‹ Histoire de Napoléon IerChapitre 41 sur 112 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

PREMIER PAS YÎRS LA MONARCmE. — HÉLIOPOLIS, HOHElfL:WDPi KT LUNÉVILLE. '^

Pendant que Bonaparte jouait cette périlleuse partie en Piémont, ses adversaires de Paris, frappés de ce qu'elle avait de chanceux, attendaient les événements avec une anxiété mêlée d'espérance. Hors d'état de rien entreprendre contre lui dans un pareil moment, ils se dédommageaient d'une longue contrainte par la hardiesse de leurs vœux et de leurs rêves, la seule liberté qui leur eût été laissée. Avec un esprit aussi aventureux, aucune stabilité ne semblait possible, il fallait être prêt à toute éventualité; et comme on ne demandait pas mieux que de mettre les choses au pis, on escomptait largement les hasards de la guerre. Quelques-uns allaient jusqu'à désirer la mort du Premier Consul, même au prix d'un désastre ; mais le plus grand nombre se contentait de discuter ce qu'il y aurait à faire dans le cas où il viendrait à manquer. Le vague maintenu à dessein dans la Constitution de Fan vm au sujet du mode de remplacement du chef de l'État, légitimait ces préoccupations, et, si

c'était un tort de souhaiter un accident si chèrement payé, c'était assurément un devoir impérieux de le prévoir.

Au moment de son départ pour Fltalie, le Premier Consul discutait volontiers et avec une feinte indifférence l'hypothèse de sa mort dans ses conversations privées : il s'efforçait alors de saisir l'impression produite sur ses interlocuteurs afin de pénétrer jusqu'à leurs plus secrètes préoccupations; mais il ne pouvait souffrir que ce sujet fût traité par un autre que par lui, de telles pensées semblant exclure chez celui qui les exprimait l'idée de cette espèce de mission surnaturelle qu'il eût voulu se voir attribuer. Ayant sans cesse à la bouche « sa fortune, son destin, son étoile, » admettre la possibilité de sa mort soudaine l'irritait comme un démenti donné à une superstition qu'il se -flattait de rendre populaire. Cette prétention toute orientale s'était manifestée d'une façon assez singulière lors des négociations avec l'Angleterre. Lord Grenville ayant allégué entre autres motifs de continuer la guerre, « qu'on ne pouvait pas traiter avec un pays où tout tenait à la vie d'un seul homme ; » le Monikur lui avait répondu sur un ton assez nouveau pour un siècle si éminemment rationaliste : « Quant à la vie et à la mort de Bonaparte^ ces choses-là^ mylordj sont au-dessus de votre portée. »

On était déjà presque factieux à ses yeux en le considérant comme un mortel. Cependant il était encore si peu parvenu à inculquer ce mysticisme à ceuxmémes qui lui étaient le plus attachés, que ses propres frères avaient été les premiers à discuter l'irrévérencieuse supposition, et à se demander ce qu'ils a. 17

deviendraient dans le cas où elle viendrait à se réaliser. Joseph et Lucien abordèrent nettement la question avec leurs confidents, et ils allèrent même beaucoup plus loin, car ils délibérèrent dans quelle mesure ils pourraient partager le pouvoir avec les successeurs qu'on donnait au Premier Consul*. Il n'était donc pas étonnant que des hommes qui n'étaient en rien liés à son sort et qui n'avaient aucun motif pour repousser de telles prévisions, obéissent aux mômes préoccupations. Dans un État qui possède de fortes institutions, les citoyens ne connaissent pas ces inquiétudes, c'est la loi qui règne et Ton s'en remet à elle; mais dans un État où un seul homme est tout, l'ordre public tient à ce fil fragile auquel la vie humaine est attachée, et du jour où il est en péril, sa succession est comme ouverte. Les despotes s'étonnent toujours de la brutalité avec laquelle on devance l'heure de leur mort ; c'est que du moment où ils la laissent craindre, ils manquent au pacte qu'ils ont juré, ils ne donnent plus la sécurité promise.

