CHAPITRE XIV
Retraite de Moscou. — Conspiration de Maliet.
Lorsque l’armée française passa le Niémen, elle était forte de quatre cent mille hommes. Deux cent quarante mille restèrent eu réserve entre ce fleuve et le Borysthène; cent soixante mille passèrent Smolensk, et marchèrent contre Moscou. Sur ces cent soixante mille hommes, quarante mille restèrent échelonnés entre Smolensk et Mojaïsk. La retraite était donc toute naturelle sur la Pologne.
Dès le 1 5 octobre , les malades et les blessés , qui étaient dans les hôpitaux de Moscou, furent évacués sur Mojaïsk et Smolensk. Les caissons d’artillerie, les munitions prises, et une grande quantité de choses curieuses e de trophées furent aussi mis en route. L’armée reçut l’ordre de faire du biscuit pour vingt jours, et de se tenir prête à marcher; effectivement, Napoléon quitta Moscou le 19. Le temps était très-beau ; mais la troupe et par-
^ ^ ^ Diqitized by Gooffk
ticulièrcment la cavalerie, avait besoin d’entrer en quartier d’hiver.
Le a3, le maréchal Mortier, formant l’arrière-garde, fit sauter le Kremlin, et se mit en marche pour Vereja. On avait proposé à Napoléon de faire brûler ce qui restait de la ville , et d’étendre cette mesure aux deux mille villages ou maisons de campagne des environs de Moscou ; mais il s’y refusa pour ne point aggraver les malheurs de cette population. Le même jour, on apprit que l’armée russe avait quitté son camp retranché et quelle se portait sur la petite ville de Malo-Jaroslavetz. On jugea nécessaire de marcher sur la ville, et d’en chasser les Russes. Le vice-roi reçut ordre de s’y porter. Le il\, à la pointe du jour, le combat s’engagea. L’armée russe parut tout entière, et prit position sur les derrières de la ville. Les divisions Delzons, Broussier et Pino, et la garde italienne furent successivement engagées. Les Russes, de leur côté, engagèrent vainement les deux tiers de leur armée, pour soutenir la position : la ville fut enlevée, ainsi que les hauteurs. La retraite de l’armée russe fut si précipitée qu’elle se trouva obligée de jeter vingt pièces de canon dans la rivière. Ce combat fit le plus grand honneur
a5 octobre.
Combat de Malo- Jarotlaveli.
g novembre.
Arrives à Smolensk.
(3 uovembre.
Retraite de Smolensk.
Grands froids
au vice-roi , au 4e corps, et surtout aux troupes italiennes.
Vers le soir, le corps du maréchal Davoust déboucha , et toute l’armée se trouva en bataille le a5, sur la position que les Russes occupaient la veille. Napoléon se porta à Malo- Jaroslavelz , reconnu la position de l’armée russe, et ordonna l’attaque pour le lendemain. Mais la nuit elle battit en retraite. Le maréchal Ney la poursuivit pendantsix lieues; alors l’Empereur la laissa se retirer, et ordonna le mouvement sur Vereja , où le quartier-général arriva le 27. Le maréchal Davoust entra à Barowsk , et le maréchal Ney à Mojaïsk. Le temps était encore très-beau.
Le 1er novembre, l’armée française arriva à Viazma, et le 9, le quartier-général était à Smolensk. Le temps avait été très-beau jusqu’au 6 , mais le 7 l'hiver commença , la terre se couvrit de neige, les chemins devinrent très-glissans et très-difficiles pour les chevaux de trait; de ce moment, chaque nuit l’armée française perdait plusieurs centaines de chevaux qui mouraient au bivouac.
Cependant, l’armée russe de Volhinie était opposée à la droite des Français; il fallut quitter la ligne d’opération de Minski, et prendre pour pivot les lignes de Varsovie. Napoléon
présuma alors ce que feraient les Russes, et, malgré l’extrême rigueur de la saison, il sentit que le nouvel état des choses exigeait que l’on, se mît en route, afin d’arriver à Minski, ou du moins sur la Beresina, avant les Russes. Napoléon quitta Smolensk le i3 novembre. Le froid , qui avait commencé le 7 , s’accrut subitement, et du 14 au 1 5 et au 16, le thermomètre marqua 1 G et 18 degrés au-dessous de glace. Les chemins furent couverts de verglas, les chevaux de cavalerie, d’artillerie, du train périssaient toutes les nuits, non plus par centaines, mais par milliers : plus de trente mille chevaux périrent en peu de jours. La cavalerie se trouva toute à pied , l’artillerie et les transports restèrent sans attelage; il fallut abandonner et détruire une grande partie de l’artillerie , et des munitions de guerre et de bouche.
Cette armée, si belle le 6, était bien différente dès le i4; presque sans cavalerie, sans artillerie , sans transports; néanmoins il fallait marcher pour ne pas être contraint à une bataille; il fallait occuper un certain espace, pour ne pas être tournés, et cela sans cavalerie qui éclairât et liât les colonnes. Cette difficulté , jointe à un froid excessif, rendit la position de l’armée française extrêmement fâ-
cheuse. Les hommes que la nature n’avait pas trempés assez fortement furent démoralisés et ne révèrent que malheurs.
