‹ Histoire de Napoléon Ier (volume 2)Chapitre 217 sur 310 · I. De Maistre, Correspondance diplon atûiue^ mars · texte numérisé non relu

I. De Maistre, Correspondance diplon atûiue^ mars

e résistance sur cette grande armée cosmopolite qui B préparait à envaliir leur territoire.

Mais, il eût falln se résoudre à almndonner le camp ebranché d'Heilsberg, à sacrifier les riches magasins e Kœnigsberg, et rien n'est plus difficile à la guerre ne de savoir se tenir à un système de prudence, sur- But après des succès et avec une armée aguerrie, Dimée de Tespoir de vaincre. Placé dans Taltemative a nous attaquer ou de se retirer successivement errière la Prégel et le Niémen, Bennigsen ne sut pas taister au désir de reprendre l'offensive, et cette fois Doore, ce fut l'espoir de surprendre le corps de Ney ni lui en suggéra l'idée. Nos troupes étaient restées ans leurs positions sur la Passarge, de Braunsberg ù campait Bernadette, à Hohenstein, où était can- Mme Davout. Plus au sud, vers l'Omuleff, était Haséna, que Napoléon avait rappelé d'Italie, et non loin a là, à Neidenbourg, Zajonchek avec vingt mille taloDais. Au centre, d'Osterode à Liebstadt, se trouaient les corps de Lannes et de Soult, appuyés sur le oqps de Mortier, qui se tenait un peu en arrière, en la basse Yistule. Ney seul occupait, à Guttstadt, ne position avancée au delà de la Passarge, et à peu e distance d'Heilsberg, où était le camp retranché a Bennigsen.

Cette position excentrique et découverte, au milieu *one contrée dont les forêts nous dérobaient les HMivements de l'ennemi, exposait le corps de Ney à es périls sérieux. Bennigsen résolut de le surprenre et de l'enlever pour profiter ensuite du désordre ue ce coup d'audace jetterait dans nos cantonnedents. Le 5 juin, l'armée russe se mit en mouvement

et nous attaqua à Timproviste sur plusieurs points à la fois. Deux de ces attaques, celles de Spanden et de Lomilten, n'étaient que des démonstrations destinées à tenir en respect les détachements de Bemadotte et de Soulty qui bordaient de ce côté la Passarge; les autres dirigées avec des forces beaucoup plus considérables sur la gauche de Ney à Wolfsdorf, sur sa droite à Guttstadt, enfin sur ses derrières à Bei^gfried, avaient pour but de le couper du reste de rarmée. Le plan était des mieux conçus, et cette brusqoe agression plaça dès Tabord le maréchal Ney dans un péril imminent; mais Bennigsen, mal secondé par ses lieutenants Sacken et GortschakofT dans une opération qui exigeait beaucoup d'ensemble, de précision, de rapidité, vit tous ses efTorts échouer contre le sang-froid et Tintrépidité de son adversaire. Le 5 juin, pendant que nos détachements se maintenaient à Spanden et à Lomitten, Ney, assailli par des forces triples des siennes, rétrogradait jusqu'à Ânkeodorf, mais pas à pas, et en faisant toujours tète aux Russes. Le lendemain 6, il put gagner Deppen et se retirer derrière la Passarge, après leur avoir livré un nonveau combat pour protéger cette retraite difficile qoi fut des plus glorieuses pour lui.

Une foiscette première partie perdue, c'étaitauxRosses de rétrograder, car l'armée française tout entière, rapidementralliëeparNapoléon,marchait8ur eux pour les refouler, et débordait déjà leur droite. Bennigsen regagna Heilsberg, résolue y livrer bataille dans l'espoir qu'une forte concentration et les défenses de son camp retranchésuppléeraientàrinférioritédu nombre. C'est de là qu'il vit déboucher succe-sivement, dans b

