CHAPITRE IV
Siège de loulon.
A l'âge de vingt-quatre ans, Napoléon, ,.93 simple capitaine d'artillerie, e'tait encore SiegedeTouion. inconnu au monde, qu'il devait remplir de son nom. Il était depuis peu à Paris , au moment où les prétendus fédéralistes de Marseille et de Toulon venaient délivrer cette dernière place aux coalisés anglais , espagnols, napolitains, sardes, etc. Le général Cartaux, qui venait de battre les Marseillais, s'approchait de Toulon , avec les troupes détachées de l'armée des Alpes ; et le général Lapoype était parti de Nice avec la même destination. Les comités de Paris sentaient le besoin d'envoyer à cette armée un officier d'artillerie , capable de diriger les opérations du siège de Toulon. Les notes qu'ils trouvèrent au bureau de Fartillerie leur firent jeter les yeux sur Napoléon. Il y lut envoyé aussitôt , avec le grade de chef de bataillon.
chef debataillun.
^apoléon. Le général Cartaux venait de forcer les
gorges d'Ollioiiles, et s'était établi au Beaussel , lorsque le jeune commandant d'artillerie arriva au quartier-général. Il aborde le général , homme superbe, doré depuis les pieds jusqu'à la tête, qui lui demande ce qu'il v a pour son service. Napoléon présente modestement la lettre qui le chargeait de venir, sous ses ordres, diriger les opérations de rarlillerie. « C'est bien inutile , lui dit le général , en caressant sa moustache , nous n'avons plus besoin de rien pour reprendre Toulon. Soyez pourtant le bien-venu ; vous partagerez la gloire de le brûler demain , sans en avoir partagé la fatigue. » Et il fit rester l'officier d'artillerie à souper.
Le général Cartaux s'était effectivement occupé des préparatifs pour brûler l'escadre coalisée dans la rade de Toulon, et le lendemain matin , il n'eut rien de plus pressé que de conduire le commandant d'artillerie sur les lieux. Mais quel fut l'étonnement de Napoléon , en examinant les singulières dispositions du général en chef ! Il avait fait placer les batteries hors de portée; la plupart des canons étaient placés de
manière à n'avoir point de recul, et les boulelvS étaient ( liauiTés à de fort grandes distances des batteries, sans que Ion eut aucun moyen de les y apporter, lorsqu'ils auraient été rouges. Le commandant d'artillerie crut un instant qu'on voulait le mislilier ; mais la gravité du général ne lui laissa plus aucun doute sur son inconcevable ignorance. Il employa alors toute la réserve et tous les ménagemens possibles pour ne pas heurter les idées du général en chef, et obtint , non sans peine , que l'on tirerait le coup d'épreuve pour bien s'assurer de la portée des batteries. Ce coup d'épreuve n'atteignit pas au tiers de la distance ; ce qui fit beaucoup crier le général et son aidede-camp Dupas contre les aristocrates, qui avaient, sans doute malicieusement, gâté la poudre
Pendant cette épreuve, le représentant du peuple Gasparain , homme de sens, éclairé, et qui avait servi, arriva sur les lieux. Napoléon, jugeant le moment favorable, et prenant audacieusement son parti , interpelle le représentant , lui démontre sans ménagement l'ignorance inouie de lout ce qui l'entoure, et le somme de lui faire don-
ner la direction absolue de tout ce qui esf dans ses attributions. Dès cet instant, le commandant d'artillerie fut saisi de la direction du siège , et commanda en maître, 1793. Son premier soin fut d'appeler près de
lui un grand nombre d'officiers de son arme , que les circonstances de la révolution avaient éloignés. Le colonel Gassenti fut mis à la tê[e de l'arsenal de construction de Marseille.
Novembre. Eu moius dc slx scmalucs, Napoléon était parvenu à former et à approvisionner un parc de deux cents bouches à feu. Les batteries furent placées sur les points les plus avantageux du rivage ; leur effet fut bientôt tel, que les bâtimens anglais, après avoir éprouvé des pertes et de grandes avaries , se virent obligés de s'éloigner de cette partie de la rade.
