Moniteur da 12 et du 23 février
70 HISTOIRE DE KAPOLÉON I».
gner le plus d'alliés qu'on pourrait parmi les puissances neutres, ou de détacher de la coalition celles qui semblaient hésiter, soit mécontentement, soit lassitude. Bonaparte espéra un instant atteindre ce double but au moyen de la Prusse. Dès les premiers jours du consulat provisoire, il avait envoyé à Berlin son aide de camp Duroc, le plus diplomate de ses officiers. La neutralité de la Prusse nous avait remiu de grands services dans un temps où toute l'Europe était armée contre nous ; on s'efforça de la décider à une alliance en faisant briller à ses yeux la possession des villes anséatiques, sur lesquelles, il est vrai, nous n'avions pas même le droit de conquête; mais ce n'était pas là une difficulté. Duroc réussit beaucoup à Berlin par sa tenue, son tact et son esprit de conduite, mais il ne parvint pas à gagner le jeune roi aux projets du Consul, et Beurnonville y échoua comme lui. La Prusse, toutefois, flattée du rôle d'arbitre et de modérateur qu'elle entrevoyait dans l'avenir, heureuse de voir les grandes puissances se ruiner en hommes et en argent pendant qu'elle-même se fortifiait, interposa volontiers ses bons offices pour rattacher à son propre système de neutralité les petits États de l'Allemagne, et pour détacher de la coalition l'empereur Paul V'. On pouvait espérer avoir facilement raison de cet esprit fantasque et changeant, dont la générosité native avait été pervertie par la folie du despotisme. Mécontent de l'Autriche parce qu'il lui attribuait la défaite de SuwaroMr et qu'elle refusait de rétablir sur leurs trônes les princes italiens, Paul était plus mécontent encore de l'Angleterre parce qu'elle refusait de s'engager à rendre Malte,
en ce moment sur lé point de capituler, aux chevaliers de rOrdre hospitalier dont il s'était fait élire le grand maître.
Plus la guerre devenait inévitable, plus il était urgent d'en finir avec les difficultés intérieures. Cette nécessité de la guerre, imposée à la France au milieu de cette crise de transformation par Tavénement de l'homme qui était la perscHinification même de l'esprit de conquête , pesa durement sur l'avenir de notre pays. On élaborait alors les plans de réorganisation administrative ; ils furent tous conçus en vue de la situation extrême que nous traversions, ou du moins ils lui empruntèrent la force de persuasion dont ils avaient besoin, car malgré l'omnipotence de leur auteur ils n'auraient jamais été acceptés, sans les craintes que cette situation inspirait. Inspirés par ces appréhensions, et faits pour une heure de crise, ils ne réunirent jamais les conditions qu'exigeait une époque pacifique et régulière. Cette extrémité ne fut pas moins funeste aux populations égarées que Tinsunection vendéenne avait soulevées. La France entière se trouvant transformée en un vaste camp, elles furent traitées avec l'impitoyable rigueur des usages militaires, et bientôt la nation ne fut plus qu'une armée conduite par une main de fer.
