‹ Histoire de Napoléon d'après lui-même, publiéeChapitre 14 sur 54 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

Napoléon prend le commandement de l’armée d'Italie.

Lorsque Napoléon prit le commandement de l'armée d’Italie , cette armée était dans le dénùment le plus absolu. L’infanterie , composée en tout d’environ vingt-huit millehommes , n’avait ni solde , ni habits , ni souliers ; la cavalerie ne comptait que trois mille chevaux dans le plus mauvais état; les arsenaux de Nice et d’Antibes étaient assez bien pourvus d’artillerie ; mais on manquait de moyens de transport, et l’on ne put atteler que douze pièces de campagne. Les subsistances étaient mal assurées, et depuis long-temps les soldats ne recevaient plus ni viande ni eau-devie; enfin la pénurie du trésor et la rareté du numéraire étaient telles que le Directoire n’avait pu réunir que deux mille louis pour cette campagne. Cette position empirait tous les jours : il fallait avancer ou reculer, la victoire seule pouvait , en lui ouvrant les portes

d’Italie , offrir à l'armée toutes les ressources dont elle avait besoin.

Mais l’Italie était défendue par les Alpes par des places fortes et par des armées trois fois plus nombreuses que ceHe de la république. Les Autrichiens, sous les ordres de Beaulieu, comptaient plus de soixante mille combattans, et les Piémontais, sous ceux du général autrichien Colli, présentaient plusde trente mille hommes en ligne. Les places étaient gardées , et ces armées pouvaient encore se renforcer des troupes du pape , de Naples, de Parme et de Modène.. L’abondance régnait dans les camps ennemis.

Du côté des Français , il fallait suppléer au nombre par la rapidité des marches ; à l’artillerie et au manque de cavalerie, par la nature des positions. Heureusement le moral des phalanges républicaines était excellent : c’étaient les soldats de la liberté , commandés par Napoléon, ayant sous ses ordres Masséna, Augereau , Laharpe , Serrurier , Joubert, etc. Il n’entrait point dans le plan du général en chef de franchir les Alpes , il voulait les tourner, pénétrer en Italie par les sources delà Bormida, surprendre et séparer les deux armées ennemies par des manœuvres inatten-

28 mars.

dues, et étourdir les généraux autrichiens par des succès éclatans.

En effet, aussitôt après son arrivée au quartier-général de Nice , Napoléon passa en revue ses troupes „ et leur dit :

• Soldats! vous êtes nus , mSl nourris; 011 » vous doit beaucoup , on ne peut rien vous » donner. Votre patience, le courage que » vous montrez dans ces rochers sont admi-

• râbles; mais ils ne vous procurent aucune » gloire. Je viens vous conduire dans les plus » fertiles plaines du monde. De riches pro- » vinces , de grandes villes seront en notre

• pouvoir, et là vous aurez richesses, lion- » neur et gloire. Soldats d’Italie, manque- » l iez-vous de courage ? »

Cette proclamation fut accueillie par les plus vives acclamations. L’armée s’ébranle , et court se rassembler sur son extrême droite. Serrurier arrive à Garezzio , pour observer les camps dégénérai Colli; Ga harpe occupe Voltri; Masséna et Augereau sont en réserve à Loano, Finale et Savone. En moins de dix jours, le passage de l’ordre défensif à l’ordre offensif s’opéra sans que l’ennemi s’en aperçût; Gènes fut menacée.

Legénérel Beaulieu , alarmé , court en toute bâte au secours de cette ville ; il porte son

Digiti;

quartier-général à Novi , et partage son armée en trois corps, afin de couper Farinée française , et de lui intercepter la route de la Corniche. 11 divise ainsi ses forces, tandis que les troupes françaises étaient placées de manière à se réunir en pen d’heures, et à tomber en masse sur chacun des corps ennemis , séparés par des montagnes.