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journée du 10, les corps de Soult, de Lannes, de Da- Tout, la garde et la cavalerie de Hurat. La forte arrière-garde que Bennîgsen avait laissée derrière lui pour couvrir les abords de son camp retranché fut assaillie avec impétuosité par notre avant-garde, et forcée de se retirer après une vive et sanglante résistance. Hais nos troupes ne purent arriver que vers neuf heures du soir au pied des retranchements ennemis. Le camp retranché d'Heilsberg, assis sur les deux rives de l'Aile, dont nous n'occupions que la rire gauche, offrait de grands avantages à l'armée russe en lui permettant d'opérer sur Tune ou l'autre rive i son choix, mais il avait l'inconvénient de la diviser en deux, et Napoléon se flatta de tirer parti de cet obstacle naturel en enlevant séparément une moitié du camp. Profitant en copséquence de Télan de ses soldats, il fait attaquer sur-le-champ les retranchements de la rive gauche par les corps de Soult et de Lannes que soutiennent la garde et la cavalerie de Hurat. Soult s'élance le premier, mais reçu par des décharges meurtrières et chargé par la cavalerie russe il s'efforce en vain d'enlever ces fortes positions. Murât et Lannes s'avancent à leur tour sans être plus heureux. Seul le général Legrand enlève une redoute et s'y établit avec un régiment, mais on l'y écrase de mitraille et il est bientôt forcé de l'évacuer. La garde intervient enfin pour dégager deux de nos divisions compromises. La journée qui avait commencé par un succès s'acheva par un échec sans danger, mais très-sanglant. Cette inutile tuerie s'était prolongée très avant dans la nuit, et le corps de Soult surtout avait fait des pertes énormes. Nous laissions

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au pied des fortifications d'HeUsberg de huit à dix mille hommes tués ou blessés, tandis que les Russes, grâce à la supériorité de leurs positions, n'en perdirent guère que la moitié.

Le lendemain, Napoléon, au lieu de livrer de nonveau aux retranchements d*Heilsberg un assaut meurtrier qui pouvait devenir désastreux, se détermina à faire tomber cette position en la tournant, convaincu que la seule crainte de se voir devancé à Kœnîgsberg suffirait pour décider Bennigsen i décamper. Il marcha en conséquence sur Landsberg, s'exposant lui-même à perdre ses communications, ce qu'il pouvait faire sans danger, vu la grande supériorité de son armée sur celle de son adversaire. Bennigsen abandonna aussitôt Heilsberg dont il ne pouvait faire une base d'opérations sérieuse, faute d'approvisionnements suffisants^ : il se porta sur la rive droite de l'Aile, après avoir incendié les ponts. Dans les journées du il, du 12 et du 13 juin, les deux armées descendirent parallèlement le cours de cette rivière, mais les Russes étaient réduits à en côtoyer les sinuosités, tandis que nos corps d'armée les phis avancés, gagnant le nord par des chemins plus directs, poussaient des reconnaissances jusqu'aux envi* rons de Kœnigsberg. Murât et Davout menaçaient de très-près cette place, chassant devant eux Lestooq et les Prussiens qui les y avaient précédés. Soult s'était ' avancé jusqu'à Kreutzbourg pour appuyer leur moa« vement; Lannes était à Domnau. A quelque dis-

1 . Tel est le motif qu'il allègue lui-même dans son rapport du i 1 juin 1807.

derrière lui^ en avant et en arrière d'Eylau, ve-

. les corps de Mortier, de Ney, la garde avec k>n, et enfin Victor qui avait remplacé Bernablessé à Spanden. Telle était la position de armée le 13 juin. De l'autre côté de l'Aile, lait l'armée russe à la hauteur de Friedland. éon n'avait en ce moment d'autre préoccupa- [ue celle d'enlever Kœnigsberg avant l'arrivée nnigsen. Tous ses ordres étaient conçus dans 18. Il ne doutait pas que l'apparition de Soult née avec celle de Davout et de Murât ne It la ville à se rendre.* Il croyait Bennigsen œ I retraite et ne lui supposait aucunement l'inn de nous attaquer ; il avait toutefois ordonné à » d'occuper Friedland, qui était avec Wehlau ! point par où les Russes pouvaient déboucher ivement.

8 l'invraisemblable se trouvait être le vrai, et nidence de Bennigsen allait offrir à Napoléon e songeait à rien de semblable, l'occasion d'un I plus éclatants triomphes. Bennigsen était coularl'Âlle; il pouvait, en descendant cette rivière, tr en sûreté la Prégel, et pour peu que Kœnigsnous opposât quelque résistance, y arriver à I pour nous y livrer bataille. Quelle raison im- Bse put le décider à repasser sur la rive gauche Jle pour nous y attaquer? On a expliqué la soudétermination du général russe par des motifs livers. On a dit qu'il se flatta de nous devancer it Kœnigsberg en prenant le chemin le plus ; mais comment admettre qu'il ait pu espérer i8«er sur le corps de toute une armée qui Favait

prévenu ? Lui-même, dans ses lettres à l'empereur Alexandre, s'est borné à allier pour sa jusUfication la nécessité de se garantir d'une attaque sur sa gauche. Les Français, dit-il, montraient l'intention de marcher sur Friedland et Wehlau pour le couper de la Pregel. Il envoya en conséquence de l'infanterie prendre possession de Friedland afin de faire reposer ses troupes avec sécurité. Cette in&nterie fut attaquée, il la soutint, et peu à peu il se laissa entraîner à noe action générale. L'explication n'est pas très-plausible, car il est constant que le mouvement de notre année était sur Rœnigsberg et non sur Friedland et Wehlau. Il est plus probable que l'éparpillement de nos corps d'armée lui suggéra l'idée d*une attaque de flanc qui aurait été heureuse si elle avait été conduite avec plus de vigueur et de décision.