Les Russes, qui voyaient sur les chemins les traces de cette affreuse calamité, cherchèrent à en profiter. Ils enveloppaient toutes les colonnes françaises par des nuées de Cosaques, qui enlevaient les trains et les voitures qui s’écartaient; mais ils eurent à se repentir de toutes les tentatives sérieuses qu’ils voulurent entreprendre ; ils furent culbutés par le vice- roi, au-devant duquel ils avaient voulu se placer.
Le maréchal Ney, qui, avec trois mille hommes, faisait l’arrière-garde, fut cerné, après avoir fait sauter les remparts de Smolensk, et se trouva dans une position critique. Il s’en tira avec cette intrépidité qui le distinguait. Il passa le Borysthène dans la nuit, et déjoua tous les calculs des Russes. Le 19 novembre, l’armée française passa le Borysthène à Orza, et l’armée russe, fatiguée, ayant perdu beaucoup de monde, cessa là ses tentatives.
Cependant, l’armée russe de Volhynie s’était portée dès le 16 sur Minski et marchait sur Borisow. Le général Dombrowski défendit d’abord la tète du pont, mais, le a3, il futforcé^ et obligé d’évacuer cette position. Les Russes
passèrent alors la Beresina , marchant sur Robr.
Le deuxième corps français, commandé par le maréchal Oudinot, reçut l’ordre de se porter sur Borisow, pour assurer à l’armée le passage de la Beresina. Il rencontra les Russes, les battit, leur prit six pièces de canon, deux mille hommes, cinq cents voitures, et les rejeta sur la rive droite de la Beresina; ils ne trouvèrent leur salut qu’en brûlant le pont , qui avait plus de trois cents toises.
Néanmoins, les Russes occupaient tous les passages de la Beresina ; ils avaient placé leurs quatre divisions dans différens débouchés par où ils présumaient que l’armée française voudrait passer.
Le 26, à la pointe du jour Napoléon, après avoir trompé l’ennemi par divers mouvemens faits la veille, se porta sur le village de Stud-d* * zianca, et fit aussitôt, malgré une division russe, et en sa présence, jeter deux ponts sur la rivière. Le maréchal Oudinot passa, attaqua la division russe, et la mena battant pendant deux heures : elle se retira sur la tète du pont de Borisow. Pendant les journées des 2G et 27 novembre, l’armée française passa la Beresina. Le maréchal Victor formait l’arrièregarde , pour contenir l’armée russe de la Dwina, qui le suivait. Il arriva le 27, à raidi, au pont
a8 novembre.
Combat de la Bereiina.
de Studzianca ; mais une brigade de la division Partouneaux, qui formait l’arrière-garde de ce corps, et qui était chargée de brûler les ponts, s’égara pendant la nuit, tomba au milieu des feux des Russes , et fut prise en entier. Cette cruelle méprise fit perdre à l’armée française deux mille hommes d’infantrie, trois cents chevaux et trois pièces d’artillerie. Toute l’armée avait passé le 28 au matin; le maréchal Victor garda la tête du pont sur la rive gauche.
Borisow ayant été évacué , les armées russes de la Dwina et de Volhynie communiquèrent, et concertèrent une attaque. En effet, le duc de Reggio fut attaqué le 28 , sur la rive droite , en même temps que le duc de Rellune l’était sur la rive gauche. L’armée française prit les armes. Le maréchal Ney se porta à la suite du duc de Reggio, et le maréchal Mortier le suivit. Le combat devint vif; les Russes voulurent déborder la droite des Français , mais ils furent contenus par la division de cuirassiers du général Doumerc, qui était restée sur la Dwina; en même temps, la légion de la Vistule s’engagea dans les bois pour percer le centre des Russes , qui furent culbutés, et mis en déroute. Les cuirassiers enfoncèrent six carrés d’infanterie. Dans le combat de la Be-
résina, l’armée russe de Volhynie souffrit beaucoup : les Français lui prirent six à sept mille hommes, six pièces de canon et deux drapeaux.
Le lendemain 29, l’armée française resta sur le champ de bataille : elle avait à choisir entre les deux routes de Minski et de Wilna. Napoléon se décida pour cette dernière. Le quartier-général arriva le 3 décembre à Molodetchno, où l’armée reçut ses premiers convois de Wilna.
Dans tous ces mouvemens, Napoléon marcha constamment au milieu de sa garde, toujours prête à se porter partout où les circonstances l’auraient exigé; mais sa simple présence suffisait , elle n’a jamais été dans le cas de s’engager.
La cavalerie était tellement démontée, que l’on dut réunir les officiers auxquels il restait un cheval, pour en former quatre compagnies de cent cinquante hommes chacune. Les généraux y faisaient les fonctions de capitaines, et les colonels celles de sous-officiers. Cet escadron sacré, commandé par le général Grouchy , sous les ordres du roi de Naples, ne perdait pas de vue l’Empereur dans tous ses mouvemens.
