LE CAMP DE BOULOGNE. S
peu largement les faveurs du hasard, le projet semblait d'uue exécution simple et facile; examiné en détail dans toutes les phases successives de son accomplissement et avec le sang-froid de l'analyse, il semblait la gageure la plus folle qui eût jamais tenté la fantaisie d'un joueur. Cette innombrable flottille avait un premier inconvénient^ c'était celui de ne pouvoir supporter une grosse mer. Les bateaux p^ats chaviraient au premier coup de vent; encombrés de soldats comme ils devaient l'être, il eût sufO d'une mer quelque peu houleuse pour les mettre en péril. Il fallait donc compter sur un calme absolu pendant au moins deux ou trois jours, car, ainsi que Texpérience ne tarda pas à le révéler, la flottille ne pouvait appareiller dans une seule marée. Napoléon, lui-même, en fait l'aveu formel en maint endroit de sa correspondance, particulièrement dans une lettre à Decrès*, où il reconnaît en outre que depuis que les Anglais ont fait cette découverte, la flottille ne leur inspire plus aucune crainte. Le temps de calme ne nous préservait pas d'inconvénients d'une autre nature, qui n'étaient guère moins graves. S'il levait l'obstacle résultant du vent, il ne parait pas au danger que créent ces courants qui rendent si difficile la navigation de la Manche. La mer qui s'engouffre dans cet étroit passage, à chaque marée montante ou descendante, est en effet une des plus tourmentées que l'on connaisse, par suite de l'espace insuffisant qui lui ei^t laissé et de l'inégalité de ces côtes si profondément déchirées. La force de ces courants produisait sur nos embarcations
l A la date du S septembre 1805.
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(les dérivations auxquelles on ne pouvait remédier ni par la yoilure devenue inutile en temps de calme et d'ailleurs trop légère eu égard à la masse qu'elle avait à mouvoir, ni par le maniement des rames, qui sont tout à fiut insuffisantes à elles seules, pour sur* monter les courants. Cen'estpastout; ces dérivations inévitables, qui nous eiposaient à débarquer très-loin du point d'attaque désigné, devaient avoir pour effet infaillible de diviser la flottille, et de la pousser à l'ennemi dans un état désastreux de dispersion. Nos em* barcations devaient couvrir un espace de plusieurs lieues; or, non-seulement la force des courants était sujette à varier sur un tel espace et devait s'y faire sentir inégalement, mais elle devait avoir une action très-diverse sur des bâtiments dont les uns pouvaient lutter contre elle, tandis que les autres étaient hors d*étatde lui résister; elle devait, en un mot, produire autant d'espèces de dérivations qu'il y avait de dimensions différentes dans la flottille, qui en comptait au minimum cinq ou six. On conçoit le désordre qui devait en résulter dans sa marche, surtout si l'on tient compte de l'inexpérience de nos marins et de l'encombrement produit par ce gigantesque chargement; et pourtant toute l'entreprise était échafaudée sur l'hypothèse d'un débarquement opéré sur un seul point. On a rappelé avec raison, à ce sujet, la dis-^ persion qu'avaient subie, en 1801, les divisions de Nelson, lors de sa tentative pour incendier noire première flottille, et cependant ces divisions étaient composées de bateaux à quille infiniment plus résistants que des bateaux plats ; elles étaient montées nar les plus habiles marins du monde entier; files