Dans la journée du 10 avril, le centre de l’armée ennemie, commandé par le général 11 «»•»■ u Argenteau , avait pris position devant les re-jc mooimou.. doutes de Monte-Legino , défendues par le colonel Rampon; le général ennemi faisait ses dispositions pour les enlever le lendemain. Beaulieu avait débouché sur Cènes, et se disposait à attaquer la division Lahavpe, à Yolfri. Pendant la nuit du io au n, les troupes républicaines* firent de grands mouvemens. La division Laharpe arriva à la pointe du jour derrière Rampon. Le général en chef marcha avec les divisions Augereau et Masséna, par le col de Cadibonne, et déboucha derrière Montenotte. Le centre de l’armée ennemie se trouva ainsi enveloppé. Rampon et Laharpe l’attaquèrent en tète; Masséna et Augereau leprirenten queue et sur les flancs.

La déroute fut complète : tout ce corps fut écrasé , pendant que Beaulieu se présentait à

i4 avril.

Bataille de Milesimo,

Voltri, où il ne trouvait plus personne. Ce ne fut que le lendemain que ce général apprit le désastre de Montenotle et l'entrée des Français en Piémont. Il dut alors replier ses troupes à la hâte; mais les mauvais chemins dans lesquels il s’était engagé furent cause qu’une partie seulement put arriver à Millesimo , trois jours après.

Quelque avantageuse qu’eût été la bataille de Montenotte , l’ennemi avait trouvé dans sa supériorité numérique de quoi remplacer les pertes de cette journée. Il s’était retiré sur Millesimo et Dégo , afin de couvrir les deux grands débouchés du Piémontet duMiianais, et recevoir les renforts que pourrait lui fournir la Lombardie ; mais , dès le 1 3 , la division Augereau , formant la gauche de l’armée française , poussa la droite de l’onnemi , et lui enleva les gorges de Millesimo. Le lendemain , les deux armées en vinrent aux mains. Masséna et Laharpe enlevèrent Dego ; Ménars et Joubert s’emparèrent des hauteurs de Biestro, et firent capituler le général autrichien Provera. L’ennemi , vivement poursuivi dans les gorges de Spigno , y laissa une partie de son artillerie, beaucoup de drapeaux et de prisonniers. La séparation'des deux armées autrichienne et sarde fut dès lors complète.

Beaulieu se porta à Acqui , pour couvrir le Milanais , et Colli se retira sur Ceva , pour garantir Turin.

Le lendemain , l’alarme se répandit un instant au quartier-général de l’armée républicaine. Une division de grenadiers autrichiens, presque égarée, était arrivée sur nos derrières, et s’était emparée de Dégo , après en avoir chassé nos avant-postes. On avait de la peine à comprendre comment les ennemis pouvaient être à Dégo lorsque nous étions près d’ Acqui. Dégo fut repris après deux heures d’un combat très-chaud, et la division ennemie resta presque toute prisonnière.

C’est au village de Dégo que Napoléon distingua Latines : il était alors chef de bataillon, et lut promu au grade de chef de brigade par le général en chef. Nous le verrons plus tard déployer de grands talens et prendre la plus grande part à tous les événemens militaires.

Après le combat de Dégo , le général français se contenta de tenir les Autrichiens en échec , afin de porter de plus grands coups contre les Piémontais. Beaulieu, trés-affaibli, ne s’occupait qu’à rallier et réorganiser les débris de son armée.

A la suite de quelques légers engagemens, le général Colli fut obligé d’évacuer le camp

i3 avril.

Combat

dt Dégo.

22 avril.

Bataille de Mondovi.

25 avril.

Piûe

de CLorwquv.

retranché de Ceva , ainsi que les hauteurs de Montezemoto : il se retira derrière la Cursaglia, après avoir laissé toute son artillerie à Ceva, sous la protection du château. Le général français arriva bientôt à Ceva ; l’armée passa le Tanaro , et déboucha ainsi dans les plaines fertiles du Piémont. Colli , placé au confluent de la Cursaglia et du Tanaro, sentit le danger de sa situation : il alla prendre position à Mondovi.

Les Français ne tardèrent pas à l’y joindre. Serrurier enleva la redoute de la Bicoque; le général Steingel , ayant sous ses ordres la cavalerie, put enfin charger l’ennemi en plaine : il y trouva une mort glorieuse. Le colonel Murat le remplaça, et poursuivit lesPiémontais. La ville de Mondovi et tous ses magasins tombèrent au pouvoir des Français : l’abondance remplaça la disette , et les désordres occasionés par le manque de subsistances cessèrent : on rétablit la discipline.

