‹ Histoire de Napoléon d'après lui-même, publiéeChapitre 37 sur 54 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Retour do Napoléon à Paris. — Sa Cour. — Sa moralité. — Son administration.

A.poLKOPf arriva à Paris pendant que les Français étaient encore ivres de joie et d’enthousiasme. Il salua la France du nom de Grande nation , et reçut le titre de Grand , qui lui fut décerné par tous les corps de l’État.

La victoire semblait prendre le soin ellemême d’affermir le nouvel ordre des choses : Napoléon s’était entouré de tous les partis et les avait réunis; son grand principe avait été d’ensevelir entièrement le passé : jamais on ne l’avait vu revenir sur aucune opinion, ni proscrire aucun acte. 11 s’était environné de votans : il en avait aux ministères, au Conseil-d’État, partout. D’un autre côté, la cir* constance de son mariage avec madame de licauharnais l’avait mis en poiut de contact avec tout un parti qui lui était nécessaire pour concourir à son système de fusion, un des principes les plus grands de son adrainistra-

• Cour

«le ^apolcun*

tion, et qui la caractérise spécialement : sans sa femme, il n’aurait jamais pu avoir avec ce parti aucun rapport naturel.

Par ces moyens, Napoléon était parvenu à créer la cour la plus brillante du monde , qu’il mit d’accord avec la dignité du tronc et les mœurs nouvelles de la France. Il voulait faire servir cette création à l’amélioration des manières des grands, et à l’industrie du peuple. On étalait à cette nouvelle cour «ne grandeur, une magnificence extraordinaires. Napoléon seul conserva toujours une extrême simpicité, qui servait même à le faire reconnaître. Ce luxe , ce faste , qu’il encourageait autour de lui, étaient dans ses combinaisons et non dans ses goûts; il les faisait servir à exciter à payer les manufactures et l’industrie nationale.

Au retour de Tilsitt, la cour des Tuileries devint encore pins brillante : une foule de princes allemands vinrent envahir le palais; ils en remplissaient les salons, modestement confondus avec les généraux et les préfets de l’Empire. Quelques-uns de ces princes briguaient la faveur de devenir aides de camp de Napoléon : d’autres, croyant qu’il était prêt à renouveler dans sa personne l’étiquette et les formes du Saint-Empire Romain, demandaient àêtre,

l’un le grand échanson , l’autre le grand panetier, etc. En un mot, Napoléon se trouva alors entouré de rois qui s’empressaient de lui être agréables en tout. Ses colères publiques, dont on a tant fait de bruit , n’étaient que feintes ou factices; les actes de l’empereur, quelque passionnés qu’ils parussent, étaient toujours accompagnés de calcul. Quand un de ses ministres ou quelque autre grand personnage avait fait une faute grave, qu’il y avait vraiment lieu à se fâcher, et qu’il devait se mettre en colère, il avait toujours soin d’admettre un tiers à cette scène. Il avait pour règle que quand il se décidait à frapper , le coup devait porter sur tout le monde. Celui qui le recevait ne lui en voulait ni plus ni moins; et celui qui en était le témoin, et dont il eût fallut voir la figure et l’embarras, allait discrètement transmettre au loin ce qu’il avait vu et entendu : une terreur salutaire circulait de veine en veine dans le corps social; les choses en marchaient mieux; l’Empereur punissait moins, et recueillait infiniment, sans avoir fait beaucoup de mal.

C’est ainsi que souvent il attaquait toute une masse, sur de simples individus; et il le faisait avec un grand éclat , pour qu’on en demeurât frappé davantage. 11 avait par là prévenu bien

Mercuriales publiques de Napoléon.

des fautes et s’était épargné beaucoup dé châtimens.

