CHAPITRE XV
Retour de Napoléon ù Paris. — Campagne de Saxe.
Parti le 5 décembre de Smorgony, Napoléon, voyageant incognito dans un seul traîneau, avec et sous le nom du duc de Vicence, passa par Varsovie, où il s’arrêta quelques heures , arriva le 1 4 à Dresde , y vit le roi de Saxe , repartit immédiatement , quitta son traîneau à Erfurt, et entra aux Tuileries le 19 à minuit. C’était le lendemain de la publication du déplorable 29e bulletin.
Pendant les trois mois que Napoléon resta à Paris, son infatigable activité sembla s’être rajeunie, et toute la France se ressentit de sa présence : elle devint une place d’armes. Les malheurs de Moscou avaient éveillé la nation sur le danger qu’elle courait , Napoléon seul pouvait la sauver : elle seconda ses vues , et l’Empereur fut satisfait de l’élan de la France.
Les débris de l’armée de Russie s’étaient enfin arrêtés et réunis sur l’Elbe, appuyés par un grand nombre de places fortes; le roi
»Ie Naples, dont la conduite, depuis le départ de Napoléon de Smorgony, fut celle d’un chef faible et sans caractère, avait quitté lui-même son commandement pour se rendre dans ses États, et l’illustre prince Eugène, ayant plus l’habitude d'une grande administration, avait déjà réparé une partie des malheurs de la retraite, lorsque Napoléon , après avoir institué Marie-Louise régente de l’Empire, reparut à la tête des renforts qu’il avait tirés de la France et des États des princes restés ses alliés.
L’arméede Napoléon , dans cette campagne, était composée de deux cent cinquante mille hommes, dont cinquante mille étaient Saxons, Westphaliens , Bavarois , Wurtembergeois , Badois, Ifessois ou troupes du duché de Berg, fort mal disposés, et qui firent beaucoup plus de mal que de bien. Les autres, deux cent mille hommes étaient de jeunes troupes, surtout de cavalerie, hormis la garde, les Polonais, deux ou trois régimens de cavalerie légère, et quatre ou cinq de grosse cavalerie. LesFrançaisavaientunpontsurl’ElbeàDresde, un à Meissein, un à Torgau, un à Wittembergjiin à Magdebourg, un à Hambourg.
Napoléon était loin de s’abuser sur la crise qui menaçait la France; il voyait fort bien toute l’immensité du péril dont il se trouvait
Forces Je i’arm«;e française.
Idées
de Napoléon sur la crise.
entouré quand il ouvrit la campagne Dès son retour de Moscou , il avait reconnu le danger et s’était appliqué à le conjurer. Il lut dès lors décidé aux plus grands sacrifices; mais le moment de les proclamer lui semblait délicat, et c’est surtout ce dernier point qui l’occupait. Si sa puissance matérielle était grande, sa puissance d’opinion l’était bien davantage encore; elle allait jusqu’à la magie : il- s’agissait de ne pas la perdre ; une parole prononcée mal à propos pouvait détruire à jamais tout le prestige. Une grande circonspection , une confiance extrême dans ses forces lui étaient donc commandées. Il fallait qu’il vit venir.
Sa grande faute, son erreur fondamentale, a été de croire toujours à ses adversaires autant de jugement et de connaissance de leurs vrais intérêts qu’à lui-méme. Il soupçonnait bien l’Autriche, dès le principe, de chercher à profiter du mauvais pas où il se trouvait pour lui arracher de grands avantages , et il y était au fond tout-à-fait décidé; mais il ne pouvait se persuader qu’il y eût assez d’aveuglement dans le monarque, asse? de trahison dans ses meneurs , pour vouloir abattre toutà-fait l’Empereur des Français, et livrer par-là lèur propre pays à la merci de la toute-puissance, non contrôlée désormais, de la Russie.
