‹ Histoire de Napoléon d'après lui-même, publiéeChapitre 13 sur 54 · III · texte numérisé non relu

III

Constilnlion de l'an 111.

celle connue sous le nom de Constitution de l’an 111 , et qui fut renversée au 1 8 brumaire. La Convention publia en même temps des lois additionnelles , relatives au renouvellement des membres de la législature ; mais les dispositions que ces lois renfermaient trouvèrent des contradicteurs. Le parti de l’étranger s’empara adroitement de ces dissensions pour opérer la contre-révolution, et, sous prétexte de soutenir les droits du peuple, il travaillait à ôter l’autorité des mains des conventionnels.

C’est par l’effet de ces manoeuvres , que les lois additionnelles furent rejetées par les quarante-huit sections de Paris : cette capitale fut mise en fermentation. La garde nationale, dans laquelle , depuis le 9 thermidor , les contre-révolutionnaires se trouvaient en assez grand nombre, et qui comptait alors près de quarante mille hommes armés et habillés , partagea l’esprit des sections. Des députations de tous les quartiers se succédaient à la barre de la Convention , qui n’en proclama pas moins , le 2 3 septembre , l’acceptation de la Constitution et des lois additionnelles : ce fut le signal de la résistance et de la guerre civile, au sein même de la capitale.

Le ia vendémiaire, les sections s’asserablè-

rent; la Convention ordonna leur dissolution et leur désarmement. Le général Menou tenta vainement de faire exécuter ce décret : l£s forces militaires qu’il commandait se trouvèrent compromises , et furent obligées de se retirer par une espèce de capitulation. Les sections se déclarèrent représentans du peuple français , et se constituèrent en permanence.

Le général Bonaparte, attaché depuis quelques mois à la direction du mouvement des armées, fut curieux d’observef un spectacle si extraordinaire : il fut témoin des dispositions des troupes conventionnelles, ainsi que de leur retraite, et se rendit aussitôt aux tribunes de l’assemblée pour juger de l’effet que cette nouvelle y produirait. La Convention était dans la plus grande agitation : on accusa Menou, qui fut mis en état d’arrestation ; plusieurs membres peignirent l’étendue du danger; d’autres proposaient toutes les mesures qu’ils jugeaient efficaces. Ceux qui avaient été à Toulon ou à l’armée d’Italie désignèrent le général Bonaparte , comme plus capable que personne de sauver la Convention. On l’envoya chercher dans la ville. Napoléon, qui avait tout entendu, délibéra près d’une demi-heure avec lui-méme sur ce qu’il

avait à faire (i). « Une guerre à mort écla- » tait entre la Convention et Paris : était- il » sage de se déclarer, de parler au nom de » la France? Qui oserait descendre seul dans » l'arène pour se faire le champion de la » Convention ? La victoire même aurait quel- » que chose d’odieux, tandis que la défaite » vouerait pour jamais à l’exécration des ra- » ces futures.

» Comment se dévouer ainsi à être le bouc >» émissaire de tant de crimes auxquels on fut » étranger ? Pourqtioi s’exposer bénévolement » à aller grossir, en peu d’beures , le nombre » de ces noms qu’on ne prononce qu’avec » horreur?

» Mais , d’un autre côté, si la Convention » succombe, que deviennent les grandes vé- » rités de notre révolution ? Nos nombreuses » victoires, notre sang, si souvent répandu, » ne sont plus que des actions honteuses. L’é- » tranger, que nous avons tant de fois vaincu, » triomphe, et nous accable de son mépris...

Un entourage insolent et dénaturé reparaît » triomphant, nous reproche nos crimes , » assouvit sa vengeance, et nous gouverne, » en ilotes , par la main de l’étranger.

(l) Texte dicte par Kapoléon et coni£é de u main. (La s Cqftf, f, i, p. aïo et an.)

» Ainsi, la défaite de la Convention cein- » drait le front de l’étranger , et scellerait la » honte et l’esclavage de la patrie ! »

Ce sentiment, vingt-cinq ans, la confiance en ses forces , sa destinée !... Napoléon se décida et se rendit au comité.

Le seul embarras qu’il éprouvait était de pouvoir diriger une opération si importante, avec trois représentans qui le gêneraient en tout. Pressé par le temps, et jugeant l'impossibilité de destituer les commissaires, sans une longue discussion, le comité, pour tout concilier, proposa Barras (un des membres de la Convention) pour général en chef, et donna le commandement à Napoléon , qui , par ce moyen , se trouvait débarrassé des trois commissaires.

Le jeune général s’occupa aussitôt d’obtenir de Menou tous les renseignemens qui lui étaient nécessaires, et fit ses dispositions pour le lendemain matin.

