CHAPITRE XIII
Campagne de Russie. — Incendie de Moscou.
i*i». Le premier soin de Napoléon , à son entrée à Wilna, fut d’établir un gouvernement proir visoire pour la Lithuanie, et d’organiser les
gardes nationales et la gendarmerie du pays.
En même temps, les corps de l’armée poursuivaient les Russes dans leur retraite , et entraient successivement, après quelques légers combats, dans les villes de Grodno, Minski, Bialystock, Novogrodeck, Slonim, Wileika.
Dix jours après l’ouverture de la campagne , l’armée française arriva sur la Dwina : Smolensk fut en alarmes.
aî. »g«i 17 Le 25 juillet , le général Nansouty, avec les comhai. divisions Bruyères et Saint-Germain, renconj O.1.0W00, tra i’ennemj à deux lieues en avant d'Ostrowno; le combat s’engagea, diverses charges de cavalerie eurent lieu, et les Russes furent culbutés. Les batteries qu’ils avaient dressées contre la cavalerie française furent enlevées; l’infanterie, qui s’avança pour soutenir son artillerie, fut
rompue et sabrée par la cavalerie légère française. Le lendemain , un combat opiniâtre d’avant-garde s’engagea à une lieue au-delà d’Ostrowno. Les Russes furent chassés de position en position, et les bois furent enlevés à la baïonnette.
Le 27, à la pointe du jour, le vice-roi fit déboucher ses colonnes. Au soleil levant , on aperçut l’arrière -garde russe, forte de dix mille hommes de cavalerie échelonnée dans la plaine. La division Delzons fila sur la droite. Le roi de Naples dirigea l’attaque du bois et des batteries russes. En moins d’une heure , toutes les positions furent enlevées, et cette arrière-garde repoussée au-delà d’une petite rivière qui se jette dans la Dwina. Les Russes prirent position sur les bords de cette rivière à une lieue deWitepski. Ils montraient dans la plaine quinze mille hommes de cavalerie , et soixante mille hommes d’infanterie. L’Empereur espérait une bataille pour le lendemain, il passa le reste du jour à reconnaître le terrain, et à faire ses dispositions; mais, à la pointe du jour, les Russes avaient battu en retraite dans toutes les directions , se rendant sur Smolensk. Le a8, l’armée française entra à Witepski.
Pendant que Napoléon marchait sur cette
Combat d* Mohilow.
» tout.
Combat il la Driii*
ville, le maréchal Davoust était attaqué à Mohilow. Bagration passa la Beresina; trois mille Cosaques assaillirent un régiment de chasseurs : la générale battit, on en vint aux mains. Depuis huit heures du matin jusqu’à cinq heures du soir , le feu fut engagé sur la lisière du bois, et au pont que les Russes voulaient forcer. A cinq heures , le maréchal Davoust se mit à la tète de trois bataillons d’élite, culbuta les Russes, leur enleva leurs positions, et les poursuivit pendant une lieue. Bagration passa le Borysthène pour se retirer sur Smolensk , laissant trois mille hommes tués ou blessés sur le champ de bataille , et onze cents prisonniers.
Le Ier août, l’armée russe, qui jusque-là avait battu en retraite, s’arrêta, repassa la Drissa , et se rangea en bataille devant le deuxième corps de la Grande-Armée. Le maréchal Oudinot laissa passer la rivière à environ quinze mille Russes, et lorsqu’il les vit engagés, il démasqua une batterie de quarante pièces de canou , qui tirèrent pendant une demi-heure à portée de mitraille. En même temps, les divisions Legrand et Verdier marchèrent au pas de charge , et jetèrent ces quinze mille Russes dans la rivière. Trois mille prisonniers, quatorze canons restèrent
au pouvoir des Français; les Russes perdirent en outre quatre mille hommes tués ou noyés.
Les combats d’Ostrowno , de Mohilow et de la Drissa dans d’autres guerres auraient pu s’appeler des batailles ; mais, dans cette campagne, ils ne furent que les préludes des batailles de Smolensk et de la Moscowa.
Le même jour où le maréchal Oudinot était victorieux sur la Drissa , un autre corps français entrait à Dunabourg, que les Russes avaient évacué, après avoir travaillé cinq mois à fortifier la ville et les environs.