Lorsque Bonaparte, lors de son retour à Paris, criait à l'ingratitude, à la conspiration, en apprenant que, pendant son absence, on avait désigné pour le remplacer tantôt Moreau et Garnot, tantôt Lafayette, tantôt Bernadotte et ses propres frères, il faisait seulement la critique du régime sans lendemain qu'il avait donné à la France. S*il y avait eu, en effet, des sentiments hostiles chez ceux qui s'étaient empressés de prévoir une catastrophe parce qu'ils la désiraient, le

1. Voir entre autres sur ce point les Mémoires de Miot, le confident de Joseph, ceux de Rœderer et )» Journal de Stanislas Gi> rardin.

plus grand nombre n'avait cédé qu'A des appréhensions vivement senties et à un légitime esprit de conservation. La plupart de ces conciliabules se composaient de ses partisans, préoccupés avant tout de maintenir leur situation acquise, et parmi les plus prévoyants on vit figurer les membres de cette commission des inspecteurs qui avait si puissamment contribué au succès du 18 brumaire. Au reste, aucun de ceux dont le nom avait été mis en avant par les alarmes publiques n'avait songé à exploiter cette candidature inattendue; Moreau combattait au cœur de l'Allemagne; Lafayette rentré depuis peu en France, et plein de gratitude pour son libérateur, vivait retiré à Lagrange et ne parlait qu'avec admiration du Premier Consul ; Bernadotte éteit confiné dans les départements de rOuest où, depuis la pacification de la Vendée, il n'avait plus qu'un rôle tout administratif. Quanta Carnot, il s'absorbait loyalement dans les travaux de son ministère de la guerre. Compromis aux yeux du parti qui avait fait fructidor, suspect à celui qui avait fait brumaire, il n'était pour rien dans les calculs auxquels son nom avait donné lieu chez les hommes qui voulaient une république sans dictature. Cependant Bonaparte ne leur pardonna ni aux uns ni aux autres les espérances dont ils avaient été involontairement l'objet, et Carnot les paya bientôt de la perte de son ministere. Le vide qu'il avait à dessein laissé dans la Constitution de l'an vui, il voulait que personne ne pût le remplir même en pensée ; il lui convenait qu'on n'aperçût rien derrière lui que le chaos, afin d'être accueilli de nouveau comme un sauveur le jour où il viendrait combler la lacune avec l'hérédité.

Ces combinaisons éventuelles, produit spontané de l'anxiété publique, encouragées sous me^in par Fouché, le ministre de la police, également prêt à les mettre à profit dans tous les cas , en s'y faisant admettre si elles se réalisaient, en les dénonçant si elles avortaient, semblèrent triompher un instant lorsque les courriers du commerce apportèrent à Paris la nouvelle de la défaite de Bonaparte à Marengo. La cause de la France avait déjà tellement perdu à se confondre avec la fortune d'un seul homme, que l'impression ne fut nullement celle d'un deuil national. Dans ce qui eût été un désastre pour le pays lui- môme, on ne voyait que Ja défaite d'un]parti ; et chacun s'en réjouissait ou s'en affligeait selon ses intérêts ou ses sympathies, comme on avait fait lors des journées de la Révolution. La notion même de patriotisme commençait à s'altérer dans les âmes, depuis que Bonaparte identifiait sans cesse sa propre personne à la cause et à l'image de la patrie. Ces illusions ne durèrent qu'une soirée et se dissipèrent avec les ombres de la nuit. Le lendemain on connut la vérité tout entière : on sut que la même journée avait vu deux batailles dont la seconde avait réparé et au delà les fautes et les malheurs de la première. Quelques jours après, le triomphateur revint en personne consolider une victoire qu'il savait bien avoir remportée à Paris aussi bien qu'à Marengo. U arriva à l'improviste, déclarant ne vouloir ni cérémonie, ni arcs de triomphe, et manifestant pour ces démonstrations une aversion et un dédain qui provenaient peut-être de ce que ces marques d'honneur n'étaient pas encore assez éclatantes pour lui plaire, car ses dispositions à cet égard furent trop peu du*

raWes pour qu'on puisse les considérer comme sincères. Il ne montra pas toutefois le même éloignement pour les témoignages qui prouvaient à la fois et fortifiaient son pouvoir.

Les autorités publiques le reçurent avec des aduladons dont la bassesse témoignait assez que la France n'avait pas subi impunément six mois de pouvoir absolu. Ses amis comme ses adversaires semblaient vouloir racheter par l'abjection de leurs flatteries le crime d'une prévoyance prématurée ou d'un espoir sitôt déçu. LeTrîbunat seul s'efforça de mettre un peu de mesure dans ces gloriQcations outrées, en associant à Téloge du Premier Consul celui de Desaix, qui avait tant contribué à lui assurer la victoire. Il osa rappeler les triomphes de l'armée du Rhin en même temps que ceux de l'armée d'Italie. Le Tribunat donna, évidemment à dessein, un grand éclat à l'oraison funèbre de Desaix qui fut prononcée par Daunou et par plusieurs autres orateurs. Daunou profita de la circonstance pour se réjouir des garanties que la victoire de Marengo apportait à la liberté; car, disait-il, le gouvernement était désormais trop affermi pour la redouter. C'était là une croyance pieuse qu'il ne devait pas conserver longtemps. Benjamin Constant exprima la même espérance particulièrement en ce qui concernait la liberté de la presse ; il applaudit à la délivrance des patrior tes italiens. Quelques jours après, lors de l'anniver- -saire du 14 juillet, le Tribunat manifesta de nouveau ses sentiments par la solennité dont il entoura l'éloge funèbre de La Tour d'Auvergne, homme plus remarquable encore par son abnégation et ses vertus civiques que par son héroïsme militaire.

