CHAPITRE V
Campagne de Pologne. — Paix de TiUitt.
Cependant, les Russes qui n’avaient pu pen- ,806. ser que la Prusse serait conquise en six semaines, arrivaient au secours des Prussiens , d>0‘ u
« 1 . , 1 1 • 1 prusiicnoe.
apres leurs désastres. Ils envahirent la Pologne prussienne dans le mois de novembre, et le général Benigsen entra dans Varsovie.
Napoléon, jugeant qu’une nouvelle campagne était inévitable, quitta Berlin, le a5 novembre , et porta le quartier-général de la Grande-Armée k Posen, où les divers corps se réunissaient. Murat, Davoust, Lannes et Augereau chassèrent les Russes de Varsovie : après un léger engagement, Benigsen s’était empressé d’évacuer la ville en apprenant que l’armée française venait à lui , et voulait tenter une affaire.
L’entrée des Français dans cette grande ville Entre, fut un triomphe. L’amour delà patrieétait nonseulement conservé en entier dans le cœur de
toutes les classes, mais il s’était retrempé par le malheur. La première passion du peuple polonais, son premier désir, était de redevenir nation. Les plus riches sortaient de leurs châteaux pour venir demander à grands cris le rétablissement de la nation, et offrir leurs enfans, leur fortune, leur influence : déjà ils avaient partout repris leur ancien costume, leurs anciennes habitudes.
Le trône de Pologne se rétablira-t-il, et cette grande nation reprendra-t-elle son existence et son indépendance? Du fond du tombeau renaîtra-t-elle à la vie? Dieu seul, qui tient dans ses mains les combinaisons de tous les événemens, est l’arbitre de ce grand problème * politique
p.u Pendant que les corps d’armée français pas-
*»« U Saie , , , , ,,
et le due df saient successivement la Vistule, et que ion mettait Varsovie dans un formidable état de défense, Napoléon signait àPosen la paix avec le vénérable électeur deSaxe, qu’il créait Roi, et avec le duc de Saxe-Weimar ; tous les princes de Saxe étaient admis dans la Confédération du Rhin , et la Grande-Armée se recrutait des contingens de troupes de tous ces princes : des renforts arrivaient aussi de France : tout faisait espérer une heureuse issue de la campagne.
Elle s’ouvrit par divers combats sur le Bug, ou»«ta« oùlesFrançaiseurentconstammentPavantage. * '«.T™’8 Bientôt l’armée passa l’Urua et la Sonna, et cul- Ie* buta partout les Russes. Dès le a5 décembre, toutes les colonnes russes étaient coupées, errant à l’aventure, dans un désordre difficile à imaginer. Le général russe avait fait la faute de cantonner son armée , ayant sur ses flancs l’armée française. Si la saison eût été belle, l’armée russe n’aurait pu se retirer, et aurait été perdue sans bataille ; mais dans une saison où il fait nuit à quatre heures , l’ennemi qu’on poursuit a des chances pour se sauver, surtout dans un pays difficile, et coupé de bois.
L’année 1806 se termina par les combats ^ <£■*»*• de Pultusk et de Golymiu. A Pultusk, les de Golymiu. Russes avaient formé un camp où se trouvaient toutes les troupes sous les ordres du général Benigsen. Il fut attaqué, le a6 décembre, par le maréchal Lannes, ayant la division Suchet, en première ligne, le division Gazan, en deuxième, et la division Gudin, sur sa gauche ; le combat fut vif, mais il ne fut pas un instant douteux. L’ennemi, culbuté, dut battre en retraite pour gagner Ostrolenka. Le cinquième corps d’armée montra au combat de Pultusk ce que peuvent des braves, et l’immense supériorité de l’infan-
tcrie française sur celle des autres nations. Les généraux Vedel , Claparède , Treillard et Broussard furen t blessés dans cette glorieuse affaire : le maréchal Lanncs fut touché d’une balle.
Tandis que le général Benigsen était battu à Pultusk , les corps russes commandés par Buxhowden étaiei r également engagés à Golymin, dans leur camp. Les maréchaux Davoust et Augereau l’attaquèrent avec impétuosité; le feu devint des plus vifs; le combat continua jusqu’à onze heures du soir; les Russes firent alors leur retraite en désordre sur Üstrolenka, laissant leur artillerie, leurs bagages et leurs sacs.
