CHAPITRE III
Napoléon entre au service.
,785. jL'E jeune jNapolcon venait d'accomplir sa dix-septième anne'e , lorsqu'il lut nommé lieutenant en second dans le régiment d'artillerie de La Fère : son brevet était dalé du i" septembre 1785. Il se disposait à aller rejoindre son régiment, lorsqu'il reçut un nouveau brevet de lieutenant en premier, dans le régiment de la même arme, résidant à Yalence : il prit aussitôt la roule opposée , et se rendit dans le Dauphiné.
Le premier hiver que Napoléon passa à son régiment , il avait pour camarades , Lariboissière et Sorbier, qui furent plus tard inspecteurs-généraux de l'artillerie ; d'IIédouville cadet, que Ton vit ministre plénipoienliairc à rrancfort ; Mallel , le frère de celui qui conduisit l'échaulfourée de Paris, en i8i3 ; Mabille , qui , de retour de l'émigration , fut placé dans les postes ;
Kolland de Villarceaux , depuis préfet de Nîmes , et Biissy, qui fut son aide-de-( ainp en i8i4. Mais son ami, son compagnon fidèle, était Demazzis cadet, avec lequel il avait été à l'école militaire ; sous l'empire , Napoléon lui confia le garde-meuble de la couronne.
Ainsi que cela se voit dans tous les corps, il y avait dans le régiment de Valence, des officiers plus ou moins aisés : Napoléon , recevant de sa famille ce qu'on appelait In grosse pension , se trouvait être un des plus riches: car deux officiers seulement avaient alors cabriolet : c'étaient les grands seigneurs du corps.
A son entrée dans le monde , le caractère de Napoléon éprouva un nouveau changement : il était sombre, silencieux à l'école militaire, il devint gai et plaisant au régiment , et n'était jamais des derniers en action lorsqu'il fallait faire quelque espièglerie.
Il y avait à cette époque , à Valence , une dame du plus rare mérite , qui , à cinquante ans , donnait le ton à la ville , c'était madame du Colombier, chez laquelle Napoléon fut bientôt admis. Elle ne larda pas à distÎR-
guer le jeune officier d'artillerie, et à lui porter le plus vif intérêt. C'est à madame du Colombier que Napoléon devait l'existence privilégiée dont il jouissait à Valence , existence qui fut fortement jalousée par ses camarades.Madame du Colombier introduisait son jeune protégé dans toutes les sociétés ; elle le faisait inviter à toutes les parties de plaisir de la ville et de la campagne ; en un mot, elle l'avait placé dans une situation supérieure , qui peut avoir grandement influé sur les destinées de sa vie : aussi Napoléon ne parlait jamais de cette dame, qu'avec la plus tendre reconnaissance. Madame du Colombier mourut au commencement de la révolution, à lafiuelle elle prenait le plus vif intérêt ; dans ses derniers momens, on lui a entendu dire que, s'il n'anivait aucim malheur au jeune Napoléon , il jouerait infailliblement un grand rôle.
Avant l'âge de vingt ans , Napoléon était des plus instruits ; il avait immensément lu, profondément médité; son esprit était vif , prouq)t , sa logique très -serrée. Partout il était remar([ué d'abord , et obtenait beaucoup de succès, surtout auprès du sexe,
que l'on préfère à cet âge , et auquel i! plaisait par des idées neuves et fuies, par des raisonneiuens audacieux. Les hommes redoutaient de s'engager avec lui dans des discussions quelconques.
Deux jeunes personnes faisaient alors les beaux jours de Valence, et s'y parlageaient tous les cœurs : c'étaient m;ulemoiselle de Laurancin et mademoiselle Sainl-Gerrriain , devenue ensuite madame de Montalivet ;.
mais Napoléon n'avait du goût que pour madomoiseîle du Colombier, qui , de son coté, n'était pas insensible aux soins du jeune officier d'artillerie. Celait leur première inclination , m':is telle qu'elle pouvait fêtre à leur âge, et avec l'éducation qu'ils avaient reçue. On se ménageait de petits rendezvous innocens: un entre autres eut lieu en été , au point du jour, et tout le bonheur des jeunes amans consista à mander des cerises ensemble.
On a dit plus tard , dans le monde , que madame du Colombier avait voulu ce mariage : mais que son mari s'y élait opposé, en alléguant qu'ils se nuiraient l'un à l'autre, tandis qu'ils éiaient faits pour faire fortune, chacun de leur côté. Tout cela est faux ; il
n'a jamais été question de mariage. Longtemps après , Napole'on , allant se faire couronner roi d'Italie, retrouva à Lyon mademoiselle du Colombier, devenuemadarae du Bressicux : il la revit avec grand plaisir, quoiqu'elle fût bien changée, et fit pour son mari ce qu'elle désirait. Il la plaça elleniêmc dame d'honneur chez une de ses sœurs.
