Manifeste du 2 juillet
qui s'intitulait aujourd'hui le notweau Charlemagne* Un tel homme devait tout naturellement se retrouver catholique le jour où il aurait un intérêt à le paraître. Après de telles manifestations, il est quelque peu puéril de vouloir comme beaucoup de graves historiens déterminer la part que le sentiment religieux a eue dans les résolutions de Bonaparte, au sujet du Gon-^ cordât. Chacun peut juger d'après ces antécédents jusqu'à quel point on doit prendre au sérieux cette célèbre conversation de la Malmaison, tant de fois citée, dans laquelle Bonaparte voulant convaincre son interlocuteur de la nécessité d'un rétablissement du culte officiel s'écriait : « Le son de la cloche de Rueil vint à frapper mes oreilles, je fus ému^. » Il est même superflu d'examiner, si comme le dit Thibaudeau en empruntant une expression de Napoléon : « ses neris étaient en sympathie avec le sentiment de l'existence de Dieu, » ou si, comme le dit M. Thiers, < Bonaparte était porté aux idées religieuses par sa constitution morale. » Ses nerfs et sa constitution morale n'eurent rien à démêler avec le Concordat. Il est bon toutefois de mentionner ces rêveries si peu en rapport avec celui qui en est l'objet, car c'est un trait assez caractéristique qu'il ait pu les inspirer à des esprits doués d'une certaine pénétration.
Les mobiles du Premier Consul étalent ici ce qu'ils étaient en toute chose, ils étaient tirés uniquement d^ intérêts de son pouvoir et de sa politique. Aussitôt qu*il se fut emparé de la dictature, il redevint pour l'Église ce qu'il avait été en Italie et s'attacha à l'avoir
1, Mémoires d*un coùseiller d'État.
pour auxiliaire. Ses mesures à Tégard du clergé de France n'eurent plus dès lors d'autre but que de préparer ce que la victoire de Marengo pouvait seule lui permettre d'accomplir. Visant au pouvoir absolu, il était naturellement porté à utiliser la discipline et Tunité de l'église catholique, mais il ne l'envisageait quecomme un instrument de domination. Il ne considéra jamais Dieu lui-même que comme un moyen de gouvernement. Il n'a jamais dit à cet égard la vérité tout entière, mais ilnous a laissé des demi-confidences qui, bien qii'incomplètes, suffisent pour faire tomber comme des contes de bonnes femmes tous les motifs tirés de l'ordre religieux. Dans les notes dictées à Mon^ tholon, il attribue très-nettement le Concordat t an désir de rattacher le clergé au nouvel ordr.e de choses, et de rompre le dernier fil par lequel l'ancieniifl dynastie, communiquait encore avec le pays. » Dans ses conversations avec Las Cases, il est beaucoup pins explicite. Il examine les divers partis qu'il pouvait prendre, il reconnaît qu'il pouvait choisir à son gré entre le catholicisme el le protestantisme ; il ajoute : < que les dispositions du moment poussaient toutes au protestantisme. » Mais, dit-il aussitôt, ♦ Avec le catholicisme, j'arrivais bien plus sûrement à tous mes grands résultats. Au dehors le catholicisme om conservait le pape, et avec mon influence et mes forces en Italie, je ne désespérais pas tôt ou tard par . un moyen ou par un autre de finir par avoir à moi la direction de ce pape ; et dès lors quelle influence! quel ievier d'opinion sur le reste du monde I » Passant ensuite à ses projets ultérieurs, à ce qui était la pensée la plus intime et comme l'idéal de son ambition, il
disait : « Si j'étais revenu vainqueur de Moscou, j'eusse amené le pape à ne plus regretter son temporel, j'en aurais fait une idole; il fût demeuré près de moi. Paris fût devenu la capitale du. monde chrétien et /aurais dirigé le monde religieux ainsi que le monde politique. C'était un moyen de plus de resserrer toutes les parties fédératives de l'empire et de contenir en paix tout ce qui demeurait en dehors. Mes conciles eussent été la représentation de la chrétienté , les papes n'en eussent été que les présidents. J'eusse ouvert et clos ces assemblées, approuvé et publié leurs décisions comme l'avaient fait Constantin et Charlemagne *. »
Pouvoir dire « mes conciles, » comme il disait mon sénat, et faire mouvoir le monde spirituel comme un régiment, tel était en effet, le dernier mot de ce génie halluciné dont les conceptions aboutissent toujours à la petitesse et au borné à force de viser au grandiose et au démesuré. Dans ce rôve insensé que Rome elle-même n'a pu réaliser dans l'univers fermé de l'antiquité, la personnalité de Napoléon devient le pivot du monde, elle reste comme l'aliment unique qui doit suffire à la communion des esprits, aussi bien qu'à l'activité matérielle des nations. Le seul complément possible de cette vision est une apothéose. II n'est pas invraisemblable d'admettre qu'en présence du fanatisme dont il s'est vu l'objet, celui qui a si souvent envié Alexandre d'avoir pu se faire proclamer fils de Jupiter Ammon, ait quelquefois rêvé les honneurs divins comme le dernier couronnement de sa gloire. Quelle que soit la superstition qui s'attache