‹ Histoire de Napoléon IerChapitre 109 sur 112 · Mémoires de Miot de Meiilo · texte numérisé non relu

Mémoires de Miot de Meiilo

le pressentiment de toutes les horreurs d'un mariage forcé!... J^endant le cours de cette union qui a fait le malheur de leur vie, les deux époux ont séjourné ensemble un espace de temps d'à peine quatre mois P » Bonaparte était alors dans toute la force de l'âge, et sa constitution toujours robuste sous de frêles apparences, mais longtemps comme enfiévrée par un mal contracté dès le siège de Toulon, avait enfin triomphé de cette infirmité grâce à Thabileté de Gorvisart. Ses facultés loin d'être écrasées par le fardeau d'un pouvoir si étendu, y avaient trouvé un stimulant qui avait doublé leur puissance et surtout accru leur activité au point de la rendre effrayante. Ce besoin d'agir à tout prix, d'agir sans trêve et sans relâche, qui le poursuivait jour et nuit, qui l'éveillait en sursaut au milieu de son sommeil, éts^it dès lors le trait le plus marquant de sa nature et devenait dangereux pour lui par le caractère de précipitation qu'il imprimait à toutes ses œuvres et par la multiplicité des aventures dans lesquelles il le jetait. Il y avait là tous les symptômes d'une manie d'homme de génie, mais d'une manie farouche, incurable, et d'autant plus terrible que rien ne pouvait l'en distraire, car Bonaparte avait peu de goût pour les plaisirs, même pour ceux de l'esprit. Ce redout'ible travers était servi par une puissance de travail prodigieuse et par une rapidité de conception qu'aucun autre homme peut-être n'a possédée au même degré. Avec cela un don extraordinaire pour manier les hommes, remuer les passions.

1. Documents historiques sur le gouvernement de la BoUande par Louis Bonaparte.

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inspirer aux autres des sentiments qu'il n'éprouvait pas lui-même. Ce pouvoir qui tenait de la iascination, il en était en partie redevable à la force de calcul et de dissimulation dont il était seul armé au milieu du peuple le plus inconsistant et le plus irréQéchi de la terre, le plus incapable d'un dessein suivi, et, avec tout son esprit, le plus prompt à prendre le change et à se* laisser tromper, non pas faute de pénétration mais faute de suite dans les idées ; peuple d'autant moins fait d'ailleurs pour deviner un Bonaparte qu'il ne retrouvait en lui aucun trait de notre vieux type national chez qui la duplicité même était toujours alliée à une certaine noblesse et à la générosité chevaleresque, témoin Henri IV si populaire en France. Tout était étranger en lui, son origine, ses manières de voir et de sentir, son caractère si différent de celui de ses contemporains tous dominés par des passions et des idées générales qui n'avaient aucune prise sur lui. Aussi est- il resté pour la plupart d'entre eux une indéchiffrable énigdae. Une génération issue du dixhuitième siècle ne pouvait rien comprendre à ce contemporain de César Borgia. De là les illusions, les méprises dont il a été l'objet de son vivant; de là l'inconcevable aberration des jugements qu'on a portés sur lui après sa mort. On a vu des hommes de beaucoup d'esprit passer vingt ans de leur vie à étudier ce caractère et comprendre aussi peu ses ressorts et ses mobiles que s'ils avaient eu à juger un Pharaon de la vingtième dynastie. On ne le reconnaît plus sous le masque débonnaire et bourgeois qu'ils ont placé sur son fin et dur visage d'airain. Sa personnalité gagne sans doute à ce travestissement n. 42

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au point de vue de la morale, mais elle y perd înfiBiment au point éer vue de Fart. On ôte ainsi à crtte physionomie tous ses côtés originaux et profonds pour lui donner Je ne sars quoi de médiocre et d'affadi qui en diminue singulièrement la grandeur perverse; et sans parier des droits trop mécdnmis de la vérité, il y a quelque chose d'humiliant pour des esprits libres dans cette éternelle duperie, à demi volontaire.

Quelque merveilleuses que fussent les aptitudes de cet étonnant génie, il leur manquait toutefois un compiément sans lequel les plus admirables facultés n'aboutissent qu'à une action désordonnée, c'était la mesure, ce grand régulateur d&Fintelligence humaine, cette harmonie supérieure qui fait qu'on se maîtrise et qu'on se domine soi-même, chose surtout indispensable pour gouverner les autres, la mesure, le don le plus divin que le ciel ait départi à l'homme. On avait déjà pu le reconnaître à des signes certains, ce prodigieux esprit manquait d'^équilibre. Il avait une tendance irréfrénable à se laisser sans cesse emporter au delà des limites du vrai, du raisonnable, du possible. De succès en succès il était arrivé à llnstant le plus critique de sa carrière; il y était arrivé avec une rapidité vertigineuse, en tendant les ressorts jusqu'àles rompre, en faisant violence aux choses et aux hommes, en surmenant sa fortune; mais enfin il était encore temps pour lui de s'arrêter sur la pente, de se reprendre, de se modérer, de revenir à une politique plus sûre et plus sensée. Les deux chemins étaient encore ouverts devant lui : entre celui qui lui offrait une carrière stable et aplanie, ef celui qui l'attirait vers l'abtme à la poursuite à^x^e grandeur extrava*

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gante, il ne tenait qu'à lui de choisir, et ce choix définitif, irrévocable, allait dépendre de sa conduite avec l'Angleterre.