Quoi qu'il en soit, un détachement de Russes acupa Friedland dans la soirée du 13 juin, après en avoir chassé le régiment de hussards que Lannesavait envoyé pour prendre possession de la ville. Le 14, à trois heures du matin, les Russes commencèrent i déboucher dans la plaine qu'elle domine. On ne peut guère évaluer à plus de 55 à 60 000 hommes les troupes qui passèrent successivement sur la rive gaocbe de TAlIe^ C'était assez pour écraser un à un ceux (te nos corps qui se trouvaient à proximité, mais il étiit

1 . Leurs rapports disent 46 000 hommes, chiffre qui n*e8t pas ftes acceptable que les exagérations de leurs adversaires. Notre cakul est établi sur l'ensemble des forcis réelles entrées en Càmpëgat ti déduction faite : 1* du corps laissé sur la Narew; 3* do oorpf^ Lcstojq et de la division Kamenski envoyée à Kœoigtberg; 3* à» troupes laissées sur la rive droite ; 4* des pertes faites dtas les prf- '•^dcntcs affaires.

essentiel de ne pas leur laisser le temps de se concentrer. Il eût fallu les attaquer avec cette rapidité foudroyante que Bonaparte seul savait imprimer à ses mouvements, car une fois réunis, ils devaient présenter une masse de forces bien supérieure à celle de l'armée russe, qui aurait en outre le grave désavantage de combattre adossée à une rivière. Ces corps d*armée encore dispersés de Eylau à Friediand , ne formaient pas moins de 80 à 90000 hommes. Ils comprenaient ceux de Lannes, de Ney, de Mortier, de Victor et la garde. Lannes seul occupait, près de Friediand, le village et les bois de Posthenen. Il était facile de détruire ce corps isolé avant l'arrivée de Mortier qui était le plus rapproché de lui; et ce qui prouve que l'exécution est tout à la guerre^ c'est que la situation où Bennigsen allait trouver un désastre, était identiquement celle où Napoléon s'était placé lui-même à léna pour y trouver une de ses plus belles victoires. Là aussi nous avions combattu adossés à nn fleuve et à une sorte de gouffre; mais au lieu de laisser à nos ennemis le temps de se reconnaître et de se réunir, au lieu de passer la Saale le matin de la bataille et sous les yeux des Prussiens, Napoléon l'avait franchie pendant la nuit, de façon à pouvoir les attaquer dès le début avec toutes ses forces réunies. Bennigsen au contraire employa une grande partie de la matinée à défiler sur les ponts de l'Aile, il fut obligé de laisser sur l'autre ri?e plus de la moitié de son artillerie, il n'engagea ses divisions que successivement, il ne fit contre Lannes que des attaques molles et décousues, et par suite il laissa aux autres corps tout le temps nécessaire pour accourir k son secc\\i\^

IV, \Ci

Lannes, retranché à Posthenen, soutint le premier choc des Russes avec une énergie qui n'en était pas moins méritoire en raison de sa grande infériorité. Aussitôt qu'il eut reconnu le danger de sa position, il expédia estafettes sur estafettes à Napoléon. L*empereur ne pouvait croire à tant de témérité de la part de Bennigsen; il ne lui prétait que l'idée d'une simple diflBonstration. Mais le nombre des troupes que les Russes déployaient sur la rive gauche croissait d'heore ea heure. Leur général, ignorant le prix du temps et peu pressé de saisir une proie que dans sa présomption il jugeait ne pouvoir plus lui échapper, semblait plus soucieux de s'établir et de se développer sur ce champ de bataille, que d'enlever le corps de Lannes. Une partie de ses troupes avait pris position dans l'angle presque aigu que forme l'Aile en sa resserrant autour de la ville de Friediand, Tautre s'étendait démesurément à droite dans la direction d'Heinrichsdorf comme pour envelopper plus aisément son faible adversaire. Hais déjà le corps de Mortier , la cavalerie de. Grouchy et de Nansouty étaient accourus au secours de Lannes, et alltient rendre cette tâche plus difficile. Ils chargent impétueusement la ligne russe, la font plier et s'établissent à Heinrichsdorf après une lutte obstinée. H e?t évident toutefois qu'ils ne pourront s'y maintenir s'ils ne sont vigoureusement appuyés. Ils résistent avec peine aux masses qui les débordent de toutes parts, et l'on peut prévoir l'instant où ils vont être accablés. C'est à ce moment décisif que Napoléon arrive à Posthenen avec la garde et Ney, bientôt soivis du corps de \ktoirv ^t oe qui peint d'un trait si-