Sans perdre de temps, Napoléon marcha sur Cherasque ; Serrurier se porta sur Fossano, et Àugereau se dirigea vers Alba. Ces trois colonnes arrivèrent ensemble Ie«a5 avril , et chassèrent le général Colli de Fossano , où il avait son quartier-général.

C'a erasque, dont la position paraissait im-

portante au général en chef, fut mise aussitôt en état de défense. L’avant - garde française passa la Stura ; Serrurier fit sa jonction , et l’armée put alors communiquer avec Nice , par Ponte-Divara. On en reçut des renforts d’artillerie : peu de jours après l’entrée à Cherasquc , l’armée eut soixante bouches à feu approvisionnées; la cavalerie fit des remontes.

An bruit de nos victoires, les soldats arrivaient de tous les dépôts , de tous les hôpitaux ; les pertes se réparèrent ; l’enthousiasme était au comble : l’abattement régnait dans les armées coalisées. Les esprits étaient fort agités en Piémont : les Français n’étaient plus qu’à dix lieues de Turin.

La cour de Sardaigne ne savait quel parti *8 ” reprendre : elle ne jouissait nullement de la tle Chcrasque. confiance publique ; son armée avait été en partie détruite , et les Autrichiens semblaient ne s’occuper que découvrir Milan. Dans cette situation désespérée , le roi fit solliciter un armistice , qui lui fut accordé. Les conférences pour la suspension d’armes eurent lieu à Cherasque : le général piémontais Latour , et le colonel Lacoste, reçurent les pleins pouvoirs du roi de Sardaigne. Les conditions de l’armistice furent que le roi quitterait, la coalition et enverrait un plénipotentiaire à Paris

pour y traiter de la paix définitive ; qu’en attendant , les troupes sardes seraient disséminées dans les garnisons, et les milices licenciées ; que toutes les routes du Piémont resteraient ouvertes à l’armée française pour pouvoir communiquer avec l’intérieur de la France, et qu’enfin les places de Ceva , Coni , Tortone , ou , à son défaut , Alexandrie , seraient remises sur-le-champ avec tous les magasins et l’artillerie qu’elles renfermaient.

Le roi de Sardaigne envoya en effet le comte de Revel à Paris , et la paix y fut conclue le i5 mai. Par ce traité, Alexandrie resta à demeure aux Français; les fortifications de Suze, Labrunette et Exil, furent démolies; les Alpes restèrent ouvertes , et le roi de Sardaigne se trouva à la disposition de la République.

En moins d’un mois , l’armée française avait tourne les Alpes, gagné trois batailles , etlivré plusieurs combatsâdes troupes infiniment supérieures par leur nombre et par leur matériel, fait quinze mille prisonnière , tué ou blessé dix mille ennemis , pris cinquante-cinq pièces de canon et vingt et un drapeaux, et s’était mise en communication directe avec l’intérieur de la France. Tous ces résultats n’étaient que l’accomplissement du pre-

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mierpoint du plan decampagne de Napoléon : il restait maintenant à pénétrer en Italie, et à en chasser les Autrichiens , démoralisés par leurs revers, et déroutés par les étonnantes manœuvres du général français. Les victoires de Napoléon avaient retenti dans toute la France; le Corps- Législatif avait décrété cinq fois que l’armée d’Italie avait bien mérité de la patrie, lorsque l’arrivée à Paris du colonel Murat, venant présenter au Directoire les vingt et un drapeaux pris sur l’ennemi dans cette courte et brillante campagne , mit le comble à l’enthousiasme. Dès ce moment, tous les regards se fixent sur Napoléon ; il remplit la grande scène du monde , il occupe toute l’Europe , il étonne tous les vieux capitaines, et pourtant tous les prodiges qu’il venait d’opérer n’étaient encore que le début de l’immortelle carrière dans laquelle nous allons le suivre.

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Avril.

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