La chaleur était alors excessive en Russie, la Grande- Armée s’arrêta quelques jours pour se reposer et se rafraîchir. Bientôt elle se remit en marche pour Smolensk.
Le 16 août, Napoléon fit couronner les Biuau hauteurs de cette ville. Smolensk présentait a,smP0uLk. aux regards une enceinte de hautes murailles, mêlées de tours, dont plusieurs étaient armées de canons de gros calibre. Dès le 1 2 , l’armée russe était partie de Smolensk, marchant len- » tement dans différentes directions; mais le roi de Naples et le maréchal Ney ayant passé le Borysthène, vis-à-vis Komino, les corps russes se trouvèrent tournés, et revinrent, en grande hâte, sur leurs pas pour défendre Smolensk.
Cette ville fut occupée par trente mille hom-
mes ; le reste de l’armée russe prit de belles positions sur la rive droite du Borysthène. Le 17, Napoléon fit attaquer les faubourgs de Smolensk , en même temps qu’une batterie de soixante pièces de canon tirait à mitraille sur la partie de l’armée russe placée sur la rive droite. Ces masses furent bientôt obligées de quitter leurs positions. Deux heures après, le faubourg de gauche et celui de droite furent enlevés par les divisions Morand et Gudin. Des batteries furent aussitôt placées pour battre en brèche. Les Russes renforcèrent les corps qui étaient dans la ville, et le combat dura presque toute la nuit : la ville fut mise en feu; elle offrait un spectacle pareil à celui d’une éruption du Vésuve. A deux heures du matin , les grenadiers montèrent à l’assaut , mais ils ne trouvèrent plus de résistance. La place venait d’être évacuée. Les Français y trouvèrent deux cents pièces de canon et mortiers de gros calibre.
La bataille de Smolensk , dans laquelle cent mille hommes ont été engagés de part et d’autre, coûta aux Russes treize à quatorze mille hommes dont deux mille prisonniers. La Grande-Année y perdit cinq mille hommes tués ou blessés.
Digitizec
Le ig août, un pont ayant été achevé à la pointe du jour, le maréchal Ney déboucha sur la rive droite du Borysthène, et suivit l’ennemi. A une lieue de la ville il rencontra le dernier échelon de l’arrière-garde, fort de cinq à six mille hommes; il le fit attaquer à la baïonnette, et lui fit trois à quatre mille prisonniers. Le second échelon était placé sur les hauteurs de Yalontina, et présentait une masse de quinze mille hommes ; la fusillade s’engagea. En même temps le général Junot, qui avait passé le Borysthène, à deux lieues sur la droite de Smolensk, déboucha sur les derrières des Busses, de manière à couper la route de Moscou à toute l’arrière-garde; aussitôt les autres échelons, qui étaient près de l’arrière-garde, revinrent sur leurs pas pour la soutenir. Alors s’engagea le combat de Valontina, l’un des plus beaux faits d’armes de toute la campagne. La position, long - temps disputée par les Busses , fut enlevée par la division Gudin , et l’ennemi fit sa retraite précipitamment, laissant huitmilledeux cents hommes sur le champ de bataille et mille prisonniers. L’armée française eut, dans cette journée, trois mille deux cents hommes hors de combat. L’intrépide général Gudin mourut sur le champ de bataile.
Napoléon continua sa marche sur Moscou;
19 août.
Combat Valcotioa.
le 3o août, le quartier-général arriva à Viazma; le a septembre, à Ghjat, et le 5, on se trouva en présence des Russes, qui étaient en position, la droite du côté de Moscowa, et la gauche sur les hauteurs de la rive gauche de la Kologha.
En avant de leur gauche, les Russes avaient 4 Kptcmi.'.. commencé à fortifier un beau mamelon où
Bataille
de uMccowa. üs avaient placé neuf à dix mille hommes.