CAMPAGNE DE FRIIDL4IID. 111

gnificatif rincroyable indécision de son advenaire, il a le loisir de parcourir le front des deux armées et de dicter ses dispositions pour la bataille, comme il eût pu le faire au début de la journée. C'est en léalité une seconde bataille qui va commencer. Mortier formera notre extrême gauche à Heinrîchsdorf et au delà ; il refusera les attaques de l'ennemi pour Tattirer de plus en plus dans la plaine ; Lannes est posté au centre entre Posthenen et Heinrîchsdorf. C'est à jsa droite où sont concentrés à la fois les corps de Ney, de Victor» et la garde que Napoléon réserve la tâche de frapper les coups qui doivent décider de la victoire. Les Russes plus forts que nous le matin, maintenant beaucoup plus faibles, ne peuvent nous échapper que par une retraite précipitée sur les ponts de Friedland; voilà le point où nous devons porter tous nos eflTorts» car une fois ces ponts occupés ou détruits, leur armée est à notre merci. C'est Ney que Napoléon a chargé de les enlever à tout prix en se jetant tète baissée sur Friedland.

Il était cinq heures et demie du soir lorsque oe maréchal mit ses troupes en mouvement sous la protection d'une artillerie formidable dont les ferux convergeaient dans la direction de la ville. Au sortir du bois où elles étaient embusquées, ses colonnes en marche sont chargées par la cavalerie russe, mais Latour-Haubourg se précipite avec ses dragons qui Ut refoulent. En même temps Sénarmont, qui commande l'artillerie de Victor, la porte, par une inspiration des plus hardies, à près de quatre cents pas en avant vers la ligne russe ; il la démolit à coups de canon dans l'étroit espace où elle ne peut se dèi^Xo^ex .

112 HISTOIRE DE NAPOLEON l*'.

Xey poursuivait intrépidement sa marche. Arrivé auprès d'un étang que formait au pied des murs de la ville un ruisseau appelé le ruisseau du Moulin, il est assailli à Timproviste par la garde russe à qui Ion avait conGé ce poste. La division Bisson ne peut résister à rélan de ces soldats d'élite qui se jettent sur elle à la baïonnette : elle estramenée en désordre, le reste hésite. La colonne de Ney se trouve très-co m promise; elle recule k demi rompue. Heureusement le général Dupont a vu le danger; il s'élance à son tour avec sa division , surprend et enfonce la garde russe, pois la culbute sur Friedland après un véritable massacre. Ney rallie ses troupes un instant ébranlées, et tous ensemble se précipitent dans la ville en flaoh mes, poursuivant les Russes éperdus. On ne songe plus à la résistance; c'est un sauve -qui-peut général, ou plutôt un affreux pêle-mêle de soldats de tontes armes, qui se ruent en s'écrasant les uns les antres vers la seule issue qui leur est ouverte : une partie des fuyards réussit à gagner les ponts; les autres sont jetés dans TAlle où ils se noient.

Pendant que Ney accomplit cette œuvre de destmction qui nous donne la victoire, Lannes et Mortier qui se sont bornés jusque-là à contenir la droite rosse que commande le prince Gortschakoff, commencent à la presser plus vivement. Le prince avait reçu un peu tard de Bennigsen l'ordre d'exécuter sa retraite, et n'avait pu se résoudre à obéir; il se trouve pris maintenant entre Friedland dont les pont? sont brûlés et le demi- cercle infranchissable que Lannes et Mortier resserrent autour de lui. Cependant ni lui ni ses troupes ne songent à se rendre. Pendant que sts

ENTREVUE DE TILSIT. il3

derniers bataillons prolongent la défense, il court en désespéré avec sa cavalerie le long de l'Aile, où ses soldats finissent par trouver un gué. Favorisés par la nuit, ils réussissent à s'échapper.