Dès six heures du matin, Napoléon parcou-* rut tous les postes et plaça ses troupes de ligne. Elles étaient peu nombreuses , et pouvaient être facilement entraînées par la population. La Convention donna des arme» à quinze cents individus, dits les patriotes de quatre-vingt- neuf. On en forma trois bataij-

I vendémiaire an III

( 4 octobre

Ions que l’on confia au général Bcrruyer; le général Carlaux commandait quatre cents hommes et quatre pièces de canon; il occupait le Pont-Neuf.

De leur côté , les gardes nationaux se formaient à tous les débouchés, la générale battait dans tous les quartiers de Paris. Quarante mille citoyens, bien armés et organisés depuis long-temps, se présentaient animés contre la Convention , qui n’avait que six à sept mille hommes à leur opposer. Les postes avancés n’étaient qu’à douze ou quinze pas.

Pendant que tout annonçait une affaire sanglante, et que le danger devenait à chaque instant plus pressant, les quarante membres de la Convention, qui, sous la présidence de Cambacérès , dirigeaient toutes les affaires , discutaient et ne décidaient rien : les uns voulaient qu’on posât les armes, et qu’on attendit les sectionnâmes , comme les sénateurs romains avaient attendu les Gaulois ; d’autres proposaient la retraite sur les hauteurs de Saint-Cloud. Tout à coup, une colonne de quelques bataillons de la section Lepelletier, ayant à sa tète un émigré nommé Lafond , déboucha sur le Pont-Neuf, et obligea Cartaux à se replier sous les guichets. A. trois heures , Dauican , général des sections , fit

sommer la Convention d’avoir à éloigner les troupes qui menaçaient le peuple : le danger augmentait à chaque minute. Une heure après on apporta sept cents fusils , des gibernes et des cartouches, pour armer les conventionnels eux - mêmes , comme corps de réserve. La nuit approchait : il n’était pas douteux quelle ne dût être favorable aux sectionnâmes.

Enfin , vers les quatre heures et un quart, des coups de fusil, tirés de l’hôtel -de Noailles , où s’étaient introduits les sectionnaires, furent le signal du combat. La colonne Lafond s’ébranla, et marcha sur le Pont-Royal en longeant le quai Voltaire. Prise en tête et en écharpe par l’artillerie du Louvre et du Pont-Royal, cette colonne fut mise en déroute, après s’être ralliée trois fois sous le feu. Saint- Roch fut enlevé; la rue Saint- Honoré, la rue Saint-Florentin, ainsi que tous les autres postes occupés par les sectionnâmes , furent balayés : à six heures tout était fini , et si l’on entendit encore quelques coups de canon dans la nuit , ils étaient tirés pour effrayer et empêcher les barricades que quelques habitans avaient voulu établir avec des tonneaux.

Environ deux cents hommes de chaque côté

furent tués ou blessés dans cette malheureuse affaire : un plus grand nombre de sectionnâmes auraient été victimes de cette fatale journée , si , dès l'instant où le succès ne fut plus douteux, le général des forces conventionelles n’eût ordonné à ses troupes de ne plus tirer qu’à poudre.

Une chose digne de remarque, c’est que , dans cette circonstance, et bien que les oscillations de la Convention lui eussent aliéné toutes les classes , les faubourgs de Paris n’agirent point contre elle; on vit même deux cent cinquante volontaires du faubourg Saint- Antoine dans les rangs des troupes du Gouvernement.

Le lendemain, quelques rassemblemens eurent encore lieu ; mais il suffit de l’apparition de quelques colonnes pour les dissiper. Le reste de la journée fut employé à lire des proclamations. Le soir du i4, Paris se trouvait parfaitement tranquille.

Napoi'o". Ensuite de ce grand événement, la Congroer.i en chef vention nomma , par acclamation, Napoléon i'\ intérieur. Bonaparte général en chef de l’armée de l’intérieur, Barras ne pouvant cumuler plus longtemps le titre de représentant avec des fonctions militaires. Le premier soin du général Bonaparte fut de sauver Menou, qui avait été

traduit devant un conseil de guerre, et dont on semblait vouloir la mort.

Après le 1 3 vendémiaire, le général en chef Su'" de l’armée de l’intérieur s’occupa de suite de u la réorganisation de la garde nationale. On avait fait la même opération après le 9 thermidor , dans l’intention d’éloigner les jacobins; mais on était alors tombé dans un excès contraire, et au i3 vendémiaire les contre-révolutionnaires s’y trouvaient en trèsgrand nombre. Napoléon apporta beaucoup de soins à cette réorganisation; car la garde nationale de cette époque était un objet de la plus haute importance, puisqu’elle comptait jusqu’à cent quatre bataillons.

Napoléon forma aussi une garde du Directoire, et recomposa celle du Corps-Législatif.

Ce furent ces mêmes gardes qui , au retour d’Égypte, contribuèrent au succès de la fameuse journée du 1 8 brumaire.

