‹ Histoire de Napoléon d'après lui-même, publiéeChapitre 35 sur 54 · CHAPITRE IY · texte numérisé non relu

CHAPITRE IY

Campagne de Prusse. — Système continental.

Djîja les armées prussiennes, portées au graml complet de guerre , s’étaient ébranlées de toutes parts; elles avaient dépassç leurs frontières; la Saxe était envahie; et le sage prince qui la gouvernait avait été forcé d’agir contre sa volonté , contre l’intérêt de ses peuples. Les armées prussiennes étaient arrivées dans les cantonnemens des troupes françaises, fies provocations de toute espèce , et même des voies de fait, avaient signalé l’esprit de haine qui animait les ennemis , et la modération des soldats français, qui, tranquilles à l’aspect de tous ces mouvemens , étonnés seulement de ne recevoir aucun ordre, se reposaient dans la double confiance que donnent le courage et le bon droit. Napoléon , dont la présence était devenue nécessaire à la Grande- Armée, part de Paris, passe le Rhin, et va repousser la force par la force. Des marches combinées et rapides ont porté eu un clin

d’œil les divers corps aux lieux qui leur sont indiqués; tous les camps sont formés, et les soldats d’Austerlitz vont marcher contre les armées prussiennes.

Le combat de Schleitz et celui de Saafeld, 1805. où le prince Louis de Prusse fut tué, ouvrent ôu7«ure la campagne; les Prussiens sont battus etd*^ ““p**» . poursuivis partout où les Français les rencontrent. Les événemens se succèdent avec rapidité; en moins de quatre jours, l’armée prussienne est prise en flagrant délit, ses magasins sont enlevés : elle est tournée. C’est en vain qu’elle voudrait se diriger sur Magdebourg, les Français ont gagné trois marches sur elle. Ils bordent la Saale , ayant le dos à l’Elbe, et marchent sur l’armée prussienne, qui, de son côté, a le dos sur le Rhin; position bizarre , d’où vont naître des événemens d’une grande importance. L’armée prussienne, tournée , employa plusieurs jours à rappeler tous ses détachemens; et, le 1 3 octobre, elle se présenta en bataille entre Capeldorf et Aurestaëdt, forte de près de cent cinquante mille hommes.

L’empereur Napoléon arriva le même jour à Iena, et, sur un petit plateau qu’occnpait l’avant-garde française, il aperçut les dispositions de l’ennemi qui paraissait manœuvrer

l4 octobre.

Bataille «l'ieiia.

pour attaquer le lendemain , et forcer les divers débouchés de la Saale.

Le maréchal Davoust reçut aussitôt l’ordre de déboucher par Naumbourg, pour défendre les défilés de Koësen , si l’ennemi voulait marcher sur Naumbourg, ou pour se rendre à Alpoda, pour le prendre à dos s’il rentrait dans la position où il était. Le corps du maréchal Bernadotte fut destiné à déboucher de Dornebourg pour tomber sur les derrières de l’ennemi. La grosse cavalerie , qui n’avait pas encore rejoint l’armée, ne pouvait arriver qu’à midi : la cavalerie de la garde était encore à trente-six heures de distance; mais il est des momens à la guerre où aucune considération ne doit balancer l’avantage de prévenir l’ennemi, et de l’attaquer le premier. L’Empereur fit ranger sur le plateau d’Iena, que l’ennemi paraissait avoir négligé, tout le corps du maréchal Lannes. Le maréchal Lefebvre fit ranger au sommet de la garde impériale en bataillon.carré. Napoléon bivouaqua au milieu de ses braves. Les corps de Ney et de Souît passèrent la nuit en marche.

A la pointe du jour, toute l’armée prit les armes. Un brouillard épais obscurcissait le jour. L’armée ennemie paraissait ne vouloir attaquer que lbïsque le brouillard serait dissipé.

Un corps de cinquante mille hommes de la gauche se porta pour couvrir les défilés de Naumbourg, et s’emparer des débouchés de Koësen; mais il avait été déjà prévenu pav le maréchal Davoust. Les deux autres corps prussiens, formant une force de quatre-vingt mille hommes, se portèrent en avant de l’armée française, qui débouchait du plateau d’Iena. Le brouillard couvrit les deux armées pendant deux heures; mais enfin il fut dissipé par un beau soleil d’automne. Les deux armée s’aperçurent à petite portée de canon.