Napoléon résolut de ne pas différer d’enlever cette position; il donna ses ordres au roi de Naples et au prince Poniatowski. A quatre heures l’attaque commença; en une heure de temps la redoute fut prise avec ses canons, et le corps russe chassé de ses positions, et mis en déroute , après avoir laissé trois mille hommes sur le champ de bataille. J>a journée du lendemain se passa à se reconnaître. La gauche de l’armée misse était fort affaiblie parla perte de la position de la veille; néanmoins, elle était appuyée à un grand bois , et soutenue par une redoute de vingt-cinq pièces de canon. Deux autres mamelons couronnés de redoutes, à cent pas l’un de l’autre, protégeaient sa ligne jusqu’à un grand village, démoli pour couvrir le plateau d’artillerie et d’infanterie. Sa droite passait derrière la Kologha, en arrière du village de Borodino , et
était appuyée à deux beaux mamelons couronnés de redoutes et de batteries. Il était facile d’obliger les Russes à évacuer leurs belles positions; mais Napoléon ne les jugea pas tellement fortes qu’il fallût éluder et renvoyer le combat. On évaluait les forces de l’armée russe àcent vingt ou centtrente mille hommes; celles desFrançais étaient égales, mais leur supériorité n’était pas douteuse.
Le 7 septembre, le soleil se leva sans nuages : « C’est le soleil d’Austerlitz, » dit Napoléon ; et aussitôt il adressa à l’armée un ordre du jour, qui fut accueilli par des acclamations réitérées.
Le prince Poniatowski , qui formait la droite, se mit en mouvement pour tourner la foret sur laquelle les Russes appuyaient leur gauche. Le maréchal Davoust marcha le long de la forêt. Deux batteries de soixante pièces de canon chacune, battant la position des Russes , avaient été construites pendant la nuit. A six heures, la batterie de droite, armée avec l’artillerie de réserve de la garde, commença le feu. Bientôt la mousqueterie s’engagea. Le vice-roi, formant la gauche, prit le village de Borodino. A sept heures , le maréchal Ney se mit en mouvement sous la protection de soixante pièces de canon , et se porta contre
le centre. En ce moment, mille pièces de canon vomirent la mort de part et d’autre. A huit heures, les positions des Russes furent enlevées, leurs redoutes prises, et l’artillerie française couronna les mamelons. Tout alors devint à l’avantage des Français; les Russes virent la bataille perdue qu’ils ne la croyaient que commencée. Partie de leur artillerie était prise , et le reste évacué sur les lignes du derrière. Dans cette extrémité, l’armée russe prit le parti de rétablir le combat, et d’attaquer, avec toutes ses masses, ces mêmes positions quelle n’avait pu garder. Trois cents pièces de canon françaises , placées sur ces hauteurs, foudroyèrent ces masses, et les soldats russes allaient mourir au pied de ces parapets, qu’ils avaient élevés les jours précédens avec tant de soin.
Napoléon ordonna alors une charge de front, la droite en avant, et ce mouvement le rendit maître des trois quarts du champ de bataille. Il restait aux Russes leurs redoutes de droite: le général Morand les enleva , mais il ne put s’y maintenir. Les Russes, encouragés par ce succès , firent avancer leurs dernières réserves, dont la garde impériale faisait partie : ils attaquèrent le centre des Français, sur lequel avait pivoté la droite; on craignit un mo-
ment qu’ils n’enlevassent le village brûlé. La division Friand s’y porta aussitôt avec quatrevingts pièces de canon , qui arrêtèrent d’abord et écrasèrent ensuite les colonnes russes, qui, pendant deux heures, se tinrent serrées sous la mitraille , n’osant pas avancer, ne voulant pas reculer. Le roi de Naples décida leur incertitude par une charge de cavalerie, qui pénétra par les brèches faites dans les niasses. Le général Caulincourt chargea aussi, entra dans la redoute de gauche par les gorges , et tourna contre les Russes les canons qui étaient dans la redoute ; il mourut frappé d’un boulet. Dès ce moment la bataille fut gagnée : la canonnade continua encore; mais les Russes ne se battaient plus que pour leur salut. La garde impériale française n’avait pas eu besoin de donner.
La bataille de la Moscowa coûta aux Russes quarante à cinquante mille tués, blessés ou prisonniers, et aux Français dix à douze mille hommes. Si les Russes, forcés dans leurs positions, n’eussent pas voulu les reprendre, leurs pertes auraient alors été moindres que celles de l’armée française ; mais ils firent détruire leur armée en la tenant plusieurs heures en masses sous les batteries qu’ils voulaient reprendre. Le roi de Naples et le maréchal
i5 leplemWe.
Entrée de Napoléon à Moscou.
