous les rapports furent dans une forme amicale et gracieuse. C'est par la seule force du raisonnement que Napole'on arracha à Pie VII ce fameux concordat. Il fut signé devant plusieurs cardinaux , un grand nombre d'évéques de France et d'Italie, et une partie de la cour impériale.

Ainsi Napoléon avait enfin obtenu la séparation tant désirable du spirituel d'avec le temporel, qui est si préjudiciable à S. S. et dont le mélange porte le trouble dans la société , au nom et par les mains mêmes de celui qui doit être le centre d'harmonie.

Dès lors l'Empereur allait relever le pape au-delà de tout ce qu'il pouvait espérer, Projfis l'entourer de pompes et d'hommages; il l'eût amené à ne plus regretter son temporel, il en evit fait une idole : il serait demeuré près de Napoléon ; Paris fût devenu la capitale du monde chrétien, et l'P^mpereuf eût dirigé le monde religieux ainsi que 1^ monde politique.

L'établissement de la Cour de Rome dans Paris, eût été fécond en grands résultats : cette influence sur TEspagne , l'Italie, la confédération du Rhin , la Pologne,

(le Napoléon sur les Pafies.

( 45' ) aurait resserré les liens fédératifs du grand Empire, et celle que le chef de la chrétienlë avait sur les fidèles d'Angleterre, d'Irlande, de Russie, de Prusse, d'Autriche, de Hongrie, de Bohême, fût devenue Théritage de la France.

Napoléon aurait eu ses sessions religieuses comme ses sessions législatives ; ses conciles eussent été la représentation de la chrétienté , les papes n'en eussent été que les présidens ; l'Empereur eût ouvert et clos ces assemblées , approuvé et publié leurs décisions, comme l'avaient fait Constantin et Charlemagne; et si cette suprématie avait échappé aux empereurs c'est qu'ils firent la faute de laisser résider loin d'eux les chefs spirituels, qui ont profité de la faiblesse des princes ou de la crise des événemens, pour s'en affranchir et les soumettre à leur tour. Mais pOur arriver à ce grand résultat , Napoléon avait dû employer beaucoup d'adresse, déguiser surtout sa véritable pensée, et donner toul-afait le change à l'opinion; il dut présenter à la pâture publique des petitesses vulgaires , afin de mieux dérober l'importance et la profondeur du but secret. Aussi,

(452 ) était- ce avec une espèce de satisfaction qu'il se voyait accusé de barbarie envers le pape, de tyrannie en matière religieuse: Les étrangers surtout le servaient à son gré en remplissant leurs mauvais libelles de sa mesquine ambition, qui, selon eux, avait eu besoin de dévoi^r le misérable patrimoine de Saint-Pierre. Mais Napoléon savait bien, qu'au résultat, on lui reviendrait au-dedans , et qu'au-dehors on ne serait plus à temps d'y remédier. Que n'eût-on pas fait pour le prévenir, si on l'eût deviné à temps? car, quel eût été désormais son empire sur tous les pays catholiques et son influence sur ceux même qui ne le sont pas, à l'aide des membres de cette religion qui s'y trouvent répandus!

C'est un fait constant qui deviendra tous les jours démontré davantage, queNapoîéon aimait sa religion , qu'il voulait la faire prospérer, l'honorer; mais en même temps s'en servir comme un moyen social pour réprimer l'anarchie, consolider sa dominalion en Europe, accroître la considération de la France et l'influence de Paris, objet de toutes ses pensées: c'est par suite de cette idée que Napoléon était sans cesse occupé

( 453) de ramélioration et des embellissemens de Paris ; ce n'était pas seulement par amour des arts, mais aussi pour complément de son système. Il fallait que Paris fût la ville unique, sans comparaison avec les autres capitales. Les chefs-d'œuvre des sciences et àes arts, les musées, tout ce qui avait illustré les siècles passés s'y devaient trouver réunis; les églises, les palais, les théâtres devaient être au-dessus de tout ce qui existe. Napoléon regrettait de ne pouvoir y ti^nsporter l'église de St. -Pierre de Rome ; il était choquénde la mesquinerie de Notre- Dame.

En i8i3, sans les événemens de Russie, le pape eût été évêque de Rome et de Paris, et logé à l'Archevêché: le Sacré-Collége, la Batterie, la Pénitencerie, les Missions, les Archives l'eussent été autour de Notre-Dame et dans l'île Saint-Louis. Rome eût été transportée dans l'antique Lutèce.. Les glaces du Nord et la défection des alliés de Napoléon ont détruit à jamais tous ses grands projets.

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