Le maréchal Lannes marcha en échelons pour soutenir le village de Hollstedt, où plusieurs bataillons français se trouvaient engagés. Soult attaqua un bois sur la droite. L’ernemi ayant fait un mouvement de sa droite sur la gauche des Français, Augereaü fut chargé de le repousser. En moins d’une heure , l’action devint générale : trois cent mille hommes aveeseptà huit cents pièces de canon semaient partout la mort , et offrait un de ces spectacles rares dans l’histoire. De part et d’autre on manœuvra constamment comme à une parade.

Soult, ayant enlevé le bois qu’il avait attaqué, fit un mouvement en avant. Dans cet instant, on prévint l’Empereur que la division de cavalerie française de réserve commençait

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Combat

d'Anrrs'aeJt.

h se placer , et que deux nouvelles divisions du corps de Nev arrivaient aussi en arrière du champ de bataille. On fit alors avancer toutes les troupes qui étaient en réserve sur la première ligne, et qui, se trouvant ainsi appuyées, culbutèrent l’ennemi en un clin d’œil et le mirent en pleine retraite. Il la fit en ordre pendant la première heure; mais elle devint un affreux désordre du moment que les divisions de dragons et de cuirassiers, ayant Murat en tète, purent prendre part h l’affaire, lin vain, l’infanterie prussienne se forma en bataillons carrés; cinq de ces bataillons furent enfoncés; rien ne put soutenir le choc «les Français : artillerie, cavalerie, infanterie, tout fut culbuté et pris. La cavalerie française arriva à Weimar en même temps que les Prussiens, qui furent ainsi poursuivis pendant six lieues.

Sur la droite, le corps du maréchal Davoust faisait des prodiges à Aurestaëdt. Non-seulement il contint, mais il mena battant pendant plus de trois lieues , le gros des troupes ennemies qui devaient déboucher du coté de Koësen. Davoust s’est immortalisé à Aurestaëdt, où il a déployé une bravoure distinguée, et la fermeté de caractère, première qualité de l’homme de guerre.

La journée cl’Iena coûta au roi de Prusse vingt mille hommes tués ou blessés, trente mille prisonniers, quarante - cinq drapeaux , trois cents pièces de canon , et des magasins immenses de subsistances. Mais elle fut encore plus funeste à la Prusse par ses résultats. Par cette bataille, l’armée prussienne perdit toute retraite et toute sa ligne d’opération : sa gauche, poursuivie par Davoust, se jetait sur Weimar, tandis que sa droite et son centre se retiraient de Weimar sur Naumbourg. La confusion devint bientôt extrême. Le roi fuyait à travers les champs à la tête de son régiment de cavalerie. Les autres corps prussiens, poursuivis l’épée dans les reins , cherchaient leur salut dans la fuite, errant sans direction, ou se jetant dans les places fortes , qui capitulaient aussitôt. C’est en vain que le roi de Prusse fit solliciter un armistice : Napoléon ne voulut pas qu’un seul homme de l’armée prussienne d'Iena , repassât l'Oder.

En effet , deux jours après la bataille, Soult écrasa àGreussen le vieux maréchal Kalkreuth, et le poursuivit jusqu’à Magdebourg. Le même jour Erfurt se rendit au grand-duc de Berg, Murat; quatorze mille hommes enfermés dans cette place furent faits prisonniers : on y prit aussi un parc de cent vingt pièces approvi-

Blsullata s U bataille d'Iena.

Combat

de Lubeck,

Prise de Magdebourg.

sionnées. Leipsick, Ilalberot, Brandebourg, Spandau , Postdam , furent occupés , et Napoléon fit son entrée à Berlin , le 27 octobre, à la tète de sa garde.

Le lendemain, Murat et le général Belliard firent déposer les armes à seize mille hommes , l’élite de la garde royale de Prusse , commandée par le prince de Hoenlohe, qu’ils avaient cernée à Preutzen. Le 29, cinq mille Prussiens se rendirent au général Milhau ; Stetin capitula le même jour avec le général Lasalle , qui y fit encore cinq mille prisonniers. Le général Becker prit quatre mille hommes à Àndlaw. Custrin se rendit au maréchal Davoust, le 1" novembre. Murat, Soult et Bernadotte atteignirent, enfin, à Lubeck , le fuyard Blucher ; le combat dura deux jours, au bout desquels tout ce qui s’était échappé d’Aurestaëdt mit bas les armes; Blucher, le duc de Brunswick- Oëls, dix généraux, cinq cents officiers, quinze mille hommes d’infanterie, cinq mille de cavalerie, et soixante drapeaux restèrent au pouvoir des vainqueurs. Enfin, Ney fit capituler Magdebourg, où se trouvaient dix-huit mille hommes, vingt généraux , six à sept cents pièces de canon , et d’immenses magasins.

