CHAPITRE VL
LE COMPLOT DE L'eSCURIAL. — JUNOT EN PORTUGAL ET WAPOLiON EN ITALIE. — (OCTOBRE 1807. — lAVYIER 1808).
Nous avons laissé Junot et son armée pénétrant en Espagne avec la mission d*envaliir le Portugal, et de s'en emparer pour Napoléon , contrairement aux stipulations du traité de Fontainebleau violé aussitôt que coLclu. Nous l'avons vu traverser ces provinces amies en faisant partout lever des plans sur son passage pour des opérations inconnues, pendant qu'une • seconde armée de quarante mille hommes se concentrait sur la frontière d'Espagne. Ces indices menaçants, mais encore ignorés, des dispositions de Napoléon à l'égard de la cour de Madrid, recevaient, au même instant, des démarches de notre ambassadeur Beauharnais, un complément de signification qui est un nouveau trait de lumière pour l'histoire. Ancien membre de la Constituante, ancien soldat de l'armée de Gondé» Beauharnais était le frère du premier mari de Joséphine ; il avait remplacé à Madrid le général Beumonville. Ame simple et loyale, pleine d'illusion
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cL de bonne volonté très-capable de céder à un mouvement généreux, cet ambassadeur était l'homme le moins fait pour pénétrer les calculs de la politique tju'il allait servir. C'est pour celte raison mÉmi; qu'on l'avait clioisi, car sa droiture devait inspirer confiance, et Napoléon, qui aimait toujours le zèle dans ses serviteurs, n'aimait pas, en beaucoup d'occasions, qu'ils fussent trop clairvoyants. Il lui fallail à Madrid un agent d'un dévouement sur, d'une honorabilité reconnue, dont la perspicacité De pùl dans aucun cas devenir gênante, et qui tromperaJt d'autant plus facilement tes autres, qu'il serait lui^néCM le premier trompé. Qu'il ait eu en vue dans Beauhainais l'homme qui réunissait le mieui ces conditions, lorsqu'il le nomma ambassadeur au mois i< mars I8D7, ce n'est ^uèresupposable;mais ce qui est certain, c'est que, hasard ou préméditation, il avait li le personnagequ'il lui falluit, qu'il lui fît jouer ce rtto, et qu'il efit difficilement trouvé un homme en état de le mieux remplir par ses qualités comme partes défauts. L'esprit le plus fertile est nêcessairemeol borné dans ses combinaisons; k la guerre coouD' dans la politique, Napoléon s'est souvent répète ti copié lui-même, à tel point qu'on pourrait réduin sa méthode en toute chose h un certain nombre it procédés invariables ; il était en cette occasion ion propre plagiaire. La mise en œuvre de raffaire d'ii** pagne offre avec celle de Venise des analogies fripantes, et Bifauhurnais allait remplir aupK-s de 11 cour de Madrid la mission que Villetard avait remplit en 1797 auprès de la répuijhque vénitienne avec »• moins d'aveuglement et de bonne foi. Certaines b?»"
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gnes De se conGent d'ordinaire qu'à des agents déconsidérés, le grand art consiste à les faire accomplir par des instruments honnêtes.
Dès son arrivée à Madrid, Beauliamais était devenu le centre des mille intrigues d'une cour faible et diviséOy pour qui le représentant de Napoléon était une redoutable influence à ménager. Entre un favori impopulaire, odieux à la nation par ses légèretés et par ses complaisances envers l'étranger, odieux à Napoléon par ses velléités de révolte, et un jeune prince qui ne s'était encore fait connaître que par son inimitié contre ce même favori, les préférences personnelles de l'ambassadeur ne pouvaient être douteuses, et ses instructions n'étaient pas de nature à le détourner de ce penchant. Il devait tout naturellement donner ses sympathies au prince des Asturies, ne fût-ce que par opposition au prince de la Paix, en y mettant toutefois la réserve que lui commandaient ses fonctions. Les divisions intestines de la cour d'Espagne avaient pris récemment un caractère d'animosité extrême, comme toutes les fois que de telles mésintelligences trouvent un aliment dans les passions nationales et dans un réel malaise. Après un inutile eflbrt pour désarmer et gagner le prince des Asturies en lui faisant épouser sa propre belle-sœur dona Maria-Luisa de Bourbon, Manuel Godoy n'avait plus songé qu'à profiter de la faveur royale pour accroître son pouvoir de façon à se trouver en état de faire ses conditions à un moment donné, et à rendre la haine de ses ennemis aussi impuissante dans l'avenir qu'elle l'était dans le présent. De là les nouvelles dignités qu'il s'était en quelque sorte décernées à lui-
même, le titre d'altesse, la charge de grand amiral, le commandement suprême de la maison militaire du roi, enfin cette principauté des Algarves qu'il s'était fait donner en Poitugalpar le traité de Fontainebleau, comme un refuge assuré contre une persécution prévue. Ces précautions dont le sens n'était un mystère pour personne, grossies par la crédulité publique qui évaluait à des sommes fantastiques les trésors amassés dans le même but, n'avaient fait qu'exaspérer les adversaires du prince de la Paix et envenimer les ressentiments populaires. Le bruit courait qu'il avait été jusqu'à vouloir changer la ligne de successibilité au trône et même jusqu'à rêver un changement de dynastie.
