Le 8 sais 1S04. Monitiur
ASSASSINAT DU DUC D'eNGHIBN. 129
qu'elle avait rejeté ayec mépris son offre de deux millions pour prix d'une renonciation à la couronne de France. Ce Bourbon s'était rencontré Tualheureusernent pour la gloire du Premier Consul; il résidait ùepuls près de deux ans à Ettenheim y tout près de Strasbourg mais sur le territoire badois. C'était le duc d'EnghîeOy petit-fils du prince de Condé, jeune homme plein d^arJeur et de bravoure, toujours au premierrang dans les combats auxquels avait pris part l'armée de son grand-père. Retiré à Ettenheim depuis la -fin de la ^erre, il y vivaitfixé par une passion romanesque pour la princesse Charlotte de Roban qu'il avait épousée secrètement» et le voisinage de la Fôret-Noire lui permettait de satisfaire son goût pour la chasse. Complètement étranger à la conspiration, dont il ne connaissait pas même l'existence» il attendait pour reprendre son service dans les corps d'émigrés, un signal du cabinet anglais qui lui servait une pension. On l'avait !ait observer par un ancien serviteur de sa maison, Qommé Lamothe» dont le rapport n'établissait en rien sa complicité avec les conjurés de Paris % mais mentionnait deux circonstances de nature à faire naître quelques doutes : la première était la présence, à Et« tenheim, de Dumourier, dont Tagent avait par erreur confondu le nom avec celui du marquis de Thumery ; la seconde était un bruit assez répandu, quoique éga< lement erroné * d'après lequel le duc d'Enghien se se-
1. Rapport du maréchal des logis de gendarmerie Lamoibe^ en liale du 5 mars 1804.
2. Il a été démontré tel non-seulement par la correspondance eu dac mais par le témoignage de ses officiers.
rait parfv)is aventuré jusqu'à entrer à Strasbourg pour y assister à une représentation théâtrale. Hais ces deux faits, à les supposer établis, ce qui n'était pas, étaient loin de constituer une présomption sérieuse, car rien jusque-là ne prouvait que Dumourier fit partie de la conspiration , et si le duc allait furtivement à Strasbourg, il n'en résultait pas qu'il fût venu jusqu'à Paris. Le gouvernement avait d'ailleurs dans les mains la correspondance de Drake avec Méhée, il avait les rapports de ses agents auprès de Taylor et de Spencer Smith , il avait les dépêches de H. de Massias , notre ministre à Bade ; il savait d'autant mieux qu'il n'y avait rien au fond de la conspiration de Drake que Bonaparte lui-même l'avait organisée et tenait dans sa main tous les fils de cet imbroglio. Si le duc d'Enghien eût joué à Ettenheim le rôle qu'on lui prêtait, il n'est pas douteux qu'il n'en eût transpiré quelque chose dans ces divers documents qui étaient tous muets à son égard. Napoléon ne put pas croire un instant que le duc d'Enghien conspirait contre lui ; et l'on ne doit voir qu'une abominable comédie dans la fameuse scène, tant de fois reproduite que Desmarest a racontée pour la première fois : < Eh iHen ! monsieur Real, vous ne me dites pas que le duc d'En* ghien est à quatre lieues de ma frontière organisant des complots militaires? Suis je donc un chien que le premier venu peut assommer impunément? > Survient alors Talleyrand qui reçoit le même accueil, puis Cambacérès qui en apprenant qu'il s'agit de faire enlever et fusiller le duc d'Enghien exprime respectueusement l'espoir que la rigueur n'irait pas si Mni c Sachez ! lui répond Bonaparte que je ne veux pas mé-
nager mes assassins ^l > Au reste cette explosion de colère jouée parait si peu motivée à l*auteur même de ce récit qu'il l'explique par la persuasion où devait être Napoléon que le duc d'Enghien était le prince français qui devait se mettre à la tâte des conjurés. Mais ce prince français, ils l'avaient nommé, il y avait plus d*un mois, dans leurs dépositions ; c'était le comte d'Artois suivi da duc de Berry. Ce prince devait venir d'Angleterre et non des bords du Rhin, et c'était lui que Savary venait d'attendre pendant vingt-huit jours à la falaise de Bivillel Cette seconde erreur est donc moins admissible encore que la première. Le seul crime du duc d'Ënghien était de se trouver à la portée de la main de Bonaparte dans un moment où il fallait à Bonaparte le sang d*un Bourbon, et c'est pour cette raison unique qu'il fut choisi et frappé.
Aucun des systèmes imaginés alors ou depuis pour rejeter sur des hasards ou sur des instruments passifs la responsabilité du meurtre, ne tient devant un simple exposé des faits. C'est dans les derniers jours de février que Bonaparte apprend qu'il doit définitivement renoncer à l'espoir de faire tomber le comte d'Artois dans l'embuscade de Biville; il fait aussitôt écrire par Real au préfet de Strasbourg, pour savoir si le duc d'Ënghien est à Ettenheim. Dans cette lettre du l** mars à M. Shée,Réal ne demande pas : Le duc conspire-t-il? Avez vous quelque renseignement à transmettre sur lui ? 11 demande simplement ceci : « Le Duc est-il toujours à Ettenheim •! » Le rapport