Après la prise de Magdebourg et le com-

bat de Lubeck, la campaghe contre la Prusse se trouva entièrement finie. En un mois , cette puissance avait perdu cent quarante -cinq mille hommes ; tous les drapeaux et étendards , tous les canons , tous les bagages, tous les généraux avaient été pris. Il ne restait au roi de Prusse que douze à quinze mille hommes d’infanterie, enfermés dans quelques places. Le roi et la reine s’étaient sauvés à Kœnisberg , avec quelques officiers et deux à trois mille hommes. La belle reine de Prusse, un des premiers provocateurs à la guerre, et que l’on avait vue à la tête de son régiment parcourir les rues de Berlin pour exalter la jeunesse de cette ville, déplorait amèrement alors cette guerre fatale : « La mémoire du grand Frédéric nous a perdus, disait -elle, nous nous sommes crus pareils à lui , et nous ne le sommes pas ! »

Pendant que les divers corps français donnaient, pour ainsi dire, la chasse aux débris épars de l’armée prussienne. Napoléon envoyait à l’hôtel des Invalides de Paris, l’épée du grand Frédéric, son cordon de l’Aigle- Noire , sa ceinture de général, et les drapeaux que portait sa garde dans la fameuse guerre de sept ans.

Trait de

rotguanimilr.

Ce fut lors de l’entrée de Napoléon à Berlin qu’eut lieu ce trait de magnanimité digne de passer à la postérité. Le prince d’IIatzfeld , chargé du gouvernement civil de Berlin, instruisait le roi de Prusse des mouvemens de l’armée française; des lettres de ce prince avaient été interceptées aux avant-postes. Les lois étaient positives, le prince de Hatzfeld devait être fusillé. Sa femme, fille du ministre Schulembourg, courut se jeter aux pieds de Napoléon ; elle croyait son mari arrêté à cause de la haine que son père avait vouée à la France; l’Empereur la dissuada bientôt. La princesse attribua alors à ses ennemis ce qu’elle appelait une calomnie. « Vous connaissez l’écriture de votre mari , dit l’Empereur ; je vous fais juge. » Il fit apporter la lettre interceptée, et la lui remit. La princesse , grosse de plus de huit mois , s’évanouissait à chaque mot qui lui découvrait jnsqu’à quel point son mari était compromis. L’empereur fut touché de sa douleur, de sa confusion , des angoisses qui la déchiraient. « Eh bien ! lui dit-il, vous tenez cette lettre, jetez-la au feu : cette pièce anéantie, je ne pourrai plus faire condamner votre mari. » Madame d’IIatzfeld ne se le fit pas dire deux fois. Immédiatement après, le prince de Neufchâtel reçut

ordre de lui rendre son mari. La commission était déjà réunie : trois heures plus tard il était fusillé.

C’est encore à Berlin, le ai novembre 180G, 11

7 7 Sy»Um*

que fut rendu le fameux décret établissant le Système continental. Ce décret déclarait les îles Britanniques en état de blocus , et appliquait la saisie à toute marchandise , à tout Anglais trouvés sur le territoire de la France , sur celui des pays qu’elle a conquis, et de ceux qui sont sous la domination de ses alliés. Napoléon n’avait pas assez de marine, il ne pouvait lutter avec l’Angleterre pour l’obliger à faire la paix : il n’y avait que le système continental qui put réussir. Le décret du ai novembre ne prescrivait point de lois à l’Europe; il traçait seulement la marche à suivre pour arriver au même but; les traités auraient fait le reste. Le droit de blocus, que s’était arrogé l’Angleterre, nuisait autant au commerce des nations européennes , qu’il nuisait au commerce de l’empire français, et à la dignité de sa puissance. Le maintien , l’observance ou l’adoption du décret de Berlin, était donc plus dans les intérêts de l’Europe que dans les intérêts privés de la France. En rendant ce décret, Napoléon savait qu’il frappait juste, et

que l’Angleterre devait succomber , si le système continental était bien observé; mais le ministère anglais sentit le coup qu’on portait aux manufactu res e t au corara erce de la Grande- Bretagne, et il n’épargna ni les démarches, ni l’or, pour paralyser les effets du système continental.

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