I. Bonaparte à Brune, lettre du 14 janvier
De tous les chefs de rinsurrection, le plus entreprenant^ le plus hardi et le plus brillant était le comte Louis de Frotté, qui tenait la campagne dans la Basse Normandie. Animé d'une infatigable énergie, plein de ressources, d'activité, d'ambition, il avait montré dans cette lutte les qualités d'un chef de parti plus encore que celles d'un chef de partisans. Loin de partager les folles illusions que quelques royalistes s'étaient faites au sujet de Bonaparte, il avait compris qu'aucun homme n'était plus dangereux pour la cause des Bourbons, il avait contribué- plus que personne à faire repousser ses ouvertures, et le prenant à partie dans une de ses proclamations, il s'était attaché à le ridiculiser et à le flétrir; il l'avait peint pâlissant devant les députés qu'il voulait chasser et tombant en défaillance dans les bras de ses grenadiers. Pour tous ces motifs, le Premier Consul avait conçu contre lui une haine violente qu'on a bien vainement cherché à nier, car elle éclate dans toutes ses lettres aux divers généraux. C'est contre Frotté qu'il montre le plus d'animosité, contre lui que ses lieutenants doivent réunir les plus grands moyens de destruction : « Qu'ils ne se donnent aucun repos jusqu'à ce qu'ils aient anéanti les rassemblements de Frotté! (à^Lefebvre, 22 janvier.) » « Envoyez d'ici un officier qui ne revienne qu'avec la nouvelle de la mort ou de la prise de Frotté (au même, 10 février). » Il va plus loin encore avec le général Gardanne : « Mettez des colonnes à la poursuite de tous les brigands. Vous pouvez promettre mille louis à ceux qui tueront ou prendront Frotté^ et cent louis pour les autres individus ci-dessus nommés. Il faut qu'au plus tard au iO ventôse aucun de ces hommes
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n'existe plus (il février). » On voit par là que ce n'était point par figure qu'il avait rappelé à Hédouville sa façon d'agir avec les Arabes: il mettait à prix la tête de Frotté comme il avait fait de celle de Mourad- Bey; et ces procédés barbares, depuis si longtemps proscrits par les nations civilisées, lui paraissaient légitimes et naturels du moment où ils étaient employés à son profit, Il ne songeait pas qu'il suggérait ainsi à ses adversaires l'idée de letourner contre lui cette arme dangereuse.
Harcelé sans relâche par les généraux Guidai et Chambarlhac, abandonné de ses soldats épuisés et ne pouvant plus compter sur aucun secours de l'Angleterre qui avait été forcée de renoncer à ses projets sur Brest, Frotté demanda à traiter. Instruit de ses dispositions, le Premier Consul écrivit au général Guidai d'exiger que Frotté se rendit à discrétion : « Dans ce cas , disait-il, il pourrait compter sur la générosité du gouvernement^ qui veut oublier le passé et rallier tous les Français {i4 février). » Encouragé par ces assurances, Frotté se présenta à la demeure du général avec un sauf-conduft signé de lui; il se remit ainsi lui-même en ses mains; mais il fut aussitôt arrêté. De nouvelles instructions arrivèrent de Paris. Il fut jugé le 47 février et fusillé le lendemain avec six de ses amis arrêtés en même temps que lui. La commission chargée de cette exécution eut l'indignité de lui imputer à trahison une lettre dans laquelle il conseillait à ses soldats de se soumettre, mais de garder leurs armes. Cette lettre, qui fut publiée par le Moniteur y était du 12 février et antérieure par conséquent à la soumission de Frotté.
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De nombreuses démarches avaient été faites auprès du Premier Consul en faveur de Frotté. Il feigoit de 5e rendre à ces instances et accorda une suspension de procédure qui était une grâce déguisée. Mais au moment où il semblait céder à ce mouvement d'humanité il écrivait à Brune : « Dans le moment actuel^ Frotté doit être fusillé. » Et ce jour même, en effet, c'est-à-dire le 48 février 4800, avait lieu l'exécution de ce chef intrépide. Ce mot réfute suffisamment ceux qui ont attribué à Pouché les instructions qui firent tomber cette tête. Bonaparte avait fait grâce , mais en accordant cet acte de clémence aux supplications de ses amis il savait déjà qu'il était trop tard. Celui qui venait de refuser aux larmes de Joséphine la grâce d'un enfant de dix-huit ans, le jeune comte de Toustaint saisi et fusillé à Paris, n'était pas homme à épargner une vie dans laquelle il avait reconnu un obstacle pour sa politique.
Les provinces de l'Ouest étaient désormais hors d'état de fournir de nouveaux aliments à la guerre civile. Bonaparte consolida sa victoire en faisant enrôler de force dans l'armée tous les chouans en état de servir, et en incorporant quelques centaines des plus dangereux d'entre eux dans les troupes destinées à Saint-Domingue, où c'était de» lors l'usage d'envoyer les hommes dont on voulait se débarrasser (lettre à Gardanne, 20 février). Frappé de l'énergie et du fanatisme que quelques-uns des chefs avaient déployés dans cette guerre, il conçut l'idée d'utiliser aa proBt de son pouvoir de si précieux auxiliaires et fit venir à Paris les principaux d'entre eux, dans Tespoir de les entraîner par l'ascendant de son génie
et le prestige de sa fortune : calcul d'un esprit étranger à l'intelligence des forces morales, car en séduisant ces hommes au prix d'une telle apostasie, il ne pouvait que briser en eux le ressort du caractère et tarir la source où s'était trempé leur dévouement. C'est ainsi qu'il gagna Bourmont, conquête qui devait lui coûter cher aux champs de Waterloo I Mais toutes ses séductions échouèrent auprès de Georges, aux yeux de qui, pendant un long entretien, il fit en vain briller les plus irrésistibles tentations. Georges écouta ses propositions avec un flegme imperturbable, et lorsqu'il se fut convaincu qu'il n'avait rien à espérer pour sa cause, rompit l'entrevue et se hâta de partir pour l'Angleterre.
Une fois ce grave danger écarté, le Premier Consul put se livrer tout entier à ses préparatifs de guerre et à l'achèvement de l'organisation intérieure. De tous ses embarras, le plus sérieux peut-être était la pénurie du Trésor. Dès le lendemain du 18 brumaire il avait appelé au ministère des finances Gaudin, administrateur sans grandes vues, mais plein de zèle, d'expérience et de probité : « Nous avons grand besoin de votre secours, lui dit-il, et j'y compte. Allons, prêtez serment, nous sommes pressés*.' » Aucun soin n'était en eflet plus pressant. Une somme de 137 000 francs était à ce moment tout ce que le Trésor possédait en numéraire*. Gaudin eut le mérite de comprendre que l'innovation la plus utile qu'il put introduire dans une administration discréditée par de désastreux expédients était d'y apporter de Tordre