Napoléon faisait le même raisonnement à l’égard de la confédération du Rhin , qui pouvait bien avoir à se plaindre de lui peut-être, mais qui devait cependant redouter bien davantage encore de retomber sous la sujétion de l’Autriche et de la Prusse. La Prusse ellemême, dans la pensée de Napoléon , ne se trouvait pas en dehors de ces raisonnemens; elle ne pouvait, selon lui, vouloir détruire tout-à-fait un contrepoids nécessaire à son indépendance , à son existence même. Ainsi Napoléon admettait bien de la haine dans ses ennemis, de l’humeur, de la malveillance peutêtre chez ses alliés; mais il ne pouvait supposer ni aux uns ni aux autres le désir de le détruire tout-à-fait, tant il se sentait nécessaire à tous.
Telle fut l’idée dominante de Napoléon dans cette grande circonstance; elle est la clef constan te de sa conduite jusqu’au dernier moment , à celui même de sa chute. Il ne faut pas la perdre de vue ; elle explique bien des choses, peut-être tout; son attitude hostile, ses paroles fîères, ses refus de conclure, sa détermination de combattre, etc. S’il avait des succès, il aurait fait alors des sacrifices avec honneur, la paix avec gloire, et les prestiges de sa supériorité demeuraient intacts. S’il éprou-
a mai.
Bataille «le Lutifo.
vait, au contraire, de trop grands revers, il était toujours temps d’effectuer ses sacrifices; et l’intérêt vital de l’Autriche, celui des vrais Allemands étaient là pour le soutenir de leurs armçs, ou de leur diplomatie, tant il les supposait imbus, ainsi qu’il l’était luimême, de la nécessité de son existence politique pour la structure , le repos , la sûreté de l’Europe.
Ce dont il pouvait douter fut ce qui lui réussit; la victoire lui demeura fidèle; mais ce qui lui semblait infaillible fut précisément ce qui lui manqua; ses alliés naturels le trahirent et le précipitèrent.
Le a mai, Napoléon ouvrit la campagne de Saxe par la victoire de Lutzen , victoire surprenante et d’un honneur immortel : une armée toute nouvelle et sans cavalerie , marche aux vieilles bandes russes et prussiennes; le chef, et la valeureuse jeunesse qu’il commande suppléent à tout. On n’avait point de cavalerie, mais les masses d’infanterie s’avancent en carrés flanqués d’une immense artillerie, et représentent autant de forteresses mouvantes. Quatre-vingt-un mille fantassins français et quatre mille cavaliers seulement battent cent sept mille Russes ou Prussiens, dont plus de vingt mille de cavalerie. Alexandre et le roi de
Prusse y étaient en personne, et leurs gardes célèbres n’ont pu tenir contre les jeunes conscrits français. La bataille de Lutzen coûta aux alliés dix-huit à vingt raille hommes; mais la perte des Français fut de douze mille, et le manque de cavalerie priva Napoléon des fruits habituels de ses victoires. Toutefois, le résultat moral fut immense : les soldats français reprirent le sentiment de leur supériorité, et la puissance d'opinion revint toute à Napoléon. Les alliés se retirèrent sans oser risquer une nouvelle bataille.
La victoire de Lutzen fut pour Napoléon un jour de deuil; il -y perdit le brave et loyal Bessières, duc d’Istrie, qui lui était sincèrement dévoué. Le digne roi de Saxe lui a fait élever un monument au lieu même où il fut frappé, non loin du tombeau de Gustave- Adolphe.-
Dix jours après la bataille de Lutzen , Napoléon ramena en triomphe dans sa capitale ce même roi de Saxe , que le sentiment de ses vrais intérêts et sa fidélité en avaient fait sortir à l’approche des alliés dont il .avait constamment refusé toutes. les propositions .
Ce fut à Dresde que le prirtce liugène, dont la conduite et la bravoure avaient toujours été digues des plus grands éloges, quitta Na-
Hart
du maréchal Bessières.
il mai.
Entrée à Dresde.
.* • irt » ‘
DefUU 1 du prince Eugène.
poléon pour se rendre à Milan, où sa présence était nécessaire pour seconder les vues de l’Empereur. Ce fut à Dresde que ce digne fils de Joséphine reçut les derniers adieux de son père adoptif, auquel il s’était montré constamment si dévoué. La fidélité du prince Eugène ne se démentit point lorsque le malheur vint accabler Napoléon.
