‹ Histoire de Napoléon d'après lui-même, publiéeChapitre 34 sur 54 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Mort do Pi». — Fox. — Projet sur l'Italie. — Napoléon au Conseil-d’Ëtat. — Reprise des hostilités.

Napoléon venait d’arriver à Paris, et la “ort a« nu. mort du célèbre Pitt faisait concevoir des espérances pour la paix maritime. Fox succédait au fils de lord Chatam.

Pitt avait été le maître de toute la politique européenne ; il a tenu dans ses mains le sort moral des peuples; il en a mal usé. Il a incendié l’univers , et s’inscrira dans l’Histoire à la manière d’Erostrate, parmi des flammes, des regrets et des larmes!... D’abord , les premières étincelles de la révolution française, puis toutes les résistances au vœu national, enfin, toutes les crises horribles qui en furent la conséquence sont son ouvrage. Cette conflagration universelle de vingt -cinq ans, ces nombreuses coalitions qui l’ont entretenue, le bouleversement, la dévastation de toute l’Europe , les flots de sang des peuples , la dette effroyable de l’Angleterre, qui a payé toutes ces choses, le système pestilentiel des

emprunts sous lesquels les peuples demeurent courbés, le malaise universel après la paix, tout cela est de sa façon. La postérité le reconnaîtra : elle le signalera comme un vrai fléau: cet homme, tant vanté de son temps, ne sera plus un jour que le génie du mal. Mais ce qu’on reprochera le plus vivement à Pitt, ce sera la hideuse école qu’il a laissée après lui, le machiavélisme insolent de cette école, son immoralité profonde, son froid égoïsme, son mépris pour les hommes ou la justice des choses : chez Pitt , le génie desséchait le cœur. Pitt a été et demeure l’homme de l’aristocratie européenne , parce qu’il y avait en lui du Sylla : c’est son système qui a ménagé l’asservissement de la cause populaire et le triomphe des patriciens.

Fox. Fox était sincère; il avait de la droiture, et voyait juste. Chez lui, le cœur échauffait le génie. Ce n’est pas chez les anciens qu’il faut lui chercher un modèle, c’est à lui d’en servir; et son école , tôt ou tard , doit régir le monde.

Napoléon , qui estimait beaucoup le caractère de Fox , entama aussitôt des négociations avec ce nouveau ministre. La paix se serait effectuée si Fox eût vécu. Il mourut au bout de quelques mois. L’instant de la mort de cet homme célèbre fut une des fatalités de la car-

rière de Napoléon; s’il eût continué de vivre, les affaires eussent pris une autre tournure; la cause des peuples l’eût emporté ; Napoléon et Fox eussent fixé un nouvel ordre de choses en Europe. Mais à peine Fox eut fermé les yeux, qu’une autre politique dirigea le cabinet de Londres : il ne pensa plus qu’à organiser de nouvelles coalitions continentales contre la France.

Napoléon venait de faire l’ouverture du Corps-Législatif, et avait fait entendre ces paroles remarquables : « La maison de Naples a » perdu sa couronne sans retour ; la presqu’île » de l’Italie tout entière fait partie du grand » empire. • Mais quoiqu’il eût pris lui -même la couronne de fer, et qu’il eût donné celle de Naples à son frère Joseph , Napoléon regardait toutes les organisations de l’Italie comme provisoires : il voulait faire de cette grande péninsule une seule puissance, et c’est en conséquence de ce projet qu’il se réserva pour lui- même la couronne de fer, afin de tenir dans ses mains la direction des différons peuples d’Italie. Il préféra réunir à l’empire, Rome , Gênes , la Toscane et le Piémont , plutôt que de les joindre au royaume d’Italie , parce que les peuples le préféraient , et aussi parce que- l’impulsion impériale y serait plus

Proj«U sur l’IUÜfl.

forte ; que c’était un moyen d’appeler en France un grand nombre d’habitans de ces contrées, et d’y envoyer en échange un même nombre de Français; que c’était appeler les conscrits , les matelots de ces provinces dans les cadres des régimens français ou des équipages de Toulon. Pour Naples seulement, il fallut suivre une marche différente, et donner au provisoire qu’on y avait établi une apparence de définitif. Ferdinand était en Sicile , et l’escadre anglaise sur les côtes de Naples; mais au moment de la proclamation de toute l’Italie en un seul royaume, les Italiens de Sicile, de Sardaigne, de Naples, de Venise, de Gênes, du Piémont, de la Toscane, de Milan, se fussent avec enthousiasme serrés autour du trône de l’antique et noble Italie. Rome serait sortie de ses décombres, et fût devenu la capitale de ce beau royaume. Napoléon comptait réaliser ce grand projet à la naissance d’un second fils. Il n’avait pas disposé du grand duché de Berg, afin d’y replacer Joachim quand il quitterait Naples.

n«poUo» Napoléon ne resta que peu de mois en CMMii-a'éut. France après l’ouverture du Corps-Législatif : il les employa à ordonner de grands travaux, et à présider le Conseil-d’État.