Dans cette déplorable marche de Moscou
à la Beresina , tous les attelages des convois , et la majorité des chevaux de l’artillerie et de la cavalerie périrent; tous les services furent complètement désorganisés. Ce ne fut plus une armée : il devint impossible de prendre posirion avant Wilna. Les corps du prince de Schwartzemberg, et du général Regnier, qui étaient sur la Yistule , au lieu d’appuyer sur Minski, comme ils le devaient, se retirèrent sur Varsovie , abandonnant ainsi l’armée. S’ils se fussent portés sur Minski, ils y eussent été joints par la division Dombrowski, qui seule ne put défendre Borisow , ce qui permit à l’amiral Tchitchagow de l’occuper. Le projet de l’amiral n’était pas de prendre possession de la Beresina , mais de se porter sur la Dwina pour couvrir Saint-Pétersbourg. C’est par cette circonstance fortuite que le duc de Reggio le rencontra, le battit et le rejeta sur la rive droite de la Beresina. 11 fut battu de nouveau après le passage de cette rivière.
Si les grands froids n’avaient pas commencé quinze jours plus tôt qu’à l’ordinaire, l’armée française fût revenue sans perte à Wilna , où elle n’aurait eu rien à redouter des armées russes, battues partout, et qui avaient le plus grand besoin de repos. Napoléon savait bien qu’il ferait froid en décembre et janvier; mais
DigîiizEd-byfeieegle
il avait lieu de croire, par le relevé de la température des vingt années précédentes , . que le thermomètre ne descendrait pas au-dessous de six degrés de glace pendant novembre. Il n’a manqué à l’armée que trois jours pour achever sa retraite sur Smolensk en bon ordre; mais dans ces trois jours, elle perdit trente mille chevaux ; le froid prématuré opéra également sur les deux armées. Par l’événement, on peut reprocher à Napoléon d’être resté quatre jours de trop à Moscou; mais il y fut déterminé par des raisous politiques : il croyait, d’ailleurs, avoir le temps de retourner en Pologne, les automnes étant trèsprolongés dans le Nord.
A deux journées de Wilna, l’armée française »•; ouo» n’avait plus de dangers à courir.: Napoléon ,<M1 jugea que l’urgence des circonstances exigeait sa présence à Paris; là seulement il pouvait en imposer à la Prusse et à l’Autriche : s’il tardait à s’y rendre , le passage pouvait peutêtre lui être fermé. II laissa l’armée au roi de Naples et au prince de- Neufchâtel. La garde était alors entière, et l’armée comptait plu$ de quatre-vingt mille combattans, non compris le corps du maréchal Macdonald, qui était sur la Dwina. L’armée russe était réduite à cinquante mille hommes en tout. Les fari-
CoDipiratiaa <i< Mallet.
nés, les biscuits, les vins, les viandes, les légumes secs , les fourrages étaient en abondance à Wilna', des magasins considérables d’effets d’habillement et de munitions y avaient également été formés. Si Napoléon fût resté à l’armée ou qu’il en eût laissé le commandement au prince Eugène, elle n’aurait jamais dépassé Wilna : un corps de réserve était à Varsovie, un autre àKœnisberg; mais on s’en laissa imposer par quelques Cosaques , on évacua en désordre Wilna dans la nuit : c’est de cette époque que datent les grandes pertes de cette campagne, et c’était un des malheurs des circonstances que cette obligation où se trouvait Napoléon dans les grandes crises, d’être à la fois à l’armée et à Paris. Rien n’était et ne pouvait être moins prévu par lui que la conduite insensée que l’on tint à Wilna.
Le jour même où l’arrière-garde française quittait Moscou , après avoir fait sauter le Kremlin, eut lieu à Paris la fameuse échauffourée du général Mallet. Cette extravagance ne fut, au fond, qu’une véritable mystification : c’était un prisonnier d’État, homme obscur, qui s’échappe pour emprisonner, à son tour, le préfet , le ministre de la police , ces gardiens des cachots , ces flaireurs de conspirations, lesquels se laissent moutonnément
garrotter. Ce fut un préfet de Paris , le répondant né de son département, très -dévoué d’ailleurs, mais qui se prête, sans la moindre opposition, aux arrangemens de réunion d’un nouveau gouvernement qui n’existe pas. Ce furent des ministres nommés par des conspirateurs, occupés de bonne foi à ordonner leur costume, et faisant leur tournée de visite quand ceux qui les avaient nommés étaient déjà rentrés dans les cachots. Ce fut enfin toute une capitale apprenant, à son réveil, l’espèce de débauche politique de la nuit, sans en avoir éprouvé le moindre inconvénient. Une telle extravagance ne pouvait avoir absolument aucun résultat. La chose eùt-elle en tout réussi, elle serait tombée d’elle- même quelques heures après, et les conspirateurs victorieux n’eussent eu d’autre embarras que de trouver à se cacher au sein du succès.
Toutefois, la nouvelle de cette conspiration , parvenue à Napoléon dans la fatale retraite de Smolensk, contribua à la détermination qu’il prit de retourner le plus promptement à Paris.
i8is.
19 décembre.
Retour de Napoléon • Paria.
Le roi de Naples quitte l’armée.
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