Les destins de l’armée de Benigsen et de celle de Buxhowden devaient se terminer en -deçà de la petite rivière d’Orcye; mais tous les mouvemens des corps français furent contrariés par l’effet du dégel, au point que l’artillerie mit deux jours pour faire trois lieues. Toutefois, les Russes avaient déjà perdu, dans ces divers combats, vingt-cinq à trente mille hommes, cent pièces de canon, et beaucoup de bagages.
Quelques jours après, l’armée russe quitta Ostrolenka , et tout le territoire de la Pologne prussienne se trouva évacué. L’armée française fut mise en quartiers d’hiver ,
A cette époque, la Perse et la Porte-Ottomane venaient de déclarer la guerre à la Russie, ce qui produisit une grande diversion favorable à la France.
Cependant, le corps du général Essen, ac- 1807. couru du fond de la Moldavie, où il était d’abord destiné à servir contre les Turcs, et plu- d” sieurs régimens qui étaient en Russie, mis en marche depuis quelque temps des extrémités de ce vaste empire, avaient rejoint les corps d’armée, qui se mirent alors en marche pour porter le théâtre de la guerre sur le bas de la Yistule. Napoléon donna ordre à ses généraux de battre en retraite, et de favoriser les opérations offensives des Russes, en les attirant sur le bas de la Vistule. Il ordonna en même temps la levée des quartiers d’hiver. L’Empereur partit de Varsovie, et arriva le 3i janvier à Villenberg.
Le 1 er février, l’armée française se mit en marche, et rencontra à Passcnheim l’avantgarde russe, qui prenait l’offensive, et se dirigeait déjà sur Villenberg. Murat la fit charger par plusieurs colonnes de cavalerie, et la repoussa. Deux jours après, l’armée russe, qui avait rétrogradé en toute hâte, se voyant tournée par son flanc gauche, et jetée sur cette Vistule qu’elle s’était tant vantée de vouloir
a février.
Bataille d'Ejrlau.
passer, parut rangé en bataille, ce qui donna lieu au combat de Bergfried, où les Russes furent mis en déroute. Leur armée se mit en retraite dans la nuit, et fut poursuivie pendant quatre jours par les divers corps français. Plusieurs combats eurent encore lieu jusqu’à Preussich-Evlau , qui fut enlevé de vive force par les troupes françaises, dans la soirée du 7 février.
Le lendemain, eut lieu la sanglante bataille d’Eylau. A la pointe du jour, les Russes commencèrent l’attaque par une vive canonnade sur la ville d’Eylau. Napoléon se porta à la position de l’église, que les Russes avait tant défendue la veille. Il fit avancer le corps du maréchal Augcreau et canonner le monticule parquarante pièces d’artillerie desa garde.Une épouvantable canonnade s’engagea de part et d’autre. L’armée russe, rangée en colonnes, était à demi-portée de canon : tout coup portait. Impatientée de tant souffrir, elle voulut déborder la gauche des Français. Au même moment les tirailleurs du maréchal Davoust se firent entendre sur les derrières de l’armée russe. Augcreau déboucha en même temps sur le centre, et le général St.- Hilaire, sur la droite. L’un et l’autre devaient manœuvrer pour se réunir à Davoust ; mais à peine eurent-
ils débouché, qu’une neige épaisse, et telle qu’on ne distinguait pas à deux pas, couvrit les deux armées. Dans cette obscurité, le point de direction fut perdu, et les colonnes, s’appuyant trop à gauche, flottèrent incertaines. Le temps s’étant éclairci au bout d’une demiheure, Murat, à la tète de la cavalerie, tourna la division St.-IIilaire, et tomba sur l’armée ennemie : manœuvre audacieuse s’il en fut jamais, et qui était devenue nécessaire dans les
circonstances où se trouvaient les colonnes
françaises. Cette charge inouie, qui avait culplus de vingt mille hommes d’infanterie, et les avait obligés à abandonner leurs pièces, aurait décidé sur-le-champ la journée, sans le bois et quelques difficultés de terrain. La victoire, long-temps incertaine, fut enfin décidée lorsque le maréchal Davoust déboucha sur le plateau, et déborda les Russes, qui, après avoir fait de vains efforts pour le reprendre, battirent en retraite. Trois cents bouches à feu avaient vomi la mort de part et d’autre pendant douze heures. Si la bataille d’Eylau fut sanglante pour les Français, elle le fut bien plus pour les Russes : ils y firent pourtant des prodiges de valeur. La perte du coté des Français fut de douze à treize mille hommes hors de combat; celle des Russes
pouvait être évaluée à' plus de vingt mille. Seize pièces de canon sont restées sur le champ de bataille.