Après la bataille de Lutzen, l’empereur Alexandre et le roi de Prusse résolurent de faire prendre à leur armée la position de Bautzen et de Hochkirchen , déjà célèbre dans l’his- • toire de la guerre de sept ans, et d’y réunir tous les renforts qu’ils attendaient de la Vistule et d’autres points en arrière ; d’ajouter à cette position tout ce que l’art pourrait fournir de moyens , et là , courir les chances d’une nouvelle bataille, dont toutes les probabilités leur paraissaient être en leur faveur. De ce moment, les corps de l’armée française furent dirigés sur Bautzen : Napoléon partit de Dresde le 18 mai, et arriva devant les alliés le lendemain.
ao «t » m.i. Les journées des 20 et a i mai ajoutèrent de de wuri».ii nouveaux trophées à celle du a. Les alliés Bautaeu. furent vaincus de nouveau à Wurtzen et à Bautzen. Ils avaient pourtant choisi le terrain; les belles campagnes de Frédéric l’avaient
rendu classique; ils s’y étaient retranchés, çt, se croyaient inexpugnables; mais tout céda aux dispositions de Napoléon, qui, en commençant le combat , se déclara sur de la victoire. Dans ces deux journées, les alüés perdirent encore dix-huit à vingt mille hompjes ils ne tinrent plus, et se retirèrent en désordre. L’armée française les poursuivit à travers la Lusace et la Silésie. Déjà l’un des corps, français était aux portes de Berlin, et le quartier-général de Napoléon à Breslaw : Hambourg avait été repris. Les armées russes et prussiennes, découragées, n’avaient plus d’autre parti que de repasser la Vistule, quand l’Autriche, intervenant dans les affaires , conseilla à la France de signer une suspension d’armes.
Napoléou retourna à Dresde; l’empereur d’Autriche quitta Vienne, et se rendit en Bohême ; celui de Russie et le roi de Prusse s’établirent à Sçhweidnitz. Les pourparlers commencèrent , le prince de fyletternich proposa le congrès de Prague; il fut accepté. Ce n’était qu’un simulacre; la cour de Vienne avait déjà pris des engagemeps avec la Russie et la Prusse; elle allait se déclarer au mois de mai, quand les succès inattendus de l’armée française l’obligèrent à marcher avec plus de prudence. Quelques efforts quelle eût faits.
Armistice et congrès de Prague.
son armée était encore peu nombreuse , mal organisée, et peu en état d’entrer en campagne. Le prince de Metternich demanda les provinces Illyriennes, et une frontière sur le royaume d’Italie, le grand-duché de Varsovie, lii renonciation de Napoléon au protectorat de la Confédération du Rhin , à la médiation de la confédération suisse , et à la possession delà 3a* division militaire et des départemens de la Hollande. Ces conditions excessives étaient évidemment mises en avant, dans l’opinion qu’elles seraient rejetées. Cependant le dut de Vicence se rendit à Prague , et les négociations commencèrent. Tous les moyens employés pour amener les puissances à se désister de quelque partie de leurs prétentions avaient procuré quelques modifications insi- • • gnifiantes. Napoléon se décida à des concessions importantes , et fit porter ses offres à l’empereur d’Autriche par le comte de Bubna, qui résidait à Dresde; mais lorsque le comte de Bubna arriva à Prague, le terme fixé pour taT' T J' 6 urée de l’armistice était expiré depuis quel-
ques heures. Sur ce motif, l'Autriche déclara son adhésion à la coalition , et la guerre re-' commença.
Reluit* On se présenta de nouveau sur' le champ de» ho.uiitrj. Ljataillc , les Français avec trois cent mille
hommes , dont quarante mille de cavalerie, occupant le cœur de la Saxe sur la rive droite de l’Elbe; les alliés, avec cinq cent mille hommes, dont cent mille de cavalerie, menaçant par les trois directions de Berlin, de la Silésie, et de la Bohème, sur Dresde. Napoléon ne fut point affecté de cette prodigieuse différence numérique; il combina tout, et prit hardiment l’offensive. Il dirigea une de ses masses sur Berlin contre Bernadotte qui commandait une armée de Prussiens et de Suédois; une autre masse marcha sur la Silésie contre Blucher, qui avait sous scs ordres une réunion de Prussiens et de Russes; une troisième resta stationnaire à Dresde, comme clef de position , pour observer la grande armée autrichienne et russe en Bohème, et une quatrième masse fut placée en forme de réserve à Zittaw.