Dans ce Conseil , généralement composé de

gens instruits , bons travailleurs et de bonne réputation, se préparaient les lois que l’Empereur présentait au Corps-Législatif, ce qui le rendait tout-à-fait un des élémens de la puissance législative; là se rédigeaient les décrets de l’Empereur, ses règlemens d’administration publique; là s’examinaient, se discutaient, se corrigeaient les projets de ses ministres, les plaintes contre les ministres, les appels mêmes de l'Empereur à l’Empereur mieux informé. Il recevait l’appel, et prononçait en dernier ressort sur tous les jugemens administratifs, et accidentellement sur tous les tribunaux , même sur la Cour de cassation. Ainsi, le Conseil-d’Etat, constamment présidé par l’Empereur, et souvent en opposition avec les jninistres, se trouvait donc naturellement le refuge des intérêts et des personnes lésés par quelque autorité que ce fût. Quiconque y a assisté , sait avec quelle chaleur la cause des citoyens s’y trouvait défendue. Une commission de ce Conseil recevait toutes les pétitions de l’Empire, et mettait sous les yeux du Souverain celles qui méritaient son attention. La discussion était des plus libres au Conseil-d’État , et la présence de l’Empereur, au lieu de la gêner, ne faisait que lui donner un nouveau développement.

Les lois, préparées dans le Conseil -d*État, étaient présentées , par des commissaires tirés de son sein , à une commission du Corps- Législatif chargé de les recevoir; ils les discutaient ensemble à l’amiable, ce qui les faisait souvent rapporter sans bruit au Conseil-d’État pour y être modifiées. Quand les deux commissions ne pouvaient s’entendre, elles allaient tenir des conférences régulières sous la présidence de l’archi-chancelier ou de l’architrésoricr, de sorte que , lorsque ces lois arrivaient au Corps-Législatif, elles avaient déjà l’assentiment des deux partis opposés. S’il existait quelque différence, elle était discutée contradictoirement par les deux commissions, en présence de la totalité du Corps-Législatif, faisant les fonctions de jury. Lorsque ce corps se trouvait suffisamment éclairé, chaque membre prononçait au scrutin secret, ayant ainsi la faculté d’émettre en toute liberté son opinion. Aucun mode assurément ne pouvait être plus convenable contre l’effervescence nationale et la jeunesse de la France, en matière de liberté politique.

Napoléon aimait beaucoup à discuter au Conseil-d’État, et l’on était souvent frappé de ses idées lumineuses. Étant Consul, il avait présidé presque toutes les séances de la con-

Digiti;

fection du Code civil. Tronchet était l’âme du Conseil , Napoléon , le démonstrateur. Les improvisations du premier Consul ,, sur la plupart des articles du Code civil, démontrent une grande justesse d’observation, là profondeur de ses vues, et surtout la libéralité de ses sentimens. En dépit des diverses oppositions , c’est à lui que l’on doit l’article : Tou{ individu ne en France est Français. Ce fut

encore lui qui opina pour la conservation du droit de Français aux enfans nés de Français établis en pays étranger. Lors de la discussion sur le divorce , le premier Consul fut pour ce principe, et combattit certaines restrictions. Les premiers légistes du Conseil-d’État étaient pour que la mort civile entraînât la dissolution du contrat civil du mariage. La discussion fut très-vive : le premier Consul s’y opposa avec sa logique ordinaire.

Au retour d’Austerlitz, l’Empereur s’était beaucoup occupé d’objets purement administratifs; c’est alors qu’il fit promulguer l’ensemble du Code de procédure civile, et qu'il fonda YUniversité impériale. Plus tard , Napoléon s’est plaint souvent de la mauvaise organisation , du mauvais esprit qui semblait présider à cette institution importante : il assurait qu’on gâtait toutes ses idées, qu’on

UniTenitl

impériale.

n’exécutait jamais bien ses intentions. Fontanes se courba devant l’orage, et n’en continua pas moins son train accoutumé. Au retour de Napoléon de l’ile d’Elbe, on l’a assuré que ce grand-maître de l’Université s’était vanté auprès du Gouvernement qui succédait, d’avoir gêné, dénaturé autant qu’il avait été en son pouvoir, l’impulsion que Napoléon avait prétendu imprimer aux générations qui s’élèvent.

En même temps que l’Empereur s’occupait sans relâche de l’administration, il ne perdait pas de vue les manoeuvres de l’Angleterre, ni les préparatifs de la Prusse.

Cette puissance pouvait, en vertu de la convention de Vienne, du i5 décembre i8o5, s’emparer du Hanovre; mais la convention n’obtint à Berlin qu’une ratification conditionnelle : la ratification définitive donna lieu à des discussions qui se prolongèrent une partie de 1806. Cependant, la Prusse occupa enfin le Hanovre, et tout paraissait arrangé lorsqu’elle déclara la guerre. Elle n’y fut pas provoquée par la France, elle fut entraînée par l’effervescence des passions de la jeunesse de Berlin , et trompée par une dépêche du marquis de Lucchesini, son ministre à Paris, qui assurait que le traité signé alors à Paris par lê

comte Oubril , faisait contacter à la France et à la Russie des engagemens contraires aux intérêts de la Prusse. Dans le premier moment d’effroi, la Prusse courut aux armes; mais le cabinet de Berlin ne tarda pas à être parfaitement rassuré du côté de l’empereur de Russie, qui désavoua son plénipotentiaire le comte Oubril, et né ratifia pas le traité de Paris, lequel d’ailleurs ne faisait aucune mention de la Prusse. Après s’être préparé à lutter contre la France et la Russie, le roi ne trouvant plus avoir à combattre que la France, et étant au contraire assuré du secours de la Russie, ne douta pas de la victoire.

C H MH M M t~* M »♦ »« *»

Page 1