En parcourant les batteries , Napoléon arriva dans Tune d'elle au moment oii un des chargeurs venait d'être tué : il prit le refouloir dont ce canonnier venait de se servir, et chargea lui-même plusieurscou ps. Au bout de quelques jours, le jeune commandant d'artillerie fut couvert d'une gale lrès-ma!ignc. On sut alors que le canonnier
( 33 ) mort en était infecté. Le mal disparut après un le'ger traitement , mais il n'était que rentré. La santé de Napoléon fut dès lors affectée : il devint chétif et débile, tel qu'on l'a vu durant les campagnes d'Italie et d'Egypte. Ce ne fut que plusieurs années après, que Corvisart lui rendit la santé. Alors, commença cet embonpoint qu'il avait étant empereur.
Comme la reprise de Toulon avait été donnée au concours de toutes les sociétés populaires , il arrivait tous les jours* au camp une quantité innombrable de plans d'attaque, dont quelques-uns étaient apportés par des députations. Le comité de salut public à Paris envoya aussi ses plans et instructions relatifs à la conduite du siège, que l'on prescrivait au général de faire dans toutes les règles ; mais Napoléon , qui depuis un mois avait reconnu exactement le terrain , jugea que les circonstances et les localités s'opposaient à ce que l'on suivît les instruclions du comité, et proposa luimême le plan d'attaque, auquel on dut Toulon.
Ce plan consistait à s'emparer des forts et des retranchemens que les Anglais avaient
fait construire à l'issue de la rade, sur le promontoire de Balagnier, et de l'Éguillette , qu'ils avaient surnommé le Petit-Gibraltar; que dès lors Fescadre ennemie se trouverait forcée de gagner la mer, en abandonnant la garnison , ou bien de rembarquer aussitôt les troupes, pour ne point les laisser exposées à une capitulation tôt ou tard inévitable.
Le plan d'attaque fut longuement discuté ; le général Cartaux ne pouvait jamais comprendre que, pour avoir Toulon plus facilement, il fallait l'attaquer à l'issue de la rade : néanmoins , les officiers du génie ayant déclaré que le projet du commandant d'artillerie était au moins un préliminaire nécessaire, les opinions devinrent alors unanimes en faveur de ce projet. Cartaux , dont la bonne foi et le patriotisme n'étaient égalés que par son ignorance de l'art militaire , ne cessa d'observer, avec inquiétude, que Toulon n'était pas du côté que l'on voulait attaquer ; il soupçonna même quelque trahison.
Pour éviter les difficultés que ce général ne cessait d'élever contre le plan du commandant d'artillerie, les représentans exigèrent du premier qu'il fournît aussi son projet d'atlaque. Le général Cartaux le ré-
( 35 ) digea en ces termes : « Le commandant d'ar- «f tillerie foudroiera Toulon pendant trois « jours, au bout desquels je l'attaquerai sur v trois colonnes, et l'enlèverai. » Le comité du génie trouva celte mesure expéditive beaucoup plus gaie que savanle , et Cartaux fut rappelé.
Le général Doppet succéda à Cartaux ; c'était un médecin savoyard, qui n'avait aucune idée de la guerre , et qui n'était rien moins que brave. Cependant Doppet , par un singulier hasard, faillit prendre Toulon, quarante-huit heures après son arrivée. Des insultes et des provocations faites par les troupes espagnoles aux bataillons français de tranchée , contre le Petit-Gibraltar, furent cause d'un engagement imprévu. Napoléon et le général en chef se rendent au galop sur le terrain ; l'attaque fut appuyée , et l'on allait se rendre maître des redoutes, lorsqu'un aide-de-camp fut tué à côté de Doppet : la peur s'empare aussitôt du général , il fait battre la retraite sur tous les points, et disparaît. Les soldats furent indignés ; le comité de salut public rappela Doppet, qui fut remplacé par le brave Du^ gommier.