Les Russes avaient perdu à Friedland près de vingt mille hommes tués ou blessés, l'armée française en avait perdu à peine la moitié ^ Bennigsen gagna en toute hâte la Prégel, et de là Tilsit, où il fut rejoint par Lestocq et Kamenski qui évacuèrent Rœnigsberg à la nouvelle de la victoire de Friedland. Le 19 juin, Parmée russe se retirait derrière le Niémen, après avoir détruit le pont de Tilsit. Le territoire de l'empire était encore intact^ le corps du prince Labanoff avait opéré sa jonction, et le Niémen offrait à Bennigsen une forte ligne de défense, mais ses troupes étaient découragées et une particularité expressive révélait Tétat d'épuisement où se trouvait la monarchie ! nos soldats accourus sur le bord du fleuve, à la poursuite des Russes, avaient aperçu, sur l'autre rive, des Baskirs et des Kalmouks armés de flèches, dernière réserve de l'empire aux abois. Alexandre demanda une armistice, Napoléon proposa une entrevue qui fut acceptée. On a discuté la question de savoir si la proposition était venue de Napoléon ou d'Alexan-

1. Ces calculs ne sont, bien entendu, qu'approximatifs, car les mensonges des bulletins français et russes sont tels, sur ce point, qa*il est impossible d'arriver à la yérité même relative. Napoléon éfaluait le nombre des Russes tués à 18000, celui des Français à §00. Les rapports russes n'évaluaient leur perte totale qu'à 8000 hom- 0168. Ils assuraient n'avoir perdu que 16 pièces de canon, Napoléon difiût 120. Comparer les 79* et 80* bulletins, le rapport de Bennigsen à Fempereur Alexandre, Plotho, Jomini, Mathieu Dumas, Robert Wilson et le Mémorial du dépôt de la guerre^ tome VUl,

dre. S*il n'était pas établi qu'elle a été faite par Duroc au nom de sod souverain, on pourrait trancher à priori la question dans le sens de l'affirmative, tant cette démarche était conforme au caractère, aux habitudes de Napoléon. Il connaissait pour en avoir usé avec un bonheur extraordinaire dans toutes les circonstances de sa vie, l'espèce de fascinatioa que sa personne exerçait sur les hommes peu capables de le juger, il en était même venu à s'exagérer cette ungulière puissance à force de s'en servir avec succès. Il n'était pas loin de la considérer comme infaillible, et dans l'efTet qu'il produisait il ne distinguait (dos la part qu*il fallait faire à la crainte, à la flatterie, au prestige créé par sa merveilleuse fortune. Une entrevue personnelle avec Alexandre allait lui offrir ao lieu de l'influence toujours indirecte et lointaine qu'il pouvait exercer sur un congrès, l'occasion de concentrer sur un seul homme, de qui tout dépendait, cette force de séduction dont la nature l'avait doué, et dont il avait fait un ai*t qui eût été incomparable s'il eût été moins apparent. II n'avait garde de négliger uoe chance si précieuse.

L'Empereur Napoléon n'avait modifié ni ses projets ni sa politique. D'une mobilité extrême, k peine croyable quant au choix des moyens, et prêt à eu changer au gré des circonstances, il poursuivait le but avec une ténacité qui touchait à l'idée fixe. An fond son grand objectif n'avait pas cessé un instant d'être l'Angleterre, parce qu'il sentait avec raison que là se trouvait le vrai foyer des résistances continentales. Au début de la guerre actuelle, il s'était assigné pour progtMivme de < battre TAngleterre sur

le continent. > Ce programme il Tavait à moitié rempli, car s'il ne pouvait se flatter d*avoir vaincu TAngleterre, il avait désarmé le continent La Russie refoulée sur sa frontière et presque mise hors de combaty ne pouvait plu^ rien contre lui . Il était dangereux de songer à la conquérir, car si TEurope était déjà soumise, elle était encore frémissante. Mais peutêtre n'était- il pas impossible de gagner l'appui de cette puissance, et alors quelle magniâque simplification pour les projets de Napoléon I Cet allié qu'il a senti un peu tard la nécessité de se ménager parmi les Etats européens, que dans sa détresse, avant et après Eylau il a demandé tour à tour à rAutriche et à la Prusse, puissances mutilées, affaiblies par lui, et par conséquent amies fort douteuses, cet allié le voilà personnifié dans un État, jeune , ambitieux, n'ayant en raison même de son éloignement aucune opposition réelle et directe d'intérêts avec la France. Cet allié acquis, toute l'Europe s'incline; et au lieu d'avoir à battre l'Angleterre sur k cantinenty Napoléon va pouvoir battre l'Angleterre avec le coruinmt qui se trouvera tout entier enrôlé sous sa bannière. Et une fois l'Angleterre a:cablée, quelle puissance sera en état de lui résister? Ce qu'il aperçoit au deh, ce n'est déjà plus l'Europe conquise, c'est l'empire du monde. Les dispositions d'Alexandre tenaient plus de l'abattement que de l'espérance. Il était humilié de sa prompte défaite, dégoûté de son r61e ingrat de médiateur de l'Europe, las de son désintéressement si mal récompensé, et par-dessus tout mécontent de ses anciens alliés. L'Angleterre n'avait rien fait pour le soutenir; elle n'avait songé qu'à elle«mème. Le^ ^aWiSft^

