‹ Histoire de Napoléon IerChapitre 63 sur 112 · Rapports de Nelson du 4 et du 16 août ISOl · texte numérisé non relu

Rapports de Nelson du 4 et du 16 août ISOl

anglaises seraient mouillées devant Chaillot *.» Cependant il fallut céder aussi sur ce point. Le texte des préliminaires qui furent signés à Londres le !•' octobre 1801, à la grande joie des deux nations, disait «que S. M. Britannique restituerait à la République française et à ses alliés toutes leurs colonies conquises dans le cours de là guerre, à V exception de Vile de la Trinité et des possessions hollandaises dans Vile de Geylan^ desquelles tles et possessions S. M. Britannique se réservait la pleine et entière souveraineté *. » Les préliminaires de Londres stipulaient en outre les restitutions de l'Egypte à la Turquie, de Malte à l'Ordre de Saint- Jean de Jérusalem, Yintégrité du Portugal, l'évacuation des États romains et napolitains par les troupes françaises, des tles et ports de la Méditerranée et de TAdriatique par les forces anglaises. Ils ne disaient rien ni du droit des Neutres, ni du Piémont, ni de Gènes, ni de la Toscane, ni des difficultés commerciales si épineuses à régler entre les deux pays. On sentait des deux côtés la presque impossibilité d'arriver à une entente sur ces diverses questions, et comme on était de part et d'autre également fatigué de la guerre, on les avait d'un accord tacite passées sous silence. Mais par ce motif même les préliminaires de fjondres qui furent l'objet de tant d'allégresse, et qui étaient si glorieux pour les deux grandes nations dont ils consacraient momentanément les triomphes soit en Europe soit dans les Indes, étaient en réalité une suspension d'armes plutôt qu'une paix définitive. Sous cha-

1. Bonaparte à Talleyrand, 17 septembre 1801. % Préliminaires de Londres : article 2.

cune des omissions qu'on y pouvait signaler, il y avait la guerre, et la trêve n'était possible qu'à la condition qu'on s'abstînt rigoureusement de s'expliquer au sujet de ces lacunes.

La France avait alors en Europe, grâce aux victoires de nos armées, une situation sans pareille, et malgré tout ce qui lui manquait au point de vue de sa dignité intérieure, elle eût facilement consolidé cette prépondérance sans rivale si le Premier Consul se fût contenté de rinfluence au lieu de vouloir la domination. Est-il vrai que parvenue à cette heure d'éblouissemeQt ce soit un devoir pour l'histoire de se boucher les oreilles et de se mettre un bandeau sur les yeux afin de ne pas prévoir un avenir d'autant plus inévitable qu'on travaillait déjà activement à le préparer? Est-il vrai que pour être juste elle soit obligée de s'en tenir aux brillantes apparences qui trompaient les contemporains*? A quoi bon pourtant connaître la suite et Tenchaînement des faits, si ce n'est pour y saisir les conséquences des faux systèmes? et si Ton consulte la réalité des choses, comment ne pas reconnaître qu'il n'y avait là que des illusions qui pouvaient abuser le vulgaire mais non les esprits attentifs et prévoyants î La France avait acquis en Europe à la suite de cette longue guerre cer-

1. « Écartons donc des accusations prématurées! ne troublons pas le bonheur présent par une injuste anticipation sur l'avenir. Chaque saison amène ses fruits. Celle où nous aurons à cueillir des fruits amers et sanglants viendra toujours trop tôt. N'en devançons pas rinstant. » (Bignon : Histoire diplomatique,) « Remercions la sagesse de Dieu d'avoir fermé aux hommes le livre du destin!.. Nous qui savons tout aujourd'hui et ce qui se passait alors et ce qui s'est passé depuis, tâchons de nous rendre un moment Vignorance de ce temps pour en comprendre, pour en partager les vives et profondes émotions. » (Thiers ; Histoire du Consulat et de l'Empire,)