Déjà Napoléon, lancé contre Blucher, le menait battant devant lui, quand il fut rappelé soudainement pour la défense de Dresde, où soixante-cinq mille Français se trouvaient aux prises avec cent quatre-vingt mille alliés. Napoléon arriva avec la rapidité 'de l’éclair , emmenant avec lui trente-cinq mille hommes de renfort. Les alliés attaquèrent Dresde le aq août, et furent repoussés. Le lendemain , ils
VJ août.
Bal aille de Dresde.
Mort
du général Moreau.
attaquèrent de nouveau avec toutes leurs niasses : la bataille ne fut pas douteuse un seul instant; les Autrichiens et les Russes furent écrasés, abîmés, et perdirent plus de quarante mille hommes. Toute cette formidable armée fut un instant menacée d’une destruction totale. L’empereur Alexandre , qui avait assisté à cette bataille, fut témoin du désastre de ses armées.
Ce fut à la bataille de Dresde qu’un des premiers boulets tirés parla garde impériale française emporta les deux jambes du fameux général Moreau, au moment où il venait de quitter l’empereur de Russie. Moreau fut aussitôt transporté en Bohême, où il mourut le 2 septembre , après avoir horriblement souffert pendant sept jours. La mort de ce général français sous les drapeaux russes a été et demeure la désolation , le supplice de ses plus vrais amis, de ses plus zélés partisans.
Elle était donc enfin arrivée, cette chance heureuse tant attendue par Napoléon, qui devait rétablir ses affaires , procurer la paix , et sauver la France ! En effet , dès le lendemain même, l’Autriche lui expédiait un agent porteur de paroles amicales. Mais, à dater de cet instant, et par un enchaînement de fatalités sans exemple , Napoléon ne compta plus que
des désastres : partout où il ne se trouvait pas, les Français étaient écrasés. L’armée de Silésie éprouva une perte de vingt-cinq mille hommes contre Blucher; celle qui marchait sur Berlin fut battue par le prince royal de Suède, Bernadotte; et, enfin, presque tout le corps de Vandamme, qui , après la victoire de Dresde, avait été envoyé en Bohème sur les derrières des Autrichiens et des Russes, pour achever leur destruction, abandonné à lui-même et à la témérité de son chef, succomba sous le refoulement de l’année alliée précipitant sa fuite. Ce fatal désastre et le salut des Autrichiens fut amené par urte indisposition subite de Napoléon, que l’on crut un moment empoisonné, et qui dut se faire ramener à Dresde, après s’être mis en route pour opérer en Bohême.
De tels échecs , répétés coup sur coup , détruisirent le prestige. Le moral des Français fut attaqué, celui des alliés se rehaussa; la valeur numérique reprit ses droits, et tout marcha vers une catastrophe. Napoléon , au désespoir, fit de vains efforts; il courait vers chaque point menacé, et se trouvait aussitôt rappelé ailleurs. Partout où il se montrait, les alliés reculaient devant lui ; mais ils avan-
D rsa» 1res de Berlin et
de Bohême.
Trâitf a t ce le Dancmarck,
Défection des Bavarois et des Wurtem- Bergeois.
raient avec succès dès qu’ils ne l’avaient plus en face.