successeurs de Fox n'avaient pas vu qu'en laissant écraser leurs auxiliaires et péricliter la cause commune pour s'emparer de quelques colonies^ ils allaient exposer leur pays au plus grand danger qu'il eût jamais couru. Quant à rAutriche, elle n'avait su offrir qu'une inutile médiation au moment où une diversion opérée par son armée aurait tout sauvé. La Prusse seule avait apporté à Alexandre une coopération courageuse et fidèle, mais sans efficacité. Étaitce là la récompense des sacrifices sans nombre qu'il s'était imposés pour l'indépendance de tous? La Russie avait-elle été un seul instant menacée dans son territoire ou son honneur national ? Non , tout ce qu'Alexandre avait fait, c'était, il le croyait du moins, pour le bien général, pour le droit public européen, pour la civilisation, dans des vues chevaleresques et désintéressées; et si des illusions de jeune homme et un précoce amour-propre avaient eu qu.elque part dans ses déterminations, du moins elles avaient été pures de toute ambition étroite et égoïste. N'était-il pas temps enfin qu'il songeât à l'intérêt desacon- ) ronne, au bien-être et à la sécurité de ses sujets? | qu'il renonçât à ses utopies, à ces rêves philanthro- ' piques qui n'avaient été qu'une duperie?

Rien ne pouvait être plus dangereux pour Alex»- dre et surtout pour la cause qu'il avait soutenue jusque-là, que de pareilles dispositions au moment où il allait aborder le puissant tentateur qui lui tendait la main, car ces sentiments étaient justement ceux qne Napoléon eût voulu lui suggérer. C'était à flatter, à encourager de tels repentirs et de telles ambiUons, \ s'était atUcVvfe VomI^ç. Us (ois qu'il avait cherché

à lier une puissance à son système, soit qu'il s'agit de l'Angleterre à l'époque du fameux entretien avec lord Whitworth, de la Prusse lorsqu'il lui avait offert le Hanovre, de la Russie lorsqu*il avait ébloui de ses dusses promesses le crédule empereur Paul. C'est ainsi encore qu'il avait procédé avec Alexandre luimême, lorsque la veille d'Austerlitz , cherchant à entraîner le prince Dolgorouki, il s'était écrié : « Eh bien 1 que la Russie s'étende aux dépens de ses voisins ! > Cette suggestion avait été alors repoussée avec dédain, et même après Austerlitz, Alexandre avait refusé de l'écouter. Mais combien les temps étaient changés depuis lors 1 La fortune de son adversaire n'avait fait que grandir en raison des obstacles qui lui étaient opposés : rien n'avait tenu devant lui, rien, ni dans les vieux systèmes ni dans les nouvelles idtes. Pitt était mort de chagrin ; Nelson était mort de sa dernière victoire ; Fox était mort bafoué ; la monarchie prussienne avait été broyée en un jour; en Irance toute opposition avait été anéantie. Droits, libertés, vertu, génie, tout avait plié, fléchi, fait défection. N'était-ce pas là un signe du destin, une preuve qne cette domination sans précédents était dans la fivce des choses, et ne valait-il pas mieux partager avec elle que se perdre en la bravant ?

Dès le premier mot que les deux empereurs échangèrent après s'être embrassés en mettant le pied sur le radeau de Tilsit, Napoléon put voir combien les sentiments d'Alexandre étaient changés depuis Austerlilz : « Je hais les Anglais, lui dit le czar, autant que foos les haïssez vous-même. — S'il en est ainsi, lui répondit Napoléon, la paix est (iaite. » Toutes Ves t%x\-

marché de ses autres alliés du contioei solidaire de la France , intéressé à li obstacles, et s'il lui restait quelques était assuré de les apaiser ea lui faisaol part.