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taines possessions que personne n'avait plus ni la volonté ni le pouvoir de lui disputer; c'étaient la Belgique et la Savoie qui s'étaient données librement à elle, c'étaient en outre les provinces rhénanes alors peu attachées à la patrie germanique, et dont la conservation nous avait été en quelque sorte imposée par les attaques toujours renaissantes de la coalition. Daos de telles conditions, avec ce double rempart des Alpes et du Rhin, une politique à la fois forte et modérée nous eût constitué une position inexpugnable. Mais il D'y a que de l'aveuglement à ne pas voir que Bom^ parte n'entendait nullement alors se renfermer daas ces limites, les seules qui fussent compatibles avec la paix européenne. Si dans les négociations il avait épousé si chaudement les intérêts de la Hollande, c'est <ju'il comptait rester le maître de la république batave et la gouverner par l'entremise de ses commis contre la volonté légalement exprimée de ce pays; s'il s'étmt réservé le droit d'intervenir dans le règlejBaent des indemnités germaniques, c'est qu'il espérait par là dominer rAHemagne. Il entretenait sous main, daBS le même but, les divisions de la Suisse en feignant de les déplorer. Il voulait garder le Piémont et Gtees. Quant à la Cisalpine il ne consentait pas mèfne à déguiser l'état de dépendance où il voulait la maintenir ; il y prétendait à la souveraineté directe sous le nom de présidence, et ce n'est point anticiper sur le temps que de lui prêter ces divers projets, car ils étaient tous arrêtés dans son esprit et déjà en cours d'exécution. Avec de telles visées, la paix n'était qu'un mot qu'il jetait en pâture à la lassitude des un^ età la crédulité des autres.

Les traités complémentaires qu'il se hâtait de conclure avec les diverses puissances dès le lendemain de la si*^ ^nature des préliminaires de Londres, pour ajouter à l'effet produit par un si grand résultat, reposaient pour la plupart sur des malentendus du même genre. Les traités avec le Portugal et la Turquie n'étaient guère que la ratification du traité de Badajoz et de la capitulation d'Alexandrie. La nouvelle de ce dernier événement était arrivée à Paris quelques heures après cdle de l'iieureuse issue des négociations d'Otto ; mais on la laissa ignorer au plénipotentiaire turc qui signa les préliminaires avec la conviction qu'on lui faisait un grand sacrifice lorsqu'on se bornait à se soumettre à la force des choses. Quant au traité avec la Bavière, il promettait à ce pays beaucoup plus d'indemnités qu'on ne pouvait lui en donner, et celui avec la Russie (signé le B octobre) contenait dans sa partie secrète une clause, relative au Piémont, qui prouvait que de ce côté encore il y avait eu un double parti pris d'ajourner les difficultés plutôt que de les résoudre. La Russie satisfaite du retour de Malte à l'Ordre de Saint- Jean n'avait pourtant renoncé à aucun de ses patro^ nages : elle continuait à protéger Naples, le Wurtemberg et le Piémont. L'article 6 disait < que le Premier Consul et S. M. l'empereur de toutes les Russies s'oc-^ caperaient à l'amiable des intérêts de S. M. le roi de Sardaigne et y auraient tous les égards compatibles arec l'état actuel des choses. » Sous cette rédaction vague et embarrassée chacune des deux puissances entendait l'arrangement qui lui convenait le mieux, la Russie, une restauration du roi de Piémont dans ses Etats ou son intronisation dans les provinces qui lui

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seraient offertes en Italie à titre d'indemnité ; la France, la confirmation du statu quo. Ici encore, on le voit, ces stipulations étaient purement suspensives et provisoires, elles ne décidaient ni ne définissaient rien ; elles n'établissaient qu'un désarmement momentané qui n'était fondé que sur une équivoque.

Sous l'éclat inouï de cette courte trêve il y avait donc un avenir gros de menaces et de complications; et ces dangers ne tenaient ni aux arrière-pensées des cabinets étrangers infiniment plus effrayés que désireux de voir renaître la guerre, ni à la turbulence naturelle d'une nation alors rassasiée de gloire et affamée de repos; ils étaient tout entiers dans le caractère d'un seul homme dont le génie merveilleux était dès lors atteint de l'incurable folie d'ambition qui le perdit plus tard. Il est naturel qu'on hésite à appliquer une telle qualification à un esprit doué de facultés si extraordinaires, cependant, pour qui examine la réalité dans le vif au lieu de s'en tenir à des tableaux de convention, il est difficile d'admettre à cet égard la distinction qu'on a voulu établir entre les temps du Consulat et ceux de l'Empire.

Dès cette époque il est impossible d'assigner une limite quelconque aux desseins et aux désirs de cette âme insatiable, car elle-même se plaît à n'en reconnaître aucune. Toute la puissance que Bonaparte a conquise jusque-là n'esta ses yeux qu'une arme pour en conquérir une plus grande encore, et il se montre moins désireux de la consolider en la conformant aux lois de la nature des choses que de l'accroître au delà de toute mesure au risque de la rendre impossible.

