Mémoires de Marmont
Mais cet expédient original n'obtint pour tout résultat qu'un grand succès de rire.
La ville libre de Hambourg se trouvait en assez mauvais termes avec la France depuis que le sénat de cette cité n'avait pas cru pouvoir refuser l'extradition des Irlandais Blackwell et Napper-Tandy aux sommations simultanées de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Russie. Le Sénat de Hambourg s'était excusé sur la contrainte qu'il avait subie et en avait témoigné ses regrets au Premier Consul. Mais celui-ci, qui avait déjà puni ces magistrats par les plus sanglants reproches, n'avait garde de laisser passer une telle occasion de les rançonner. En faisant cette sorte de revue de ses tributaires, Hambourg se présenta à sa pensée, et il résolut aussitôt de profiter de la terreur qu'il y avait répandue. Talleyrand reçut l'ordre de faire demander de 4 à 6 millions aux Hambourgeois pour prix d'un raccommodement plus complet avec la république française. C'était à ce moment même que Duroc venait d'offrir Hambourç aiiroi de Prusse pour prix d'une alUance avec nous. Les convoitises de celui-ci étaient connues à Hambourg ; Bonaparte prescrivit à Talleyrand d'écrire au Sénat < que, quelles que fussent les convoitises de la Prusse et les offres même que cette puissance paraîtrait disposée à nous faire, le gouvernement français pouvait se raccommoder avec Hambourg, » mettant ainsi l'amitié de la France à prix d'argent, mais sans qu'elle devînt pour cela plus sûre, car pendant qu'il spéculait si largement sur ces craintes et ces espérances, Beurnonville, le successeur de Duroc à Berlin, n'en continuait pas moins à offrir Hambourg à la Prusse.
De tous les États secondaires placés à notre portée il ne restait à exploiter que la Suisse et le Portugal: on ne pouvait plus songer à rien tirer de la Suisse pour longtemps ruinée par les déprédations qui avaient servi à faire les fonds de l'expédition d'Egypte et plus récemment ravagés parla guerre dont elle était devenue le théâtre. Quant au Portugal qui avait suivi à son corps défendant la fortune de l'Angleterre, il ne demandait qu'à faire sa paix avec nous, et il nous avait même envoyé des négociateurs dans cette intention. On devait être indulgent pour ce petit État placé dans la sphère d'attraction d'une puissance à laquelle il était hors d'état de résister et qui ne pouvait nous faire ni bien ni mal. Lui accorder la paix était donc ce qu'il y avait de mieux, et elle eût été aussitôt conclue si Ton n'eût consulté que l'intérêt des 'deux peuples; mais Bonaparte voulut la lui faire acheter, ce qui en ajourna indéflniment la conclusion. « S'il était vrai, écrivait-il encore à Talleyrand, que dans la position des choses on peut tirer 8 à 9 millions du Portugal, cela serait d'une grande importance, puisque cette augmentation de moyens affectée, par exemple, à l'armée d'Italie, nous donnerait trente probabilités de plus sur cent (13 janvier 1800).»
Ainsi tous nos intérêts internationaux étaient sacrifiés au désir de battre monnaie, et au lieu de nous faire des alliés de ces petits peuples habitués par une politique séculaire à se tourner vers nous comme vers leurs protecteurs naturels, nous les forcions à devenir nos ennemis secrets par un système d'exploitation qui devait nous coûter cher au jour du danger. Et ces
exactions allaient bientôt devenir plus funestes à ceux qui étaient censés en profiter qu'à ceux mêmes qu'elles dépouillaient; car, si elles écrasaient les vaincus, elles corrompaient les vainqueurs. Adoptées aujourd'hui comme un expédient facile, elles allaient devenir peu à peu une nécessité en habituant la nation à compter sur des ressources supérieures à ses véritables revenus, en lui donnant des besoins audessus de ses moyens. Aujourd'hui on contentait encore cette ambitieuse démocratie en lui jetant, à la place des biens qu'elle avait d'abord poursuivis, la dépouille des États faibles; demain il faudrait lui donner l'Europe entière à pressurer.
Au reste l'histoire dira que dans ce triste marché la démocratie française ne fut pas seulement dupe; elle fut aussi complice. C'est ainsi qu'on la vit abandonner, sans un murmure, le peu que le 18 brumaire lui avait laissé des libertés de la Révolution. Un arrêté consulaire en date du 17 janvier 1800 supprima d'un trait de plume tous les journaux politiques à l'exception de treize feuilles connues par leur dévouement au nouvel ordre de choses. L'arrêté disait que cette mesure n'était prise que « pendant toute la durée de la guerre, » mais elle devait durer autant que le pouvoir de Bonaparte, et le nombre des journaux tolérés allait être encore avant peu réduit par de nouvelles suppressions. Cette exécution n'avait pas môme une excuse. Des historiens ont allégué pour la justifier « les indiscrétions que la presse commettait à l'égard des opérations militaires : >» Non-seulement ces journaux n'avaient donné aucun sujeide plainte à cet égard, mais l'eus sent-ils voulu, il leur eût été difficile de le faire, car
plusieurs mois devaient encore s'écouler avant le commencement de ces opérations.