Cette première entrevue dura deui deux souverains y trouvèrent l'un et I intérêt, qu'ils convinrent de neulralis Tilsit pour y reprendre à loisir leurs i roi de Prusse y était accouru afin de p sonne sa cause fort compromise et a fendue par son puissant arai. Ce ma victime de sa propre honnêteté, car il déclaré la guerre que poussé h bout par iniques, était un embarras pour tout rappelait à Alexandre des promesses el ments difficiles à tenir, à Napoléon d'o lions du droit des gens. Dépouillé de tout à l'exception de Memel, délaissé, des eoi

l'écoulait en revues, en fêtes militaires, en banquets dA les officiers des deux armées échangeaient leurs insignes en témoignage de fraternité. Le soir venu, les deux empereurs s*enfermaient en tête à tête pour traiter de leurs affaires.

Alexandre paraissait enchanté de cette familiarité if6C le héros de tant d'exploits terribles. Ce souverain, qpii n'était encore âgé que de vingt-huit ans, possédmt avec une physionomie pleine de bienveillance et le noblesse, les formes exquises d'un gentilhomqie le la fin du dix-huitième siècle, type disparu depuis lors, et dans lequel le naturel s'alliait à la distinction lans une mesure qui ne se retrouvera peut-être jalis. A cette parfaite courtoisie de mœurs et de lan- ), il joignait la grâce nonchalante de l'oriental, la et la souplesse presque féminines qui donnent si grand charme au caractère slave. Rien assuréit ne pouvait former un plus complet contraste avec b personne de Napoléon à ce moment de sa carrière. fe«ve, réservé, sentencieux à l'époque de ses débuts, lÉpiiiii qu'il n'avait plus à s'imposer aucune contrain- Is^ il était devenu intempérant de geste et de parole ; K«xprimait avec une extrême volubilité des opinions iMnchantes et absolues; il s'était fait une éloquence Itei pleine d'imagination, de couleur, de feu, mais d'inégalité et d'iocohérence. Nul ne savait être lui tour à tour caressant et impérieux, insiet hautain, mais il Tétait sans mesure, en le sûr de ses effets, habitué à éblouir, à subju- WiÊBrf à être toujours en scène. Aussi devenait-il facihment emphatique quand il voulait être noble, tri- ^iil quand il voulait être simple; jetant volonti<^t%

ISO BISTOinS DE NAPaLÊON f-

une srlequinade à l'ilalienne au milieu d'une liradei la Talma. Sans doute il y avait dans son langage ■ puissante séduction, mais c'était en quelque sorte parole armée qui mettait l'interlocuteur en défianu et l'accablait sans le persuader : on y sentait tnf l'artiGce, le calcul, l'intention de saisir, d'cnlrshiv par l'abondance. ra'"-'"""'''tion, l'impétuosité da | idées; et il en résultai i con?ersatioa u'éUit i>

plus souvent qu'un li inologue. On sorbîl dl

l'entretien étonné, réu silence, mais non o*

vaincu- Sa brusquerie i se trahissait & cl

instant par une gee^ticul ssagérée et parles éctup*

pées les plus imprévues (ui lui manquait le \iM c'était le naturel. 11 n's' sas le calme, la àîgà simple et tranquille de i nomme qui se possède li même, qui dit sans détour ce qu'il veut, et surtut qui sait ce qu'il doit aux autres. Ce sublime eoo^ i dien avait dans son jeu un grave défaut, c'était di i laisser voir trop clairement l'immense mépris qn'î | Taisait de l'espèce humaine. L'urbanité qui donne a si grand pris aux rapports sociaux ne tien) pas ^ des manières plus ou moins insinuantes, elle est fov^ dée sur le respect d'autrui, et 'juand on n'éprom*! pas ce respect, le grand art est de savoir le feindi*- Aussi .Macaulay, comparant Napoléon à César, H-ï' pu écrire avec beaucoup de justesse que César aWi" sur lui cette première supériorité, c'est qu'il était d( geiUteman exquis. C'est à peu de chose près )e mot à spirituel et si vrai de Talleyraitd : • Quel domnugv qu'un si grand homme ait été si mal élevé I > A tf j juger non par les rapports de ses ennemis, mais pif | tes confidences de ses serviteurs lei plus fidèles «t

les plus dévoués. Napoléon avait dans son intimité une familiarité de tyran que jamais un homme ayant le respect de lui-même, n'eût supportée une minute. Menevaly son ancien secrétaire, le dépeint avec attendrissement tirant l'oreille de ses interlocuteurs, quelquefois jusqu'au sang, leur donnant des tapes sur la joue, parfois s'asseyant sur leurs genoux. Ces gracieusetés étaient chez lui le signe d'une bienveillance toute spéciale, et l'on voyait des hommes du plus haut rang, heureux et ûers de ces marques de faveur. De telles habitudes étaient faites pour amener de singulières dissonnances dans sa manière d'être avec les étrangers; elle péchait ou par trop de laisser-aller, lorsqu'il voulait plaire, ou par une roideur déclamatoire lorsqu'il voulait imposer.

