‹ Histoire de Napoléon Ier (volume 2)Chapitre 73 sur 310 · PROCÂS ET PROSCRIPTION DE MOREAU · texte numérisé non relu

PROCÂS ET PROSCRIPTION DE MOREAU

Mais si Pichegru fait agir dans un autre sens, et dans ce cas je lui ai dit quHl faudrait que les consuls et le gouverneur de Paris disparussent, je crois avoir un parti assez fort pour obtenir Tautorité; je m'en servirai aussitôt pour mettre tout le monde à couvert; ensuite de quoi l'opinion dictera ce qu'il conviendra de faire. » C'était sur ce mot < il faudrait que les consuls disparussentj » mot rapporté de souvenir d'une conversation tenue longtemps auparavant, que l'accusation établissait la complicité de Moreau. Selon elle, et selon les historiens qui ont adopté ce thème^ cela voulait dire : Assassinez d'abord, et je viendrai ensuite pour profiter de l'assassinat et couvrir les assassins I Mais Rolland lui-même désavoua le sens qu'on voulait donner à ses paroles : t I^ général, s*écria-t-il, n'a pas dit qu'il fallait faire disparaître les Consuls; il a dit seulement : dans ce cas il faudrait qu'ils disparaissent*. »

Ce n'était donc là, à toute rigueur, qu'une simple hypothèse de sa part. Mais comment admettre les absurdes contradictions qu'elle impliquait? comme le fit remarquer Moreau, c'était un projet ridicule que de se ser>'ir des royalistes dans l'espoir que s*ils étaient victorieux ils lui remettraient le pouvoir. « Or, ajoutaitil très-noblement, j'ai fait dix ans la guerre, et pendant CCS dix ans je n'ai pas fait que je sache des choses ridicules.... Moi, me faire dictateur! disait-il encore, et l'on ne me donne pour complices que des partisans des Bourbons! Où sont donc mes soldats? où

1. Procès inftiruii par la Cour de justice criminelle contre Georuesj Pichegru, Moreau, etc. — 8 vol. Paris, 1804.

sont donc ceux que j'ai séduits dans le Sénat, dans le conseil d*État, dans Tarmée?» Enfin, à supposer Moreau assez niaisement crédule pour espérer que le premier usage que les royalistes feraient de leur victoire serait de lui déférer la dictature^ à prendre même à la lettre ce témoignage isolé et d'une si évidente invraisemblance, qu'en résultait-il en définitive? Que Moreau faisait des vœux en faveur des conspirateurs et se réservait d'entrer en scène après leur succès pour en profiter; mais jusque-là il n'était ni leur associé ni leur complice, il restait dans son attitude d'expectative et d'abstention; on n'avait aucun acte à lui reprocher, en sorte que l'accusation de ce témoin unique, dont les mobiles furent suffisamment dévoilés par l'indulgence exceptionnelle dont le gouvernement usa à son égard, ne pouvait motiver une condamnation en admettant même qu'elle fût suffisante comme preuve, ce qui était contraire nonnseu- Jcmcnt À toute justice, mais à toute jurisprudence.

Le fait qu'on prétendait établir sur la déposition de lloUand supposait dans Moreau une impatience d'ambition poussée jusqu'à la folie; or, rien n'était plus contraire au caractère connu du général qui se distinguait éminemment par le calme, la sagesse et la modération de sa conduite. Tout en gardant des convictions politi qucs très-arrôtëes, Moreau avaittoujours manifestéjKHir la politique une sorte d'éloignement instinctif; il y fallait, de son temps, trop d'intrigues, d'arrière-pensées, de voies souterraines; il répétait volontiers qu'il était fait pour la guerre et qu'il voulait s'en tenir à ce rôle. ï< était, en effet, né pour être le premier soldat d'une oblique à la Washington, le général citoyen d'un

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pays libre; il en possédait toutes les grandes vertus; il n'avait rien de ce qu'il fallait pour être l'idole d'uno démocratie avide, conquérante, vaniteuse, insatiable de flatteries, qui ne se donnait qu'à ceux qui savaient la caresser et la brutaliser tour à tour. Ce qu'il était le moins, c'était à coup aûr cet ambitieux vulgaire^ à la fois diïpe et trompeur, tel que le dépeignait Rolland ; toute . sa carrière était là pour l'attester. Jamais, comme tant d'autres généraux, il ne s'était mêlé à nos troubles civiques, jamais il n'avait songé à exploiter sa gloire et son influence sur l'armée pour intervenir dans les querelles des partis ou réclamer sa part dans le pouvoir. Au 18 brumaire, trompé comme les hommes les plus clairvoyants de l'époque par les déclarations républicaines de Bonaparte, il s'était eflacé derrière son rivali avait accepté de lui la mission la pins compromettante. Si c'était là le fait d'un esprit trop confiant, ce n'était certainement pas celui d'unambitieux. Mais il avait mieux à faire valoir; il y avait dans sa vie passée un fait, alors de notoriété publique, et qui était une preuve encore plus péremptoire de son désintéressement. C'était son refus d'accepter les offres de Sieyês, lorsque ce directeur lui avait proposé de faire loi-même le coup d'État et de s'emparer de la dictature peu de temps avant que Bonaparte ne fût revenu d'figypte. Ce fait concluant, s'il en fut, avait une grande importance comme effet moral sinon comme argument immédiat pour la défense, et Moreau fit prier Sieyès de venir l'attester devant le tribunal; mais ce sénateur, dont la prudence naturelle s'était encore accrue depuis les menaces et les injures que son opposition à l'époque du Consulat k vie lui

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, a attirées de la part de Bonaparte, fit répondre à *^ . c ou il espérait que le général serait assez bon

vas ic perdre en insistant sur sa demande *. » ^^" g^ borna, en conséquence, à rappeler le fait ^^J^^invoquer le témoignage de Sieyès.