M. de Chateaubriand ayant été porté à l’Institut, et devant, selon l’usage, faire l’éloge de son prédécesseur, Chénier, il sortit de la roule suivie jusqu’alors, et consacra une partie de son discours de réception à flétrir les principes politiques de Chénier, dont il allait occuper le fauteuil, et à le proscrire comme régicide. Ce fut un vrai plaidoyer politique où il discutait la restauration de la monarchie, le jugement et la mort de Louis XVI. Il y eut une grande rumeur dans tout l’Institut : les uns refusaient d’entendre un discours qui leur paraissait indécent; d’autres, au contraire, appuyaient pour qu’on en admît la lecture. De l’Institut, la querelle se répandit dans Paris; elle remplit et divisa bientôt tous les cercles de la capitale. L’empereur, à qui tout parvenait et qui voulait tout connaître, se fit apporter ce discours; il le trouva de la dernière extravagance, et en prononça sur-ie-champ l’interdiction.Un de sesgrands officiers, membre de l’Institut, qui avait opiné vivement pour la lecture, lui servit, à l'un de ses couchers, à manifester son opinion. La mercuriale lut si vive que celui à qui elle s’adressait, homme d’honneur et de grande délicatesse d’ailleurs,

se crut obligé de demander une audience le lendemain , voulant remettre sa démission. ' Cette audience lui fut accordée , et l’empereur l’apercevant lui dit aussitôt : u Mon cher, vous venez pour la conversation d’hier; elle vous a affligé et moi aussi; mais c’est un avertissement que j’ai voulu donner à beaucoup de monde; s’il produit quelque bien , ce sera notre consolation à tous deux : qu’il n’en soit plus question. »

Un autre jour , dans une de ses grandes audiences, il attaqua un colonel avec la plus vive chaleur et l’accent de la colère, sur de légers désordres commis par son régiment envers les habitans du pays qu’il venait de traverser en rentrant en France; et comme le colonel, trouvant la punition fort au-dessus de la faute commise, cherchait à se disculper, et J y revenait souvent, Napoléon lui dit à voix basse , sans discontinuer la mercuriale publique : « C’est bien, mais taisez-vous.... Je vous crois , mais demeurez tranquille. » Plus tard, eu revoyant ce même colonel, l’empereur s’empressa de lui dire : « Je fustigeais en vous des généraux qui vous entouraient , et qui, si je me fusse adressé directement à eux, se seraient trouvés mériter la dernière dégradation , peut-être davantage. »

Moralité de Napoléon.

Mais si l’on redoutait les bourrades de Napoléon, on savait aussi qu’il écoutait volontiers et qu’il était juste, et l’on ne peut plus douter aujourd’hui que, malgré la réputation qu’on s’était plu à lui faire d’une grande brutalité et d’une extrême violence, il était adoré de tout ce qui le servait dans son plus petit intérieur, à cause de la bonté de son cœur. Ses bourrades était souvent une occasion de tâter un homme , de prendre au vol les nuances de son caractère; c’était une de ses épreuves. Un autre motif de ces sorties , c’est que l’empereur avait été dans l’obligation de se créer une auréole de crainte ; autrement , surgi comme il l’avait fait du milieu de la multitude , un grand nombre de personnes seraient devenues trop familières avec lui.

Napoléon exigeait des mœurs; il regardait l’immoralité comme la disposition la plus funestequi puisse se trouver dans un souverain , en ce qu’il la met aussitôt à la mode, qu’on s’en fait honneur pour lui plaire , qu’elle fortifie tous les vices, entame toutes les vertus, infecte toute la société à l’égal de la peste : il la regardait comme le fléau d’une nation; tandis que la morale publique lui paraissait, au contraire , le complément de toutes les lois, formant à elle seule tout un Code. La révolu-

tion, en dépit de toutes ses horreurs, n’en avait pas moins été la vraie cause de la régénération des mœurs de la France ; et de l’administration de Napoléon datait l’ère mémorable du retour à la morale.

Nul doute que les catastrophes qui ont suivi feront tout rebrousser ; car au milieu de tant de vicissitudes et de désordres , le moyen qu’on résiste aux tentations de tout genre, à l’appât de l’intrigue, à la cupidité, aux suggestions de la vénalité! Toutefois on pourra arrêter, comprimer le mouvement ascendant d’amélioration , mais non le détruire; car la moralité publique est du domaine spécial de la raison et des lumières : elle est leur résultat naturel, et l’on ne saurait plus faire rétrograder la raison et les lumières. Pour reproduire les scandales et les turpitudes des temps passés, la consécration des doubles adultères, le libertinage de la régence, les débauches du règne qui l’a suivie, il faudrait reproduire aussi toutes les circonstances d’alors, ce qui est impossible : il faudrait ramener l’oisiveté absolue de la première classe , qui ne pouvait avoir d’autre occupation que les rapports licencieux des sexes; il faudrait détruire dans la classe moyenne ce ferment industriel qui agite aujourd’hui toutes les imaginations, agrandit

toutes les idées, élève toutes les âmes; il faudrait, enfin, replonger les dernières classes dans cet avilissement et cette dégradation qui les réduisaient à n’èlre que de véritables bêtes de somme; or, tout cela est désormais impossible : les mœurs publiques sont en hausse , et l’on peut prédire quelles s’amélioreront graduellement sur tout le globe.

