Bonaparte à Talleyrand, 4 février tSOl
occidentales de l'Europe parles expéditions maritimes que le Premier Consul organisait contre e-le à Brest sous Ganteaume, à Roche fort sous Bruix, en Espagne sous Dumanoir et jusqu'en Hollande. Ces armements, dirigés en apparence contre l'Irlande, les Indes et le Brésil, n'avaient en réalité qu'une destination, l'Egypte que Bonaparte voulait sauver à tout prix. L'Angleterre avait donc à la fois une immense étendue de côtes à surveiller, à bloquer, et les calculs de très-habiles marins à déjouer ; mais étant elle-même sur le point de débarquer une armée en Egypte, et attachant encore plus de prix à détruire cette conquête que nous à la conserver, elle épiait nos préparatifs avec une infatigable vigilance. Ses escadres montraient, même à nombre inférieur, un sentiment de leur supériorité qui terrifiait nos plus grands hommes de mer.
Aux dangers que lui créait cette formidable coalition maritime se joignaient les embarras d'une crise intérieure des plus graves. Bien que les ressources de l'Angleterre fussent plusque doublées, depuis l'origine de la guerre, grâce à une activité qui avait concentré dans sesmains toutle commerce de l'Europe, ses popuations étaient en proie à une affreuse disette par suite des mauvaises récoltes; et le ministère que William Pitt avait dirigé pendant tant d'années avec une si indomptable énergie semblait se dissoudre sous le poids même des calamités qu'il avait déchaînées. On venait d'apprendre que Pitt avait donné sa démission dans des circonstances si décisives pour l'avenir de son pays (4 février 1801). On n'hésitait pas à attribuer sa retraite à un secret désir de se dérober à la
responsabilité d'événements qu'il ne se sentait plus la force de conjurer, bien qu'il eût motivé sa démission sur le refus que lui opposait le roi au sujet de l'admission des catholiques au Parlement et aux grandes charges de l'État. Cette supposition était pourtant erronée. Jamais Pitt n'avait montré plus de résolution, plus de confiance dans la force et la grandeur de son pays ; jamais il n'avait repoussé avec une plus mâle vigueur les attaques de ses puissants adversaires de l'opposition; et l'on peut ajouter qu'il ne fut jamais plus grand que dans ce volontaire abandon du pouvoir. C'est mal comprendre ce caractère que d'attribuer cette démission à un manque de foi même passager dans la fortune de sa patrie. Il en avait au contraire une si haute idée qu'il ne doutait pas que sa patrie ne pût se passer de lui. Pitt n'était j)as de ceux qui abandonnent leur poste au moment du danger. Sa mémoire est fort au-dessus d'une pareille imputation, et aujourd'hui, grâce à la lumière qui s'est faite sur ces événements, l'accusation n'aurait pas même un prétexte. Ce ne fut pas sous l'influence d'une défaillance momentanée, mais sous l'empire des plus nobles scrupules, que Pitt abdiqua l'espèce de dictature qu'il tenait de la volonté de son pays bien plus que des préférences de Georges m. Pitt avait obtenu Tannée précédente le concours des catholiques pour un des plus importants objets de sa politique, l'union de l'Irlande, c'est-à-dire la réunion du parlement irlandais à celui d'Angleterre et d'Ecosse. Il avait résolu de relever cette malheureuse contrée de son état de servitude en la rattachant à l'Angleterre par des liens plus duraoles que ceux de la force. Il avait pris lui-même l'initiative de ce grand
a^te de réparation. Il s'était élevé au-dessus des préjugés de ses compatriotes; il avait compris qu^une union qui se traduirait par des bienfaits serait la plus sûre défense contre le danger de nos descentes en Irlande, et celui plus grand encore de ses redoutables insurrections. Ce résultat si heureux pour la politique anglaise n'avait pu être atteint qu'avec l'appui des catholiques à qui on avait fait espérer en retour rabolition des incapacités civiles et politiques qui pesaient sur eux. Bien que Pitt sût depuis longtemps que l'exécution de cette promesse, qui n'était pas un engagement formel, rencontrerait un obstacle dans l'esprit timide et obstiné du roi, il se croyait sûr de vaincre cet obstacle en y procédant avec une certaine lenteur et les ménagements convenables ; mais la trahison d'un de ses collègues le chancelier Loughborough * perdît tout par une révélation prématurée, et rendit invincible la résistance du roi Georges qui considérait Fadmission des catholiques aux grandes charges de FÉtat comme incompatible avec son serment de couronnement. Pitt avait eu trop de preuves de son ascendant pour ne pas. avoir le droit de croire qu'il vr'ncrait en cette occasion les répugnances du roi; il n'y a donc pas plus de justice à le taxer d'imprévoyance qu'à lui reprocher son honorable fidélité à des engagements de position plutôt que de fait. L'Union telle que Pitt l'avait conçue, c'est-à-dire ayant pour complément l'émancipation, n'était pas pour l'Angleterre une question secondaire, comme nos historiens l'ont dit avec trop de légèreté, elle était un intérêt de premier or-