Ney ont eu la plus grande part à la victoire de la Moscowa.
Depuis cette bataille , l’armée française ne cessa de poursuivre celle des Russes sur les trois routes de Mojaïsk , Kalougha et Svenigorod. Le 1 1 , Napoléon avait son quartier-général à Mojaïsk, et, le i4, l’armée française entra dans Moscou.
La marche de Smolensk à Moscou était fondée sur la pensée que les Russes, pour sauver cette capitale, livreraient une bataille; qu’ils seraient battus ; que Moscou serait pris ; qu’Alexandre , pour sauver cette ville ou pour la délivrer, ferait la paix; et que, s’il ne la faisait pas , on trouverait dans le matériel immense de Moscou, dans les quarante mille bourgeois affranchis, fils d’affranchis ou négocians, et fort riches, qui l’habitaient, de quoi former un noyau national pour soulever tous les esclaves de la Russie, et porter un coup funeste à cet empire. L’idée d’incendier une ville de trois cent mille âmes, presque aussi étendue que Paris , n’était pas considérée comme une chose possible. En effet, il était plus raisonnable de faire la paix , que de se porter à une telle barbarie. L’armée française entra dans la ville; pendant quarante-huit heures, elle fut maîtresse de toutes ses richesses. Les ressources
qu’elle y trouva étaient immenses : les habitans étaient restés, les cinq cents palais de la noblesse étaient meublés, les ofticiers et les domestiques des maisons étaient à la porte. Les diamans, les toilettes des dames, rien n’avait été évacué; la plus grande partie des riches propriétaires, en quittant la ville, avaient laissé des billets de recommandation pour le général qui occuperait leur maison , et la déclaration qu’aussitôt que le premier moment de trouble serait passé, ils rentreraient chez eux.
Ce fut alors que huit à neuf cents personnes, préposées de la police, chargées de la garde de la ville et des pompes , profitèrent d’un vent violent qui s’éleva, et mirent à la fois le feu à tous les quartiers. Une bonne partie de la ville, construite en bois , renfermait une grande quantité de magasins d’eau-devie, d’huile et autres matières combustibles : toutes les pompes ayant été enlevées , l’armée française lutta quelques jours inutilement contre le feu; tout fut bridé. Jamais, en dépit de la poésie, toutes les fictions de l’incendie de Troie n’égalèrent la réalité de celui de Moscou : c’était littéralement un océan de feu. Les habitans, qui étaient restés dans la ville, se sauvèrent dans’les bois ou dans les maisons
Incendie de Moscou.
de campagne; il ne resta que la dernière canaille pour se livrer au pillage. Cette grande et superbe cité devint un cloaque, un séjour de désolation et de crime. Si Moscou n’eût pas été livré aux flammes, Napoléon aurait donné le spectacle singulier d’une armée hivernant paisiblement au milieu d’une nation ennemie qui la presse de toutes parts. C’eût été le vaisseau pris par les glaces. On aurait été en France plusieurs mois sans recevoir de ses nouvelles, mais on serait demeuré tranquille et sage; Cambacérès, comme de coutume, eût mené les affaires au nom de l’Empereur , et tout aurait marché comme s’il eût été présent. L’hiver en Russie eût pesé sur tout le monde ; l’engourdissement eût été général. Le printemps fût revenu aussi pour tout le monde; chacun se fût réveillé à la fois, et l’on sait que les Français ne sont jamais les derniers.
Après l’incendie, on pouvait prendre le parti dé marcher sur Pétersbourg; la cour le craignait, et avait fait évacuer sur Londres ses archives , ses trésors les plus précieux ; elle avait appelé de la Polodie l’armée de l’amiral Tchitchagow pour couvrir cette capitale. Considérant qu’il y avait aussi loin de Moscou à Saint-Pétersbourg, que de Smo-
lensk à Saint-Pétersbourg, Napoléon préféra aller passer l’hiver à Smolensk , sur les confins de la Lithuanie, sauf, au printemps, à marcher sur Pétersbourg. Si , au lieu d’être en novembre, on eût été au mois d’août, l’armée française eût marché sur Pétersbourg; elle ne se retira pas sur Smolensk parce qu’elle était battue, mais bien pour hiverner en Pologne.
i5 octobre.
Évacuation de Moscou.