Les difficultés et les embarras que Napoléon rencontra durant son commandement de Paris, furent très- grands. D’abord l’installation d’un nouveau gouvernement, dont les membres étaient divisés entre eux ; le discrédit du papier-monnaie , et le délabrement des finances, les menées des jacobins, qui se reformaient sous le nom de Société du Pan-

( Go )

théon ; les agens étrangers de la royauté, qui formaient un parti puissant, et enfin l’horrible famine, qui ne cessait de donner lieu à des émeutes. Il fallait être constamment à cheval pour dissiper les attroupemens permanens à la porte des boulangers. Un jour que les subsistances avaient totalement manqué, Napoléon parcourait les rues , avec une partie de son élat-major; un groupe d’hommes du peuple et de femmes l’entourent, et lui demandent du pain, avec toutes les menaces possibles. Une femme , monstrueusement grosse , se faisait remarquer par la véhémence de ses ^gestes et de ses paroles : « T out ce tas d’épaulctiers , criait-elle , se moquent de nous ; il leur est fort égal que le pauvre peuple meure de faim, pourvu qu’ils mangent et s’engraissent bien. » — « Bonne femme , lui répondit Napoléon, regardez-moi bien; quel est le plus gras de nous deux ? » Il était alors extrêmement maigre; on l’eût pris pour un parchemin. Un rire universel s’empara de cette populace, et la populace elle-même est bientôt désarmée quand elle rit : l’état-major continua tranquillement sa tournée. D’autres fois le général en chef fut obligé de haranguer à la halle, dans les sections et dans les faubourgs. Il observa alors que, de tous ceux de

la capitale, le faubourg Saint* Antoine était le plus disposé à entendre la voix de la raison, et à recevoir des impulsions généreuses.

Il fallait une activité, une habileté peu communes pour surmonter tant d’obstacles, et maintenir le calme à Paris dans des circonstances si graves. Napoléon opéra ce prodige par sa seule présence : tout demeura tranquille jusqu’à son départ pour l’armée d’Italie.

C’est pendant son commandement de l'ar- •journée de l’intérieur que Napoléon fit la con- ToU7^,“M naissance de Joséphine de Beauharnais, et BmuUm.u. qu’il 1 épousa.

On venait d’opérer le désarmement général des sections de Paris, lorsqu’il se présenta à l’état-major un enfant de dix à douze ans; il venait supplier le général en chef de lui faire rendre l’épée de son père, qui avait été général des armées de la république : cet enfant était Eugène de Beauharnais, depuis vice-roi d’Italie. Touché de la nature de sa demande et des grâces de son âge , Napoléon lui accorda ce qu’il désirait : le petit Eugène se mit à pleurer en revoyant l’épée de son père. Cette scène attendrit le général en chef, et il témoigna tant de bienveillance au jeune Beauharnais, que sa mère se crut obligée d’aller le lendemain lui eu faire des re-

merciemens. Napoléon s’empressa de lui rendre sa visite.

Tout le monde sait combien Joséphine était séduisante par ses grâces, ses manières et la douceur de son caractère : elle était la plus aimable et la meilleure des femmes; aussi, à peine Napoléon l’eut-il connue , qu’il passait chez elle presque toutes ses soirées. C’était la réunion la plus agréable de Paris : M. de Montesquiou, le duc de Nivernais, et plusieurs autres hommes d’esprit , formaient le cercle de Madame de Beauharnais. Napoléon trouva tant de charmes dans la société de cette veuve, que, malgré la différence de leur âge , il offrit sa main à la mère d’Eugène et d’Hortense , et l’épousa aussitôt.

Ce mariage , auquel on a donné tant d’autres motifs, et que l’on s’est plu à attribuer à l’ambition du jeune général, n’a réellement eu d’autre origine qu’une vive et mutuelle inclination.

A cette époque, le Directoire était peu satisfait de la conduite du général Schérer , commandant l’armée d’Italie. Il n’avait pas su profiter des avantages de la bataille de Loano , et se trouvait au moment d 'être obligé de revenir sur la Roya , ou peut-être même de repasser le Var. Son armée étant

sans chevaux, sans habits et sans vivres, et le Directoire trouvant peu de ressources dans ce général , on résolut de le remplacer.

Les talens que le jeune général de l’armée de l’intérieur avait déployés, la confiance qu’il avait inspirée aux soldats de l’armée d’Italie et au Gouvernement, le désignaient comme le seul capable de tirer cette armée de la fâcheuse situation où elle se trouvait. Les conférences qu’il eut avec le Directoire , et les plans qu’il lui présenta, le firent nommer à ce commandement. Napoléon n’avait encore que vingt-six ans lorsqu’il partit pour aller faire la conquête de l’Italie. Rien ne paraît difficile à cet âge, et il fallait bien avoir la plus grande confiance en soi-même pour se charger d’une entreprise qu’un vieux capitaine eût jugée impossible à accomplir.

a3 février.

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