Au physique, sa constitution de fer qui ne faisait que se retremper dans les fatigues de la guerre, avait pris un épanouissement voisin de l'embonpoint. De son propre aveu, Napoléon ne s'était jamais mieux porté que pendant cette dure campagne où il faisait jusqu'à trente lieues par jour à cheval au milieu des neiges. On peut dire à ce point de vue que les agitations de la guerre étaient devenues un besoin de son tempérament, une nécessité de son hygiène, et en quelque sorte l'aliment indispensable de cette activité forcenée qui était le trait dominant de sa nature. Il vivait à la lettre de ce qui tuait les autres. La guerre lui rendait le sommeil et l'appétit. Cette campagne de Pologne où il avait perdu cinquante mille hommes, n'avait été pour lui qu'un exercice salutaire, et il en rapportiit les apparences les plus florissantes. Cet

excès de santé avait quelque peu altéré cette effigv^^^ IV. v\

médaille antique qui était restée gravée dans les imaginations depuis les guerres d'Italie, elle avait appesanti ce corps qui semblait autrefois consumé par le feu du génie ; mais la mobilité extraordinaire de son regard inquisitif et pénétrant, l'incessante inquiétude de toute sa personne décelaient les agitations intérieures de cet esprit ardent, toujours en éruption. II était resté en lui beaucoup du Corse. Il avait traversé cette civilisation si raffinée, cette espèce de chaos philosophique de la fin du dix-huitième siècle, en s*appropriant avec une prodigieuse faculté d'assimilation tout ce qui pouvait lui servir; il en avait exploité les idées, adopté les formes et le langage, mais au fond l'homme primitif s Ytait peu modifié. Il avait gardé de ses compatriotes jusqu'à certaines superstitions qui sont comme une marque d'origine. Lui qui n'avait pour toute religion qu'une foi plus souvent affectée que réelle en son étoile, on le voyait parfois, raconte Meneval, faire tout à coup des signes de croix involontaires à l'annonce de quelque grand danger ou d'un grave événement. Et le naïf secrétaire ajoute, pour donner un tour philosophique à une chose qui Tétait peu, que ce geste se traduisait mentalement par : Dieu tout-puissant ! Enfin sous la bon* homie apparente et la grâce féline de ses manières, lorsqu'il voulait se montrer bienveillant, secachaitb vieille âpreté et Tinsurmontabie défiance de l'insulaire sans cesse en garde contre ses ennemis. On remarqua que pendant les dix-neuf jours que les deux empe* reurs passèrent ensemble au milieu des effusions de la plus tendre amitié, Alexandre {urit ses repas chaque jour chez Napoléon, maii; Napoléon ne rompit pas une

seule fois le pain chez Alexandre. H montra la même circonspection lors de Tentrevue d'Erfurt Dans les Tisites qu'il fit au czar, il se présenta toujours entouré d'une escorte dont le nombre et la force formaient le plus frappant conlraste avec le confiant abandon du sou verain russe ^

On ne connaît que par voie d'induction une partie des confidences échangées dans ces longs entretiens. Ils n'eurent pour la plupart d'autres témoins que les deux empereurs, mais les stipulations même des traités de Tilsit en disent assez long pour qu'on n'ait aucun besoin de recourir à de vaines conjectures. Chose significative et nouvelle, c'est le vainqueur qui offre les concessions et le vaincu qi|i les accepte I C'est qu'il ne s'agit pas pour Napoléon de dicter la paix à la Russie épuisée, mais de gagner à tout prix et à jamais le cœur d'Alexandre, et, comme il le disait luimême dans une note adressée à ce souverain, « de passer dans un seul instant d'une guerre ouverte aux plus intimes relations \ » Sous l'empire de l'idée qui le domine, et selon sa méthode constante, en diplomatie comme à la guerre, de tout sacrifier au but principal, Napoléon fait litière aux pieds du jeune czar des intérêts de nos alliés et des constantes traditions de la politique française. 11 a juré à la Turquie de ne jamais faire la paix sans elle et de maintenir son intégrité, il offre à Alexandre la Moldavie et la Yalachie, ou du moins il se charge de les lui faire obtenir, et si la Turquie résiste, eh bien ! les deux puissances se

1. De Maistre, Correspondance diplomati(iue, publiée par Albert Blanc.

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