Toutefois, le Danemarck venait de conclure à Dresde avec la France un traité d’alliance offensive et défensive; et son contingent alla augmenter l’armée du maréchal Davoust. L’armée française s’appuyait encore aux forteresses de Torgau , Wittemberg et Magdebourg; Napoléon quitta Dresde pour se porter sur Magdebourg, par la rive gauche de l’Elbe, afin de tromper l’ennemi. Son projet était de repasser l’Elbe à Wittemberg, et de marcher sur Berlin. Plusieurs corps étaient déjà arrivés à Wittemberg , et les ponts des alliés à Dessaw avaient été détruits, lorsqu’une lettre du roi de Wurtemberg, justifiant les inquiétudes déjà conçues sur la fidélité de la courte Munich , annonça que le roi de Bavière avait subitement changé de parti, et que, sans déclaration de guerre ou avertissement préalable , et en conséquence du traité de Reid, les deux armées autrichienne et bavaroise, cantonnées sur les bords de l’Inn , s’étaient réunies en un seul camp, que ces quatre-vingt mille hommes, sous les ordres du général de Wrède , marchaient sur le Rhin ; que le Wurtemberg, contraint par la force de cette armée, était obligé d’y joindre sou contingent , et qu’il fallait s’al-
tendre que bientôt cent raille hommes cerneraient Mayence.
A cette nouvelle inattendue, Napoléon crut devoir changer le plan de campagne qu’il avait médité depuis deux mois , pour lequel on avait disposé les forteresses et les magasins : ce plan était de jeter les alliés entre l’Elbe et la Saale, et manœuvrant sous la protection des places et des magasins deTorgau, Wittemberg, Magdebourg et Hambourg, d’établir la guerre entre l’Elbe et l’Oder ( l’armée française possédait sur l’Oder, Glaugau, Custrin , Stelin ), et, selon les circonstances, de débloquer les places de la Vistule, Dantzick, Thorn et Modlin. Il y avait à espérer un tel succès de ce vaste plan, que la coalition en eût été désorganisée , et tous les princes de l’Allemagne confirmés dans leur fidélité, et dans l’alliance de la France. Si , comme on avait dû le penser, la Bavière eût tardé quinze jours à changer de parti, on était assuré quelle n’en eût pas changé.
Les armées se rencontrèrent sur le champ de bataille de Leipsick; les Français étaient au nombre de cent cinquante-sept mille combattans, et avaient six cents pièces d’artillerie; mais les alliés présentaient trois cent cinquante mille baïonnettes, et mille pièces de canon.
Napoléon etl force do changer «on 'plan de campagne.
1 6 et 18 octobre.
Bataille de Leipsick.
Le i6 octobre, on se battit avec fureur, et, malgré la différence du nombre, l’armée française fut victorieuse : la bataille eût été décisive, si l’un des corps français laissés à Dresde fût venu prendre part à l’affaire, ainsi que Napoléon l’espérait.
L’armée française était restée maîtresse du champ de bataille ; mais les alliés , ayant reçu un immense renfort, vinrent l’attaquer de nouveau le 18. Les Français, quoique accablés par le nombre toujours renouvelé de leurs ennemis , et malgré l’échec éprouvé par le maréchal Marmont, auraient encore été vainqueurs dans cette sanglante journée, sans la défection de l’armée saxonne, qui, occupant une des positions les plus importantes de la ligne, passa à l’ennemi avec une batterie.de soixante bouches à feu , qu’elle tourna contre l’armée française. Une trahison aussi inouïe devait entraîner la ruine des Français; et donner aux alliés les honneurs de la journée. Napoléon accourut en toute bâte avec la moitié de sa garde, repoussa , chassa de leurs positions les Saxons et les Suédois. Les alliés firent un mouvement rétrograde sur toute la ligne , et prirent leurs bivouacs en arrière du champ de bataille, qui resta encore aux Français.
Ces deux terribles journées , que l’histoire appellera des journées de géans, avaient coûté aux alliés cent cinquante raille hommes de leurs meilleures troupes, dont cinquante mille tués siir le champ de bataille. Il n’yavaitnulle parité avec la perte des Français, qui ne s’élevait pas à cinquante mille hommes. L’immense différence des forces avait donc considérablement décru , et une troisième bataille se présentait avec des chances beaucoup plus favorables ; mais l’armée française se trouvait à bout de ses munitions, ses parcs n’offraient plus que seize mille coups ; on en avait tiré deux cent vingt mille dans les deux batailles. Il fallut de nécessité ordonner la retraite.
