‹ Histoire de Napoléon IerChapitre 17 sur 112 · Corresî 0 idance : ordre à Luc en.— 1 février IROrt · texte numérisé non relu

Corresî 0 idance : ordre à Luc en.— 1 février IROrt

Invalides, des drapeaux turcs pris à la bataille d'Aboukir, devait en outre précéder de quelques jours l'installation du Premier Consul aux Tuileries, afin que sa popularité, constatée de nouveau par une éclatante •ovation, pût couvrir avec avantage le faible murmure de ceux qui osaient désapprouver ce premier pas vers le trône. Par malheur les exploits d'Aboukir étaient d'une date un peu ancienne, on en avait déjà tiré un grand parti lors du retour de Texpéd'tion d'Egypte, et l'on pouvait craindre qu'ils n*offrissent pas un aliment suffisant à l'enthousiasme qu'on voulait exciter. La nouvelle de la mort de Washington arriva en Europe à ce moment même. Bonaparte ne vit dans cet événement qu'une sorte de thème inespéré pour la manifestation qui pouvait être le plus utile à ses desseins : quel autre que lui eût jam*ais pu concevoir l'idée de faire servir cette grande mémoire à sa propre glorification ? Il s'en empara aussitôt avec cet art de mise en scène et cet à propos incomparable qui sont peut-être le trait le plus frappant de son génie. Il l'annonça à la France par un ordre du jour imité de la motion fameuse dans laquelle Mirabeau avait annoncé à la Constituante la mort de Franklin : « Washington est mort. Ce grand homme s'est battu contre la tyrannie. Il a consolidé la liberté de sa patrie. Sa mémoire sera toujours chère au peuple français comme à tous les hommes libres des deux mondes, et spécialement aux soldats français qui comme lui et les soldats américains se battent pour la liberté et l'égalité. En conséquence le Premier Consul ordonne que pendant dix jours des crêpes noirs seront suspendus à tous les drapeaux et guidons de la république. »

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Il décida qu'une fête funèbre en l'honneur de Washington serait célébrée en même temps que la présentation des drapeaux. La prise de possession des Tuileries, acte ouvertementmonarchique, disparaîtrait ainsi au milieu de cette sorte d'apothéose des vertus républicaines. Le 9 février Lannes présenta: les drapeaux au ministre de la guerre assis entre deux invalides centenaires et entouré des principales autorités. Dans le temple orné de tous les trophées de nos guerres on voyait la statue du dieu Mars au repos et non loin de là le buste de Washington, bizarre association non moins fausse que celle qui plaçait Téloge de ce grand homme sous les auspices du 18 brumaire! * Lorsque Berthier eut répondu à Lannes, M. de Fontanes, qui fit ce jour-là ses débuts comme courtisan, prononça l'éloge funèbre du héros républicain. Rhéteur élégant, à la forme savante et pure, écrivain d'une correction parfaite, aussi supérieur qu'on peut l'être dans ce genre académique qui implique la médiocrité de l'esprit aussi bien que celle de l'âme, M. de Fontanes prouva dans ce discours qu'il avait un tact d'une rare finesse pour remplir les intentions du maître sans laisser voir ce qu'elles avaient de choquant. Son panégyrique était en réalité une sorte de parallèle continu entre Washington et Bonaparte, et bien que le second terme de cette comparaison fût presque toujours sous-entendu, il n'était pas moins présent à l'esprit des auditeurs grâce au choix même de ses louanges et de ses contrastes.

Ainsi en appréciant Washington comme général Fontanes remarquait qu'il avait eu plus de solidité que d* éclat y que le jugement avait dominé plus que l'en-

ihousiasme dans sa manière de commander et de combattre. D'ailleurs, ajoutait-il, « aucun peuple ne pouvait donner désormais des leçons d'héroïsme à celui qui en avait dans son sein tous les modèles. Les prodiges militaires exécutés par les troupes françaises avaient affaibli la renommée de tout ce qui s'était illustré dans la même carrière.... Ses conceptions, disait-il encore, furent plus sages que hardies : il n'etir traîna pas Vadmirationy mais il soutint toujours l'estime. .... Il est des hommes prodigieux qui apparaissent d'intervalle en intervalle sur la scène du monde avec le caractère de la domination.... Une sorte d'inspiration surnaturelle anime toutes leurs pensées, un mouvement irrésistible est donné à toutes leurâ entreprises. La multitude les cherche encore au milieu d'elle et ne les trouve plus; elle lève les yeux en haut et voit dans une sphère éclatante de lumière et de gloire celui qui ne semblait qu'un téméraire aux yeux de l'ignorance et de l'envie. Washington n'eut pas ces traits fiers et imposants qui frapperît tous les esprits ; il montra plus d'ordre et de justesse que de force et d'élévation dans les idées. »

On voit par ces passages à l'avantage de qui était écrit le parallèle. Aux yeux de ce rhéteur « l'élévation dans les idées > c'était l'ambition sans scrupules cherchant avant tout le bruit, l'éclat et la puissance. Ailleurs il peignait Washington « comprimant l'audace de tous les partis et ramenant l'ordre au sein de la confusion. C'est lorsqu'il eut persuadé à ses ennemis qu'il avait assez de force pour gouverner tranquillement » qu'il put rendre à son pays la paix et la liberté. Ici l'orateur dépassait la mesure et laissait voir trop daî-

renient sa préoccupation secrète. C'était aller un peu loin que d'invoquer Texemple et l'autorité de Washington à l'appui du coup d'État de brumaire. Il rappelait ensuite qu'une fois la paix signée, Washington avait déposé tous ses pouvoirs pour ne se sei;vir contre les factions que des armes légales, ce qui donnait à espérer que Bonaparte ferait un jour de même, une fois la guerre terminée.

« Oui, disait-il en finissant, tes conseils seront entendus, ô Washington 1 ô guerrier ! ô législateur ! ô citoyen sans reproche! Celui qui jeune encore te surpassa-dans les batailles, fermera comme toi de ses mains triomphantes les blessures de la patrie. »

C'est ainsi que l'éloge de la vraie grandeur servit à exalter la fausse. L'ambition qui abaisse, écrase et avilit les hommes fut placée au-dessus de celle qui les affranchit et les élève ; le génie qui détruit fut préféré à celui qui fonde, et l'ombre de Washington fut évoquée du tombeau pour escorter dans la demeure des rois ce fils de la Révolution qui avait renié sa mère.

Un nom, naguère encore cher à la France, se présentait naturellement à la pensée à l'occasion d'un éloge de Washington, c'était celui de Lafayette son frère d'armes et son ami. Pontanes avait reçu Tordre de le passer sous silence ; trait de petitesse qui eût pu servir de commentaire à ses adulations! Bonaparte s'installa aux Tuileries, le jour même où le Moniteur publia le discours prononcé en l'honneur du fondateur de la démocratie américaine, et le public qui associait leurs deux noms salua de ses applaudissements cette cérémonie monarchique en s'efforçanfc de se persuader qu'il assistait à une fête républicaine

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