Le lendemain , l’armée russe fut poursuivie jusqu’à la rivière de Frischling: elle se retira / au-delà de la Prégel.
Ainsi, l’expédition offensive des Russes, qui avait pour but de se porter sur Thorn, en débordant la gauche de la Grande- Armée, lui avait été funeste. Douze à quinze mille prisonniers , vingt mille hommes hors de combat, dix- huit drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon , furent les trophées trop chèrement payés sans doute par le sang de tant de braves. Les Russes battus et rejetés à cent lieues de la Vistule, l’armée française reprit ses cantonnemens, et rentra dans ses quartiers d’hiver.
1807. La bataille d’Eylau , ayant fait échouer tous priu l°s Pr°jcts que les Russes avaient formés contre a« Dantsick. la Basse -Vistule , mit les Français à mesure d’investir Dantzick, et de commencer le siège de cette place. Le maréchal Lefebvre fut chargé de cette opération importante, et eut la gloire de faire capituler la garnison, le a6 mai. La prise de Dantzick fut un grand événement. Pendant la durée de ce siège, l’armée française resta dans ses cantonnemens , et n’eut à soutenir que quelques combats d’avant-postes;
excepté toutefois l’affaire qui eut lieu sous les murs de Dantzick , lorsque les alliés voulurent ravitailler cette place par mer.
Cependant, l’empereur Alexandre était arrivé à son armée avec sa garde et d’autres renforts. On savait qu’il tenait souvent des conseils de guerre avec le roi de Prusse , le grand-duc Constantin et les principaux généraux. De son côté,!aGrande-Armée avait aussi reçu des renforts des dépôts : tout annonçait une nouvelle campagne sanglante.
En effet, dès le 5 juin, l’armée russe se mit en mouvement ; ses divisions de droite attaquèrent le pont de Spandau; mais ce fut vainement qu’elles retournèrent sept fois à la charge contre les retranchemens, elles furent repoussées avec une perte de douze cents hommes. Au même moment , deux divisions russes du centre attaquèrent la tête du pont de Loinitten ; elles furent également repoussées pendant tout le jour, et perdirent onze cents hommes. Enfin, le général en chef russe, avec la garde impériale et trois divisions, attaqua, le même jour et au même instant, les positions du maréchal Ney, qui dut se retirer sur Ackendorf, suivant les ordres de l’Empereur.
Le lendemain, les Russes attaquèrent encore le 6e corps; mais les manœuvres du ma-
Juin.
Mouvement offensif des Russes.
récital Ney et son intrépidité, déjouèrent les projets des Russes : ils furent culbutés, eurent deux mille hommes tués et trois mille blessés.
Napoléon arriva le 8 au camp de Ney : le 9, il se porta sur Guttstadt , avec les corps de Ney, Davoust et Lannes, avec sa garde et la cavalerie de réserve. Le 10 , la Grande- Armée se dirigea sur Hielsberg, enlevant partout les camps russes : elle atteignit l’arrière-garde russe en avant d’Heilsberg , et la culbuta. Toute l’armée russe se trouvait alors à Hielsberg : elle fit de nombreux efforts pour se maintenir dans ses positions; mais, à la nuit, une division française la déborda, et l’obligea à se retirer. L’empereur Napoléon passa la journée du 1 1 sur le champ de bataille. Le 1 a , tous les corps de la Grande-Armée s’ébranlèrent, et prirent différentes directions. Le i3, un régiment de hussards entra à Friedland, mais il en fut chassé.