Dans tous les temps, la marque distinctive du véri-

table génie politique a été l'aptitude à fonder une œuvre solide et durable, en raccommodant aux besoins profonds d'un peuple et d'une époque. Les éléments incomparables que Bonaparte possède pour réaliser un tel résultat, il ne s'en sert que pour étonner, éblouir les hommes. Il cherche à frapper leur imagination, non à satisfaire leur raison ou leurs intérêts. La fortune de son pays n'est qu'un objet secondaire auprès de Tapothéose qu'il rêve pour lui-même. En dehors de cet idéal de glorification toute personnelle il est impossible de lui découvrir un mobile persistant etdéfîni. U y a dans son esprit une sorte d'impossibilité de s'arrêter à un but déterminé; il n'a pas plutôt fait un pas en avant qu'il s'élance plus loin, toujours plus loin, sans jamais attendre que le terrain soit affermi sous ses pieds. Une conquête n'est jamais pour lui qu'une pierre d'attente pour une conquête nouvelle. De là le caractère hâtif, fiévreux, improvisé de toutes les créations de sa politique à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur. Tout ce qu'il réalise sous ce rapport, avec Timpatience et la rapidité d'une ambition qui veut dévorer le monde, n'est dans son esprit qu'une transition, un commencement susceptible d'une extension indéfinie. Aussi, toutreste-t-il inachevé, à Tétat d'ébauche et de préparation. Jamais il n'agit avec l'idée du définitif, il veut rester jusqu'au bout le maître de tout changer selon l'opportunité, et surtout selon le caprice de ses insatiables convoitises. Il ne vise pas à la durée mais à la quantité, à l'éclat ; la grandeur ne lui suffit pas, il lui faut le démesuré et le gigantesque; et par delà ce périlleux domaine quelque chose l'attire encore plus, c'est l'inconnu et le merveilleux. Sous l'aiguillon de

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cette irrésistible inquiétude il oublie le chemin à par* courir et la fin i atteindre pour le mouvenient luimême. Il se préoccupe moins du résultat final que de Fart qu'il va déployer et de l'effet prodigieux qu'il va produire. Peu lui importe que Tœuvre soit éphémère pourvu qu'il y trouve plus d'activité, plus de brmt, plus de gloire» La tâche à réaliser et les moyens pro^ près à en assurer le succès ne sont à ses yeux qu'un accessoire auprès des aventures grandioses dont ib lui offrent l'occasion ou le prétexte : vertige d'autaet jdus redoutable qu'il s'était emparé d'une tête frœde et positive, dont les rêves tes plus chimériques revê-, talent les fcrmesi d'une rigueur mathématique, et avaient à leur service un génie militaire sans pareil. Dans les âmes les plus ardentes l'exaltation n'est jar mais que passagère ; mais le Mire raisonné d'un es^ pritcalculateur est sans remède parce qu'il ne tient pas à un sentiment mais à la forme même de l'intel* ligence.

Les avantages merveilleux que le Premier Consnl avait obtenus n'étaient rien auprès de ceux qu'il rèvut, et les préocnpations qui assiégeaient son esprit le tarahiasaient dans ses discours comme dans ses actes. Dans le cours des négociations avec l'Angleterre il avait à plusieurs reprises menacé le cabinet angfaûi de renouveler la grandeur de Rome : ce n'était pas là une vaine parole mais l'expression exacte de sa pensée. Son utopie favorite était Aé}k d'atteindre au dedans comne au d^ors à la toute-puissance des Césars. Au dedans, il avait peu de chose à faire pour préparer les esprib à cette transformaticm ; il n'y avait qu'unmot àcban* ger pour la consommer. Au dehors, il pouvait consi*

dérer la tâche comme fort avancée ; il régnait de feiit sur la France, la Belgique, la Haute Italie; il tenait k sa discrétion la Hollande, l'Espagne, le Portugal, la Suisse; il avait la haute main dans les affaires de lAllemaipae; le programme était plus qu'à moitié réalisé et son épéc se chargerait du reste.

Au mois de juin 1801 il avait attiré à Paris ce jeune infant de Parme, dont il avait fait le roi d'Éturie. Sou» prétexte de fêter son avènement il avaîtjoué au protecteur 6t au suzerain; ainsi que Ta écrit spirituellement une femme de génie : « il s'était essayé sur cet agneau royal à faire attendre un roi dans son antichambre *; » il s'était complu à livrer un Bourbon à la risée de se» courtisans, au mépris à peine dissimulé de ses aides de camp, disantes qu'il fallait montrer aux jeunes gens comment était fait un roi, qu'il y en avait assez pour dégoûter de la royauté *,» laissant imprimer aux journaux « qu'il avait fait un roi sans avoir voulu l'être. » Ses flatteurs le feisaient ressortir non sans raison, c'était encore là une idée romaine, avec eettc difïérenoe toutefois, que les rois protégés ou vaincus qui venaient à Rome en solliciteurs ou en suppliants, s'inclinaient devant la majesté des citoyens romains, tandis qu'en accourant à Paris ils s'humiliaient devant un seul homn>e. L'abaissement des royautés devant son propre pouvoir lui «juriait, non parce qu'il plaçait ses concitoyens k un niveau plus élevé, mais

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