Cette fois, on osa ouvertement faire participer la gloire de Moreau aux hommages rendus à la mémoire du héros qui avait été son ami. Avec La Tour d'Auvergne disparaissait un type que cette génération ne devait plus revoir. Les orateurs insistèrent justement sur la modestie, le désintéressement et la simple grandeur de ce caractère antique; mais il était difficile qu'en célébrant ces vertus républicaines, ils ne fassent pas suspects de dénigrer ceux qui se piquaient si peu d'y atteindre. Quelle que fût leur intention à cet égard, ils étaient également à plaindre soit d'être réduits à chercher un tel détour pour exprimer leur censure, soit de ne plus pouvoir louer même les morts sans s'exposer à offenser les vivants.

Le Premier Consul revenait avec des pensées fort éloignées des vœux qui avaient été exprimés par le Tribunat. Avant son départ, il en avait déjà laissé percer quelque chose en différentes occasions, et son succès n'était pas fait pour diminuer ses prétentions. L'opinion était toutefois assez mal préparée aux nouvelles exigences qui étaient dés lors formulées dans son esprit. A le voir rassasié de pouvoir et de gloire, maître souverain d'un grand pays, qui pouvait soupçonner que ces faveurs de la fortune n'avaient fait qu'aiguillonner son ambition? Ses ennemis eux-mêmes le croyaient apaisé» satisfait de sa dictature, plus jaloux des réelles prérogatives de l'autorité que des formes extérieures qui la consacrent aux yeux du vulgaire. En cela ils lui supposaient l'âme plus haute qu'il ne l'avait réellement. Les formes simples et populaires de la magistrature consulaire ne pouvaient plus lui suffire, il voulait y substituer non-seulement l'hé-

redite à rélection, mais tout l'appareil des pompes monarchiques à l'austérité d'un gouvernement encore républicain par les apparences* Le public ne se doutant alors en aucune façon d*une semblable arrièrepensée, il fallait peu à peu se laisser deviner, s'approcher du but pas à pas, et préparer insensiblement les esprits afin de se faire offrir ce qu'on brûlait de prendre.

Déjà le ton de l'entourage du Consul s'était visiblement rapproché de celui d'une cour. On allait y voir bientôt des dames d'honneur, un maître des cérémonies, une étiquette, un costume renouvelé de l'ancien régime. Des chambellans, sous le nom de préfets du palais, allaient remplacer les aides de camp. Il lui fallait pour ses villégiatures une ancienne résidence royale à la place de la Malmaison. Lorsqu'on lui offrit le palais de Saint-Cloud, il le refusa, mais pour s'y établir bientôt après, afin de bien constater qu'il ne l'avait eu que de sa propre initiative. Les émigrés rentrés, heureux de voir rétablir des usages qui leur étaient restés chers, remplissaient ses salons et son antichambre, prévoyant déjà le jour où il n'y aurait plus qu'un nom à changer pour rétablir l'ancienne monarchie. Ils n'avaient ainsi qu'à suivre leurs propres goûts pour flatter ceux du maître, qui croyait les habituer par là à voir en lui le continuateur naturel des rois par la grâce de Dieu. Il ne soupçonnait pas que ce cérémonial ne leur plaisait tant que parce qu'ils y voyaient en pensée leur souverain légitime à sa place. Il ne comprit jamais combien cette pompe et cette grandeur d'emprunt, nécessaires à un roi qui ne tient ses droits que de sa naissance, diminuent l'homme

