Discours de Grenvilla
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il paraissait plus grand encore dans le péril public si fatal aux médiocrités; et tous les regards le cherchaient à la place où il avait coutume de s'asseoir. Mais il avait eu la générosité d'épargner sa présence à ce ministère ébranlé. Addington et ses amis expiaient durement des torts après tout fort excusables, car leur désir de maintenir la paix n*était point un sentiment dont ils eussent à rougir et l'on ne pouvait contester leur droiture et leurs excellentes intentions. Lord Hawkesbury, Lord Pelham, et Addington lui-même défendirent le cabinet : ils s'attachèrent moins à nier la légitimité de ces griefs qu'à montrer le danger d'une rupture dans l'état d'isolement où se trouvait leur pays. L'Angleterre ne pouvait pas faire la guerre pour des affaires continentales, si le continent lui-même refusait de s'en mêler ; observation assez juste et qui avait trait aux efforts inutiles que leur diplomatie, et particulièrement leur agent M. Moore, venait de faire pour décider l'Autriche et la Russie à prendre parti pour la Suisse; ils avouèrent néanmoins que tout en conservant la paix, il fallait se tenir en garde contre des éventualités de rupture devenues possibles.
Un seul orateur influent avait pris h défense de la paix, sinon du ministère ; il est vrai que cet orateur valait toute une armée, c'était Charles Fox. Esprit généreux, très-étendu, d'une admirable variété de connaissances et d'aptitudes, d'une culture exquise, âme grande et ouverte à toutes les nobles impressions, Fox avait, dès le début de la guerre entre l'Angleterre et la France, soutenu la cause de la Révolution française contre les haines aveugles du parti Tory. Même à l'époque de la Terreur, il avait persisté à défendre
cette causfi tout en déplorant les excès qui la souillaient; il lui était resté inviolablement fidèle à travers toutes les étranges métamorphoses qu'elle avait sables ; et aiyourd'bui, malgré les démentis que lui donnaient les événements^ malgré les avertissements et la défection deplusieurs de ses amis qui, commeShéridan^ venaient de reconnaître publiquement leur erreur, il s'obstinait, par la plus singulière illusion d'optique, à voir la Révolution dans Bonaparte. Tout récemment, vers la fin de juillet 1802, il était venu en France comme beaucoup d'Anglais de distinction*. Le Premier Consul, souvent désobligeant pour les étrangers qui lui étaient présentés, à tel point qu'on l'avait entendu adresser a Erskine cette question presque impertinente : < Êtes-vous légiste^ monsieur Erskine? > s*était au contraire attaché à plaire au puissant chef des Wliigs ; il avait déployé pour lui les grâces insinuantes de sa bonhomie italienne. Fox avait pourtant éprouvé quelques mécomptes en voyant fonctionner de près ce prétendu gouvernement républicain ; mais il les avait gardés pour lui, car il lui len coûtait trop de renoncer à ses illusions : on n'a pas une seule lettre de lui qui soit relative à son séjour à Paris. Il avait entrevu la haine profonde que Bona* parte portait à l'Angleterre, le peu de discernemesA avec lequel il la jugeait; il s'était vainement efforcé de
1. M. Thiers fait un récit tiès-intéressant du voyage de 9k & Paris en 1801. On voit par la correspondance de Fox, comzae par celle de Uifayette, que Fox ne quitta l'Angleterre que dans les derniers jours de juillet 1802. Le ^onitettr ne mentionne sa présentation au Premier Gimsul qu'à la date du t aeptanibre cte la méa» année.
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le faire revenir de ses préventioDs réelles ou affectées au sujet de la complicité supposée de Pitt avec les auteurs de la machine infernale, supposition tellement absurde aux yeux de quiconque avait la moindre idée du vrai caractère de cette âme hautaine et stoïque.
Malgré toutes ces déceptions, Fox avait persisté & se faire l'avocat de la France, en devenant toutefois beaucoup moins prodigue de louanges à l'adresse du gouvernement consulaire. U s'efforça d'établir dans son discours, que tous les changements dont on ^ plai^ gnait étaient nécessairement impliqués dans ceux qui avaient eu lieu pendant les négociations et que par suite on avait perdu le droit de s'y opposer. Personne, ajoutait-il, ne voyait avec plus de regret que lui les agrandissements de la France, mais ces agrandissements étaient pour la plupart antérieurs au traité d'Amiens, et ils n'étaient pas encore de nature à justifier une guerre. Tout son discours, véhément, chaleU' reux, mais planant à dessein dans la région des généralités, laissait trop voir l'intention d'éluder un examen précis et rigoureux des faits. Au reste ce grand orateur, dont r&me iSympathique, le caractère facâle jusqu'au laisser aller avaient gardé toutes les illusions philanthropiques du dix- huitième siècle dans une époque si différente quoique ai rapprochée, était peu propre à diriger les hommes^ parcequ'il les connaissaitmal; il était plus homme de «plaisir et d'imagination que d'action, il manquait de suite et ée consistance; et ses belles facultés étaient plutôt littéraires que politiques. Sa correspondance est remplie de citations empruntées aux poètes de l'antiquité. La vue d'une belle œuvre d'art, la lecture d'un de ses chers classiques
grecs lui faisaient oublier en un instant les débats qui l'avaient le plus passionné; tandis que son grand rival agissant jusque dans le repos, l'esprit absorbé par une pensée unique, les yeux incessamment fixés sur le vaste théâtre où s'agitent les nations, n'en perdant pas une scène, pas un mouvement, pas un signe, était avec moins d'éclat et moins de séduction, mais avec incomparablement plus de force, la personnification même de Tesprit politique. Il n'y avait au fond dans les arguments de Fox qu'un parti pris d'optimisme de plus en plus difficile à soutenir. Y avait-il, ouiounon, dans les derniers actes de Bonaparte une entreprise formée contre l'indépendance des nations européennes? toute la question était là, et Fox qui contestait le fait à la tribune n'était pas éloigné de Tavouer dans sa correspondance privée : « Peut-être, écrivait-il à Ch. Grey peu de temps après son discours, peut-être pourrai-je aller jusqu'à convenir avec vous que l'affaire de la Suisse est une juste came de guerre; mais vous conviendrez avec moi que ce n'est là qu'un prétexte bas et hypocrite qui n'en impose à personne, et que notre victoire aurait pour résultat l'acquisition de Malte, du Gap, de Gochin, toute autre chose en un mot que l'indépendance delà Suisse*. » On voit par là qu'il contestait moins la légitimité de la guerre que la droiture des intentions de ceux qui voulaient la faire.
Le discours de Fox eut un grand succès de tribune, mais il fut peu goûté par le public. Il écrivait luimême à son neveui vers la même époque, qu'on Tac-