Admiautntion L’administration fut encore un des objets sur

lesquels Napoléon portait toute son attention. Il était venu â bout d’en créer une pure et énergique , dont il possédait lui-même les détails. 11 jouissait d’une réputation singulière parmi tous les bureaucrates et les faiseurs de chiffres; cette réputation avait commencé sous le consulat : vérifiant un jour la balance d’une année, il releva une erreur de deux millions au désavantage de la République. M. Dufresne, alors chef de la Trésorerie, parfaitement honnête homme du reste, n’en voulait d’abord rien croire ; pourtant c’était une affaire de chiffres, il fallut bien en convenir. On fut plusieurs mois àlaTrésorerie avant de pouvoir découvrir cette erreur; elle se trouva enfin dans un compte du fournisseur Séguin , qui en convint aussitôt sur la présentation des pièces, et restitua, en disant qu’il s’était trompé.

Plus tard, l’Empereur visitant la solde de

la garnison de Paris, marqua un article de soixante et quelques mille francs, affectés à un détachement qu’il assura n’avoir jamais été dans la capitale. Le ministre nota cet objet comme par complaisance, intérieurement convaincu que l’Empereur se trompait : c’était pourtant vrai, et la somme dut être rétablie.

La spécialité était un point important , un des ressorts les plus heureux de l’administration de Napoléon.

On a dit, dans le temps, qu’il ne faisait sy«Um« point d’emprunts faute de crédit, parce qu’il d°' e,n^ru'lt,• n’eût point trouvé de prêteurs : c’était faux.

Ce serait bien peu connaître les hommes et l’agiotage, que d’imaginer qu’en présentant des chances et l’appât du jeu, Napoléon n’eût pas trouvé à remplir ses emprunts : seulement, le système des emprunts , qu’il regardait comme très-dangereux, n’entrait pas dans ses vues; il avait même cherché à consacrer ses principes, à cet égard, comme base fondamentale, en fixant par une loi spéciale le montant de la dette publique, à ce que l’on avait généralement pensé devoir être utile à la prospérité générale, à 80,000,000 de rente pour la France dans sa plus grande étendue, et après la réunion de la Hollande , qui , elle seule , i’avait accrue de ao, 000, 000. Cette

Ciiue

J'amorlistemenl el

d’activité.

Cadastre.

somme était raisonnable et utile ; tout autre plus forte fût devenue nuisible. Et qu’est- il arrivé de ce système? Quelles ressources Napoléon n’a-t-il pas laissées! La France, après tant de gigantesques efforts , après de si terribles désastres, est encore demeurée la nation la plus prospère : ses finances sont les premières de l’Europe (i). Napoléon était si loin de vouloir manger l’avenir, qu’il avait la résolution de laisser un trésor : déjà même il en avait eu un dans lequel il puisait pour prêter à des maisons de banque, à des familles embarrassées, à des personnes placées près de lui.

Non-seulement Napoléon eût maintenu avec soin la caisse d’amortissement, mais il comptait encore avoir, avec le temps, des caisses d’activité, dont les sommes croissantes eussent été consacrées aux travaux et améliorations : il y aurait eu la caisse d’activité de l’Empire, pour les travaux généraux; la caisse d’activité des départemens, pour les travaux locaux; la caisse d’activité des communes, pour les travaux communaux.

Le cadastre, tel que Napoléon l’avait arrêté, pouvait être considéré à lui seul comme la

(1) 11 est presque inutile de faire observer que Napoléon pariait ainsi au commencement de i8tü.

véritable constitution de l’Empire; c’est-à-dire, la véritable garantie des propriétés, et la sûre indépendance de chacun ; car, une fois le cadastre établi, et la législature ayant fixé l’impôt, chacun faisait aussitôt son propre compte et n’avait plus à craindre l’arbitraire de l’autorité ou des répartiteurs.

Napoléon fut enlevé à ces travaux d’administration intérieure par la complication des événemens de la péninsule espagnole.

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