Elle commença dans la nuit sur Leipsick : l’armée devait aller se placer derrière l’Elster, afin de se trouver en communication directe avec Erfurt, d’où elle attendait les convois de munitions dont elle avait besoin ; mais , au jour, les alliés assaillirent les Français , et pénétrèrent avec eux dans la ville ; on se battit dans les rues : l’arrière-garde se défendait vaillamment et sans grandes pertes , quand , par une fatalité désespérante , un sergent fit sauter, avant d’en avoir reçu l'ordre de son chef, le seul pont de l’Elster sur lequel s’effectuait la retraite. Ce funeste événement fut
19 octobre.
Retraite de Leipiick.
Morl de Poniatowski.
Bataille S Hanau,
Réflexions de IVapolcon.
cause que l’armée française, après avoir été victorieuse , éprouva les pertes résultant ordinairement des journées les plus désastreuses. C’est dans l’Elster que périt l’illustre prince Poniatowski, créé maréchal de France peu avant cette catastrophe. Poniatowski était un homme rempli d’honneur et de bravoure; c’était le vrai roi de Pologne , il en réunissait tous les titres et il en avait tous les talens , et s’il n’a pas régné sur son pays, c’est parce que Napoléon a échoué en Russie.
Après les malheurs du pont de Leipsick, l’armée française repassa la Saale à Weissenfeld : elle devait s’y rallier, y attendre et recevoir des munitions d'Erfurt, lorsque Napoléon reçut des nouvelles précises de l’armée austro-bavaroise : elle avait fait des marches ' forcées, elle était arrivée sur le Mein; il fallait donc aller à elle.
Le 3o octobre, l’armée française la rencontra rangée en bataille en avant de Hanau, interceptant le chemin de Francfort. Quoique forte et occupant de belles positions, elle fut culbutée , mise en déroute complète , chassée de Hanau. L’armée française continua son mouvement de retraite derrière le Rhin, quelle repassa le 2 novembre.
Cette mémorable campagne sera le triom-
phe du cotirage inné dans la jeunesse française; celui de l’intrigue et de l’astuce dans la diplomatie anglaise; celui de l’esprit chez les Russes; celui de l’impudeur dans le cabinet autrichien. Elle marquera l’époque de la désorganisation des sociétés politiques, celle de la grande séparation des peuples avec leurs souverains ; enfin , la flétrissure des premières vertus militaires, la fidélité, la loyauté, l’honneur. On aura beau écrire, commenter, mentir, supposer, il faudra toujours en arriver à ce hideux et triste résultat; et le temps en déroulera la vérité et les conséquences.
Toutefois, au milieu de tant d’infamies, jamais ne se trouvèrent plus de vertus. Napoléon n’eut pas un instant à se plaindre de la personne individuelle des princes ses alliés. Le bon roi de Saxe lui demeura fidèle jusqu’à extinction; le roi de Bavière le fit loyalement prévenir qu’il n’était plus le maître ; la générosité du roi de Wurtemberg se fit particulièrement remarquer; le prince de Bade ne céda qu’à la force , et au dernier instant. Tous , on doit leur rendre cette justice, avertirent Napoléon, afin qu’il put se garantir de l’orage. Au fond, les infamies demeurent étrangères aux rois, aux soldats et aux peuples; elles fit-
rent l’ouvrage de quelques intrigans à épée , de quelques casse-cou politiques, qui, sous le spécieux prétexte de secouer le joug de l’étranger, et de reprendre l’indépendance nationale, n’ont, au fait, que vendu et livré sciemment leurs maîtres particuliers à des cabinets rivaux et convoiteurs. Les vrais résultats ne se sont pas fait long-temps attendre : le roi de Saxe, le plus honnête homme qui ait jamais tenu un sceptre, a été dépouillé de la moitié de ses provinces; le roi de Danemarck, si fidèle à tous ses engagemens , a été privé d'une de ses couronnes , et le roi de Bavière s’est vu forcé à des restitutions bien précieuses. Qu’importait aux traîtres? ils tenaient leurs récompenses : les cœurs les plus droits, les âmes les plus innocentes reçurent les châtimens. Pour comble de douleur, c’est un Français , un homme à qui le sang français a procuré une couronne, un nourrisson de la France, qui a porté le coup de grâce à sa patrie!