Une trêve momentanée s'était établie d'un commun accord, dans les départements insurgés, pendant les négociations entamées par MM. d'Andigné et Hyde de Neuville avec le Premier Consul. -Mais ces deux chefs ne tardèrent pas à s'apercevoir combien étaient vaines en espérances de restauration qu'ils avaient fondées
sur lui, et ron sut bientôt par eux qu'il fallait choisir entre une absolue soumission ou une guerre à outrance. Une proclamation habilement rédigée vint à propos pour notifier aux habitants des provinces de rOuest, les dispositions clémentes du Premier Consul. Bonaparte était déterminé à écraser les insurgés d'un seul coup, mais il voulait d'abord mettre les torts de leur côté. Il repoussait donc comme injuste et cruelle la politique suivie jusque-là envers eux; il rappelait qu'il avait de lui-même abrogé la loi des étages et celle de l'emprunt forcé ; il promettait une complète amnistie au repentir, une entière liberté au culte ; mais il frapperait impitoyablement quiconque oserait encore résister. Le passage le plus significatif le ce manifeste était un appel adressé au clergé, que déjà Bonaparte avait résolu de gagner à tout prix à l'intérêt de sa domination : « Les ministres d'un Dieu de paix seront les premiers moteurs de la réconciliation et de la concorde ; qu'ils parlent aux cœurs le langage qu'ils apprirent à l'école de leur maître 1 Qu'ils aillent dans les temples, qui se rouvrent pour eux, offrir avec leurs concitoyens le sacrifice qui expiera le crime de la guerre et le sang qu'elle a fait verser! (28 décembre 1799.) *
Déjà cet appel avait été entendu et compris. L'abbé Dernier, curé de Saint-Laud, qui avait le plus contribué en Vendée à donner à la cause royaliste l'appoint du fanatisme religieux, le même que plusieurs années auparavant Charette désignait comme un traître, esprit calculateur, très-détaché au fond des passions auxquelles il avait su donner une si terrible impulsion^ voyant au pouvoir un homme tout disposé à transiger
avec les influences cléricales, et même prêt à leur rendre une partie de leurs anciens privilèges, à condition de recevoir en retour une réciprocité de bons services, n'hésita pas à accepter le marché en ce qui concernait la Vendée. Il aspira dès lors à devenh* le principal entremetteur d*une comp lète réconciliation entre l'Église et FÉtat. L'abbé Bemier ne faisait en cela que traduire fidèlement, en le devançant quelque peu, le sentiment presque unanime du clergé de France. Jusque-là fervent royaliste, le clergé faisait aujourd'hui défection avec la facilité ordinaire de cette corporation, pour qui la politique n'est pas une question de principes, mais une affaire d'intérêt où elle ne cherche que son propre avantage. L'église catholique ne connaît en cette matière ni droit ni devoir; elle ne professe pour toute doctrine qu'un vague précepte de soumission aux pouvoirs établis qui permet indifféremment ou de tendre la main à l'insurrection vendéenne, ou de courber le genou devant le 18 brumaire. Le clergé fut aussi prompt à reconnaître le parti qu'il pouvait tirer des dispositions de Bonaparte, que celui-ci le fut à convoiter et à saisir ce précieux instrument. En même temps que l'un saluait dans ses adresses le 18 brumaire comme « une journée à jamais mémorable dans les fastes .de l'histoire, méditée par le génie, exécutée par la sagesse et l'héroïsme, prélude de la justice universelle *, » l'autre ordonnait à tous ses agents de faire distribuer et placarder partout l'arrêté relatif aux honneurs funèbres accordés au pape Pie YL De ces dispositions réci-
1. Adresse des prêtres du Doubs^ de la Haute-SaÔDe et du Jura.
proques devait bientôt nialtre un pacte qui fut le concordat.