4u reste les réponses de Moreau étaient si fortes de [son et de bon sens qu'elles pouvaient se passer de 1 secours étranger. Quelque brillantes qu'elles Aisserit par la noblesse et la fierté, elles se distinrnaient encore plus par cette justesse saisissante qui ^impose à l'esprit et coupe court aux objections. Les !euï témoins qui avaient conduit Pichegru chez lui convenant que l'entrevue n'avait duré qu'environ un juart d'heure : « Un quart d'heure! dit-il, c'est peu iK>ur discuter un plan de gouvernement I » Et comme ils constataient que Pichegru était sorti mécontent : . Si Pichegru était mécontent, c'est qu'apparemment - nous n'étions pas d'accord 1 » Lorsqu'il fut question du voyage de Lajolais : « J'ai \u, dit-il, M. Lajolais à Paris au mois de juin; M. Lajolais est arrivé à Londres au mois de décembre suivant. Il faut convenir que j'avais là un messager qui ne faisait pas grande diligence! > Comme Rolland racontait qu'il était allé lui faire des propositions de la part de Pichegru : « Voilà deux hommes, s'écria Moreau, dont l'un fait des propositions et l'autre les accepte. Quel est le plus coupable? Celui qui les fait. Pourquoi depuis notre détention suis-je tenu au secret, lundis que M. Rolland a été mis à l'Abbaye chez un de ses amis, jouissant

*foles manuscrites du tribun Moreau ^ communiquées par I comtesse de Courval.

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de la plus grande liberté? • Le président lui ayant demandé avec une certaine insistance s'il n'était pas payé par le gouyernement et combien il recevait : < Je vous en prie, monsieur, lui dit Moreau, ne mettons pas en balance mes services avec mon traitement. » Il n'eut qu'un seul mot à l'adresse de'Bonaparte, un mot sans colère mais du plus sanglant mépris. Ce fut lorsqu'on produisit comme pièce de conviction sa lettre conQdeotielle au Premier Consul : « Le Premier Consul, dit-il , a sans doute regardé cette lettre comme un moyen justificatif! il est trop magnanime pour ne l'avoir pas gardée si elle contenait quelque chose qui pût me compromettre! >

Lorsque les interrogatoires furent terminés, Moreau demanda à être entendu lui-même avant ses défenseurs. Il présenta un résumé de sa vie passée en quelques mots d'une simplicité antique, qu'il déclarait vouloir adresser non à la justice, mais à la nation, et qui étaient dignes en effet d'avoir tout un peuple pour auditoire. < Des circonstances malheureuses, dit -il, produites par le hasard ou préparées par la haine, peuvent obscurcir pendant quelques instants la vie du plus honnête homme; avec beaucoup d'adresse un criminel peut éloigner de lui les soupçons et les preuves de ses crimes. Une vie entière est toujours le plus sûr témoignage pour et contre un accusé; c'est donc ma vie entière que j'oppose aux accusateurs qui me poursuivent; elle a été assez publique pour être connue.

« J'étais voué à l'étude des lois au commencement de cette révolution qui devait fonder la liberté du peuple français; elle changea la destination de ma vie;

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je la vouai aux armes. Je n'allai pas me placer parmi les soldats de la liberté par ambition; j'embrassai l'état militaire par respect pour les droits de la nation. Je devins gurrricr parce qtie j'éluis citoyen. Je portai ce caractère sous les drapeaux, je l'y ai toujours conservé. Plus j'aimais la liberté, plus je fus soumis h tu discipline. J'avançai assez rapidement, mais toujours de grade en grade et sans jamais en franchir aucun; toujours en servant la patrie, jamais en flattant les comités. Parvenu au commandement en chef, lorsque la victoire nous faisjit avancer au milieu des nations «nnemies, je ne m'appliquai pas moins & leur faire respecter le caractère du pi'uple français qu'à leur faire redouter ses armes. La guerre sous mes ordres ne fui un fléau que sur le champ de bataille; plus d'unt fois les nalionset les puissances ennemies m'ont rendu ce témoignage, et celte conduite je la croyais aussi propre que nos victoires à faire des conquêtes à la France ! » 11 rappela ensuite sa disgr^lce après le 18 fructidor « pour avoir été trop lent à dénoncer un homme dans letiuel il ne pouvait voir qu'un frère d'armes jusqu'au moment où il serait convaincu par l'évidence des preuves, • sa constance à servir dans des postes roliordonnés, et comment ■ reporté au com mandemeal un chef par les revers de nos armes, il fut en qu^ui sorte renommé général pnr nos mnlkeun; » il rsppelll son refus de s'emparer du pouvoir avec Sieyès, « se croyant fait pour commander aux armées ol ne voulant pas commander à la flépolilique, » sa coopération imprévoyante, mais à coup lùr désintéressée au 18 lirumaîre, ses services si éclatants dans la campagne d'Ulm et de Holieidiuden, et enSn son retour

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