'4 i Enfin , le 14 , les Russes débouchèrent sur
fViiaitle
i-ncji.i.j. lti pont de Friedland. A trois heures du matin , des coups de canon se firent entendre. « C’est un jour de bonheur, dit l’Empereur : c’est l’aniversaire de Marengo ! » Croyant qu’ils n’avaient devant eux qu’une quinzaine de mille hommes , les Russes continuèrent leur mouvement pour filer sur Kœnisberg; mais, à cinq
heures du soir, les difïérens corps d’armée étaient à leur place. Les Russes déployèrent alors toutes leurs forces, la gauche appuyée à la ville de Friedland , et leur droite se prolongeant à une lieue et demie. Napoléon , après avoir reconnu les positions, décida sur-lechamp d’enlever la ville de Friedland, en faisant brusquement un changement de front. Il fit commencer l’attaque par l’extrémité de sa droite. A cinq heures et demie , le maréchal Ney commença le mouvement. Au même moment, la division Marchand s’avança vers les Russes l’arme au bras. Dès l’instant où le général Benigsen s’aperçut que Ney avait quitté le bois, il le fit déborder par des régimens de cavalerie et. une nuée de cosaques; les dragons de Latour-Maubourg partirent au galop et repoussèrent cette charge. Une batterie de trente canons fut alors placée au centre, et fit éprouver une perte horrible à l’armée russe. Les démonstrations que fit ensuite le général Benigsen pour opérer une diversion furent inutiles. Plusieurs colonnes d’infanterie russe, qui attaquèrent la droite du maréchal Ney, furent chargées à la baïonnette, et précipitées dans l’Aile, ou plusieurs milliers de soldats trouvèrent la mort. La garde impériale russe, embusquée au ravin qui entoure Friedland,
déboucha avec intrépidité, et fit une charge sur la gauche de Ney, qui fut un moment ébranlée; mais la division Dupont marcha sur la garde impériale, la culbuta, et en fit un horrible carnage. L’effort que venaient de faire les Russes sur la droite ayant échoué , ils voulurent en essayer un autre sur le centre. C’était Lannes qui le commandait; ils furent reçus comme on devait l’attendre des braves sous ses ordres. Les charges de l’infanterie et de la cavalerie russes ne purent pas retarder la marche des colonnes françaises; tous les efforts de la bravoure des Russes furent inutiles : ils ne purent rien entamer, et trouvèrent la mort sous les baïonnettes françaises. Le maréchal Mortier, qui, pendant toute la journée, avait maintenu la gauche avec le plus grand sang-froid, marcha alors en avant, et culbuta tout ce qui lui était opposé; la victoire ne fut pas un instant indécise. Le champ de bataille fut un des plus horribles à voir : les Russes y laissèrent quinze à dix-huit mille hommes , tandis qu’il n’y avait que quatre à cinq mille Français. Cent vingt pièces de canon, vingt mille prisonniers, un grand nombre de drapeaux restèrent au pouvoir des Français.
Les restes de l’armée vaincus coururent se
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mettre à couvert en passant la Prégel , et en détruisant tous les ponts. Kœnisberg fut abandonné après que Murat eut pris en flanc l’armée prussienne du général Lestocq. L’empereur de Russie et le roi de Prusse se trouvaient depuis quelques jours à Tilsitt.
Les généraux russes, BagrationetBenigsen , demandèrent alors unarmistice , qui fut conclu le 22 juin.
Le 25 , eut lieu la première entrevue entre les deux Empereurs. Un large radeau , sur lequel on avait élevé un pavillon , fut placé au milieu du Niémen pour cette entrevue. Napoléon , Murat, Berthier, Bessières, Duroc etCaulincourt s’embarquèrent d’un côté, en même temps qu’ Alexandre , le grand-duc Constantin , Benigsen, Ouvarofï, Labanofï et le comte Liéven s’embarquaient de l’autre. Les deux bateaux arrivèrent en même temps; les deux Empereurs s’embrassèrent, et entrèrent dans le pavillon, où ils eurent une conférence de deux heures. Le lendemain , eut lieu une seconde entrevue, à laquelle le roi de Prusse assista.
Dès cet instant, on s’occupa , au milieu des fêtes et des manœuvres militaires , de la conclusion de la paix, qui fut signée le 8 juillet, et ratifiée le lendemain. La paix de Tilsitt fut
Armistice et enlrerue des deux empereurs.
8 juillet.
Paix
de Tilsitt» 1
glorieuse pour la France : il devenait probable que le blocus continental ne serait pas un vain mot.
A Tilsitt, les deux empereurs de France et de Russie se donnèrent des marques sincères d’estime et d’affection : on pouvait espérer que la paix de l’Europe ne serait pas troublée de long-temps ; mais ces heureux présages ne tardèrent pas à être détruits.