Discourg d'ouverture y 2 mars
1, Exposé de la tUuati'm de V Empire ^ 5 mars 1S06.
et de notre industrie nationale. Telle était pourtant en dernière analyse la vraie pensée de Napoléon. Il voulait habituer la France à vivre des dépouilles de l'Europe. « Nos finances vont mal, avait-il dit à Mollien en partant pour la campagne d'Austerlitz, ce n'est pas ici que je puis y mettre ordre^. > Au fond, Tarmée seule retirait on véritable proGt de nos conquêtes ; il est vrai d'ajouter que l'armée prenait peu à peu de telles propor- 6onBj qu'eUe allait bientôt embrasser, ou pour mieux dire engloutir la nation presque tout entière. A Tar* mée revenait la plus grosse part des contributions levées sur l'étranger, à Tarmée, le plus grand nombre de ces énormes dotations que Napoléon venait de constituer pour ses généraux sous le nom de duchés ou de principautés; à l'armée enfin ces arcs de triomphes do Carrousel et de TÉtoîle, cette colonne fondue avec le bronze des canons ennemis, qui allaient s'élever sur les places de Paris. L'armée devenait de plus en plos le grand ressort, le moteur universel, le commencement et la fin de tout. Napoléon voulait qu'elle e&t, non-seulement son esprit à elle , très-distinct de celui de la nation, mais des intérêts et des ressources indépendants de ceux de l'État, avec une gestion et une destination spéciales, exclusives, sans aucune solidarité avec les autres services. Telle est la pensée qui lui inspira, après Austerlitz, la crtation, tant admirée, de la Caisse militaire formée avec les contributions levées sur l'Autriche et administrée par Mollien. Admirable invention, en etfet, que celle qui allait achever de corrompre et de pervertir cette institution
1 MoHien : Mémoires d'un ministre du Trésor.
in. 38
446 HISTOIRE DE NAPOLAoII I*'.
ivutrefois si patriotique, si pure et si désintéressée qn*on avail appelée la nation armée ! Nos soldabi devaient se sufiire à eux-mêoies, former un corps à part se dirigeant par ses propres maximes» étranger aux passions du reste du peuple, soustrait à toute influence civile, isolé par ses plaisirs comme par ses honneurs, et n'ayant plus même avec les autres citoyens les liens de la communauté d'intérêt. Au reste, quelque rapproché que fût le nouvel esprit militaire de celui qni avait autrefois animé ces légions prétoriemiesi la honte et le cb&timent de la papulace de Rome, tel était encore l'empire des mœurs et de la civilisation françaises, que Napoléon n'atteignit jamais sous ce rapport à l'idéal qu'il avait rêvé, soit que le temps lui ait manqué pour le réaliser, soit qu'il ait reculé devant le mauvais effet qu'eussent produit certaines de ces innovations empruntées à la Borne des Césars. On lit dans une note dictée au sujet de la fête que la ville de Paris devait donner à la Grande-Armée» lors de son retour d'Allemagne : « Quelques combats de mtk reaiix à la mode d'Espagne ou des combats de bêtes fèrosss seraient dans ces circonstances des amusements qui pk»' raient à des guerriers *. » C'est par de tels spectadtf que Bonaparte se proposait sans doute de donnera son peuple, selon l'expression qu'il avait dictée à Champagny, « la leçon d'une morale pure et élevéei de mériter les bénédictions de la génération présente et celles des générations futures! > Des tigres se déchirant dans une arène sous les yeux d'une plèbe en
1. Note de Napoléon pour le ministre de l'intérieur, 17 février
délire, c'était là, avec les gladiateurs, le seul trait de mœurs qu'il lui restât à emprunter aux temps néfastes du Ba9*En)pire; mais on peut dire qu'en cela ce charlatan efifréné, qui a tant exploité les défauts et les préjugés français, alhit au delà de ce que pouvaient supporter son peuple et son époque ; quoi qu'il fit, ces goûts n'étaient pas français, et il calomniait la nation de Molière et de Corneille en la supposant capable de Be passionner pour ces plaisirs grossiers et cruels. Les événements forcèrent Napoléon à ajourner cette tentative qui resta k l'état de projet, mais elle est trop caractéristique pour être passée sous silence; die montre dans quelles régions hi&tcFriques vivait sa pensée, et elle le classe, pour ainsi dire, parmi ses vèfilabks contemporains, qui n'ont rien de commun arac la civilisation moderne.
Comme compensation aux maux et aux privations ^ byute sorte qui étaient résultés pour elle de Tinlerdfction des denrées coloniales et de la suspension des affaires industrielles, la population de l^ris eut le spectacle de ces travaux de luxe qui ont pour but de décorer la majesté du pouvoir plutôt que de répandre le bien-être et d'encourager la production. La flupait de ces travaux, à la fois fastueux et stériles, devaient d'ailleurs rester inachevés. On décréta, outre les arcs de triomphe que j'ai mentionnés, Tachè- Tement du Louvre, du Panthéon rendu au culte et de la rue de Rivoli, la construction d'un tribunal de commerce sur l'emplacement de Téglise de la Madeleine, Touverture de la rue de la Paii ; on iniugura le pont iVAusUrlilz. Mais ces constructions et quelques autres créations d'un caractère plus utile, telles que
;4d HISTOIRE DS RAPOLÉOR r'.
la multiplication des écoles d'arts et métiers, le développement des expositions industrielles, l'amélioration des grandes voies de communication parterre et par eau, n'étaient que des palliatiis fort insuffisants contre l'état de trouble, de malaise, d'appauvrissement dans lequel étaient tombées toutes les branches de la production nationale. Notre industrie, étouffée par la guerre, devait rester jusqu'à la fin de l'empire dans cette position expectante que Cbampagny décrivait par une image expressive dans son compte rendu, en ce qui touchait la littérature : < Les belles-kUru et ks arts se disposent à prendre leur essor I * > Le Trésor public se releva seul au milieu de la détresse générale, grâce aux remèdes violents que Bonaparte employa pour mettre (in à la grande crise financière qui avait amené tant de catastrophes dans le monde des afEûres pendant l'hiver de 1805-1806.
Les causes de cette crise étaient tellement évidentes qu'elle avait été longtemps à l'avance annoncée par t^us les hommes prévoyants. Elle tenait avant tout à une cause générale auprès de laquelle tout le reste n'était que très-accessoire, c'était l'immensité de nos dépenses de guerre. Si Ton ajoute aux frais énormes des préparatifs de l'expédition d'Angleterre les pertes incalculables causées par l'anéantissement de notre marine marchande, par les coups multipliés qui atteignirent notre commerce, par l'épuisement forcé de notre agriculture à laquelle la conscription enlevait de plus en plus ses soutiens naturels, on ne s'étonne plus que d'une chose, c'est de la facilité avec laquelle