L'influence de Bernier et Tépuisement de la Vendée proprement dite qui, pendant plusieurs années, avait seule porté tout le poids de la guerre, amenèrent promptement la soumission de ce département. Ses deux chefs, MM. d'Autichamp et de Châtillon, signèrent la paix avec le général Hédouville, l'un le 18 et l'autre le 20 janvier 1800; et à la seule condition de déposer les armes ils obtinrent la radiation de leurs principaux officiers de la liste des émigrés. Mais en Bretagne et en Normandie, où le pays avait moins souffert, où les chouans se trouvaient en communication constante avec les vaisseaux anglais et recevaient d'eux des secours de tout genre, où enfin commandaient deux chefs pleins d'énergie et d'intelligence, le comte Louis de Frotté et l'indomptable Georges Cadoudal, les offres du Premier Cionsul n'aboutirent qu'à d'inutilçs pourparlers. Déjà, en prévision de cette résistance, il avait fait concentrer autour d'eux des forces écrasantes. Pendant les négociations même il avait mis à la disposition d'Hédouville près de soixante mille hommes, tirés pour la plupart de l'armée victorieuse de Hollande. Et dès le 5 janvier, reconnaissant avec sa vue perçante qu'on cherchait à traîner les choses en longueur pour gagner du temps, il faisait écrire à Hédouville d'agir sur-le-champ, et d'a^r comme en pays ennemi, c'est-à-dire d'être impitoyable :
« La mesure d'avoir des conseils militaires i la suite des colonnes est inutile. Les consuls pensent que les généraux doivent faire fusiller sur-le-champ les
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principaux rebelles pris les armes à la main. ..Le gouvernement vous soutiendra, mais on jugera en militaire vos actions militaires; elles seront examinées par un homme qui a Thabitude des mesures rigoureuses et énergiques et qui est accoutumé à triompher dans toutes les occasions. Quelque rosés que soient les chouans , ils ne le sont pas autant que les Arabes du désert. Le Premier Consul croit que ce serait donner un exemple salutaire que de brûler deux ou trois grosses communes choisies parmi celles qui se comporteront le plus mal (5 janvier 1800). »
Ainsi c'étaient les traitements dont il avait usé envers les Arabes du désert qui devaient être employés envers les Français révoltés contre son autorité. Et ce n'étaient point là dans sa bouche de vaines mena::es. Le Moniteur les avait devancées en annonçant « l'abandon, à l'armée et aux gens fidèles du pays, de tous les biens de ceux qui auraient pris les armes, jusqu'à ce que le pays se trouvât entièrement soumis et peuplé de propriétaires intéressés au maintien de la République (Moniteur du 24 décembre); » mesure auprès de laquelle la loi des otages , tant exploitée contre le Directoire, pouvait passer pour une inspiration de clémence. Des arrêtés relatifs à la mise hors la loi et à la mise en état de siège de ces départements vinrent compléter cette répression impitoyable. Des ordres dans le même sens furent expédiés aux généraux de tout rang qui commandaient en Bretagne et en Normandie; Bonaparte les stimulait, les pressait avec une impatience et une irritation qui semblaient croître d'heure en heure. Il voulait terrifler et comme anéantir d'épouvante les popula-
tiens qui avaient osé méconnaître et l»raver sa force Les insurgés avec lesquels il venait de traiter d'égal à égal n'étaient plus que « des brigands qui devaient périr par le fer. Que nulle part ils ne trouvent d'asile contre le soldat qui va les poursuivre ! et s'il était des traîtres qui osassent les recevoir et les défendre, qu'ils périssent avec euxl » (Proclamation du il janvier.) Le général Hédouville, ancien ami et compagnon d'armes de Hoche , esprit sage et modéré, fidèle aux traditions de ce grand citoyen qui avait su pacifier une première fois la Vendée, en restant juste et ma gnanime jusqu'au bout, ne parut pas propre aux fonctions d'exterminateur qu'on avait voulu lui imposer, et fut remplacé, comme « n'ayant pas assez d'énergie *, » par Brune, dont les liaisons avec le parti terroriste semblaient mieux garantir l'inflexibilité. Les opérations commencèrent sur tous les points à la fois et furent conduites avec un ensemble que la supériorité du nombre rendait irrésistible. Quelles que fussent leur ardeur et leur habileté, les chefs royalistes étaient hors d'état de résister aux forces qu'on avait réunies contre eux. Les combats qu'ils soutinrent avec leurs bandes indisciplinées contre des soldats éprouvés ressemblèrent plus à des exécutions militaires qu'à des batailles régulières. Bourmont,échappé à grand'peine au massacre de ses^paysans, fit le premier sa soumission. Peu de jours après, Georges, cerné par plusieurs colonnes de Brune, à Grandchamp en Bretagne , fut battu à deux reprises diflérentes et se vit à son tour réduit à déposer les armes.