Quels que fussent les agrémens que la société de Yalence procurât au jeune officier d'artillerie, ils ne lui firent jamais négliger les devoirs du service ni des occupations plus sérieuses. Il remporta , sous l'anonyme, le prix proposé par l'académie de Lyon , sur la question posée par Raynal : Quels sont les principes et les institutions à inculquer' aux hommes , pour les rendre le plus heureux possible Phe mémoire de Napoléon fut fort goûté; car il était tout à-fait écrit dans les idées du moment. Après son avènement au trône impérial, M. de Talleyrand fit déterrer ce mémoire des archives de l'académie de Lyon , et le remit à son auteur, qui, après en avoir lu quelques pages, jeta au feu cette première production de sa jeunesse.
Napoléon fît aussi , à cette même époque, le J^ oya g e sentimental dx\ iMont-Cénis, avec son fidèle Demazzis, qui ne le quittait jamais ; il avait commencé la relation de ce voyage , qu'il voulait écrire à la façon de Sterne ; mais il y renonça bientôt après.
Les circonstances et la réflexion ont beaucoup modifié le caractère de ISapoléon. Il n'est pas jusqu'à son style si serré, si laconique , qui ne fût alors amphatique et prolixe.
Durant son séjour à Valence , Napoléon courut , pour la première fois , le danger de perdre la vie. En se baignant dans le Rhône, ses forces lui manquèrent, le courant l'entraîna , et il disparut. Heureusement, ses camarades accoururent à son secours, le saisirent aux cheveux , et le traînèrent sur le rivage , privé de tout sentiment. Rendu à la lumière parles soins qu'on s'empressa de lui prodiguer , il avoua qu'il avait senti la vie lui échapper, et qu'il s'était cru de l'autre monde.
Il était encore en garnison à Valence, et ,.^, toujours lieutenant, lorsque la révolution commença. La direction que l'Assemblée
rominencement de Id révolution.
179S- Nomme ra^ilaiiic d'arlllii-rie.
( c)iis[iliianie imprima sur fous les esprits opéra iiii nouveau cliangenjcnl dans celui fie Napoléon , ii devint grave, observateur, peu communicatif; sa tenue fut encore plus sévère. On attachait alors une grande importance à faire émigrer les officiers d'artillerie. Ceux du régiment de Valence étaient fort divisés d'opinion. Napoléon, tout aux idées nouvelles, avec l'instinct des grandes choses, et la passion de la gloire nationale, prit le parti de la révolution, et son exemple iuilua sur la grande majorité du régiment. On le vit très -chaud patriote pendant toute la session de FAssemblée constituante ; mais ses idées et ses opinions se trouvèrent ébranlées sous la législative.
Au commencement de 1792, Napoléon fut nommé capitaine ; il voulut alors voir les choses de près , et se rendit à Paris. Il s'y trouvait au 21 juin et au 10 août : à la première époque, il fut témoin de l'insurrection des faubourgs , qui traversèrent le jardin des Tuileries, et forcèrent le palais. Il s'aperçut que cette foule, composée de tout ce que la populace a de plus abject, n'observait aucun ordre Au 10 août, il fil
f ^7 ) les mêmes remarques, et reconiiul combien il eût été facile à un chef de sangfroid , de contenir ces masses formidables, mais peu redoutables.
Vers celle époque, la situation de la 1793- Corse offrait des dangers à toutes les fa- enCors"? milles de cette île , qui étaient dévouées à la France. Napoléon, inquiet pour la sienne, obtint un congé , et se rendit à Ajaccio. La terreur y régnait. Paoli, ce vieillard qui jusqu'alors avait combattu pour l'indépendance et la liberté de son pays , et pour lequel Napoléon avait eu le plus sincère attachement , Paoli cherchait à livrer la Corse aux Anglais, dont les troupes avaient déjà débarqué dans l'île. Les palrioles corses cherchèrent à opposer quelque résistance : on organisa des bataillons de gardes nationales ; Napoléon en commanda une partie, et combattit à leur tète. Paoli el les Anglais l'emportèrent : ils brûlèrent Ajaccio. La maison de Bonaparte fut incendiée. Alors eut lieu celte grande émigration de Corses, qui se jetèrent à la hâte sur ton le la côte de la Méditerranée. La famille Bonaparte, qui avait constamment refusé d'embrasser le paiti des Anglais, fut aussi forcée de ga-
( 28 ) gner le continent; elle vint se fixer à Mart>eille. Napole'on partit aussitôt pour Paris ; il y arriva au moment où les Marseillais venaient de livrer Toulon aux Anglais,