Ce général ne larda pas à apprécier le commandant d'artillerie ; ils s'entendirent parfaitement : toutes les dispositions furent faites pour enlever lePelit-Gibraltar. Quelques jours avant, un engagement avait eu lieu près du fort Malbosquet : le général en chef anglais, O'Hara sortit de la place avec six mille hommes, et repoussa nos troupes ; mais Napoléon , avec un bataillon d'élite , ayant débouché par un boyau au milieu des Anglais, mil le désordre dans cette colonne. Le général anglais, blessé à la main , fut fait prisonnier. Napoléon reçut un coup de baïonnetîe dans la cuisse ; cette blessure était assez grave ; mais elle ne l'empêcha pas d'être constamment partout.
Le Comité du salut public et les patriotes murmuraient de la lenteur des travaux ; les représentans Fréron et Barras étaient d'avis de lever le siège, et de se retirer derrière la Durance. La place de Toulon recevait tous les jours des renforts , et les coalisés se flattaient déjà d'envahir bientôt la Provc*nce. Dugommier et Napoléon , seuls , ne doutaient pas de délivrer bientôt le territoire de la République.
Le moment d'attaquer le Petit-Gibraltar
( 37 ) arriva enfin : le commandant d'artillerie y fit jeter sept à huit mille bombes ; les troupes s'e'branlèrent le i8 décembre au soir, et attaquèrent le fort, qui les repoussa avec une grêle de boulets et de mitraille. Dugommier se crut perdu : en ciïcA, dnns ces temps, l'écliafaud attendait le général malheureux. Toul-à-coup , Muiron, fadjoint du commandant d'artillerie, débouche au pied du fort avec un bataillon , soutenu par la deuxième colonne ; il vs'élance par une embrasure ; son bataillon le suit ; les canonniers anglais et espagnols sont tués sur leurs pièces: le fort est pris. « Allez vous reposer, « dit Napoléon au général Dugonuiiier ; «< après demain nous entrerons dans Tou- « Ion. » Il fit aussitôt retourner les batteries anglaises contre l'escadre ; mais famiral Hood n'eut pas plus tôt vu les Français maîtres de ces positions , qu'il fit le signal de lever l'ancre, et de quitter les rades. Le conseil des coalisés se réunit aussitôt, eî tous les membres fuient d'accord que Toulon n'était plus tenable.
Dès ce moment, la confusion et le désordre régnèrent dans celte malheureuse ville ; toutes les familles qui avaient favorisé les
( 38) coalisés, s'embarquèrent pêle-mêle avec les troupes ; plusieurs se noyèrent dans ïa rade. Les Anglais , après avoir mis le feu à Farsenal et à neuf vaisseaux et quatre frégates françaises qui étaient en rade, gagnèrent la haute mer. Le jour prédit par Napoléon , Dugommier entra dans la place.
La nouvelle de la reprise de Toulon , au moment où l'on s'y attendait le moins , produisit un enthousiasme général dans toute la France. Là , commença la réputation de Napoléon : il fut fait général de brigade d'artillerie , et nommé au commandement de cette arme , à l'armée d'italie. Le brave Dugommier alla prendre le commandement en chef de l'armée des Pyrénées-Orientales, où il voulait avoir le jeune officier d'artillerie , pour lequel il avait presque de l'admiration.
Napoléon jouit de ses succès , sans en être éJonné. Ils venaient de lui donner un grand ascendant sur les troupes , il en profita pour sauver quelques malheureux émigrés , entre autres, la famille Chabrillant, que la tempête avait jetée sur la plage française : la loi était positive, et on voulait les mettre à morl ; mais le commandant
d'artillerie osa les sauver, en leur procurant un bateau couvert , sur lequel ils gagnèrent la haute mer.
C'est durant le siège de Toulon que Napole'on s'attacha quelques officiers dont on a beaucoup parlé depuis. De ce nombre étaient Duroc et Junot ; l'un posséda par la suite toute la confiance du Consul et de l'Empereur; l'autre devint colonel- général des hussards, et duc d'Abrantès.
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