qui s'est élevé par son propre mérite et qui peut être grand par lui-même. Il aimait par goût toutes ces marques extérieures de respect et de dévouement qui composent le code du courtisan, et dont les rois qui pensent sont si rarement les dupes. Les hommes de l'ancienne cour lui plaisaient surtout parce qu'ils possédaient mieux que persoime ce rituel de l'hypocrisie et de la servilité : « Il n'y a, disait-il, que les hommes de cette classe qui sachent servir. » Après son retour d'Italie, son engouement pour eux ne connut plus de bornes, et bientôt le nombre des radiations qu'il fit faire sur la liste des émigrés alla jusqu'à donner de l'inquiétude aux acquéreurs de biens nationaux qu'il fallut rassurer par des déclarations réitérées. En ceci, du moins, l'ambition du Premier Consul lui inspirait une politique dont on ne peut que louer la générosité. Ainsi disparurent de cette liste néfaste toutes les inscriptions collectives, celles qui atteignaient des femmes, des enfants, des cultivateurs. Il mit surtout beaucoup de soin à en faire effacer les ecclésiastiques, dans lesquels il voyait déjà ses futurs fonctionnaire)^. n voulait qu'on n'y maintint que ceux qui avaient porté les armes, et même, si les émigrés qui avaient porté les armes, portaient aussi un grand nom, il allait volontiers au-devant d'eux dans l'espérance de les gagner. C'est dans un bon mouvement de cette nature qu'il s'indigna un jour de voir un Richelieu obligé de vivre loin de sa patrie; il lui fit écrire par Pouché qu'il trouverait en France la considération due à son beau nom. Mais le duc de Richelieu ne comprit pas la condition tacite qu'on avait mise à cette faveur, et il apprit bientôt à ses dépens que la liberté qui lui était si

généreusement rendue n'allait pas jusqu'au droit d'applaudir aux innocentes allusions d'Edouard en Ecosse. Ses caresses pour le clergé n'avaient pas d'autre mobile ; il voulait à tout prii avoir les prêtres pour auxiliaires, et ce désir conçu avec la violence qu'il portait dans toutes ses passions, l'entraînait parfois à des feintes et à des exagérations qui dépassaient la mesure de ce que comporte la stupidité humaine. Le préfet de la Vendée, devant lui envoyer à Paris des délégués de son département, Bonaparte lui écrivit : « S'il y a des prêtres, envoyez-les moi de préférence, car j'estime et j'aime les prêtres qui savent être bons Français et savent défendre la patrie contre ces éternels ennemis de la France, ces méchants hérétiques d* Anglais 3» (26 juillet 1800). L'intention était ici par trop flagrante, et de si grossières avances eussent suffi à des esprits perspicaces pour leur faire deviner l'homme, qui vers la même époque, s'écriait en plein conseil d'État : «Avec mes préfets, mes gendarmes et mes prêtres, je ferai tout ce que je voudrai ! » Au reste il ne faisait plus mystère de ses vues sur le clergé, et annonçait hautement la prochaine réconciliation de la France avec Rome. Il était en effet entré en pourparlers pour le Concordat, mais en négociant cette transaction intéressée, il se flattait de tromper tout le monde sur son but. Auxarais du catholicisme il la présentait comme un retour aux idées religieuses, comme une restauration des vrais principes; aux amis de la liberté il montrait en elle une victoire définitive de l'esprit philosophique, une soumission de l'Église à l'État : « C'est la vaccine de la religion, disait-il à Cabanis ; dans cinquante ans il n'y en* aura plus en

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France. » Et à Lafayette : « Je mettrai les prêtres encore plus bas que vous ne les avez laissés; un évéque se croira très-honoré de dîner chez un préfet.... N'es^ ce donc rien, disait-il encore, que d'obliger le Pape et le clergé à se déclarer contre la légitimité des Bourbons ?» A quoi Tami de Washington répondit avec sa finesse ironique : « Allons, général, avouez que cela n*a d'autre but que de vous faire casser la petite fiole sur la tète*. »

Peut-être Lafayette ne croyait-ii pas dire si juste. Quoi qu'il en soit, avec ou sans la consécration sacerdotale, ce projet d'usurpation était bien réellement au fond de tous les actes comme de toutes les pensées de Bonaparte. On se tromperait sans doute en lui attribuant dès cette époque un plan minutieusement déterminé; les voies et les moyens dépendraient des circonstances, mais le terme était fixé et il y marchait à grands pas. Il s'efforçait en toute occasion de faire revivre la monarchie dans les mœurs et dans les idées, comme il l'avait déjà rétablie en grande partie dans les institutions. S*il avait à célébrer un anniversaire de la fondation de la République, il y mêlait une cérémonie en rhonneur de Turenne, le héros favori de la monarchie du grand siècle. Il faisait prononcer Téloge du géfiéral de Louis XIV par des ministres républicains, pour détourner les esprits du type Spartiate et romain consacré par l'enthousiasme révolutionnaire, et pour les fixer sur les vertus nouvelles qu'il voulait mettre à l'ordre du jour. Connaissant l'empire de la phraséologie sur l'imagination française, il changeait

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