Peut-être est-ce à un vague sentiment de k gravité de cette détermination qu'on doit attribuer l'espèce de silence formidable qui succéda au dialogue déjà menaçant et irrité que Bonaparte avait engagé avec la diplomatie anglaise. Quoi qu'il en soit, <;ette trêve fut de bien courte durée; Vers la fin de janvier 1803, Talleyrand, poussé par le Premier Consul, interpellait de nouveau Lord Whitworth au sujet des attaques de la presse anglaise, plainte qui prenait un caractère agressif par le seul fait de son insistance. Lord Whitworth se contenta de répondre cette fois que la violence de ces attaques était au moins égalée par celle de la presse française, et comme Talleyrand niait ce feit avec la froide et imperturbable effronterie qui le caractérisait, le diplomate anglais lui répliqua que pour le constater il suffisait d'ouvrir un journal français le premier venu, ce qui était vrai ^ Talleyrand insista ensuite pour que le cabinet anglais expliquât ses intentions au sujet de Malte. Malgré tous ses griefs contre nous^ malgré ses' motifs de défiance et de mécontentement, ce gouvernement était encore disposé à évacuer Malte aussitôt que le lui permettrait la Feconstitution de l'Ordre et l'acquiescement 4e la Russie aux conditions du traité; mais trods jours après l'entrevue de Talle]^rand avec Whitworth^ survint un événement qui changea du tout au tout ses dispositions* Le Moniteur venait de publier^ le 30 jan-

JU Lord Whit^«orth à Hftwkeaburx^ 27 janvier ];863.

vier, le rapport de Sébastiani au sujet de la mission que le Premier Consul lui ayait confiée en Orient.

Ce rapport rempli d'imputations injurieuses contre l'Angleterre et contre son armée, était une sorte d'évaluation très-claire et très-complète des ressources et des éléments de tout genre que TOrient offrait pour une seconde conquête de l'Egypte. Il occupait huit colonnes du Moniteur. Dispositions des populations à notre égard, état des ports, des arsenaux, des fortifications, des places fortes, des ponts, et même des poudrières^ situation économique du pays, sentiments des cheiks à l'égard de la France, assurances et promesses du Premier Consul, rien ne manquait au tableau. Il n'était %pas une ligne de ce rapport qui n'impliquât l'intention de recommencer l'expédition d'Egypte. Sébastiani allait jusqu'à insinuer que le général Stuart avait voulu le faire assassiner, parce qu'en présence de ses menées le général avait communiqué au Pacha une ancienne proclamation de Bonaparte en complète contradiction avec les sentiments qu'il s'attribuait aujourd'hui. «Je fus indigné, disait-il à ce sujet,* qu'un militaire d'une des nations les plus policées de l'Europe se dégradât au point de chercher à faire assassiner par de pareils moyens. » Il donnait le chiffre exact des forces anglaises et leur état nominatif; il y joignait celui des forces turques; il évaluait cette double armée à un peu plus de seize mille hommes et après avoir assuré que «ce n'était pas là une armée mais un ramassis d'hommes mal armés, sans discipline, usés par les excès de débauche » ; il disait en forme de conclusion : « Six milU

français suffiraient aujourd'hui pour reconquérir VÉ* gypte!»

Telle est la pièce que depuis ce teraps-là on est convenu chez nous d'appeler le rapport commercial de Sébastiani. Ce manifeste menaçant, publié dansunmo< ment où les deux nations étaient profondément irritées Tune contre l'autre, eut le retentissement d'un cri de guerre. Il produisit sur le peuple anglais tout entier un effet extraordinaire, et le ministère Addingt-on entraîné par le sentiment public, renonça dès lors et résolument à son système de paix à tout prix. On lui demandait des explications, et il en réclama lui-même au sujet de cette, publication si provoquante et si insolite. Il ne chercha plus à s'excuser de n'avoir pas encore évacué Malte. C'était au gouvernement français à dire lui-même pourquoi il n'évacuait ni la Hollande, ni le Piémont, ni la Suisse. Le traité d'Amiens avait pour base Tétat des possessions de chaque pays au moment où on l'avait signé; il était fondé sur le principe des compensations et tout accroissement de territoire d'une part en impliquait un aussi de l'autre*.

Le Premier Cqnsul aurait pu juger d'après ce changement de ton significatif qu'en s'efforçant d'intimider il atteignait un but tout contraire. Cependant il n'y avait point renoncé ; mais il résolut d'y joindre le langage de la persuasion et voulut avoir avec lord Whitworth une entrevue personnelle, dans laquelle il emploierait pour le convaincre toute la puissance et toute la séduction de son esprit. Il fit venir l'ambassadeur aux Tuileries dans la soirée du 18 février, le reçut ^vec

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