Pendant qu'il faisait tout pour fortifier sa position et accroître encore cette fortune insolente, objet de tant d'envie, sa victime supposée, le prince des Asturies, vivait dans la retraite et l'isolement, avec une tristesse aifectée, suspect à sa propre famille, en hostilité presque ouverte avec le roi son père. Il entretenait des intelligences secrètes avec tout ce qu'il y avait de mécontents, offrant aux ambitieux la perspective des faveurs d'un nouveau règne, au peuple l'espoir chimérique d'une renaissance de l'Espagne humiUée. Au fond la partie ne se jouait nullement entre Charles IV et son fils le prince des Asturies, mais entre deux favoris dont l'un, Manuel Godoy, était le favori du père, et l'autre, Juan Escoiquiz, le favori du fils. Ce chanoine, ancien précepteur du prince des Asturies, était un lettré vaniteux, rempli d'ambition et de ftiuité, qui avait assez bien donné sa mesure en traduisant tour k tour le Paradis perdu, de Milton, et le
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Monsieur Botte, de Pigault Lebrun. D*une étourderie remuante mais déguisée sous la gravité ecclésiastique, d*un esprit borné, quoique non dépourvu d'une certaine finesse, étranger au monde comme aux affaires, mais convaincu que la connaissance des livres lui donnait la connaissance des hommes, Escolquiz n'avait vu dans les fonctions qu'il occupait auprès de l'héritier de la couronne, qu*un moyen facile de s'emparer de bonne heure de l'esprit de son élève. Il espérait jouer un jour sous le règne de Ferdinand le rôle que Godoy jouait sous le règne de Charles. Relégué à Tolède à la suite de ses premières intrigues, l'artificieux chanoine était de retour à Madrid depuis le mois de mars 1807; il y avait repris ses menées avec une activité aiguillonnée par le désir de la vengeance.
£scoiquiz ne tarda pas à connaître les dispositions de Beauharnais ; il résolut de les utiliser en faveur .du prince des Asturies. Il savait que le roi et la cour tremblaient devant Napoléon ; s'il parvenait à gagner une si puissante protection, le crédit du favori déjà BÎ ébranlé auprès de la nation, n'ayant plus pour appui que le fol engouement de la reine et l'aveuglement du roi, serait forcé de céder devant tant d'influences saDjurées. Le moyen de gagner l'amitié de Napoléon Hait très-simple, au dire du chanoine. L'empereur les Français s'était montré très-friand d'alliances royales ; il ne s'agissait donc que d'obtenir de lui la siAin d'une princesse du sang impérial pour le prince les Asturies. Escoiquiz se mit en conséquence en relations avec l'ambassadeur de France dans le courant lu mois de juillet 1807, et dès la première entrevue
lui communiqua cette singuUÈre requête. Beaal nais, enchanté de la demande, mais craignant raison de se compromettre, tant était insolite une démarche faite par l'héritier présomptif à l'insu àt\ père, promit d'en référer à son gouvernement. U lui transmit en elTet cette demande, d'abord en termes obscurs, puis avec les détails les plus clairs et les pliB circonstanciés. Napoléon lui flt prescrire d'encourager ces ouvertures, mais de dire qu'elles étaient encore trop vagues pour qu'on put prendre un engagement précis, lîeauharnais continua donc ses entn.^ vues mystérieuses avec Escoîquiz pour 'amener i faire un pas de plus ; il les continua Don-seuienwnt avec l'autorisation de son gouvernement, mais jnf son ordre. Et Napoléon voulait si bien que Beautonais fût trompé, alln de rendre son évidente lojmU plus persuasive, que, chose inouïe, sans précédcfltt en diplomatie, il lui laissa ignorer la conclusion A traité de Fontainebleau. En divulguant les avantafit personnels que ce traiti; faisait à Godoy par la rétrocession des Algarves, on aurait mis fin aiii avatMl que l'ambassadeur prodiguait à Ferdinand, on aiinit dévoilé la perfidie de ce double Jeu auquel Beaiibir nais aurait certainement refusé de se prêter plus loa^ temps- Il semble cependant que Napoléon, honteni d'employer sa diplomatie à de pareilles intrigue^, ou plutût craignant de s'y trouver compromis, conçut un instant l'idée de défendre h. Beauhamaisdf pousser les choses plus loin. II existe, en elTct, ooe lettre adressée à Champagny dans laquelle TBinp^ reur exprime en même temps qu'un bidme énergique au sujet des manœuvres qu'il avait coa-