Moniieur du 26 décembre
POLÉMIQUE CONTRE L'aNGLETERRE. 69
prodigieusement suspect, quelques couplets intitulés : Invitation à partir pour V Angleterre^ Bonaparte écrit aussitôt au grand juge Régnier :
c 11 est convenable de connaître Vauteur de cette chanson. Quoiqu'elle paraisse faite dans des intentions louables^ tautoriti de la police ne doit être étrangère à aucun moU' vement^. > Etrangère à aucun mouvementi Quoi! pas même au mouvement d*un rimailleur composant une chanson ?Ainsi la police était, dès cet âge d'or du Consalât, le collaborateur obligé des écrivains, et l'on cherche la cause de Tépuisement et de la nullité de cette littérature ! Il n'y a jamais eu de grande époque littéraire sans une entière indépendance de l'esprit. On pourrait prouver qce même sous Louis XIV, du moins pendant la période ascendante de sa fortune, les auteurs écrivaient conformément à leur manière de sentir et de penser, et les lettres commencèrent à décliner aussitôt que cette liberté leur manqua. Tout régime de compression amène fatalement le règne du convenu, de la déclamation et du mensonge. L'inspiration cède la place à la rhétorique et il n'y a plus do publicité que pour les sophistes et les arrangeurs de mois. Le mal est encore plus sensible si le temps dont il s*agit est une époque philosophique, c'est-à-dire pouvant moins que toute autre se passer de liberté de penser. Un tel régime équivaut pour elle à un complet anéantissement. Dans les lettres et la philosophie, comme dans la religion, Bonaparte ne vit jamais qu'une dépendance et un instrument de l'administration. Cest pourquoi il n'eut jamais qu'une littérature policière.
1. Note de Bonaparte, adressée au grand juge, 14 octobre 1803.
En même temps qae Ton prodiguait les enconracements à b presse vénale et aux écriyains mercenaires, on n'avait que des persécutions pour les glorieux esprits qui devaient rester le seul honneurde cette époque déshéritée. Napoléon a souvent répété après sa chute que si Corneille avait vécu de son temps il l'aurait fait prince : tant que dura son r^e il n'eut que des outrages et des ordres d*exil pour tous ceux qui montrèrent dans leurs écrits quelque étincelle de ce mâle et fier génie. Chateaubriand avait prodigué les adulations au < restaurateur des autels > et n*avait par conséquent rien fait encore pour mériter sa haine : on crut lui donner une récompense éclatante en employant ses talents dans un poste en sous-ordre auprès de la cour romaine. Hais Benjamin Constant, Daunou et Chénier avaient été chassés du tribunat et ne pouvaient pas plus écrire que parler. Mme de Staël venait de subir un exil de deux ans pour quelques propos de salons. Espérant se Taire oublier à force de prudence et de modération, elle rentra en France à la dérobée et vint se réfugier non à Pa* ris, mais à la campagne, à dix lieues de là, chez une de ses amies, près de Deaumont-sur-Oise. Elle n*y éteit pas depuis un mois qu'on lui signifia brutalement Tordre de s'éloigner de nouveau : « Faites-lui connaître, écrit Bonaparte au grand juge, que si dans cinq jours elle se trouve là, elle sera reconduite à la frontière par la gemlarnurie. L'arrivée de cette femme, comme celle d*un oiseau de mauvais augurey a toujours été le signal de quelque trouble. Mon intention n'est pas qu'elle reste en France*. »