Quant aux attaques qu*ils s'étaient permises contre les cabinets étrangers, ils n'avaient fait en les publiant qu'user du droit le plus strict et le plus inoffensif, et leur violence fut bientAt de beaucoup dépassée par celle du Moniteur. Aucun de ces prétextes ne soutient l'examen; le vrai motif de la mesure, c'est que Bonaparte voulait qu'on n'entendit plus qu*une seule voix en France, la sienne. Les amis de la liberté sentirent le coup, mais le public resta indifférent, et telle était déjà l'intimidation que pas une seule protestation ne s'éleva.
Fâcheux présage pour l'avenir ! le silence grandissait à mesure que le gouvernement semblait se consolider. L'acthité du Premier Consul, l'apparente nouveauté de ses créations, qui n'étaient le plus souvent autre chose que des emprunts plus ou moins déguisés faits à l'ancien régime, le repos qu'il semblait promettre à la France, l'énergie de son administration, le prestige et l'éclat de son nom trompaient tout le monde sur la portée réelle de ses actes; on les acceptait de parti pris avec l'étiquette qu'il lui plaisait de leur donner. Jamais le contraste entre les actions et les paroles n'a été poussé plus loin; jamais on ne s'est servi plus audacieusement de la phraséologie populaire pour tuer tout ce que cette phraséologie représentait. Dans les moindres mesures de Bonaparte on retrouve l'homme qui lors de l'expulsion des députés des Cinq Cents avait déclaré « ouvrir l'ère des gouvernements représentatifs ; » celui qui plus tard peur rétablir les prisons d'État se fonda sur des con-
90 HISTOIRE DE NAPOLlfiON 1".
sidérants en faveur de la liberté individuelle. C'était au nom de la liberté et de l'égalité qu*il chassait les représentants de la nation, supprimait la presse, déportait sans jugement les jacobins ; et le public qui ne demandait qu'un prétexte pour prendre le change adoptait avec avidité des déclarations qui laissaient à sa soumission une ombre de dignité; les hommes aimant mieux passer pour crédules que de s'avouer lâches. Il y avait ainsi entre eux un pacte tacite consistant d'une part à couvrir l'usurpation des souvenirs et des formules de la liberté, de l'autre à se contenter de ces hommages dérisoires, sans jamais regarder au fond des choses.
Cette double hypocrisie, plus humiliante encore pour les sujets que pour le maître, se manifesta avec éclat lors de l'installation du Premier Consul aux Tuileries. Ce changement de domicile était pour Bonaparte un cas extrêmement scabreux. Aux yeux du peuple toujours beaucoup plus frappé des faits matériels que de ceux qui ne s'adressent qu'à sa raison, cette prise de possession de l'ancien palais de nos rois était chose infiniment plus significative qu'aucun des actes qui avaient fondé la dictature de Bonaparte. Aussi, bien que cette détermination fût depuis longtemps annoncée, bien qu'on eût cherché à en atténuer la portée en publiant que les Tuileries devaient être t le palais du gouvernement, » on n'ignorait pas que personne n'était dupe de cette désignation abstraite et impersoiînelle ; et Ton n'était pas sans inquiétude sur les conséquences d'une telle mesure. Le gouvernement c'était Bonaparte, et peut-être y avait-il encore quelque imprudence si peu après
les grandes journées de la Révolution, à loger un général aux Tuileries lorsqu'on installait les représentants de la nation au milieu des prostituées du Palais-Royal.
Pour répondre aux appréhensions de ceux qui* voyaient dans cette mesure un commencement de restauration monarchique, le Premier Consul imagina de faire placer dans la grande galerie des Tuileries une collection de statues dont le choix, bien loin de n'indiquer comme on l'a dit que ses prédilections personnelles, était évidemment calculé pour agir sur l'opinion publique. On voyait là réunis dans un pêle-mêle étrange les grands hommes les plus étonnés de se rencontrer et surtout de se voir les objets d'un même culte ; Démosthène à côté d'Alexandre; Cicéron, Gaton etBrutus, à côté de César; le grand Frédéric entre Washington et Mirabeau * ; plus loin quelques héros républicains morts pour la Révolution française : Marceau, Dugommier, Joubert. I^es uns étaient sa caution auprès des révolutionnaires et réfutaient victorieusement ceux qui dénonçaient ses projets monarchiques ; les autres étaient destinés à entretenir les espérances de ceux qui saluaient déjà en lui le nouveau César. 1/amaIgame entier symbolisait cette fusion qu'il lui tardait de réaliser dans les opinions et les partis. On eût dit que les choses perdaient leur sens naturel et ne gardaient que celui qu'il lui plaisait de leur donner.
Une grande et pompeuse cérémonie ayant pour objet la présentation au Temple de Mars, c'est-à-dire aux